Gibbon, loc. cit., XVII
parler les faits. Ils sont éloquents et nous disent assez liant le bien et le mal que les religions ont faits à la morale. Sans doute elles ont contribué à dompter, chez l’homme, des penchants nuisibles, en ajoutant au frein des lois celui des cruautés religieuses; mais leur apport spécial consiste surtout, nous venons de le voir, en une déviation du sens moral. L’éthique religieuse ne pèse pas la valeur des actes d’après l’utilité sociale, mais d’après la fantaisie cléricale ou le souci de l’au-delà. Pour elle, manger des mets défendus ou impurs est aussi et parfois plus grave que de commettre un meurtre; l’ascétisme est, pour certaines religions, la suprême vertu. Enfin, quand la morale devient divine, outre que par cela môme elle est réputée immuable, non perfectible, on a de plus le droit de l’imposer, au besoin par le fer et par le feu.
Sous ce dernier rapport, la palme appartient sans conteste à la religion chrétienne. Sans doute elle a eu ses martyrs, mais elle en a fait bien davantage; glorifiant les siens, flétrissant les autres, habituant d’ailleurs ainsi les hommes à l’idée qu’il faut être prêt à donner sa vie pour sa foi : l’enseignement a sa valeur, mais non pas celle des Ilots de sang qu’il a coûtés. Pour être juste, il faut aussi ranger à l’actif de plusieurs religions la diffusion de certaines idées de fraternité, d’humanité, de charité, qui, restassent-elles à l’état delieux communs oratoires, ont leur importance.
Mais, en résumé, ce qui ressort surtout de notre enquête, c’est qu’il ne faut pas demander aux conceptions religieuses la règle des mœurs. Parmi les dieux des grandes religions, ceux d’Épicure ont seuls été sages. Pour eux, savourer leur ambroisie était la grande alïaire; ils ignoraient les animalcules humains.
Satisfaits de leurs biens, ils n’en cherchent pas d’autres,
Et, libres de tous maux, ils ignorent les mitres,
L’INFLUIiNCE DES RELIGIONS SUR LA MORALE.
Ni vice, ni vertu, ni pitié, ni courroux
N’ont de prise sur eux; ils sont trop loin de nous.
Lucrèce, liv. I". (Traduction d’A. Lefèvre.)
Mais les autres dieux ont été tracassiers, despotes; cà tort et à travers, ils se sont ingérés dans nos affaires : il importe fort au progrès social de leur rappeler que leur royaume n’est pas de ce monde et de les en exclure.