‹ L’évolution de la moraleChapitre 68 sur 372 · Cook, Hisl. univ. des voyages, l. X, p · texte numérisé non relu

Cook, Hisl. univ. des voyages, l. X, p

LA MORALE BESTIALE

avec un petit morceau de fruit à pain, qu’il mangeait ensuite. C’est une idée très analogue à ce que les catholiques appellent «transsubstantiation». En fait, les Taïtiens n’étaient plus anthropophages, mais leurs divinités l’étaient restées, et, après une offrande de ce genre, on pouvait tout leur demander

L’évolution mentale subie par les Polynésiens relativement à l’anthropophagie est des plus instructives. 11 vaut la peine de nous y arrêter. D’abord on pratique le cannibalisme primitif, bestial, sans scrupule; on s’entre-dévore, comme le disaient les Néo-Zélandais, exactement à la manière des poissons. Puis l’anthropophagie se restreint. En dehors de l’état de guerre, elle devient une prérogative des chefs. Enfin elle se perpétue seulement, sous une forme symbolique, dans les sacrifices religieux.

Le progrès est incontestable et on peut le suivre pas à pas; mais, ce que l’on ne réussit pas toujours à faire dans les études de ce genre, on saisit ici les raisons de l’amélioration des mœurs, on eu comprend le mécanismepsychique. Tout d’abord, l’on constate que le cannibalisme persiste surtout là où les nécessités de l’existence y poussent sans cesse : dans les petites îles, où l’aliment est rare; à la Nouvelle-Zélande, où il n’y a d’autre mammifère sérieux que le chien et où la flore est avare de fruits féculents. Là, l’anthropophagie est presque nécessaire, comme elle le redevient pour nous, après certains naufrages; aussi les deux sexes s’y abandonnent avec ardeur et nul ne songe à y renoncer.

Dans les autres grands archipels, où s’entre-manger n’est pas absolument nécessaire, la chair humaine est sévèrement interdite aux femmes et souvent aux gens du peuple, en temps de paix.

1. Cook. Ilist. univ. des voy., t. X, p. 24G. Letourneau. — L’évolution de la morale.

Or, dans les premières leçons de' ce cours, j’ai montré comment, par un dressage convenable, continué pendant un nombre suffisant de générations, on arrive à doter certains animaux d’appétences et de répugnances artificielles, se transmettant par l’hérédité et devenant de véritables instincts. Le fait, aussi incontestable que général, est basé sur les propriétés essentielles des cellules nerveuses; il doit donc s’observer chez l’homme aussi bien que chez l’animal.

Par conséquent, dans tous les archipels polynésiens, où l’usage de la chair humaine a été rigoureusement interdit aux femmes, elles ont dû nécessairement finir par n’y pouvoir plus songer sans une répulsion instinctive. C’est en effet ce qui est arrivé : « Les femmes, nous dit un voyageur en parlant des Marquises, sont exclues de ces festins, qui leur inspirent du reste la plus profonde horreur ; aussi, durantplusieurs jours, fuient-elles avec répugnance les hommes suspects d’y avoir participé*. »

A ce propos, il ne faudrait pas invoquer la plus grande délicatesse morale des femmes, leur sensibilité, leur humanité, etc. Ce sont là desfruits d’une longue cultui’e. La femme primitive en est tout aussi dépourvue que son mâle. Or, ici la contre-épreuve a été faite. Les Nouka-Hiviennes avaient horreur de la chair humaine, mais les Néo-Zélandaises, appartenant à la même race et à la même civilisation, en étaient très friandes. Une seule explication est possible. A la Nouvelle-Zélande, les femmes mangeaient volontiers la chair humaine, parce qu’on ne la leur avait jamais interdite.

Dans les autres archipels, nobles et prêtres s’entendirent pour défendre le cannibalisme aux femmes. Ce ne fut pas du tout dans un but de moralisation, mais par simple gourmandise. La chair humaine fut € labouée » pour la femme,

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