Id., Ibid
i. Id., Ibid., 94.
-i36 L’ÉVOLUTION DE LA MORALE.
OU moins montés au ton de l’héroïsme; sans doute la plupart des contemporains de Mucius Scævola n’auraient pas mis, comme lui, leur main dans un brasier, mais tous comprenaient et admiraient cet acte et beaucoup d’entre eux se sentaient capables de l’accomplir. Pendant des siècles, l’énergie, même féroce, fut encouragée, glorifiée : la sélection était en faveur des caractères forts.
Tout changea avec la mollesse du Bas-Empire, mais une faible minorité conservait encore la trempe des ancêtres; seulement les individus qui composaient cette minorité n’étaient plus en harmonie avec leur milieu social ; tout un effondrement moral s’était effectué autour d’eux. Ils demeuraient pourtant debout, au milieu des ruines, comme des colonnes ébranlées, mais en ayant pleinement conscience de leur isolement, de leur impuissance. Rester noble au milieu de l’avilissement général, ne pas ressembler aux autres, les mépriser et n’en rien attendre; se détacher de tout; penser à la mort plus qu’à la vie ; les visées des stoïques n’allaient pas plus haut; quant à agir, ils n’y songeaient même pas.
Du sein du stoïcisme pas un Brutus ne sortit. Atteints euxmêmes par la pestilence générale, les stoïques vivaient en dedans ; toute leur énergie était mentale : ils supportaient leurs maux dignement, bravement, mais étaient incapables de révolte.
Force est bien sans doute de placer la morale stoïcienne parmi les morales métaphysiques; mais en réalité la vraie base de l’éthique stoïcienne, c’est la lierté, la noblesse du caractère; la morale des stoïques résulte de leur manière de sentir bien plus que de leur raison. Or, les modes de l’impressionnabilité tiennent à la constitution même des centres nerveux et ont peu de chose à voir avec les idées pures.
L’éthique des métaphysiciens modernes, dont j’ai main-
tenant à m’occuper est, en théorie à tout le moins, aussi déraisonnable que celle de leurs précurseurs anciens, mais les vols d’aigle du stoïcisme lui sont absolument inconnus. Tout entière elle est faite de subtilités sèches, décharnées, qui, on le sent, n’ont jamais été animées par le souffle de la vie : ce sont des ombres d’ombres.