‹ L’évolution de la moraleChapitre 35 sur 372 · G. Leroy, Lettres sur les animaux, p. G · texte numérisé non relu

G. Leroy, Lettres sur les animaux, p. G

avait, avant de se noyer et dans un suprême effort, jeté son enfant sur la rive.

L’acte est noble; mais les femelles des singes en sont coutumières.

Au Brésil, Spix a vu une femelle de Stentor Niger, qui, blessée d’un coup de feu, rassembla ses dernières forces pour lancer son petit sur des rameaux voisins; puis, ce devoir maternel rempli, elle tomba de l’arbre et expira ‘.

En 1828, le capitaine américain Hall observa un trait identique sur les côtes de Sumatra :

« Le premier coup de feu, dit le narrateur, brisa le grand orteil de la mère, qui poussa un cri horrible. Puis, soulevant à l’instant même son enfant aussi loin que ses grands bras lui permettaient d’atteindre, elle le lâcha vers les dernières branches, qui semblaient trop faibles pour la supporter ellemême... A partir de cet instant, la pauvre mère sembla s’oublier elle-même pour ne plus songer qu’au sort de son enfant. Jetant, de moment en moment, un coup d’œil vers l’extrémité de l’arbre, elle exhortait son petit avec la main à s’échapper au plus vite. Elle semblait même lui tracer la route qu’il devait suivre pour gagner, de branche en branche, les parties sombres et inaccessibles de la forêt...

» La seconde décharge étendit l’animal à terre-. »

Des faits du même genre ont été observés chez des mammifères moins élevés dans la série. Livingstone, dans la relation de son voyage au Zambèze, a raconté la mort touchante d’une femelle d’éléphant, qui suecomba en couvrant son petit de son vaste corps, en le caressant de sa trompe, pendant que les Cafres escortant le voyageur, cernaient l’animal et le criblaient de javelots, en lui faisant des compliments :

1. Simiarum et Vesperliliorum brasiliensium Speciexnova Monachii, p. AS (1823).

2, Franklin, Vie des animaux (Mammifères), t. l", p. Ufi.

L’ORIGINE DES PENCHANTS MORAUX

« Grand chef, vous allez mourir; les morimos l’ont dit. » Un voyageur arctique, J. Ilayes, relate aussi le' trépas dramatique d’une lémelle d’ours blanc, traquée par une meute de chiens esquimaux et trois chasseurs hlancs armés de carabines. L’animal, uniquement préoccupé de couvrir un ourson qui l’accompagnait, dédaignait presque de se défendre ; « Encore une fois, dit Ilayes, elle put abriter sous son corps la petite et courageuse créature, complètement exténuée et dont le sang coulait de toutes parts. » — Puis l’ourse fut blessée de cinq coups de feu. — « Quoique fort épuisée par la perte de son sang, l’ourse n’était pas encore hors de combat; rassemblant ses forces, elle obligea, une fois de plus, les assaillants à une retraite précipitée et ramena sous son corps ce petit, pour lequel elle donnait sa vie... A moitié étranglé par Karsuk (chien esquimau) et sa bande, l’ourson venait d’expirer aux pieds de sa mère; en le voyant couché, immobile, elle oublia tout, ses blessures, son danger, la meule furieuse, qui la déchirait sans relâche, et se mit à le lécher avec une tendresse passionnée. Elle se refusait à croire qu’il fût mort et cherchait à le relever ; elle le caressait pour l’encourager à combattre encore; puis tout à coup elle parut comprendre qu’il n’avait plus besoin de sa protection et se retourna vers ses bourreaux avec un redoublement de rage. Pour la première fois, elle essayait de s’échapper... Une balle pénétra dans l’épine dorsale et l’ourse roula à son tour sur la neige imprégnée de sang*. » C’est le cas de se souvenir des célèbres vers d’Alfred de Vigny, sur la Mort du loup :

Hélas ! ai-je pensé, malgré ce grand nom d’hommes,

Que j’ai honle de nous, débiles que nous sommes !

Comment on doit quitter la vie et tous ses maux.

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