‹ Lexique comparé de la langue de Corneille et de la langue du 17e siecle en général (volume 2)Chapitre 23 sur 253 · I.NTIIU DICTION. i.wii · texte numérisé non relu

I.NTIIU DICTION. i.wii

Eli I cepeiidanl aux yeu\ de sa pairie entière, Du grand nom de Corneille une jeune hcriliére Voit couler dans l'oubli ses deslins el ses pleurs! El d'un aslre jaloux l'inilexible vengeance,

Lui versanl l'indigence, Épuise sur ses jours la coupe des malheurs ! »

Et il peignait, avec toutes les couleurs de sa biillante poésie, la misère de la descendante d'un si grand homme , languissant dans les horreurs d'un indigent oubli; puis, recourant à la pompe de la prosopopée, il prêtait la parole â Corneille lui-même qui consolait sa petitr-fillf, et lui promettait un protecteur dans un rival de son nom, dans Voltaire, ce poëte glorieux dont les plus illustres morts avaient droit d'être jaloux, ce mortel bienfaisant par (|ui tant (rintorliiués avaient déjà été secourus. C'est à lui qu'il faut s'adress(!i-, ma fille, disait l'auteur du Cid à sa malheureuse descendante :

« Dis-lui (jup si Mérope eût devancé Chimene, De son chaos obscur dégageanl Melpoméne, Sans doute il eût brillé de l'éclat dont j'ai lui; S'il eût été Corneille, el si j'étais Voltaire,

Généreux adversaire, Ce qu'il fera pour toi, je l'eusse fait pour lui. »

Voltaire saisit cette occasion comme la plus excellente auhaine. Avec son admirable instinct, il y vit aussitôt uii moyen d'augmenter sa renommée, non-seulement en France, mais chez les étrangers. Il s'empressa de répondre à Le Hrun que, vieux soldat du grand Corneille, il serait trop heureux d'être utile à la putitetille de son général. « Quand on ijàtit das châteaux et des égUses, et qu'on a des parents pauvres à soutenir, ajoutait-il, il ne reste guère de quoi faire ce (lu'ou voudrait pour une personne qui ne doit être secourue ((ue pai- les plus grands du royaume. » Cependant il offrait à lu petite-lille de Corneille l'asibî de son château. Sa nièce, qui aimait les beaux-arts et réussissait dans quelques-uns, lui donnerait l'éducation la plus honnête. Une partie de cette éducation serait de voir jouer (jnelquefois les pièces de son grandpère , i-'t de broder les sujets de Cinnn et du Cid. Madame Denis aurait soin d'elle comme de sa lilh;, et lui-même chercheiait ,\ lui servir de père '.

nuel([ues jours i)lu-^ tard, h' -JJ novenihre 17(t0, il écrivit aussi,

' Lettre du '>, ou du 7 iiovcinbre 170<1.

LNviii INTRODUCTION.

dos Délices, à mademoiselle Corneille, pour lui témoigner combien lui et madame Denis, sa nièce, seraient heureux de la recevoir.

Voltaire se rappela que, pendant sou séjour en Angleterre, il s'était passé un fait qui lui pouvait servir d'exemple. Il existait une fille de Milton, et cette descendante du sul)lime auteur du Paradis perdu était réduite h la dernière pauvreté. On le sut à Londres, ot incontinent l'ile fut riche. Voltaire voulut faire de même la fortune de la nièce de Corneille, en rééditant à son profit les ouivres du grand poète.

« J'ai mis dans ma tète, écrivait-il, de faire voir aux Anglais que nous savons comme eux honorer les beaux-arts et le sang des grands hommes. J'ai imaginé de l'aire une magnifique édition des tragédies de Pierre Corneille \ etc. »

Quand Voltaire avait conçu une idée, il fallait qu'elle fût vite réalisée, ou du moins mise en train d'exécution. Quoi qu'il arrivât, il était décidé à « donner son temps et son argent pour le succès d'une entreprise qu'il croyait honorable et utile à la nation -. » Mais son bonheur ordinaire l'accompagna dans cette circonstance. Deux personnes qu'il n'avait jamais eu l'honneur de voir, à qui même il n'avait jamais écrit, madame la duchesse de Grammont, et M. de La Borde, banquier de la cour, a commencèrent seules cette entreprise, avec un zèle, disait-il, sans lequel elle n'aurait jamais réussi ^. » La duchesse de Grammont s'en montra la protectrice déclarée et fit souscrire un nombre considérable d'étrangers. M. de La Borde procurait, de son côté, plus de cent souscriptions.

Cependant Voltaire faisait supplier le roi de permettre que son nom fût à la tète des souscripteurs, et de daigner encourager la souscription pour la valeur de cinquante exemplaires; et Louis XV en prenait deux cents. L'infant, duc de Parme, souscrivait pour trente au lieu d'une douzaine qu'on lui demandait. Presque tous les princes du sang souscrivaient. Le duc de Choiseul se faisait inscrire pour vingt. La marquise de Pompadour, à qui Voltaire n'avait pas même écrit, en prenait cinquante, et son frère douze. Les académiciens se signalaient à l'envi, et, les premiers de tous, le comte de Clermont, le cardinal de Bernis,

1 \oh. cl le prés, de Brosses, Leit. inéd-, à M. de La Maiche, 26 juin 1701. s Leu. inéd. de Voit., à M. de La Touraille, 14 augusle I7l31. ^ Lellie du 21 auguste 17G1, du châleau de Fciney.

INTRODUCTION. i.xix

le maréchal un Richelieu, le duc de Nivernois; Watelet, non conlent de prendre cinq exemplaires, se chargeait de graver et de dessiner le frontispice; M. lîouret. hien qu'il connvit à peine Voltaire, souscrivait pour vingt-quatre exemplaires. Et tout ci-la se faisait avant qu'il y eût la moindre annonce imprimée, avant qu'on sût de quel prix sei-ait le livre. La compagnie des fermiers généraux souscrivait pour soixante , et plusieurs autres compagnies suivaient cet exemple. Cette noble émulation devenait générale. A peine le bruit de cette édition projetée s'était-il répandu en Allemagne, que TEIecteur palatin, la duchesse de Saxe-Gotha et d'autres princes et seigneurs s'empressaient de la favoriser. L'empereur et l'impératrice souscrivaient pour deux cents exemplaires, le roi de Prusse pour cinquante, le roi de Pologne pour vingt-cinq, l'impératrice de Russie pour deux cents ; enfin la souscription était aussi bien accueillie partout, et notamment en Angleterre, où les plus nobles lords, les hommes d'État t les riches négociants rivalisaient de générosité.

Voltaire avait bien raison de voir dans ce succès le plus bel loge des arts, et la preuve du respect de l'Europe entière pour Coi'neille '.

Cependant le résultat matériel était considérable. L'édition produisit cent mille francs de bénéfice, partagés entre le libraire et mad<-'moiselle Corneille, dont la dot s'éleva environ à quarante raille éous. Le patriarche, qui lit hù-même sa part de sacrifices, put ainsi établir convenablement <( la cousine de Chimène , de Cornélie et de Camille. )> Il maria mademoiselle Corneille à un gentilhomme de son voisinage, dont les terres touchaient bs -iennes, qui avait environ huit mille livres de rente, et qui était

sage et doux, fort aimable, fort amoureux et fort aimé '. »

Tel fut donc le premier objet et le premier résultat de l'édition de Corneille (.'ntrcprise par Voltaire \ Mais quand il eut formé le projet de cette édition, une autre idée s'oflVit promptcment à son

■ Lcure du 20 auguste 1761.

' Lettre au comlp de riicnevières, 1763.

• C'est en 17t;i qu'on vit enûn paraître cotte édition impatiemment attendue, et qu'une maladie de Voltaire avait fait craindre de n'avoir jamais. « l.e grand homme qu'il s'agit de commenter, l'excellence du commentateur, les pompeux éloges que l'on fait du commencement, tout, disait Rachaumonl, à la date du 8 mai 17r>iî, contribue à piquer la curiosité.» La nouvelle s'élaiit répandue, à cette même époque, que Voltaire était gravement malade, la crainte dôtre privé de

Lxx INTRODUCTION.

esprit et le domina bientôt; ce fut de joindre aux œuvres du grand poëte un commentaire historique et critique. L'étude assidue qu'il avait laite toute sa vie de l'art dramatique le mettait en droit, pensait-il, de commenter les tragédies d'un grand maître'. Néanmoins sentant combien était délicate une entreprise qui regardait l'honneur de la nation, et où il s'agissait d'avoir « raison sur trente pièces-,» il voulut tout d'abord intéresser l'Académie française dans son projet, pour donner ainsi à l'reuvre d'un académicien particulier l'autorité de l'Académie tout entière; non pas qu'il prétendit la rendre responsalile de son Commentaire^ mais il voulait, disait-il, profiter de ses lumières, et qu'on sûtqu'ileu avait profité '. Il soumit son plan à cette compagnie et le fit aisément approuver, ainsi que la dédicace qu'il adressa le 8 août 17G1, par l'intermédiaire de Duclos, secrétaire perpétuel. Il désirait plus, il voulait que l'Académie fût de collaboration avec lui, et qu'elle fît du Commentaire sa propre aiiaire : rien pouvait-ill'intéresser davantage? Pour exciter ses confrères à ne pas manquer les jours des assemblées, à être bien assidus, il leur disait : a Y a-t-il rien de plus amusant, s'il vous plaît, que d'avoir un Corneille à la main, de se faire lire mes observations, mes anecdotes, mes rêveries, d'en dire son avis eu deux mots, de me critiquer, de me faire faire un ouvrage utile, tout en badinant*? »

Il écrivait à Duclos, environ deux mois plus tard : a Je répète encore que mes importunilés ne doivent pas lasser la patience de mes confrères, que c'est un amusement pour eux dans les séances, que deux mots en marge m'instruisent, non-seulement pour la pièce qu'on examine, mais pour les autres, que je dois

l'édition de Corneille ne fut pas une des moindres causes de la conslernation dont toute la littérature fut frappée.

L'édition donnée par Voltaire forma douze volumes grand in-8<>, contenant, outre le Théâtre de P. Corneille, les deux pièces de Thomas restées au théâtre, V Ariane et le Comte d'Essex, que le commentateur enveloppa dans sa critique, qu'il disséqua, pulvérisa, et réduisit à rien, suivant l'expression de l'auteur des Mémoires secrets (6 mai 1764) ; la Bérénice de Racine, et plusieurs pièces étrangères que Voltaire avait traduites pour servir d'objet de comparaison à certaines tragédies de Racine, c'est-à-dire une traduction de l'HéracUus de Calderon, avec des nolcS, et une traduction littérale en vers blancs du Jules César de Shakespeare.

' Comment, sur Corn., Réponse à un académicien.

- Leit. inéd. de Volt., Lett. à M. de Chenevières, lOoct. 1761.

' Lett. inéd., Lett. à Duclos, 7 oct. 1761.

' Lett. à d'Aiembert, 31 auguste 1761.

INTRODUCTION. i.xxi

me confonnor aux sentinKMils rrunis dos personnes éclairées, et qu'enlin mon ouvrage ne peut être utile qu'après avoir passé par vos mains \ »

Il dcmandail qu'on nommât des commissaires pour examiner ( hacun de ses commentaires, et indiquait M. Saurin comme pouvant rendre de grands services -. Dans sa dévorante impatience, il voulait qu'il n'y eût pas un moment de perdu. « Sonc;ez, disait-il à ses conirères pour activer leur zèle, songez que j'ai soixante- Imit ans, que je n'ai qu'un souffle de vie, et que, si je mourais inter ojms, l'ouvrage irait comme moi à tous les diables. »

A mesure qu'il avançait dans son travail, conçu à peu près suivant le plan des Remarques di; Louis Racine sur les tragédies de Jean Bacine, il en envoyait des cahiers, ou, comme il disait, « des recueils de doutes^» à l'Académie pour avoir son sentiment, et quand il l'avait, disait-il, il « marchait à son aise et d'un pas sur ^. » Il écrivait encore à un de ses amis, homme du monde : «Je consulte l'Académie toutes les postes, et je soumets toujours mon opinion à la sienne. J'espère qu'avec cette précaution l'ouvrage sera utile aux Français et aux étrangers^. »

Il en référait à l'Académie sur toutes les diliicultés qu'il rencontrait dans la lecture du poète, sur la grammaire, sur le style, sur le goût, sur les règles du théâtre". Il j'ecourait surtout à l'avis et aux instructions de ses confrères pour ce qui concernait les chefsd'œuvre de Corneille. « L'on peut impunément , disait-il , se tromper sur la Galerie du Palais et sur Agésilas; mais je ne hasarderai rien sur les pièces que l'admiration publique a consacrées, sans avoir demandé plusieurs fois des instructions '. »

Duclos et d'Alembert, d' Alembert surtout, lui transmettaient l'avis de l'Académie. Ainsi, d'Alembert lui mande, à la date du 8 septembre 1761, qu'on a reçu ses Remarques sur les Iloruces, sur Cinna, et sur le Cid, la préface du Cid et l'épitre dédicatoirc; que tout cela a été lu avec soin dans les assemblées ; qu'on a été très-content de ses Remarques sur les Horaces, et beaucoup

' Leu. iiiéd.. à Duclos, .') nov. 17t!l .

' Leu. iiiéd., au nii-me.^l auguste ITt'-l.

•^ Leu. inéd., au minie, 7 ocl. 1~G1.

* Lellre a (l'Aleinbcrl, 1.5 sept. 1~(>1.

' Lett. inéd., à M. de Cheneviéres, 10 oct. 17G1.

" Ibid.. Leu. à Duclos, 5 nov, 1701.

' Ibid., au même, 7 oct. 17()1.

Lxxii INTRODUCTION.

moins de celles sur Cinna, qui ont paru faites à la hâte ; que les Remavques sur le Cid semblaient meilleures, mais avaient encore besoin d'être revues. Enfin d'Alerabert, après avoir reproché à sou ami quelques appréciations trop sévères, finissait en lui disant qu'il ne saurait apporter dans cet ouvrage trop de soin, d'exactitude, et même de minutie ; qu'il fallait que le monument qu'il élevait à Corneille en fîit aussi un pour lui.

Voltaire, pour diverses raisons que nous aurons lieu d'expliquer, était assez disposé à se montrer fort sévère dans l'appréciation des œuvres de Pierre Corneille. Il fut entraîné jusqu'aux plus l'cgrettables excès de violence, d'injustice et de dénigrenuuit par la colère qu'il ressentit du bruit répandu à l'avance, qu'il n'avait entrepris de commenter Corneille que pour avoir l'occasion d'outrager la mémoire et d'insuUv.'r le génie du grand poëte\ Les efforts mêmes que tentèrent des amis pour modérer ses fougues ne servirent qu'à aigrir sa bile. Il lui semblait qu'on voulait opprimer la liberté de son esprit, et il s'écriait :

« Quoi! Meslier en mourant aura dit ce qu'il pense de Jésus, et je ne dirai pas la vérité sur vingt détestables pièces de Pierre, et sur les défauts sensibles des bonnes? Oh! pardieu, je parlerai ; le bon goût est préférable au préjugé. Salvâ rêver etuid -'. »

D'Alembert, à l'origine, était un de ceux qui l'ecommandaient le plus à Voltaire la modération, et surtout les égards. Dans une lettre du 31 mars 1762, se plaignant de ce qu'on n'avait pas reçu depuis longtemps de ses notes à l'Académie, il lui disait :

« Où en est l'édition de Corneille? Il y a bien longtemps que nous n'avons reçu de vos notes. Au nom de Dieu, soyez sur vos gardes; ayez raison autant qu'il vous plaira, mais soyez poli; c'est où vos ennemis vous attendent; ils vous déchireront pour peu que vous maltraitiez Corneille , et quand vous n'y serez plus, il ne leur en coûtera rien pour dire que vous aviez raison : ne serez-vous pas bien avancé? »

Il l'avertit encore que ses adversaires verraient en lui un Zoile,

' Ce bruit avait pris tant de consistance dans la bonne société de Paris, qu'au moment où l'on annonçait enfin qu'il ne serait plus mis de retard à la publication de cette édition, depuis plusieurs années promise, Bachaumont écrivait dans ses Mémoires secrets : « Bien des gens prétendent que 1\1. de Voltaire a moins voulu donner une dot à mademoiselle Corneille, que faire un libelle diffamatoire contre son aïeul : il a déjà jeté des pierres d'attente de son système en plusieurs occasions. » [Mém. aecreis, 23 avril 1763, t. I, p. ;210.)

^ Lett. à d'Alembert, 25 fév. 17G2.

INTRODUCTION. lxxiii

s'il laissait subsister dans ses Remarques le ton sévère qui se montrait surtout dans celles sur Itodofjune, et (jui avait paru offenser tiuelques-uns de ses confi'ères de l'Académie.

Voltaire se fâcha un peu des remontrances de d'Alembcrt, il lui répondit d'un ton à demi piqué, mais en des termes qui marquaient un parti pris de sévérité et de rigueur :

« Le nom de Zoilc me pique, mon clier philosophe, il est très-injuste. Je vais au delà des bornes quand je loue Corneille, et en dei.à quand je le critique, .le crois, d'ailleurs, faire un ouvrage très-ulile, et que la comparaison des pièces de Shakespeare et de (".alderon avec Corneille, sur des sujets à peu prés seniblahles, est un grand éloge de Pierre, et un service à la littérature. Je ne me relâciierai en rien, parce que je suis sûr que j'ai raison : j'en suis sur, parce que j'ai cinquante ans d'expérience, parce que je me connais au théâtre , parce que je consulte toujours des gens qui s'y connaissent, et qui sont entièrement de mon avis. Est-ce à vous à vouloir des ménagements, et à conseiller la faiblesse? Que m'importe que le préjugé crie, quand j'ai pour moi la raison? Je ne songe qu'au vrai et à l'utile ' . »

Et il invitaif son cher philosoplic à prendre lui-même le parti de la vérité, et à n'avoir point de faiblesse humaine. D'Alembcrt répliqua; il repoussa bien loin la pensée d'avoir voulu comparer son maître àZoïle; mais il persista dans ses conseils de modération, surtout dans ses recommandations d'observer des formes. S'il y a des coups de bâton à donntu- à l'auteur de Iloduyune, que ce soit, lui disait-il, « comme Alcidas à Sganarelle, dans le Mariage forcé, avec de p;randes i)rote?tations de respect et de désespoir d'y ^tre obligé'. »

.\ toute occasion d'Alembcrt s'ellorçait de retenir les emportements de Voltaire contre Corneille : au fond, il lui conseiUait priucipalinnent de mettr(î moins de franchise dans son procédé. Il voulait que Voltaire fit pour le Commcnlaire ce que lui, d'Alembcrt, avait fait pour l'histoire de la Dcstruclion des Jésuites. <( N'oubliez pas, lui répétait-il sans cesse, de le louer beaucoup quand il est siihlime; et quand il est rabùelieur, faitos-lc sentir sans le dire : vous y gagnerez (!t l'art y gagnera, parce que vous dire/, vrai et ne blesserez personne'. »

Dans une autre, lettre, écrite après \\\\ long silence qui faisait craindre à d'Alembcrt que \oltaire n'eût été mécontent de la li-

' Leu. du 1-2 juill. 1702.

' Lell. du ;n juill. 176-2.

' Lelt. du 17 nov. 1702.

Lxxiv INTRODUCTION

bcrté avec laquelle il lui avait dit son avis sur le Corneille, le rusé Bertrand conseillait à Raton de l'aire plus de révérences en donnant des croquignoles, et de multiplier les croquignoles et les révérences^.

C'était dire poliment au patriarche qu'il était un peu grossier. Mais si on l'accuse d'insolence, celui-ci prétend qu'il use de toute la réserve compatii)le avec la vérité :

« On me trouve un peu insolent, dit-il, et je pense que vous me trouvez bien discret; car, entre nouS; je n'ai pas relevé la cinquième partie des fautes : il ne faut pas découvrir la turpitude de son père. Je crois en avoir dil assez pour être utile; si j'en avais dit davantage, j'aurais pass<î pour un mcclianl homme-. »

Cependant il ne tarda pas, en publiant de nouvelles éditions, d'en dire bien davantage. Et il y fut excité par celui même qui, au commencement, l'avait le plus engagé à la modération et aux ménagements. D'Alembert était un homme sans consistance dans ses jugements, surtout quand ils étaient opposés à ceux de Voltaire. Après avoir d'abord taxé son maître d'un excès de sévérité contre Corneille, il finit, en habile ilatteur qu'il était, par lui reprocher son trop d'indulgence. Il voulait que la nouvelle édition du t'ommen^aîVe que Voltaire préparait fût beaucoui) moins douce que les précédentes :

« On dil, lui écrivait-il, que vous réimprimez le Commentaire de Corneille fort augmenté. Vous ferez bien. Je ne trouve de tort que de n'en avoir pas assez dit. Les i)ièces de Corneille me paraissent de belles églises gothiques'. »

Grandeur de l'art chrétien, sublimité de la poésie cornélienne, le sec géomètre ne savait pas mieux comprendre l'une que l'autre. Voltaire, au moins, n'était pas incapable de goûter la belle et grande poésie. Cependant il aurait fini par le faire croire, si l'on n'avait su que le dépit et mille petites passions étaient en partie cause de ses violences et de ses injustices à l'encontre du premier restaurateur delà tragédie parmi les modernes.

Dans le Commentaire même. Voltaire laisse percer, aussi bien que dans sa correspondance, combien les critiques qu'on lui avait adressées sur les premières pièces l'aigrissaient et augmentaient sa disposition à la sévérité : il tenait à montrer « qu'aucune cabale ne l'avait jamais intimidé *. » Dans les Remarques sur Serto-

• LeU. du 9 juin. 1764.

'■' Lett. à d'Alembert, 8 mai 1764.

3 LeU. de d'Alembert à Voltaire, l" fév. 1773.

* Rem. sur Sertoriiis, ii, 5,

LNTJIODLXTION. i-wv

?"n/5, il avoue que s'il est entré dans presque tous les détails dcsdi'ux premiers actes de cette pièce, c'est nou-seulement « pour éviter le reproche qu'on lui a fait de n'en avoir pas assez dit, » mais encore « pour répondre au reproche ridicule que quelques gens de parti, très-mal instruits, lui avaii'nt fait d'en avoir tro|) dit. » Il se lit donc un point d'honneur, dans les dernières éditions, de redouhler de sévérité et de dureté; il y « reprend quatre fois plus de fautes, nous dit-il lui-même, parce que des gens qui ne savent pas le français ont eu le ridicule d'imprimer qu'il ne fallait pas s'apnrcevoir de ces fautes \ » L'humeur que lui causait la contradiction rejaillissait ainsi sur Corneille môme.

Quelques lignes plus loin, à propos de certains vers un peu familiers ou négligés, il s'écrie avec colère et ironie :

« O'iels vers ! quelles expressions ! et de petits écoliers oseront me reprocher d'être trop sévère ! » Lui, trop sévère ! Il se « repentira toute sa vie d'avoir été trop indulgent ^ »

Mais où il laisse surtout éclater la rancune et la l)ile qui l'animent, c'est dans la préface des Remarques sur Suréna. Après avoir parlé du « style ridicule dans lequel Corneille fait l'amour dans SOS vingt dernières tragédies, et dans quelques-unes des premières, » et avoir déclaré que quiconque ne sent pas ce défaut est sans aucun goiit, que quiconque veut le justiGer se ment à luimôme, il ajoute :

• Ceux qui m'ont fait un crime d'èlre Irop sévère m'onl force à l'être véritablement, et à n'ailoucir aucune vérité. Je ne dois rien à ceux qui sont de mauvaise foi. Je ne dois compte à personne de ce que j'ai fait pour une descendante de Corneille, et de ce que j'ai fait pour satisfaire mon goût. Je connais mieux les beaux morceaux de ce grand génie que ceux qui feignent de respecter les mauvais. Je sais par cœur tout ce qu'il a fait d'excellent. Mais on ne m'imposera silence en aucun genre sur ce qui me paraît défectueux.

• Ma devise a toujours été, /«ri quœ scniiam'. >

Si, malgré son hahitudc di- pailtM- coufoiinéint.Mit à cette devise, il retint encore «luelque chose sin- le cœur, même dans les dernières éditions du Commentaire, il s'en dédommage amplement dans sa Correspondance. Dans ses lettres intimes, il traite souvent l'auttHir d'i/orucf^ dt* Pubjencto et do /lodogune, à peu près comme il forait .Moxandro Hardy ou Pradou. 11 y riiliculise sans vergogne

' l\cm. sui- Scr(onus, il, 5.

» Lett. à d.Membcrt, l!» oct. 17GI.

Rcni. sur Serlorius, iv, 2.

Lxxvi INTRODUCTION.

« les détestables pièces et les détestables sujets du raisonneur ampoulé, qui ne fnt jamais tragique que dans trois ou quatre pièces, quand il fit un petit voyage en Espagne \ » — « Plus je lis ce Corneille, écrit-il encore à un de ses particuliers amis, plus je le trouve le père du galimatias, aussi bien que le père du théâtre-. »

Voltaire acheva donc et refit ainsi plusieurs fois son Commentâmes tantôt retenu, tantôt aiguillonné par ses confrères et ses amis, s'abandonnant par moments à sa fougue de critique et à ses impressions d'homme de goût un peu timide, et dans d'autres moments se laissant emporter à son admiration pour les beautés si neuves et si originales du grand poëte qu'il interprétait.

Après avoir donné son édition de Corneille, il fit imprimer séparément les notes, à l'usag ■ de ceux qui avaient le théâtre de ce poëte. Suivant Bachaumont, cette nouvelle répandue à l'avance jeta beaucoup de discrédit sur l'ouvrage, qui avait «peu de considération dans le monde littéraire ^. » Peu importait à Voltaire. La critique était assurément le premier objet qu'il avait eu en vue, et il voulait la répandre le plus possible.

Ceux qui s'attendaient à voir Corneille maltraité par son commentateur furent néanmoins stupéfaits quand ils virent de combien de fautes, et de quelles fautes énormes, le grand écrivain était accusé, et surtout avec quel mépris il était insulté.

Voltaire disait, en 1778, dans la Lettre à l'Académie française, placée en tête à' Irène:

« Lorsque je commentai le grand Corneille, j'envoyai toutes mes remarques à M, Duclos, qui vous les communiqua. Vous les examinâtes; et cette édition de Corneille semble être aujourd'hui regardée comme un livre classique pour les remarques que je n'ai données que sur votre décision. »

Cependant l'Académie n'avait pas approuvé tout dans le Commentaire, et elle fut la première à le trouver trop sévère à l'égard de Corneille. D'Alembert écrivait à Voltaire, le 8 septembre 1761 :

« 11 nous a semblé que vous n'insistiez pas toujours assez sur les beautés de l'auteur, et quelquefois trop sur des fautes qui peuvent n'en pas paraître à tout le monde. Dans les endroits où vous critiquez Corneille, il faut que vous ayez si évidemment raison que personne ne puisse être d'un avis contraire; dans les au-

' LeU. à La Harpe, 27 juill. 1770.

- Lett. à d'Argental, sept. 1751.

' Mém. ■secrets, 1" mai 17C4.

INTRODUCTION. lxxvii

Ires, il faut, ou ne rien dire, ou ne parler qu'en doutant. Excusez ma franchise, ajoutait le géomètre littérateur, vous me l'avez permise, vous l'avez exi^'ée; et il est de la plus grande imporlancc pour vous, pour Corneille, pour l'Académie el pourl'lionneur de la littérature française, que vos remarques soient à l'abri môme des mauvaisi's criti(iucs. »

lîiNUicoup d'hommes du monde p;irta,t;èf(>nt le sentiment des académiciens qui avaient tfouvé que Voltaire dépassait les bornes de la justice et de la convenance. Bachaumont, excellent juge, et nullement ennemi du fameux philosophe, témoigne qu'on était indigné, et se montre lui-même très-mécontent « de la critique anière et dure que M. de Voltaire fait de Pierre Corneille'. » Il se plaint à plusieurs reprises de « son acharnement à rabaisser le grand homme -. » Suivant le rédacteur des Mémoires secrets, le célèbre commentateur « a moins prétendu faire voir le grand que le vieux Corneille. » 11 a positivement voulu le dégrader, et il emploie souvent à cette fin les moyens les plus perfides'. Hachaumont, dans son mécontentement, va jusqu'à se ranger avec Frérou, et à trouver ses critiques justes ; il souhaiterait seulement « que la défense de Corneille fût entre les mains d'un plus honnête homme '. »

Galiani était un des amis et d;\s admirateurs de Voltaire. Cependant il lut, lui aussi, vivement choqué du Commentaii'e. Il avait été longtemps sans le lire, bien qu'il le vît sur tontes les cheminées de Paris; mais enfin, écrit-il, a il m'a fallu ouvrir le livre deux ou trois fois, au moins par distraction; et toutes les lois, je l'ai jeté avec indignation, parce que je suis tombé sur des notes grammaticales <}ui m'apprenaient qu'un mot ou une phrase de Corneille n'étaient pas en bon français : ceci m'a paru aussi absurde que si l'on m'apprenait que Cicéron et Virgile, quoique Italiens, n'écrivirent pas en aussi bon italien que Hoccace et l'Aiioste. Quelle impertinence! Tous les siècles et tous les pays ont leur langue vivante, et toutes sont également bonnes. Chacun écrit la sienne''. »

Parmi les bons esprits qui osèrent, dans l'intimité , protester

' Mém. sccr.,^ mai 17('il. t. II, p. .".1. - IbiiL, Iti mai lTG-1, t. II, p. r)7.

' Itnd. Uachaumont a j)articuliLTomont en vue la protestation empreinte d une fausse modestie que Voltaire fait à la fin de Seiioiius. • Stfm. iecr., 1" mai 17t>4. t. II, p. r>I. Coirc'ip. inéd. de l'crd. Galiaiti avec V"* d'fipinaij. Ole, Lett. du i'i avril I7TI.

lAxviii INTRODUCTION.

contre les injustices du Commentaire sur Corneille, on distingue encore madame du Deffand. Dans sa correspondance avec le célèbre philosophe, elle prend plusieurs fois contre lui la défense du grand tragique.

L'immodéré vieillard avait donné trop beau champ à ses ennemis. Ils profitèrent avidement de cet avantage. Le plus ardent, et non pas le moins spirituel de tous, Fréron, ne pouvait manquer une si favorable occasion de tomber sur l'homme contre lequel il aimait tant à guerroyer. Il se fît écrire une Lettre à M. de Voltaire sur son édition de Corneille. C'est un des meilleurs arlicles du rédacteur de VAmiée littéraire, et Bachaumont en a parlé dans les termes les plus élogieux :

« C'est, dit-il, une plaisanterie facile et légère sur l'affectation avec laquelle M. de Voltaire oppose sans cesse Racine à Corneille, pour le déprimer, le dégrader, le mettre au-dessous de rien. Quant au style, cette fiction ingénieuse vaut toutes les dissertations qu'on pourrait faire sur celte matière. On y donne, en passant, différents coups de patte aux écrits les plus répréhensibles de l'auteur. Celui d'une pareille facétie paraît avoir du talent pour ce genre d'ouvrages'. »

Fréron, sous le nom de son correspondant anonyme, reprochait à l'éditeur de Corneille de « réimprimer et; grand homme pour rabaisser sa gloire, pour relever ses défauts, pour faire de ses écrits une critique injuste, ou plutôt une satire amère. »

L'apostrophant sur le haut ton, il lui disait :

« Vous nous prenez apparemment pour des Visigoths avec vos remarques. Est-ce que nous ne savons pas aussi bien que vous que le style de Corneille a vieilli; que des tours, des expressions, des constructions qu'il a employés sont proscrits par l'usage, et seraient aujourd'hui des solécismes? Vous avez beau répéter fastidieusement que c'est pour les étrangers et pour les jeunes gens que vous écrivez. Est-ce que les étrangers et les jeunes gens ignorent qu'on n'écrit pas aujourd'hui en français comme on écrivait il y a plus de cent ans? Votre intention perce à travers le masque dont vous vous couvrez. Vous avez voulu, par vos remarques, écarter de la scène les chefs-d'œuvre de notre théâtre, persuader aux comédiens et au public que ce sont des écrits informes et barbares...

« Votre dessein se découvre surtout par l'affectation que vous avez d'accabler de notes critiques les plus belles pièces, les plus belles scènes, les plus beaux endroits de Corneille, et de laisser sans observations ce qui ne vous cause point d'ombrage, c'est-à-dire les pièces qu'on ne joue plus, et dont souvent une scène vaut mieux que tout ce qui s'est fait depuis, en exceptant Racine ^. »

' Mém. secr., 29 avril 1764, t. II, p. 48.

2 l'Année litléraire, 17G4, Lett. iv, t. III, p. !)7-100.

INTRODUCTION. i.xxix

Et après ôticî entré dans quelques détails, le fougueux critique concluait ainsi :

« Je ne vous ai donné qu'une très-légère idée de ce recueil bassement satirique, où M. de Voltaire outrage le goût, l'honnêteté, sa nation, ses maîtres, tons ses compatriotes, les Anglais, la terre entière. Que signifient toutes ces fureurs? C'est que M. de Voltaire est le premier des hommes pour le talent, l'esprit, le génie; c'est qu'il est fait pour donner des leçons à sa patrie , au genre humain; c'est que son poème est au-dessus de tous les poèmes^ ses tragédies an-dessus de toutes les tragédies, ses contes au-dessus de tous les contes, ses histoires audessus de toutes les histoires; c'est qu'il faut briser toutes les images des prétendus grands écrivains qui ont paru avant lui, et sur cet amas de marbres mutilés élever la statue du sublime, de l'immortel, de l'iionnète, du bienfaisant, du sensé, du judicieux Voltaire", o

Il y a là bien de la passion; on sent non-seulement l'adveisaire, mais l'ennemi; et on s'explique, sans les excuser, les colores impétueuses et les vengeances de l'auteur irrité qui porta son ressentiment jusqu'à exposer en plein théâtre le rédacteur de l'Année littéraire à la risée et à l'indignation publique, sous le nom de Wasp, ou Frelon, dans la trop laineuse Écossaise.

Il faut pardonner à Fréron un peu d'animosité contre un homme qui l'avait si souvent outragé d'une manière sanglante, et l'excès qu'il met dans ses récriminations ne doit pas empêcher de rendre justice à ce qu'il a dit de raisonnable et de sensé pour la défense de Corneille. Mais ce qui diminue beaucoup son mérite, c'est que l)endant vingt ans il a déployé encore plus de zèle à soutenir et à exaller Créliillon, non pas seulement pour son chef-d'œuvre de Ji/iuflumiste, mais pour des pièces généralement médiocres comme Ék'itre, Sémiramis, Xcrcès, Pyrrhus, Catilina, et que, prodiguant à tort et à travers ses éloges, il a vanté jusqu'à Dorât et Poinsinet.

Au nombre de ceux qui eurent la louable hardiesse de contredire ouvertement le commentateur de Corneille, il faut encore citer Clément (de Dijon), qui fit à peu près pour l'auteur du Cid et de Polijeucte ce que Des Fontaines, combattant l'abbé d'Olivet, avait fait pour l'auteur de Phèdre et d'Athalie, dans son fiacine venyé. Dans plusieurs lettres adressées à Voltaire, il entreprit de lui montrer à lui-iuême combien il avait été souvent injuste dans ses critiques sur le plan des tragédies de Corneille, sur les caractères, sur les sentiments, sur l'expression et sur le style; enfin, de lui prouver qu'il n'était pas plus heureux à corriger qu'à crili-

' L'iiniuc /Jm'raiVe, ITiil, Lett. iv, l. m, p. 313.

i.xxx INTRODUCTION.

q lier Corneille. Tout, cl;nis ces lettres, n'est pas parfaitement pensé ni parfaitement dit, mais les remarques sensées et judicieuses, les raisonnements solides n'y sont pas rares.

Si l'auteur du Commentaire rencontra bien des contradicteurs, il fut d'un autre côté soutenu par un bataillon de défenseurs déterminés à l'appuyer et à l'admirer même dans ses injustices et ses erreurs. De ce nombre fut La Harpe. L'auteur du Lycée sentit peu ce que les critiques du style de Corneille renfermaient de faux ou d'excessif. Il n'a que des éloges pour « l'excellent Commentaire de Voltaire ^. » A l'entendre, on ne peut louer Corneille davantage et mieux que ne l'a fait Voltaire, et il n'y a que la populace littéraire qui se soit soulevée au moment où le Commentaire parut. Il ne parle qu'avec le plus dédaigneux mépris de « ces clameurs insensées, qui, répétées par tant d'échos, au milieu de la multitude qui n'examine point, produisirent une commotion si vive et presque universelle, qui ne se calma qu'avec le temps , mais qui n'est plus aujourd'hui qu'un ébranlement faible et sourd, comme le murmure des flots qui fait souvenir de la tempête. » Les passions les plus mesquines avaient seules excité (( ce grand soulèvement de tant d'auteurs ou d'aspirants^. »

Il ne faut pas s'étonner de cette justification excessive et de ces récriminations amèrcs. L'auteur de Warivick, de Gustave Wasa et de Menzikoff vimi loin de sentir tout le mérite de l'auteur du Cid et de Polyeucte; il ne lui a rendu qu'une très-imparfaite justice dans le Cours de littérature où il le met généralement bien audessous de Voltaire, et ne le présente guère que comme un auteur qui « commet toiites sortes de fautes "\ » tandis qu'il appelle Racine et Voltaire nos modèles les plus parfaits; enfin, La Harpe a converti son Eloge académique de Racine en plaidoyer contre Pierre Corneille , ce qui lui attira cette sanglante épigramme de Le Brun :

« Ce petit homme à son ])Otit compas Veut sans pudeur asservir le génie; Au bas du Pinde, il trotte à petits pas, Et croit franchir les sommets d'Aonie.

Au grand Corneille il a fait avanie,

' Lycée, 2' p., 1. 1, c. ii, sect. 2.

' Ibid.

^ Ibid , 3" p , 1. I, c. IV, sect. 4.

INTRODUCTION. i.xxxi

Mais, à vrai dire, on rinil aux ('cials De voir ce nain mesurer un atlas; Et redoublant ses efforts de pygniée, Buriesqucniont roidir ses petits bras Pour étouffer si haute renommée! »

11 a voulu, lui aussi, critiquer la stylo de Coruoillo; mais, dans cette entreprise délicate, il a fait preuve de plus de lét;èreté et d'ignorance que de goût et de connaissance de la langue classique. Corneille emploie-t-il com^bcr neutraleinent, co/nine dans ces vers de la Toison d'or :

o Quatre monstres marins cnurhent sous ce fardeau. »

« Leur» membres décharnés courbent sous mes hauts faits. «

L'auteur de Mclanie dira d'un ton tranchant : « Courber n'est point un verbe neutre ; c'est un verbe actif qui demande un ti'gime. Ployer était le mot propre s'il eût pu entrer dans le vers.» Le célèbre professeur de littérature est-il excusable, nous ne dirons point de n'avoir pas pris seulement la peine d'ouvrir les dictionnaires, mais d'avoir oublié le vers de La Fontaine :

« Il courboit sous les fruits, u (Fabl., x. 2.)

et celte phrase de Montaigne :

« On voit ces âmes assaillies et essayées par ces deux moyens, en soustenir I un ■;,ins s'esbranler, et courber souz l'autre, d [Eus.., i, 1.)

La Harpe, d'ailleurs, est coutumier de ces méprises. Quelque part il reprend l'expression un fjéncral déluge, comme prêtant à une mauvaise plaisanterie. Il ne se doute nullement qu'alors on ne disait pas substantivement, comme aujourd'hui, un général, par conséquent qu'il n'y avait pas lieu à ce fade quolibet, et qu'on pouvait dire un général déluge, comme un général étonnement, une qénérale énumération, etc. :

« Je croy que ce gênerai esionnemenl cessera quand j'auray dit la raison qui! dit luy-mesme de cette merveilleuse facilité. > (Du Vi;iiDii:n, Ilixt. d'Mtxundie, i.) — Dans toutes les matières dont la preuve consiste en expériences et non en démonstrations, un ne peut faire aucune assertion universelle que par la 'jinérule éHumt'nifion de toutes les parties et de tous les cas différents. ■ {Entret. de Pmc. avec Saci sur f'picicte et Montaigne.)

La Harpe s'est montré d'un |nirisme aussi étroit en crilifjuant certaines expressions de Itacine, Ce poëte élégant dit, dans la première scène de l'acte second de liojazct :

• Mais je nia^s'ire encore aux bontés de son frère ; »

Lxxxii INTRODUCTION.

et, on employant ainsi ^'assurer «, pour signifier, mettre sa confiance dans, il s'exprime comme Corneille, comme Molière, comme La Fontaine. Cependant l'auteur de Mélanie trouve ce vers réin'éheiisible. Il croit important de faire observer « qu'on dit,ye m assure dans vos bontés, et non pasye m'assure à vos bontés^. C'est ainsi que la critique de Voltaire faisait école.

La Harpe, d'ailleurs, avait des raisons pour ne pas trouver à redire aux chicanes par lesquelles Voltaire diminuait tant de la haute idée qu'on avait eue jusqu'alors du père de notre tragédie. Lui aussi, il se figurait avoir fait mieux que Corneille, ou du moins il aimait qu'on le lui dît. Il ne croyait pas être llatté, mais seulement apprécié avec justice, quand cet adulateur Voltaire lui écrivait, en parlant du faible drame de Mélanie :

« On va jouer la Religieuse à Lyon ; cela vaut mieux sans doute que vingt-quatre pièces du raisonneur, et cependant.... 0 qu'il fait Lon venir à propos ' ! »

Par reconnaissance, le rédacteur du Journal de littérature et l'auteur du L^jcée portait aux nues les pièces du philosophe, et, examinant cette question : a Quelle est la plus belle tragédie du théâtre français, » il déclarait qu'à tout le moins « Zaïre est la plus touchante de toutes les tragédies qui existent..., l'ouvrage le plus éminemment tragique que l'on ait jamais conçu ^. » Probablement, dans sa pensée, Mélanie tenait le second rang. Enfin, passant toute mesure , il proclamait Voltaire « le plus grand tragique du monde entier*. »

Le commentateur de Corneille fut également soutenu par un autre critique fort distingué de ce temps, Grimm, encore timide et un peu asservi au parti philosophique. L'auteur de la CoiTespondiince littéraire reconnaissait ^ que des esprits cultivés et nourris des meilleurs ouvrages de l'antiquité et des nations modernes étaient en droit de trouver ces commentaires légers, d'y désirer plus de vues et de profondeur, mais il était d'avis que néanmoins ils resteraient inséparables des pièces de Corneille, et qu'après tout ils seraient pour nos jeunes gens la meilleure poétique qu'ils pussent suivre. Loin d'accuser Voltaire d'être

' Lycée, ï, 3, sect. 4.

2 Lettre à La Harpe, 27 jiiill. 1770.

' Lycée, 3« p., 1. 1, ch. lu, suct. 4.

• Ibid., sect. 9.

'■> Grimm, Corresp. Int., mai 17(Jl.

INTRODUCTION. lxxmii

trop sévère ou gi-nt'i'al tlans sa crilicjuc, il était plutôt disposé à lui r<^proclu'i' d'avoir laissé passor beaucoup de lauti's, par exemple du n'avoir pas relevé toutes les (ixpressions l'ainiliéres et toutes les né<j;\i^enc(is de Sophonïsbe. Il ne peut dissimuler que le commciilaleur ne garde pas toujours les ména.t;eiu(mts les plus respectueux envers son auteur; mais il le juge très-exrusalile, et estime qu'il répare très-bien ses boutades: « Lorsque, dit-il, riuimeur le gagne dans cette occu|)ation pénible et dégoûtante; loisqu'il lui échappe un mot dur ou désobligeant, voyez par comhieu d'éloges il le répare, combien il craint d'otienser le public en jugeant trop sévèrement un poëte à qui il a donné le surnom de grand ! »

Dix ans plus tard , et alors qu'il craignait moins de contredire le patinarcbe de Ferney, Grinmi parlait (mcore du Commentaire comme d'une œuvre excellente : « M. de Voltaire nous a rendu, ce me semble, disait-il, un assez grand service en faisant remarquer si scrupuleusement tous les mots et toutes les phrases de Corneille qui ne sont pas en bon français. Il n'y a souvent que le tact le plus délicat qui puisse apercevoir ces légères taches. Et à quel tact peut-on s'en rapporter avec plus de confiance qu'au sien ' ? »

Tous les élèves plus on moins directs de Voltaire partagaieut ces sentiments. Tous étaient disposés à trouver plus d'art et de -lyle clans Zaïre et dans Mérope que dans Polijeucte ou dans liodogime, et i)ar conséquent à justifier les jjIus excessives sévérit('> du comuieutateiir. Joseph Chénier, ai)rès avoir i-econnu que le ('i<l lit pleurer toute la France, que Cinna fixa notre langue, qu'on admira dan? //orace des beautés inconnues avant Corneille, u'ajoutait-il pas : « Mais ce génie vieillissant produisit une foule de pièces aussi rnonsfnieuses pour les mieurs que pour la diction : il semblait vouloir replotujpr le théâtre dans: la barbarie dont ses chefs-d'œuvri! l'avaient tii'é -. »

Voilà les exagérations irrespectueuses elles injustices où avait conduit rexenq)le de Voltaire.

Cependant, du sein même de ses plus sincères admirateurs, il pailit une ju-otestation sérieuse, il s'essaya une réhabilitation du vieux poëte méconnu <'t une réfutation consciencieuse,

' Correitp. Itlt., juin 1774.

- Disc. prcl. de la irugùJie de Charles l\.

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