‹ L’évolution de la moraleChapitre 52 sur 372 · LES PHASES DE L'ÉVOLUTION MORALE · texte numérisé non relu

LES PHASES DE L'ÉVOLUTION MORALE

i sociétés se targuent d’être civilisées. La barbarie de l’âge |j précédent s’est en effet adoucie; elle est loin cependant d’avoir disparu; mais elle s’est atténuée et a pris différents masques. On en rougit plus ou moins, elle existe pourtant en- •; core au fond de la plupart des cœurs. De là des contrastes criants entre la morale parlée, vantée, prêchée et la morale | i réelle, celle qui véritablement régit la conduite de la vie. j L’esclavage et le servage ont été abolis ; mais le salariat, j! servage déguisé, les remplace. La morale et la loi prohibent sévèrement le meurtre; mais l’opinion publique glorifie et exalte l’homicide guerrier. La morale apparente prêche la ,î monogamie, que la loi impose; mais la prostitution s’étale ij publiquement, ne choque que quelques consciences affinées, J et l’adultère est une peccadille. On a souvent sur les lèvres j! l’éloge du désintéressement, mais quelles complaisances n’at-on pas, quelle admiration ne ressent-on pas pour la ri- ! cbesse? En fait, ce qui est surtout respecté, désiré, envié, !<| pourchassé, c’est la propriété, c’est l’argent. La morale est I mercantile.

' Ces quatre degrés de l’éthique sont ascendants et plon-

Igent naturellement l’un dans l’autre ; les races et les groupes ethniques les mieux doués les ont successivement gravis. Les autres se sont arrêtés soit à l’une, soit à l’autre de ces phases, comme l’attestent l’histoire et l’ethnographie, que nous avons à interroger à ce sujet.

' Que celte division des phases de l’évolution morale réponde, d’une manière générale, à la réalité, c’est ce que je me réserve d’établir en m’appuyant uniquement sur l’observation. Peut-être me reprochera-t-on de prendre pour caractéristiques des traits moraux inférieurs. Mais c’est que, partout et toujours, la noblesse morale a été le glorieux apanage d’une minorité plus ou moins faible. Si infimes que soient une race ou un peuple, ils peuvent produire et ils

produisent en eiîet quelques individualités exceptionnelles, moralement fort supérieures à la foule d’où elles sont sorties. Des anomalies du même genre apparaissent chez les animaux; comment ne surgiraient-elles pas dans l’humanité, même primitive ? Dans l’un et dans l’autre cas, il s’agit de précurseurs, ayant obéi trop vite au lent et sourd travail d’évolution, qui pousse la masse vers un avenir meilleur. Ces tendances, à la fois nobles et novatrices, sont à signaler; ce sont des protestations de l’avenir contre le présent , mais elles ne sauraient être prises comme dominantes, servant à distinguer entre elles les divers stades de l’éthique. Pour cela, il est absolument besoin de choisir des faits saillants et communs, réglant le ton général des mœurs. L’anthropophagie, par exemple, est un de ces traits typiques. Dans sa forme primitive, elle indique une phase morale où l’on a pour ses semblables des sentiments de bête de proie, où l’homme est pour l’homme un véritable gibier.

De même, à l’autre extrémité de l’échelle éthique jusqu’ici gravie par l’humanité, la passion exclusive de l’argent est absolument incompatible avec toute tendance morale élevée. Avilissante en soi, elle donne aux mœurs générales un caractère de bassesse. Un peuple, une race, chez qui elle est le grand mobile, ce qui règle le train ordinaire de la vie, sont sûrement en voie de décadence. Ils périront, si les événements ou l’effort des minorités non contaminées ne changent pas le cours des mœurs.

Et maintenant je puis aborder l’étude de la morale primitive, ou plutôt des penchants et habitudes des races primitives, car il n’y a guère alors de morale formulée. A ce moment de son évolution, l’homme est encore fort mal dégagé de l’animalité : ce qu’il se permet est souvent affreux, ce qu’il défend est parfois absurde ; mais le trait dominant de sa morale est un profond mépris de la vie humaine,

LA MORALE BESTIALE

s’affirmant par le cannibalisme et le meurtre sous toutes Ses formes.

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