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Lex Durgmdiorum, cap. x

LA MORALE SAUVAGE. 235

sentent simplement, à l’aurore de notre époque historique, une prolongation de la sauvagerie première, commune à tout le genre humain, à un moment de son évolution mentale. Chez les Nègres d’Afrique, la compensation s’évalue en bétail, elle s’évaluait en écus d’or, en Germanie, parce que les Germains avaient une monnaie. Les Afghans de l’Occident, qui ont aussi sur les dommages-intérêts des idées primitives, les évaluent en filles : 12 filles pour un meurtre; C pour la mutilation d’une main, d’une oreille ou du nez; 3 pour une dent, etc. *.

Nous pouvons maintenant résumer le sens général des faits précédemment énumérés et décrire succinctement l’évolution de l’idée de justice.

Tout d’abord ce fut simplement l’action réflexe, l’insl inet de défense basé sur l’organisation même et qui, presque machinalement, porte l’individu frappé ou blessé à rendre coup pour coup. Avec un peu de réflexion, cet instinct suggéra l’idée de la première loi juridique, de la loi du talion ; œil pour œil, dent pour dent. On se contenta de cetle loi, on l’appliqua dans toute sa rigueur brutale tant qu’il n’y eut pas de propriété individuelle sérieuse. Plus tard, quand on eut l’idée du troc, du commerce, des valeurs échangeables, l’intérêt disciplina la férocité. Les valeurs premières furent les enfants et les femmes, puis les esclaves, les animaux domestiques, les provisions amassées, et enfin le sol labourable. A partir de ce moment, il y eut des riches et des pauvres, en exceptant naturellement les esclaves, qui comptaient dans les valeurs d’échange. Dès lors on se résigna à sacrifier le plaisir de la vengeance, qui en définitive est stérile, à une compensation que l’on peut appeler pécuniaire.

1. M. Elphittslone, Tableau du royaume de Caboul, t. I, p. 156.

A partir de ce moment aussi, les chefs, les pasteurs des peuples, qui, dans le principe, ne se souciaient nullement de redresser les torts privés, revendiquèrent le droit d’être les grands justiciers : en effet la vengeance privée s’évaluait dès lors en amendes et les amendes sont toujours bonnes à encaisser.

Tout cela est bien grossier et pourtant de cette grossièreté naquit une idée, un sentiment d’une justice plus élevée. Le talion, pratiqué par la partie lésée, donnait simplement satisfaction au désir de vengeance, laissant cependant derrière lui la notion de la légitimité de la vengeance dans certains cas. Quand le droit de punir fut enlevé aux particuliers, et alors seulement, l’idée d’une justice abstraite put se former dans l’esprit et la conscience des hommes. On ne pouvait se venger soi-même; le produit des amendes était accaparé par le chef; par suite les instincts de rapacité étaient bridés et Ton était porté à se faire de la justice un concept plus idéal. Sûrement ce concept supérieur resta à l’état de germe, de pierre d’attente morale, dans le cerveau des sauvages, même les moins primitifs, mais il évolua lentement à mesure que s’ouvrait l’intelligence et que s’élargissait le cœur. Plus tard nous le retrouverons en pleine floraison.

En résumé, cette soif d’une large justice, que portent dans leur conscience les meilleurs d’entre nous, et d’où résultent tant d’indignations, tant d’aspirations; ce sentiment, si fort que le vieux mot de justice suffit à nous émouvoir, tout cela n’est que l’écho amorti et incarné des innombrables torts subis par les ancêtres et l’idéalisation, le lent épanouissement du primitif instinct de vengeance.

Encore une fois la sociologie ethnographique nous a per-

mis de décrire la genèse d’un grand ressort moral, dont le raisonnement seul eut été impuissant h découvrir l’origine.

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