I. — DE LA MORALE BESTIALE
Avant d’aller plus loin, je prie mes auditeurs de se débarrasser, s’ils le peuvent, de tout préjugé relativement à la noblesse innée du genre humain. Encore une fois, l’homme n’est pas
Un dieu tombé, qui se souvient des deux;
c’est un mammifère perfectionné, mais très inégalement, suivant les âges, les contrées et les races.
11 ne saurait y avoir d’inné chez l’homme, en fait de morale, que les penchants lentement acquis par l’éducation et le genre de vie. Or, au début des sociétés, toute éducation, je dis toute éducation humaine^ manque; il est donc fatal que l’homme sente, pense et agisse comme les mammifères, qui lui sont analogues. Nous avons bien pu citer des actes nobles, liéroïques même, accomplis par des animaux; mais ces actes sont exceptionnels : le train habituel de la vie des bêtes est la bestialité. 11 n’en va pas autrement chez l’homme primitif.
« L’homme est un loup pour l’homme », homo homini lupus, a dit un philosophe misanthrope. Avec quelques restrictions, la formule peut en effet s’appliquer aux hommes" primitifs.
A part une brève association familiale, il n’existe entre les loups aucune solidarité sociale; ils peuvent se réunir
pour chasser en commun, mais, quand la faim les presse, ils dévorent sans scrupule un compagnon blessé. Pour eux, la grande affaire est d’assouvir leurs besoins nutritifs et génésiques.
Les hommes primitifs, pris en masse, n’ont pas d’autres mobiles. Chacun d’eux se soucie fort peu de ses compagnons et il lui arrive de dévorer, sans le moindre remords, sa femelle et ses petits. Chez ces êtres incultes, la mentalité ne s’élève guère au-dessus de l’action réflexe consciente. Sans hésitation, sans égard pour les autres, ils obéissent docilement à leurs égoïstes et grossiers désirs.
Tel est l’homme primitif, à l’état natif, tel qu’il est sorti du grand laboratoire de la nature. Nous le suivrons dans ses transformations; nous verrons ce qu’en a fait la culture sociale, plus ou moins intelligemment entendue. Pour le moment, nous avons à l’étudier à l’origine des civilisations et nous sommes obligé de constater que cette « image de Dieu » diffère extrêmement de l’homme conventionnel décrit par nos métaphysiciens. Quelques grands traits de moralité animale le caractérisent alors ; nous les passerons successivement en revue.