‹ Lexique comparé de la langue de Corneille et de la langue du 17e siecle en général (volume 2)Chapitre 21 sur 253 · LU INTRODUCTION · texte numérisé non relu

LU INTRODUCTION

n Va flatter, si lu veux, la douleur de Flavie,

Et me [disse écluiicir de l'clal de ma vie. ■• (Id., TItéod., iv, 1.

Me laisse écluircir, et non pas me laisse m'êclaircir.

« Il vaut mieux qu'ils en aient cette idée, que de n'en point avoir du tout : ce qui arriveioit peu à peu, s'ils la tuissoieui effacer de leur esprit par un silence pernicieux. » (Malebr.)

La laissaient effacer, et non pas la laissaient s'effacer.

« La plupart des merveilles de Dieu nous échappent et, après les avoir légére- Tient regardées, nous les laissons effacer de notre esprit. » (Nicole.)

Les laissons effacer, et non pas les laissons s'effacer.

" Bien serois aise que tes veisses Bien eiitrebaitre encore ung coup, w

(Le Début de la Nourisse ei Je la Chamberïère.,

Les visses entrebattre, et non pas les visses s' entrebattre .

« Si j'avois un prétexte à me mécontenter. Tu me verrais bientôt résoudre à le quitter. »

(P. CoHN., La Gai. du Pal., n, 6.'

Tu me verrais résoudre, et non pas tu me verrais me l'ésoudre.

<i Ne vous étonnez point, vous l'en verrez dédire. » (Id., Penh., iii, 3.;

Vous /'en verrez dédire, et non pas vous Van verrez se dédire.

« Le dépit de les voir multiplier s'étoit tourné en fureur. » (Fleury, Mœurs des Chrétiens.)

Les voir multiplier, et non pas les voir se multiplier.

L'ellipse est aussi fréquente, ou plutôt aussi constante quand le régime suit :

« La grandeur de son amour faisait esmerveiller tout le monde. » (Marquer. d'Ang., l'Heplatn., 19= nouv.)

Faisait émerveiller, et non pas faisait s'émerveiller.

« Quel envieux démon, et quel charme assez fort

Faisait entre-choqucr deux volontés d'accord?» (P. Corn., La Suiv., \,8.)

Faisait entre-choquer , et non pas faisait s'entre-choquer.

« Ses intrigues firent mutiner leur armée. » (Mézer., Uist. de France avant Clovis, n, 11.)

Firent mutiner, et non pas firent se mutiner.

INTRODUCTION. Llll

« Ne laissons iicrdre en vain le temps. » (Ronsabd.;

Laissons perdre, et non pas laissons se perdre.

« Si, par votre négligence, nous laissions foi lifier les Espagnols... > (Richel., Mém., XX.)

Laissions fortifier, t.'t non pas laissions se fortifier.

a C'est peu de laisser assoupir La ferveur du plus saint désir, Par notre lâcheté nous la laissons éteindre. » (P. Corn., Imil., i, 18. i

Laisser assoupir, et non pas laisser s'assoupir; laissons éteindre, et non pas laissons s'éteindre.

« Pour laisser affaiblir par la guerre ces deux puissances voisines. » (Pelliss.

Laisser affaiblir, et non pas laisser s'affaiblir.

« Il laissa séparer son armée victorieuse. » (Mézerav.)

Laissa séparer, et U(jn pas laissa se séparer.

«Brienne s'arrêta court, et /oiwa évaporer la bile de Colbert. d(Choisy, Mém.,n.

Laissa évaporer, et non pas laissa s évaporer.

« Laissant emporter son esprit aux impressions précipitées de la surprise. » (Vauve.n., Caraei.,\\m.)

Laissant emporter, et non pas laissant s'emporter.

« Je sens, je sens rjtacer Mon sang, mon cœur, ma voix, ma force et rnon penser, » (Jodelle.

Je sens glacer, et non pas^p sens se glacer.

« Et je sens refroidir ce l)ouillatU mnuvement, Quand il faut pour le .suivre exposer mon amant. »

(i'. Con.N., Cinna, i, 1.

Je sens refroidir., rt non pas Je sens se refroidi)-.

« On se dissipe, et on seni ralentir toutes ses bonnes volontés. ■ (Fén.)

On sent ralentir, et non pas on sent se ralentir.

« Ce péro s'élant fait expliquer tout ce qui me regardoit, sentit lui-môme enflammer son zèle. » (PiiÉv.)

Sentit enflammer, et non pa^^ sfutit s'rn/lummcr.

• Qu'il attende le temps quavpcque ma fortune Nous mijons appaiser et les vents et Neptune. >

Nous voyons apaiser, et non pas nous voyons s'apaiser

Liv INTRODUCTION.

«( A peine de leurs lacs voi-je sauver personne. » (D'Aubigné.)

Vois-je sauver, et non pas vois-Je se sauver.

0 J'en vis enfler la vague; voij uni réunir loule la famille royale. » (P. Corn.)

Vis eyifler, et non pas vis s'enfler; voyant réunir, et non pas voyant se réunir.

« 11 pense voir en pleuis dissiper cet orage. » (Racine.)

Voir dissiper, et non pas voir se dissiper.

« A vu briser son vaisseau. » (Fén.)

A vu briser, et non pas a vu se briser.

Nous renvoyons au Lexique pour les exemples des autres cas, et pour tous les autres détails où nous entrons sur cette construction que Ménage n'avait pas comprise, où La Harpe a vu un solécisme^, et dont le secret a échappé à des philologues comme M. Génin, dans son Lexique de Molière, et semble même n'avoir pas été aperçu par les rédacteurs du Dictionaire historique de l'Académie française, ainsi qu'on le verra par le fait rapporté dans notre livre.

Après avoir montré que les écrivains de la fin du dix-huitième siècle et ceux du dix-neuvième ne suppriment pas généralement le pronom personnel, notre conclusion, — et nous aimons à la répéter, — est que, dans la généralité des cas, et quand la clarté est parfaite, la manière de notre grande ère littéraire nous paraît préférable à celle qui y a été substituée par scrupule grammatical.

Très-souvent les verbes qui suivent sentir, voir, laisser, mener, ont une signification passive, que sentir et voir soient employés d'une manière active ou réfléchie. Ce gallicisme était autrefois bien plus fréquemment usité qu'aujourd'hui :

<.'. ... Seniiroit, me voyant, blesser sa conscience. » (Théoph.)

« 0 double désespoir dont je me sens poursuivre. :■, (Schelandre.)

« Et selon qu'on se sent trop emporter vers l'une, se pencher vers l'autre. » (Pasc.) — « Se seniii saisir d'un excès de joie. » (F. Corn.)

' Rapportant ces vers de Corneille [Imil. d'une ode lut.) :

Et sans craimlre le bruit qui gronde sur sa tète, Voit briser à ses pieds Peffort de la tempête,

il dit qu'il faut absolument voit se briser. {Lyc, 3' p., 1. i, ch. i, sect. 2.)

INTRODUCTION. lv

€ Par (1 inquiétants tiansporls me seiiiuni émouvoir. ?> (Id.)

« Ce qui désespéroit le plus de si braves lionimes, c'étoil de se voir assommtr comme des bêles prises dans un piège. » (Valgelas.)

« Que l'on voye ébranler par la fureur de l'ondo

Les fondements du monde. » (Racan.)

« J'ai mis fin à tous ces discords Par qui la Loire en ses deux bords

Voyoil ensanyianler son onde. » (Id.)

« Ton bonheur n'est couvert que d'un peu de nuage, Et tu n'as rien perdu pour le voir différer, y, (P. Coiix., Le Ciii, ii, :J.) « L'autre tout débonnaire, au milieu du sénat

A vu trancher ses jours par un assas.sinat. » (Id., Ciwrt, ii, 1.)

V. Ayant fait la matière, il la laisse mouvoir et arranger au gré de quelque autre. » (Boss.) — <; Mais beaucoup plus de modération pour les laisser borner (les conquêtes) par la justice. •^ tlluiiT.)

« On te mené éijonjer, innocente victime. » (Tristan.,

Dans tous ces exemples, que nous n'avous pas voulu liop multiplier, la siu^nification passive est très-sensible.

IncU^pendamment de l'intérêt qu'oii'rent .ces études, au point de vue de la grammaire historique et philosophique, tous ceux qui s'occupent avec soin de Tait d'écrire y reconnaîtront, nous l'espérons, une véritable utilité pratique. Le plus grand nombre des lecti^urs seront peut-être plus frappés de certaines autres différences entre la lan;j,ue du dix-sc[)tième siècle et la nôtre, parce qu'elles m? demandent pas, pour être hien saisies, une aussi grande attention.

Ils verront, dans de noni])reux articles, combien de mots des plus usuels se prenaient autreiois dans des acceptions ditl'èrentes de celles qui sont restées.

Blâme, qui ne se dit plus que d'un stmtiment ou d'un discours par lequi'l on condamne uim personne ou une action, a si,u;nifié déshonneur, mauvais renom, honte, tiii|ntti(b'.

Htonnomcitt, aujourd'hui, n'exprinif pltis iiui' la siir()risi'. Il se prenait dans le sens d'éi)0uvantc, d'abattement, de cousti'rnation.

Étude, qui, dans le sens de cabinet cf étude, ne se dit plus que du bureau d'un notaire, d'im avoué, se prenait dans la langue générale pour chambre, cal)inft où Ton étudie, oii l'on compose. Quand Corneill(% quand Saint- .Vmanf, quand Hoileau parleut des fruits de leur étude, ils désignent les productions de leur cabinet d'étude, selon l'expression de Uacan :

« Ces vers, produits dans mon eslude, Récitent tes conunandements,

LVi ■ INTRODUCTION.

Et j'en fais de ma solitude

Les plus doux divertissements. » {Ps. cxviii.)

Impj'pssion se prenait pour édition.

Secrétaire, comme l'italien secretdrio, voulait dire, celui à qui l'on confie ses secrets, confident :

« Tu seras de mon cœur l'unique secrétaire

Et de tous mes secrets le grand dépositaire, o (P. Corn., Le 3Itni.,u,6.)

Cette signification si naturelle datait au moins du quatorzième siècle, et nous en citons de nombreux exemples, tirés du Roman de Perce forest, de Froissard, des Cent Nouuelles du roi Louis XI, de Ronsard, de Joachim Du Bellay, de Passerai, de Malherbe, de Gombeau, de Ménage.

Secrétaire voulait encore dire quelquefois écrivain public :

0 Proche Saint-Innocent, il se fit secrétaire; Après, montant d'état, il fut clerc d'un notaire. »

(P. CoR.N., L'Illtis. com., J, 3.)

Tel mot, toujours pris maintenant au sens actif, s'employait également au sens passif. Par exemple , hôtesse ne voulait pas dire seulement celle qui donne l'hospitalité, mais aussi celle qui la reçoit, comme dans ces vers :

« Humevent, n'a ce pas esté

Toy, grenier de méchanceté

Qui tantost devant ma maison

As, sans propos, et sans raison

Si mal mené ma pauvre hostesse. » (J.-A. de Baïf, Le Brave, ii, 5.)

0 Toi qui as vu faire caresse

A mon host avec mon hostesse. » (Id., ibid.)

« L'honneur de recevoir une si grande hôtesse. • (P. Corn., Méd., iv, 5). Recueillir signifiait souvent résumer, condenser, ramasser :

« Pour recueillir ce discours. » (P. Corn.) — « Pour recueillir en peu de mots toute la doctrine que... » (Richel.) — « Pour recueillir mon raisonnement. » (Boss.) — « Pour recueillir tout mon dessein. » (Fléch.) — « Une récapitulation qui recueille en peu de mots toute la force de l'orateur. » (Fén.)

Le dix-septième siècle, comme le seizième et l'époque antérieure, ne connaissait pas la distinction étabfie depuis une centaine d'années par les grammairiens entre en imposer, commettre une imposture, mentir, et imposer, inspirer du respect, de l'admiration, de la crainte : selon nous, cette distinction tourne au profit de la clarté du sens.

INTRODUCTION. lvii

Ressentiment se prenait très-souvent dans le sens do reconnaissance, de souvenir reconnaissant ; se ressentir, dans celui de témoigner sa reconnaissance ou son ressentiment.

Nulle part on ne trouve d'explication capable de liion laire entrer dans l'intelligence de nombre de ces termes dont la signification a changé, et qui ne sonnent plus la même eliose (pour emprunter une expression du dix-septième siècle). Nous les avons approfondis avec un soin qui sera peut-être apprécié. Indiquons en particulier le grand article COURAGE, dans le sons de cœur, ou darts le sens d'anintus, spécifié et déterminé t-n bien ou en mal par le contexte ou par une épithète ; et le grand article OMBRAGE, dans le sens d'ombre, de nuage, d'obscurité, signification trèsancienne , très-longtemps conservée, au propre et au figuré, et dont l'omission dans les dictionnaires rend les définitions qu'on y donne obscures et illogiques.

Pour expliquer les vers où Corneille se sert d'ombrage pour ombre, au figuré, oîi il parle de

« ... cent nuages Qui jettent mille ombra<jes Dans l'œil mal éclairé, » [Imii., i, 3.)

et ceux OÙ il fait dire à Laodice, au sujet d'un raisonnement où elle « ne voit goutte : »

• J'ai devant les yeux toujours quelque nuage Qui m'offusque la vue et m'y jette un ombrage, »

nous sommes remonté jusqu'au quinzième siècle, et nous avons suivi la trace de cette ^igniliration jusqu'au comiiiencciiu'nt du dix-huitième.

Nous avons vu, — pour rappeler seulement quelques phrases, — qu'on disait, au propre : « Être au soloil ou à Vombrage. » (GuiN- GORE.) « Les ombrages de la nuit. » (Rlaise d'Auriol.) « Vombrage du cadran. » (J. de Scuelandre.) <( Mw nuage qui cache le ciel par sou ombrage, n [La Faiseuse de mouches.) u Voir œil à œil sans ombrages. » [Le Miserere du reclus de Maliens.) ^< Reltîver les ombrages par des couleurs vives. [Inventaire universel des Fantaisies de Tabarin.) ((Rien observer l'art df la peintun' aux raccourcissements, aux ombrages et aux proportions, n (D'Urké.) ^< Le jour eflace les ombrages des nuits. » (Sénecé.)

Et au figuré : « Un ombrage qui s'évanouit, » en parlant d'un vain raisonnement. (Calvin.) « Les ombrages de conceptions in-

LViii INTRODUCTION.

tormes; les ombrages et les vainos images de la fantaisie. » (Montaigne.) « L'ombrage de l'apparonco. » (Larivey.) « Les ombrages de la matière, n opposé à la clarté de l'entendement. (Chapelain.) «Ne laisser aucun ombrage ni aucun scrupule dans les esprits, sur une question. » (Brueys.)

Pour donner encore plus d'évidence à notre preuve, nous montrons ensuite qu'on a dit aussi ombrager ^ouv ombrer, q.\. ombrageux pour ombreux, sombre.

Mais le plus curieux, assurément, de ces mots dont la signification s'est successivement transformée, est le verbe dispenser, qui est arrivé, dans plusieurs de ses acceptions, à signifier absolument le contraire de ce qu'il voulait dire autrefois , et de ce qu'exprime son étymologie. Nous ne pouvons pas transcrire ici notre grande étude sur ce mot important qui a été bien souvent pris à contre-sens , même par d'estimables philologues ; à peine en pouvons-nous indiquer les résultats principaux.

Dispenser, dans l'ancienne langue, s'employait Irès-fréquemment avec un nom dn personne, pour signifier autoriser. Ainsi l'on disait, dispenser quelqu'un à, l'autoriser à :

« Accueilli d'autre n'en sera

Que mon mary dans ma pensée.

Ce qu'on vouldra l'on pensera;

D'aultre ne seray compensée.

Car à ce ne suis dispensée,

Quelque mal que j'aye ou souffrance. ■>

[Colin qui loue et despile Dieu en un momcnl à cause de sa femme.]

« Quoi! s'il aimoit ailleurs, scrois-je dispensée

A suivre, à son exemple, une ardeur insensée? » (P. Corn., Po/.,iii, 2.j

De même sans régime indirect :

« Or donc puisqu'il a commencé Sans avoir élé dispensé, Sagon n'a eu tort de respondre Pour telles injures confondre. »

{Resp. à l'Èpisl. de celluy qui ne s'est point nommé, adressée à Marot, à Sagon cl à La Hueterie, à la suite des Œuv. de Cl. Marot, édit. de Le Ducliat, 1731.)

Dispenser à, avec un nom de chose pour sujet, autoriser à, livrer à ; faire qu'on s'abandonne à :

a Je ne suis plus à moi, quand je viens à penser

A quoi l'occasion me pourra dispenser. » (P. ConN-, Clit., ï\, 9.)

« ^ trop d'emportement ton zèle le dis/je^jse. » (T. Corn., Siilicon,}i,5.)

INTRODUCTION. lix

Et avoc à, suivi d'un iiiflnitil' :

« Il n'y a rien qui dispeme plus (i paiier que la méfiance recogneuc. » (D'Urfé, L'Asliéc, I, 1.)

Dispense)' de, suivi d'un substantif, ou d'un mot en tenant la l)lace, autoriser à :

« Sortz de Rouen, je i'eit dispen>te.

Pour voir Sagon quoique malin. »

(Math, dk Boutigny, Le Rabais du Caquet de Marot.)

Dispense)' de, suivi d'un iufiuitil', accorder la permission dp, autoriser à :

a El vous dispeiiccra De faire ce qu'il vous plaira. »

(GitiNGORE, Le Jeu du Prince des Sotz. Sottie., Je vous dispense et permets de favoriser en ceslc eslection tels des autres cardinaux., que... » [Lett. miss, de Henri IV, 28 oct. 1G04.) — «Enfin le mary dispense sa femme de s'accommoder à la volonté du roy. » (Louis Guyon, Div. leçons.)

Lire dispensé de, être autorisé à : «

u Constance, fille de Roger de Sicile, /«t tirée d'une abbaye de nonnains de la ville de Palerme, et dispensée de se marier. » (Bouchet, Serées, v.)

Ou trouve en outre être dispensé pour, suivi d'un infinitif, dans le sens d'être autorisé à :

o Que le caresme et jeusnes viennent, je suis dispensée pour manger de la chair. ■ {Caquets de l'Accouchée, 1" journ.)

Corneille emploie aussi dis/)ense)- absolument, toujours dans le sens d'autoriser :

« L'occasion con\ie, aide, engage, </iv/>t'H.$r. » [Suite du Ment., i\i,b.]

Se dispenser à, suivi d'un substantif, s'abandonner, se livrer à, se doimt'i- la lilx'rté de fain' une rliose :

« ... Se dispenser à un amour parjure. » (P. Cohn., Penh.)

« ... 5e dispenser d mille impiétés. » (Id., La Suiv.)

« ... Se dispenser à trop d'emportement. » (Tu. Cobn., Tnnocr.i

• Se dispenser à la raillerie.» (Cyrano. ) — • .Se dispensera une liberté trop grande.» (M"" itK ViLLED.) — o Se dispensera des cMiavagances. » (Id.) — « Se dispenser à de lioiiti'ux soupçons. » (CnÉu.)

Si' dispenser «, suivi d'un iiiliuitif, se licencier à. prendre la liceiu-e de, se laisser aller à :

« (Juaiid je me dispensais à lui mal obéir. ^ P. Corn., Pwdoçi,, i, 5.)

Lx INTRODUCTION.

« Se dispenser à s'écarter de son sujet. » (Bavlu, Lett.) — « 5e dispenser à faire des digressioas. » (lil., ibid.)

Se dispenser de, suivi d'un substautif, se permettre telle chose : » Je me dispenserai/ de ce mot. » (Pasq., Leit.)

Et se dispenser de, suivi d'un infinitif, s'accorder la licence de, prendre lu liberté de : . '

« Se dispenser de faire une chose ; se dispenser de parler. » (Pasq.) — a Se dispenser de prendre un long délai. » (Malh.)

.9e dispenser, absol., prendre une lib(.'rté :

« Ma curiosité pour ce denii-ijuart d'heure

S' osdïii. dispenser... ->> (P. Corn., ,1/é/. , ni, 6.)

Nous établissons également que le substantif rfï's/Jc^îiT s'est employé pour dire permission, autorisation en général.

Gomment s'est fait ce changement si complet dans la signification de dispense et de dispenser? Dispense a voulu dire, d'abord, autorisation quelconque, puis l'autorisation spéciale de ne pas faire une chose, signification elliptique qui a fini par prendre le dessus. De même le mot dispenser a signifié d'abord autoriser, puis ou l'a employé pour dire autoriser à ne pas faire, d'où l'acception actuelle.

Par un pareil procédé de l'esprit, quantité d'autres mots français, comme rien, personne, aucun, ont passé du sens positif au sens négatif.

Certains mots, dont le sens n'a pas changé depuis le dixseptième siècle, ont néanmoins été de notre part l'objet d'une étude sérieuse. Tel est le substantif avis, dont nous croyons avoir éclairci la signification, en en donnant, à l'aide du vieux français, la véritable étymologie. On verra, dans le Supplément, qu'ay/s ne vient pas de l'italien, comme on l'a prétendu, mais de la préposition rt et de l'ancien substantif y/s, signifiant vue, apparence, ce qu'on voit, ce qu'on croit voir, de sorte c\\iavis veut dire proprement vue de l'esprit.

Nous avons encore étudié certains vieux mots qui se rencontrent dans divers écrivains du dix-septième siècle, comme la particule allirmative mon, sur laquelle nous avons écrit un véritable mémoire : il n'avait jusqu'ici rien été dit que de très-incomplet sur cette locution; l'occasion s'en otiVant, nous avons voulu épuiser le sujet.

INTRODUCTION. lxi

Tel mot, aujourd'hui vulgnire, a l'-té noble; exemple, /)0î7, qui, jusque vers la seconde moitié du dix-septième siècle, se disait dans le style élevé aussi bien que cheveu, c/ievelu7'C :

« Far les lis de vos mains, par vostre poil duré. »

(Ph. Desportes, Amours de Diane, i, 35.)

« .Vu lieu d'orner son poil, déshonores sa main. »

(P. ConN., cm., V, 4, l^' édit.)

Artisan ne désignait pas seulement celui qui exerce un art mécanique, un métier; il s'appliquait à ceux que nous appi-Ions des artistes, soit peintres, ooinine dans La Fontaine, soit sculpteurs, comme dans Boilcau, soit même poètes, comme dans Corneille; et celte signification s'est conservée jtisque dans la première partie du dix-huitième siècle :

• Parrhasius éloit un urtisun d'un vaste génie et d'une fertilité d'inventions universelle. » (Holli.v, ///a/, une, 1. XXII, c. v, art. -2.)

Certains mots se prenaient indliléremment l'un pour l'autre en style figuré, tandis qu'aujourd'hui leur usage est beaucoup plus restreint et déterminé. Par exemple, on disait un cœur de roclu'r, comme un cœur de roche :

« Ce n'est pas que ce co'ur soit un caur de rocher, C'est que malaisément il se laisse loucher. »

(L'abbé di: TonciiE, Le Démêlé de l'esprit et du cœur.)

Cette locution se rencontre plusieurs lois dans le liecueH de Pièces galantes de madame de La Suze, et nous en citons d'assez nombreux exemples dans notre livie.

Tel autre mot, qui ne s'ein[)Ioie maintenant qui,' dans un sens défavorable, se prenait dans un sens l■avo^able. Le verbe débiter en fournira un exemple dans le Lexique.

Il en est de même d'étaler, qui n'est plus guère usité qu'jivec l'idée. d'osl(nitation, d'alfectaiion, et qui s'employait dans le sens général de faire voir, avec idée de l'intensité de l'action. Si l'on veut bien lire notre article, on verra qu'étaler se pourrait prendre encore dans cette signilication lavorabb'.

Nous avons eu, en outie, l'occasion de eonstati'r (ju'un certain nombre de mots, de signiliciiion-;, nu de locutious, à peu près abandonnés pendant un certain temps, avaient repris faveur à la lin ilu dix-huiliéme siècle ou de nos jours.

Voltaire déclarait qn'éjjandre était vieilli : des poètes, comme

LXii INTRODUCTION.

Lamartine et Victor Hugo, le reprirent avec raison et avec succès, au sens propre et au figuré.

Le coinmf'ntateur de Corneille regrettait encore la proscription du mot exorahle. Ce terme sonore, intelligible , nécessaire, comme l'appelait Voltaire, a été employé, au dix-huitième siècle, par Montesquieu :

« (^a'exorable à la prière (le prince) il soit ferme contre les demandes. »

L'usage, alors, en était encore exceptionnel, mais à la fin du siècle il commence à s'accréditer; Mirabeau l'adopte, et le fait retentir à la tribune, où il dit, en parlant du peuple en insurrection, «qu'il est violent, mais exorahle. » Mercier l'enregistre dans sa. Néologie ; enfin il devient plus commun au dix-neuvième siècle ; Victor Hugo s'en sert dans Cromivell, et Chateaubriand dans ses Etudes historiques.

Outragcux, dont Voltaire constatait encore la désuétude, tout en ne faisant pas scrupule de l'employer, a été depuis repris universellement.

Mercier remarquait dans sa Néologie que le « vieux mot étreinte » avait été presque entièrement banni. Il est redevenu, à notre époque, d'un usage très-fréquent, au propre et au figuré.

Nous aurions pu étendre ces remarques à plusieurs autres mots. Nous nous contenterons d'en ajouter une.

Louis Racine, dans le Discours préliminaire de ses Remarques sur les tragédies de son père, observait que le mot fallacieux n'avait pu se soutenir, quoiqu'il fiit très-sonore, que Corneille l'eût employé , et que Rossuet s'en fût servi dans son Histoire universelle. — L'aigle de Meaux parle, en effet, dans son Second Discours sur r Histoire universelle, des dangereuses insinuations et des discours fallacieux de l'esprit malin, et on lit dans une admirable scène d'un des chefs-d'œuvre de P. Corneille :

« Serments /rt//acie(ix, salutaire contrainte, , Que m'imposa la force, et qu'accepte ma crainte ! Heureux déguisement d'un immortel courroux. Vains fantômes d'État, évanouissez-vous. » [Rodoy., ii, 1.)

Voltaire, répétant l'observation de Louis Racine, a dit à son tour : « L'éloquent Bossuet est le seul qui se soit servi après Corneille de cette belle épithète, fallacieux. Pourquoi appauvrir la langue? Un mot consacré par Corneille et Bossuet peut-il être abandonné ? »

INTRODUCTION. i.xm

Le célèbre commentateur n'est pas ici tout à fait exact. S'il n'avait pas été un ennemi si acharné de l'alibé Dos Fontaines, il aurait pu lire dans son Dictionnaire néolofjique, dont la première édition est de 1726 :

« Fallacieu.x. Vieux mol qui sifjnitioit trompeur. On commence à le remettre en usage. « Un raisonnement oblique cl fallacieux. » ylktij. prouv. pur les f ails.)

La phrase alléi^uée est de l'académicien Houteville; son ouvrage l'ut pul)Ii6 <!n 1722, et réimprimé en 17 H, un an avant sa mort. ,

Du reste, on le sait. Des Fontaines ne citait ces locutions peu usitées que pour critiquer les auteurs qui s'en étaient servis.

Iloubaud, dans ses Nouveaux Synonymes français, publiés en 1783, en déclarant que fallacieux est un mot autorisé, qu'il est beau, qu'il est nécessaii e, constatait au>si qu'il n'était pas entré dans l'usai^e. Il a depuis été adopté. L'Académie, en le domiant dan^ la cinquième édition de son Dictionnaire (I8H), dit bien qu'il est vieux; mais la sixième édition (1833) se contente d'observer qu'il ne s'emploie guère que dans le style élevé. Plusieurs écrivains de notre siècle en otl'rent de beaux exemples, comme le suivant :

« Kt ['enfant hésitait, et, Jéjà moins rebelle, Ecoulait des esprits l'appel yu//utic«/x. »

(V. Iluiio, liallades, La Fée et la Péri.)

Un certain nombre de mots ont changé de genre. 11 suilira de rappeler : épitaphe, idole, insulte, voile de vaisseau, qui étaient souvent masculins.

D'autres, (jue nous faisons toujours masculins, pouvaient être féminins, comme âge, éc/ianye, risque.

Il y a encore d'importantes ditlV-rences à conslater pour le nombre des substantifs. Ainsi certains mots s'employaient au pluriel avec des significations qu'ils n'ont plus. Un disait, en prose et en vers, les beautés d'une femme, pour signifier ses charmes, ses appas :

« Klle dont ks beautés caiitivent mille amanls. «

I'. tliiii.N., In Veuve, I. T).)

« Mais l'empiie certain (ju'exorcenl vos beautés

Force jusqu'aux esprits et jusqu'aux volontés. » Id., Ciima, m, 4.) « Ses vertus ne la font point régner plus sagement que ses beauu's la font régner de bonne grâce. » (Malh.. Leu., à la princesse de Conti, -2!) mars 1614.^

Lxiv INTRODUCTION.

« J'entends de tous cotés Publier vos vertus, seigneur, et ses beautés, n (Rac, Bér., ii, 2.)

On disait aussi, en prose et en vers, mes passions, pour signifier mon amour :

« Elle remarque en lui tant de perfections,

Que les moins éclairés verroient ses passions. » (P. Corn., Mél., ii, 1.) o Je ne vous tiendrai plus mes passions secrètes. » (Id., Pomp., iv, 3.) o Je commençay à lui remonstrer combien grande estoit l'amitié que je luy portois , et comme à son grand Jionneur elle pouvoit soulager mes passions. » (Larivev, Les Écol., v, 10.) ,

« Lorsque devant vous je soupire, Qu'est-il donc besoin de vous dire De combien de soins ennuyeux

Mes passions sont traversées? » (Racan, Ode.)

a Elle me donna tant de preuves de son gentil esprit, que je repris mes premières passiniïs. » (Sorel, Francion, v.)

Voir encore, dans le Lexique, les articles captivité, colère, courroux, désespoir, éternité, ostentation, pjureté, dans le sens de sentiment pur, rage, etc.

Cet iisaii;e de pluraliser un grand nombre de termes abstraits, qui sembleraient devoir toujours garder le singulier, peut compter parmi les caractères les plus frappants de la langue du dixseptième siècle. On voit, par les critiques de Voltaire sur Corneille, qu'il était déjà bien oublié au dix-huitième siècle. Nous avons cru fort utile de consacrer un de nos articles les plus étendus, l'article HONTE, à l'étudier sur un grand nombre de mots, et d'après des exemples multipliés. Nous établissons ainsi qu'au seizième et au dix-septième siècle quantité de termes abstraits s'employaient au pluriel, non-seulement pour marquer la répétition des laits et des actes, mais encore pour marquer l'état, la disposition, seulement avec augmentation de force dans la signification, et avec l'idée, nécessairement, d'un état, d'une disposition qui se reproduisent plusieurs fois.

Eie Coiunicntnîro ><nr CornrIIIp. pnr VoUnfr<*.

Dans cet aperçu sommaire et limité, nous n'avons pu qu'indiquer et esquisser un petit nombre des caractères distinctifs de la langue dn dix-septième siècle. Peut-être en aurons-nous dit assez pour donner une juste idée des changements et des vicissitudes subis par la langue dans l'espace d'un siècle. Que de différences l'on a pu remarquer entre la diction de Corneille et de Rossnet et celle de Voltaire! Quand ce brillant poète, tout pétri de l'esprit moderne, entreprit, en commentant Corneille, de juger le style tie l'autre siècle, il était bien difïïcile que tant de manières de j)arler vieillies et oubliées ne lui parussent pas d(>s étrangetés et des incorrections. Ainsi s'expliquent déjà les injustices du fameux Commentaire, dont nous voulons maintenant [)arler avec étendue, ayant consacré une partie si considérable de notre livre à li> réfuter.

Rappelons d'abord, pour le commun des lecteurs, qm'hjues l'.iifs historiques, et, par des détails précis, puisés principalement dans la correspondance de Voltaire, dans celle de d'Alembert, et de plusieurs autres amis du patriarche, ainsi que dans h-s mémoires et journaux du temps, faisons connaître quelle fut l'occasion du Commentaire de Voltaire sur Corneille, pour quel objet et dans quelles dispositions d'esprit l'auteur de Mërope et de Zaïre se fit éditeur et critique.

Titon {\\\ Tillet, ancien maître d'hôtel ordinaire de la reine, s'était généreusement chargi" d'élever une nièce du grand Corneille, fille de Jean-François CorneiUe, le si'ul maie qui restât de ce nom, et fils lui-même d'un cousin geruiain de Pierje Corneille. M. du Tillet était un homme passionné pour les beaux-arts. H

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