‹ L’évolution de la moraleChapitre 324 sur 372 · DIX-HUITIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

DIX-HUITIÈME LEÇON

l’influence des religions sur la morale

L'animisme. — Le règne humain. — Alliance tardive de la religion et de la morale. — La vie future base de l’éthique religieuse. — Paradis primitifs. — La vie future et les sacrifices funéraires. — La morale religieuse des Esquimaux, des Péruviens, des Mexicains, des Vitiens, des Madécasses, des Égyptiens. — La morale dans les grandes religions asiatiques. — La morale révélée. — Singularités morales dans VAvesla. — L’apothéose du chien. — Les grands crimes selon VAvesla. — L’inceste autorisé. — L’inégalité des castes d’après Manou. — Moralité étrange de ce code. — Singuliers scrupules moraux résultant du brahmanisme. — Les thugs. — Le lingam. — La prostitution sacrée. — Le devoir par excellence d’après Manou. — Comment on se lave de tous ses péchés. — Pèlerinages. — La prédestination et les sutures crâniennes. — Le vœu de pauvreté enrichit. — L’idéal du brahmanisme. — L’état moral de l’Inde moderne. — L’humanitarisme du Bouddha. — Le Nirvâna. — La morale cléricale du jéhovisme. — Morale selon le Koran. — La morale gréco-romaine était laïque. — Le grand devoir selon le christianisme. — L’enfer chrétien. — Vertu antique et vertu chrétienne. — L’ascétisme chrétien. — La chasteté chrétienne. — Le suicide.

— L’esclave et le christianisme. — Le paupérisme légitimé. — L’aumône.

— Institutions de bienfaisance. — L’intolérance chrétienne. — Les persécutions et l’inquisition. — Bienfaits et méfaits des religions.

Si l’on entend par religion la tendance à vivifier tels ou tels objets inanimés, plus généralement à doter les êtres inorganiques ou organiques de facultés, de qualités, de défauts humains, en un mot l’animisme, les races humaines les plus bestiales ont des idées religieuses. De même l’inaptitude à admettre et à comprendre la mort naturelle, le penchant

Letourneau. — L’évolution de la morale. 26

à se figurer une existence post morlem, fort analogue à celle que l’on a menée sur la terre, sans être aussi universels que l’animisme simple, sont pourtant très répandus. Rien ne prouve d’ailleurs que les animaux les plus intelligents, le chien, l’éléphant, ne soient point animistes de cette manière. On comprend difficilement comment des savants, fort distingués d’ailleurs, ont pu trouver admirables ces conceptions enfantines et en faire la base du plus singulier des règnes, du règne humain, du reste quelque peu délaissé aujourd’hui.

Mais les puériles rêveries du fétichisme primitif ne sont que des embryons d’idées religieuses, sans grand intérêt au point de vue de l’éthique.

En effet, nous avons vu, que, durant les phases premières du développement des sociétés humaines, il n’y a rien encore qui mérite le nom de morale. Les grossières conceptions animiques de l’homme primitif influent sans doute sur ses actes, mais absolument au même titre que les autres faits de sa vie mentale. Pour les êtres réels ou imaginaires, que la fantaisie du sauvage a dotés de pouvoirs bienfaisants ou redoutables, il éprouve de la haine ou de l’amour, de la crainte, du respect, de la reconnaissance, exactement comme il le fait pour ses rivaux ou ses amis humains. A ses fétiches, il pourra faire des offrandes, des sacrifices ; il tachera souvent d’amadouer les mânes des morts, les génies même, si son imagination en a créés, mais il n’en attend, ni n’en reçoit des règles, des prescriptions relativement à sa vie pratique.

C’est très tardivement, que les religions élèvent des prétentions morales. A vrai dire même, pour que l’éthique religieuse ait une existence sérieuse, il faut qu’il existe un clergé, un vrai clergé, constitué en classe ou en caste, et ayant, soit par luimême, soit par des guerriers à sa dévotion, les moyens coer-

cilifs necessaires pour régenter les fidèles. Le prêtre encore à l’état rudimentaire, le sorcier, le faiseur de pluie, ne prétendent d’ordinaire à aucune direction spirituelle.

C’est presque toujours sur la croyance à une vie future après la mort que commence par s’appuyer l’éthique religieuse. Mais bien longtemps cette vie future est tout simplement le prolongement de l’existence terrestre. Ainsi l’Australien des environs du cap York croit, qu’après la mort, il vivra à l’état d’homme blanc et pourra fumer du tabac à volonté L Certains Papous de la Nouvelle-Guinée, visités par 0. Ceccari, pensent qu’ils revivront à l’état d’émou, de casoar, etc., etc.

Le paradis du Néo-Calédonien est soit dans une forêt, soit dans une île, soit sous la mer : On y mange beaucoup d’ignames, on s’y empiffre, on y danse, etc. L Le paradis des Polynésiens, le Rohoutou parfumé, était situé dans Pair audessus d’une haute montagne de Raiatéa; les prêtres, les chefs, les aréois y entraient d’emblée; mais la survivance des gens de rien était fort douteuse. Dans ce paradis, on menait à peu près la voluptueuse existence dont les aréoïs se délectaient sur la terre Aucune conception morale ne se reliait à ce rêve d’enfant.

Je cite ces quelques faits à titre d’échantillons. On retrouve des imaginations du même genre, chez toutes les races primitives. Néanmoins ce songe si naïf d’une vie future a eu, par toute la terre et chez toutes les races, de sanguinaires résultats. Partout où la croyance à une existence quelconque après la mort est solidement implantée, elle a pour corollaire des sacrifices sanglants; on ne veut pas que le défunt arrive tout seul dans le pays d’outre-tombe et, mu par une

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