Radiguet, Derniers sauvages, p
par Cook à ce siijel, un vieillard se mit à rire au nez de son interlocuteur, tant la question lui sembla absurde, et affirma que la chair humaine était un mets des plus savoureux. Pourtant les aliments, végétaux et animaux, abondaient aux îles Sandwich, et les insulaires n’avaient pas l’excuse du besoin que pouvaient invoquer ceux des petites îles, par exemple des îles Bow, où l’on était très friand de la chair féminine et où l’on mangeait d’abord les ennemis, puis les compatriotes tombés dans la bataille, tous ceux qui mouraient de mort violente, enfin les voleurs et les assassins C
Dans la métropole polynésienne, à Taïti, un grand progrès moral s’était accompli, et il était récent encore, lors des voyages de Cook. Les légendes, les traditions parlaient fréquemment de cannibalisme; pour désigner une période de disette, on disait une «saison à manger les hommes». Exceptionnellement, et quand on était affolé par un accès de fureur, on se laissait encore aller parfois à rôtir et à manger un morceau de l’ennemi vaincu^; mais l’anthropophagie n’était plus dans les mœurs, elle était même condamnée par la morale et passée à l’état de symbole religieux.
Dans les sacrifices humains, très fréquents encore, l’œil gauche appartenait toujours, en droit, au chef. C’était une prérogative princière. Avant de monter sur le trône, le roi Pomaré s’appelait Almala, c’est-à-dire « le mangeur d’œil». Aussi le prêtre ne manquait jamais d’offrir d’abord au chef l’œil gauche des manants égorgés pour être agréable aux dieux ou en obtenir tel ou tel service; mais c’était une pure cérémonie, le chef refusant toujours, et l’œil était présenté aux dieux avec le reste du corps; parfois, au lieu de refuser simplement, le chef, qui assistait à l’olTrande, touchait l’œil