II. — DE LA MORALITÉ SEXUELLE
Chez l’homme commechez l’animal, la fonction génésique est primordiale. Avec plus ou moins de conscience ou d’inconscience, elle existe nécessairement depuis l’origine des êtres organisés. Tout d’abord, nous le savons, les organismes premiers se sont multipliés inconsciemment par division simple, puis par bourgeonnement. Enfin, par suite des incessants progrès de la spécialisation physiologique, les sexes se sont dédoublés et des appareils spéciaux ont été affectés
aux impoi’Lanles fonctions do la coproduction. Collcs-ci procèdent, chez la plupart des animaux, par des explosions intermittentes que l’on a appelées rut.
Chez les vertébrés supérieurs et chez l’homme, l’instinct, le besoin génésiques sont donc aussi profondément que possible implantés dans les centres nerveux. En leur cédant, l’individu obéit à des tendances héréditaires, accumulées depuis l’infmiment lointaine époque où sont nés, par génération spontanée, les monères primitives. Ce penchant tyrannique s’est formé comme les besoins nutritifs, et, pas plus pour lui que pour eux, il n’est besoin de prêter des intentions à la nature, de l’accuser de ruse, « depiperie », comme disait Montaigne, ayant pour objet la perpétuation des espèces.
Chez les animaux, l’époque du rut est fugitive et l’accès n’en est que plus violent : c’est une frénésie souvent irrépressible. Ainsi Spallanzani a pu amputer la cuisse à des grenouilles et crapauds mâles sans réussir à leur faire interrompre leur accouplement.
Chez l’homme, surtout chez l’homme quelque peu civilisé et habile à s’abriter plus ou moins contre les atteintes du milieu extérieur, le rut cesse d’être intermittent, il est seulement soumis à des variations saisonnières; mais c’est toujours une fonction des plus tyranniques. Nous avons à rechercher comment cette despotique fonction a été envisagée et réglée dans les agglomérations humaines primitives.
Les abeilles et les fourmis ont absolument .soumis la reproduction à la raison d’utilité sociale, sans se soucier aucunement des individus. Mais rien de pareil ne s’observe ni dans les hordes mammifères, ni dans celles de l’humanité sauvage encore. Là ce n’est plus l’intérêt général, c’est le caprice individuel qui gouverne; constatons tout d’abord que, pas plus que l’animal, pas plus que le singe, riiomme
LA MÜRALE BESTIALE.
primitif n’altaclie la moindre idée de honte ni à la nudité, ni à la satisfaction des besoins génésiques.
Par leur brutalité inême, ces mœurs primitives sont intéressantes. Dans le sein de la horde australienne, comme il arrive d’ailleurs dans la plupart des sociétés sauvages, la femme ou la fille libres, c’est-à-dire n’ayant pas de propriétaire, dispose de leur personne comme elles l’entendent, et sans que personne songe à s’en formaliser. En Australie, les jeunes garçons, à peine pubères, les filles depuis fâge de dix ans environ, cohabitent ensemble avec une entière liberté. On vamème jusqu’à célébrercertaines fêtes spéciales pendant lesquelles ce que nous appelerions la débauebe des jeunes gens peut se donner pleinement carrière. C’est qu’on n’attache aux unions sexuelles en elles-mêmes aucune idée de mal, à ce point que les parents s’unissent souvent aux enfants, et que la nuit, les jeunes filles doivent aller trouver les hôtes accueillis par la tribu, etcE La même précocité de ce qui, pour nous, serait plus que du libertinage, s’observe à la Nouvelle-Calédonie'^ aux îles Andaman® et sans doute dans toute la Mélanésie.
La femme appartient-elle à un homme? Alors une certaine retenue est imposée, mais nullement en vue de considérations morales, c’est uniquement à cause des droits du propriétaire. Il semble même, comme j’aurai occasion de le remarquer plus tard, que ce soit en disposant de la femme comme d’une chose, avec le droit d’en user et d’en abuser, que l’homme ait acquis le goût de la propriété individuelle. Le souci de ce que nous appelons la pureté des mœurs est si peu la cause de la réserve imposée et brutalement imposée à la femme, littéralement possédée, que le mari australien