II. — DES I.NSTINCTS CHEZ LES ANIMAUX
Nous avons vu que, chez les animaux, même chez les animaux supérieurs et chez le premier d’entre eux, l’homme, il existe quantité de coordinations de mouvements, si profondément inscrites dans les cent res nerveux, qu’elles sont en même temps inconscientes et indispensables au maintien de la vie : ce ne sont pas des instincts, ce sont des fonctions. Quand la série des actes, enregistrée dans les centres nerveux, se rapporte au genre d’existence de l’animal, lui dicte, qu’il en ait ou non conscience, une certaine conduite dans la vie, il en résulte ce que nous appelons des instincts. Mais, au fond, la raison biologique des fonctions et des instincts est la même. Les actes de certains insectes, préparant une nourriture, qui n’est pas la leur, pour des larves qu’ils ne verront pas plus qu’elles n’ont connu leurs parents, sont absolument comparables aux actes organiques, nombreux, desquels résultent, chez l’animal supérieur, la digestion, la circulation, la respiration.
Il faut se figurer les centres nerveux des animaux supérieurs comme des champs ensemencés.
Au sein des cellules nerveuses de chaque être humain, par exemple, il existe toute une préformation mentale, un arrangement, un rythme moléculaire spécial, résultant des innombrables expériences faites })ar les ancêtres, toute une éducation héritée, qui, au contact du monde extérieur, dicte à l’individu telle ou telle conduite.
L’ORIGINE DES PENCHANTS MORAUX
Celle prédeslinalion organique exisle chez lous les animaux à slruclure complexe, aussi bien chez riiomme que chez l’insecle. Elle esl frappanle chez les insecles à mélamorphoses, qui, au fur el à mesure de leurs Iransformalions, adoplenl des genres de vie divers en corrélalion rigoureuse avec chacune des formes qu’ils rcvêtenl. Ainsi Sw’ammerdam et Réaumur sont d’accord pour affirmer, qu’aussitôt ses ailes désemprisonnées, une jeune abeille est capable de butiner du miel et de construire une alvéole. Aucune éducation préalable ne lui est nécessaire.
Il est intéressant de noter que, sans être absolument aveugle, cet instinct des insecles est facile à égarer, car l’intelligence y a peu de part. Ainsi les mouches à viande déposent volontiers leurs œufs sur une plante, le Chenopodiiun fœiidum, dont l’odeur ressemble beaucoup à celle de la viande gâtée, leurrées qu’elles sont par cette ressemblance.
C’est Ità un exemple typique d’automatisme nerveux : la mouche perçoit simplement une certaine odeur, enregistrée de longue date dans les contres nerveux de l’espèce, et aussitôt, mécaniquement, irrésistiblement se déroule toute une série d’actes, de détentes nerveuses.
C’est sous l’inlluence d’une impulsion du même genre que la poule couve, sans regarder de bien près à ce qu’elle fait. Elle couve des œufs quelconques, même des galets, etc. En résumé, elle couve pour couver, et obéit à un irrésistible besoin.
Des observations bien connues de Spalding’ ont mis en lumière cet automatisme de certaines tendances innées chez les oiseaux. Ainsi des hirondelles mises en cage, aussitôt sorties de l’œuf, jusqu’à ce que leurs ailes fussent développées, volèrent dès qu’on les mit en liberté.
1. Macmillan's Magazine (Poirier 1878). Cite par Romanes dans VÉvolulion mentale des animaux, p. 155.
Des poussins encapuchonnés, au moment de leur naissance, pendant un à trois jours, puis débarrassés de leur capuchon, <l n’essayaient pas de toucher des objets hors de leur portée, comme les enfants qui tendent les bras à la lune, et l’on peut dire qu’ils atteignaient invariablement les objets visés par eux; ils ne les manquaient jamais de plus de l’épaisseur d’un cheveu, et cela, même lorsque les points visés n’étaient ni plus gros ni plus visibles que le plus petit point sur un i ».
De même des poussins, conservés à l’écart depuis leur sortie de l’œuf, se mettent, au bout de deux à six jours, à gratter le sol, mais à une condition, c’est qu’ils sentent du sable sous leurs pattesh Ils ne grattent un tapis, par exemple, que s’il est saupoudré de sable : l’impression initiale est nécessaire pour que se déroule toute la série d’actes, qui lui correspond.
Les instincts migrateurs de certains animaux sont de même ordre. A un moment donné, l’oiseau migrateur se rue sur les barreaux de la cage où il est enfermé, le saumon bondit hors du bassin où il est captif ^ L’heure de l’exode a sonné : il faut partir.
La crainte instinctive, inspirée à beaucoup de nos animaux domestiques par des animaux sauvages, qu’ils n’ont jamais vus, mais avec qui leurs ancêtres ont eu maille à partir, montre bien aussi avec quelle ténacité et quelle fidélité certaines empreintes mentales se transmettent héréditairement. Je citerai quelques exemples typiques.
A la vue d’un ours enchaîné, la plupart de nos chevaux deviennent littéralement fous de peur, et des faits, plus frappants encore, s’observent chez les oiseaux. « Un jeune din-