VI. — TYRANNIE CLÉRICALE
Ce qui est, plus que la torture, particulier à l’Europe barbare, ce qui donne à la société féodale une physionomie cléricale, que n’ont jamais revêtue à ce degré les vraies théocraties, c’est la main-mise tyrannique du clergé sur la direction morale et intellectuelle, sa prétention, hautement affichée et vigoureusement soutenue par le bras séculier, de régenter la pensée. 11 en résulta toute une juridiction spéciale et finalement l’inquisition, qui est bien, cette fois, une invention européenne.
D’ailleurs, la liberté était ce dont on se souciait le moins. Dans toutes les sociétés barbares, les dirigeants, les maîtres croient tout savoir, tout prévoir et ne laissent guère d’initiative à leurs subordonnés. Cet abus de l’autorité légale dérive directement du droit du plus fort, qui, seul, régit les sociétés sauvages; il en est l’expression atténuée. Au reste, dans l’Europe féodale, on recourait incessamment à la violence ; le métier des armes était toujours le premier des métiers ; nobles et bourgeois organisés en communes, c’est-à-dire tout le monde, sauf la masse servile, avaient des privilèges à conquérir ou à défendre; duchés, comtés, communes, étaient en perpétuelle rivalité. Au sein des villes libres et industrielles l’inégalité s’était organisée ; il s’était formé des classes de maîtres, de compagnons, d’apprentis et la maîtrise finit par être fermée au plus grand nombre, d’où la formation de salariés, d’un véritable prolétariat urbain, comparable au nôtre. Les gens de métier étaient astreints à de nombreux règlements. On s’efforçait d’égaliser la situation des fabricants, d’empêcher la concurrence, de mainte-
nir le niveau de la fabrication. Sous peine d’énormes amendes, les gens de métier ne pouvaient se réunir, porter des armes, sortir avec leurs outils, excepté pour aller travailler. Les gens sans ouvrages étaient bannis. Le nombre des apprentis était déterminé et, pour être apprenti, il fallait être bourgeois ou fils de bourgeois. La journée de travail était réglée par les heures des oflices ; le samedi, le travail cessait à midi. Les paiements devaient se faire « en sèche monnoie » et devant témoins; les paiements en nature étaient interdits et, parfois, tà Saint-Omer par exemple, il était défendu aux maîtres de vendre des denrées à leurs ouvriers *.
Avec l’abaissement des seigneurs féodaux, la manie des règlements ne fit que se déplacer. On les promulgua seulement au nom du roi. Le chancelier de l’IIospital, Colbert, etc., en ont commis de singuliers. En 1694, par exemple, un édit défendit de se servir, pour les habits, de boutons qui ne seraient pas en soie
L’autorité ecclésiastique, qui, dès l’origine, avait autant qu’il était en elle, usurpé sur les pouvoirs laïques, continua son œuvre avec persévérance. Elle soustrayait les siens, les clercs, à la justice laïque et revendiquait le jugement de certains crimes contre les mœurs ; l’obligation de continence a, parait-il, pour effet de rendre très curieux sur le chapitre de la moralité sexuelle. A Saint-Omer, dès le xiii® siècle, les tribunaux ecclésiastiques connaissaient des crimes de rapt et de vioF, mais partout ces tribunaux sévissaient contre l’hérésie et avec quelle fureur! Les Maures d’Espagne, les Albigeois de France l’apprirent d’abord à leurs dépens; puis l’institution se généralisa.