‹ L’évolution de la moraleChapitre 164 sur 372 · Daudin, Ihsl. univ. des voyages, t. XMlI,p · texte numérisé non relu

Daudin, Ihsl. univ. des voyages, t. XMlI,p

LA MORALE SAUVAGE

dans presque toutes les sociétés primitives, aussi bien chez les Esquimaux et les Kamtchadales, leurs frères, que chez les Peaux-Iiouges et les Polynésiens. Chez les Peaux-Rouges l’opinion publique faisait même aux offensés un devoir de la vengeance. Partout, du reste, il incombe à la partie lésée, aux parents d’un homme assassiné, par exemple, d’appliquer le talion. Redresser les torts particuliers est ce dont les chefs se soucient le moins : guerroyer et commander aux guerriers, telle est presque leur unique fonction sociale.

De l’habitude, si naturelle, de rendre coup pour coup, l’opinion publique des petites sociétés sauvages fit un droit, parfois un devoir, qui s’appliqua vite à tous les dommages subis. Alors le talion s’exerça également, qu’il s’agît d’attentats contre les personnes ou d’atteintes à la propriété, mais sans changer, pour cela, de forme : la vengeance, la relalialion, continua à s’assouvir sur les personnes, et la mort fut la pénalité le plus fréquemment adoptée, pour le vol aussi bien que pour le meurtre.

Cette confusion entre les personnes et les choses, coïncidant d’ordinaire avec l’institution bien définie de la propriété mobilière, et la création de valeurs d’échange, animaux domestiques, esclaves, provisions, etc., donna au talion primitif une forme, que l’on peut appeler commerciale. On ne distingua plus entre les biens et les gens, et il advint même que, dans beaucoup de sociétés sauvages, le vol, en y comprenant l’adultère, fut considéré comme le plus grand des crimes et beaucoup plus régulièrement et rigoureusement puni et vengé que le meurtre.

Ces pratiques, longtemps continuées, finirent par faire naître dans la conscience sauvage un sentiment, qu’il faut bien appeler sentiment de justice, puisqu’il a été l’origine du très noble sentiment, que nous décorons aujourd’hui de ce beau nom, mais qui était simplement une approbation irrai-

iU

sonnée de la vengeance, du lalion. En Polynésie, ce sentiinenL avait déjà acquis une telle puissance que, parlbis, il désarmait la résistance, en prescrivant aux coupables de subir passivement la vengeance de la partie oÜ'ensée, et, dans le cas OÙ ils refusaient de se résigner, se trouvant les plus forts, la population du district prêtait main forte aux assaillants*. La forme la plus ordinairement donnée au lalion polynésien était le haruraa, c’est-à-dire la saisie de tout ce que possédaient les délinquants^ Parfois cependant on ne se contentait pas de celte compensation, que l’on peut appeler pécuniaire, quoique toutemonnaie fût inconnue en Polynésie, et l’auteur du dommage, quel qu’il fut, était mis à mort. A la Nouvelle-Zélande, nous l’avons vu, le voleur était souvent décapité et sa tête était exposée sur un poteau cruciforme^. Aux îles de la Société aussi, les indigènes dirent maintes fois à Cook que le vol devait être puni de mort L

Comme tous les autres sentiments, celui de la justice est influencé par les conditions sociales. Le vol, sauf celui des femmes, ne peut guère exister ni dans les bordes tout à fait grossières, ni dans les sociétés primitives, dont l’organisation repose sur la communauté des biens, quels qu’ils soient. C’est avec l’institution de la propriété individuelle que le vol devient un acte répréhensible et sévèrement puni. En Polynésie, l’opinion publique avait édicté la peine capitale contre les voleurs, parce que la propriété individuelle y était instituée, même dans sa forme la plus excessive, puisque l’on y- reconnaissait le droit de lester. Chez les Cafres, où la seule trace de la primitive communauté des biens est seulement le nouvel allotissement des terres cultivables, que fait,

Page 1