II. — LA MORALE DES MÉTAPHYSICIENS MODERNES
Pourtant il est nécessaire de réfuter cette phraséologie métaphysique, officiellement enseignée encore, souvent môme vantée comme quelque chose de sublime. La morale théologique, si enfantine qu’elle fût, formait néanmoins un tout logiquement construit, intelligible. Une fois la révélation divine admise, tout allait de soi; mais où est la base d’une morale qui ne veut pas de la science, tout en rejetant la foi, qui conserve tous les vieux concepts théologiques, mais décolorés, morts et momifiés? D’emblée et, sans résister, la morale métaphysique écarte tous les faits d’observation : les animaux, les enfants, les races inférieures, les aliénés, les malades, même l’homme de nos races supérieures observé sans préjugé , actuellement et durant les phases de son évolution historique, tout cela est considéré comme nul et non avenu. On constate dans la conscience des civilisés l’existence de certains penchants moraux, résultat d’une longue et lente éducation, et, sans se préoccuper de leur origine, on considère ces penchants comme des faits premiers, irréductibles, inhérents à la nature humaine et provenant d’une divinité immatérielle, c’est-à-dire incompréhensible. On prétend interroger la conscience : la conscience répond sincèrement, mais elle ne saurait retracer l’histoire de son
développement. Ün ferme alors les yeux pour mieux voir et il en résulte une morale de parade, qui n’a et ne saurait avoir aucune influence sur la vie pratique, une éthique qui est sur les lèvres, point dans les cœurs. On salue de loin certains soi-disant principes, réputés sacrés, après quoi on donne librement carrière à ses véritables instincts, fussentils immoraux. « Des concepts purs, a 'priori^ dit Scbopenhauer, des concepts qui ne contiennent rien, rien d’emprunté à l’expérience interne ou externe, voilà les points d’appui de la morale : des coquilles sans noyau ^ ».
Pourtant on part d’un fait d’expérience, mais tout à fait inconsciemment. Les penchants moraux, legs des ancêtres, que l’on sent en soi, on les baptise de noms abstraits et divers : souverain bien, idées innées du bien et du juste, vertu, sentiment du devoir, etc., et l’on nous conseille d’obéir à ces entités verbales dont naturellement chacun entend les suggestions à sa manière.
Le cadre de ce cours ne me permet pas évidemment de passer en revue les diverses théories morales de la métaphysique moderne. En réalité, d’ailleurs, elles diffèrent bien plus par les mots que par le fond. Je citerai seulement, à titre d’exemple, les opinions de Kant, l’ime des lumières de la métaphysique contemporaine.
La morale kantienne repose sur l’idée, que, dans la conscience humaine, il existe un sentiment du devoir, guide sûr, infaillible : « De ce qui a été dit, affirme Kant, il résulte que toute les notions morales ont leur siège et leur origine parfaitement a priori dans la raison; et cela dans la raison humaine la plus vulgaire tout aussi bien que dans la raison la plus spéculative; qu’elles ne peuvent être abstraites d’aucune connaissance expérimentale et parla mêmecontingente, que
i. Fondement de la morale, p. 27.
cette pureté de leur origine fait précisément leur mérite... qu’ autant on y ajoute en empirisme, autant on leur enlève de
véritable influence ‘ La conscience morale ne peut pas
plus s’acquérir que le sens moral. Mais tout homme, comme être moral, porte en soi cette conscience primitive® ». Il est difficile de narguer plus audacieusement le sens commun et l’expérience que ne le fait ici le célèbre métaphysicien. Sans la moindre réflexion il s’agenouille devant l’idée du devoir, qu’il n’essaye point de comprendre. « Devoir ! s’écrie-t-il dans un élan de lyrisme métaphysique, pensée merveilleuse, qui n’agit ni par l’insinuation, ni par la flatterie, ni par la menace, mais en te contentant de te présenter à l’âme dans ton austère simplicité, tu commandes ainsi le respect sinon toujours l’obéissance; devant toi tous les appétits restent muets, si rebelles qu’ils soient en secret; d’où tires-tu ton origine® ? » Pour nous, ce mystère n’existe pas; le sentiment du devoir, beaucoup moins omnipotent que ne le croit notre métaphysicien, tire, nous le savons, son origine d’un lent et pénible dressage, ayant laissé dans les centres nerveux des empreintes héréditaires, incarnées. En outre, ce sentiment du devoir, nous voyons trop qu’il n’existe pas, surtout au même degré, chez tous les hommes.
L’expérience, une expérience vulgaire, nous a aussi appris qu’un sentiment quelconque du devoir étant organisé dans le cerveau humain, il est agréable de lui obéir, pénible de lui résister, et qu’il en résulte une sanction intime fort importante, au point de vue de la morale pratique.
Cette sanction déplaît fort à Kant, tant son esprit métaphysique a irrémédiablement divorcé avec les faits : « Il y a, dit-il, des âmes si disposées à la sympathie que, sans autre
1. Kant, Métaphysique de la morale (Traduction Barni), p. 43.