DE l’anthropophagie
Dans un curieux chapitre de ses Essais, ce bon sens incarné qui s’appelle Montaigne a écrit ceci : « Je pense qu’il y a plus de barbarie à manger un homme vivant qu’à le manger mort; à deschirer par tormenls et par gehennes un corps plein de sentiment, le faire roslir par le menu, le faire mordre et meurtrir aux chiens et aux pourceaux (comme nous l’avons non seulement leu, mais vende fresche
LA MORALE RESTIALE.
mémoire, non entre des ennemis anciens, mais entre voisins et concitoyens et, qui pis est, soubs prétexte de piété et de religion) que de le rostir et manger après qu’il est trespassé. » Au point de vue strictement utilitaire, Montaigne semble avoir raison. Évidemment le vrai forfait consiste à tuer un homme et, quand le meurtre se commet, comme il arrive dans les guerres civiles et religieuses, avec l’approbation du sens moral faussé, le crime est plus lamentable encore. Néanmoins le cannibalisme est une aggravation morale de l’homicide. C’est pousser aussi loin que possible le mépris de son semblable; c’est assimiler rigoureusement riiomme au gibier ou à l’animal domestique.
L’ethnographie tout entière atteste d’ailleurs l’e.xislence de cette assimilation. Seules, les races humaines, restées au dernier degré de la sauvagerie, pratiquent le cannibalisme sous sa forme primitive, absolument bestiale. A mesure que le sens moral se forme et que l’intelligence s’élargit, l’iromme rougit de plus en plus du cannibalisme. 11 en restreint la pratique, la voile et arrive même à la réduire à un pur symbolisme. A. cet état larvé, à titre de survivance, l’anthropophagie persiste bien longtemps, jusqu’au sein des phases dernières de la morale.
C’est seulement sous sa forme tout à fait primitive, alors qu’elle se pratique ouvertement, simplement, qu’elle caractérise la morale bestiale. Cette évolution du cannibalisme est curieuse. J’en rappelerai brièvement les principales étapes.
Tout d’abord l’homme est pour l’homme un animal comme un autre. On dévore non seulement l’ennemi, c’està-dire le concurrent habitant au delà de tel ou tel ruisseau, de telle ou telle montagne, mais souvent même, au besoin, les femmes, les enfants, les vieillards de la horde. Puis, le cannibalisme se restreint, à moins de famine, à l’ennemi.
Letourneau. — L’évolution de la morale. 6
On marche dès lors de restriction en restriction; car la conscience devient plus délicate et, d’autre part, avec les prog rès de la civilisation, les ressources alimentaires sont moins précaires. D’habitude aussi la religion s’en mêle; elle règle et consacre l’anthropophagie. Peu à peu elle finit par la limiter cà des cas rares, exceptionnels, même à la réduire à n’être plus qu’une cérémonie religieuse, à la rendre symbolique. Sous cette dernière forme, le cannibalisme peut persister au sein des civilisations les plus avancées. En 1871, au Congrès d’anthropologie de Bologne, M. C. Vogt scandalisa certains de ses auditeurs en retrouvant et signalant dans la messe catholique un dernier vestige symbolique de l’anthropophagie des ancêtres, et pourtant M. Vogt avait raison.
L’anthropophagie religieuse n’est pas d’ailleurs la seule forme atténuée et dérivée de l’anthropophagie primitive. Le cannibalisme juridique lui fait concurrence, et il peut aussi coexister avec une civilisation assez avancée. Nous aurons à parler de l’anthropophagie juridique des Battas de Sumatra, qui, tout récemment encore, condamnaient à être mangés l’adultère, le voleur de nuit, etc.
Mais les formes inférieures du cannibalisme sont celles dont nous devons surtout nous occuper en ce moment. La plus inférieure de toutes est le cannibalisme bestial, ayant simplement pour mobile le désir, le besoin de manger de la viande. Le cannibalisme par gourmandise y tient de près, et le cannibalisme par vengeance ou fureur guerrière n’en est souvent qu’une forme hypocrite.
Ces préliminaires posés, nous pouvons maintenant entrer dans l’exposé des faits.
En Australie, nous ditOldfield, on a pour la chair humaine un goût très vif. La chair des femmes est surtout prisée; aussi arrivent-elles rarement à la vieillesse. Pour les hommes.
LA MORALE BESTIALE
«elles sont des bêtes de somme, des animaux domestiques, que l’on peut non seulemenf battre, blesser ou tuer à volonté, mais aussi manger sans scrupule. En temps de (famine ou de disette, dit le père Salvado, on les sacrifie sans hésitation b
Oldfield va plus loin : < On les dépêche généralement, «dit-il, sans le moindre scrupule, avant qu’elles deviennent vieilles et maigres, de peur de laisser perdre tant de bonne nourriture... Bref, on y attache tellement peu d’importance, soit avant, soit après la mort, qu’il est permis de se demander si l’homme ne met pas son chien, quand celui-ci est vivant, absolument sur la même ligne que sa femme, et s’il pense plus souvent et plus tendrement à l’une qu’à l’autre, .après qu’il les a mangés tous deux^ »
Cunningham nous dit aussi qu’il trouva, comme aliment ■de réserve, dans le sac d’un des Australiens de sa suite, une ;gorge de femme^. Le même voyageur a fait une observation générale montrant bien que la pratique brutale du cannibalisme est l’indice d’un état mental tout à fait inlime. Selon lui, l’anthropophagie existe surtout en xVustralie, chez les fribus anarchiques, non organisées, où la force individuelle règne sans contrôle, c’est-à-dire chez les tribus les moins intelligentes.
Si la femme australienne est souvent dévorée, en raison même de sa faiblesse relative, à plus forte raison en est-il de même de l’enfant, plus faible encore.
Manger les enfants, dit encore Oldfield, est une pratique ordinaire en Australie, en temps de famine. Alors, ajoutet-il, « la mère ne doit pas se lamenter trop haut, sous peine d’être battue. On ne lui permet que de sourds gémissements.
i. Mémoires historiques sur l'Australie.
'i. Trans. Etlinol. Soc. (Nouv. série, t. III, p. 2:20).