I..KXX1V
INTRODUCTIOiN.
sinon complète, du trop présomptueux et trop pou mesuré commentateur. Celui qui entreprit enfin de relever dans le détail les <*rreurs et les injustices an ('ommentaire sur Corneille, fut Palissot, l'auteur de la comédie des Philosophes. A l'édition de Voltaire il opposa une nouvelle édition plus exacte pour le texte , et à son Commentaire des notes rectificatives.
Dans une préface soignée, Palissot recherche d'abord les causes de tant de duretés et d'injustices auxquelles Voltaire s'emporta contre le père de notre théâtre dans les dernières éditions du Commentaire devenu une véritable satire. Ces outrageuses violences, Palissot les attribue à un sentiment qui a pu produire des effets ressemblant à la jalousie sans avoir rien de commun avec elle. Il s'en explique ainsi :
<i Nous nous rappelons parfaitement qu'à celte époque il existait encore une foule de partisans outrés de Corneille qui semblaient avoir hérité de toute la prévention de M"' de Sévigné contre Racine, et qui ne plaçaient ce dernier poêle qu'à un intervalle immense du premier. On peut juger de la distance encore plus grande à laquelle ils reléguaient Voltaire. Selon eux, ce n'était qu'un bel esprit dont ils respectaient assez peu le jugement, et à qui par conséquent ils étaient bien loin d'accorder du génie. Quoiqu'il eût déjà fait la Henriade, Œdipe, Brulus, Zdire, Alzire, la Mort de César, Mérope et Mahomet, on n'eût osé établir quelque comparaison entre ce bel esprit et Corneille sans s'exposer au sourire le plus dédaigneux. Telle était alors l'opinion plus ou moins accréditée par Fontenelle, La Moite, Crébillon père, Marivaux, Piron, it mise principalement en faveur par tous les amis de J.-B. Rousseau, devenu Tun des plu.* ardents ennemis de Voltaire, après l'avoir comblé d'éloges. Telle était, à plus forte raison, l'opinion dominante de tous ces bureaux d'esprit présidés par de vieilles caillettes, qui donnaient le ton à tout ce qui s'appelait exclusivement la bonne compagnie.
•< Or, on imagine aisément l'effet que devait produire sur une âme sensible et dévorée du besoin de la gloire un pareil excès d'injustice. On conçoit combien Voltaire, admirateur passionné de Racine, à qui d'ailleurs il était bien permis, sans qu'on fût en droit de l'accuser d'org«eil, de se juger avec un peu plus de faveur que ne lui en accordaient tons ces prétendus arbitres des réputations, devait se soulever contre une cabale jalouse, qui, non contente de l'avilir, ne laissait échapper aucune occasion de le persécuter. Ce sentiment d'indignation, porté trop loin sans doute, dut nécessairement lui inspirer, sinon quelque malveillance pour Corneille, du moins une disposition secrète à le juger bien plus sévèrement qu'il ne l'eût fait probablement, si l'on eût moins abusé de ce grand nom pour rabaisser celui de Racine et pour l'humilier lui-même.
o L'esprit humain est fait ainsi, ajoutait Palissot, et la sensibilité délicate et ombrageuse de Voltaire devait l'exempter moins qu'un autre de cette loi commune.
« Ce fut par des motifs semblables qu'après avoir, dans tous ses premiers écrits, professé pour Boileau une estime qui allait jusqu'à la vénération, après
INTRODUCTION. lxxxv
lavoir rraucheutent loue pendant longlemps dans sa prose, dans ses vers, ainsi (jue dans ses conversations les plus intimes, il changea involontairement de sentimeiil cl de langage, lorsque l'ahbé lialleux se fut avisé de faire un parallèle de il II, nriade et du Lutrin. Des lors Voltaire ne parla plus de Boileau qu'avec sécheresse , il lui adressa une épître chagrine qui commence par ces deux étranges vers:
Boileau, correct auteur Je quelques lions écrits, /oile lie Quiuault et llaticur de Louis.
« Le nom même du Luirin lui devint odieux; el s'il se permit d'en parler une seule fois dans ses questions sur VEmyclopédie, à l'article Bouffon, où le lutrin ne devait guère s'attendre à se trouver, ce ne fut que pour le mettre fort au-dessous d'un poème anglais iT/'e Disptnsan/, qui tient beaucoup plus du burlesque de Scarrun que de la plaisanterie de Boileau, toujours avouée de la raison el des grîlces.
u Ce n'est pas qu'il fût devenu jaloux de Boileau, qu'il avait constamment appelé le législateur du goût... Il devint subitement injuste et dur einers lui, uniquement parce qu'on s'était servi de son nom pour donner quelque atteinte à la réputation de la Henriade. Peut-on, d'après ce trait, s'étonner de son humeur contre Corneille? Elle avait le même principe, et devait produire les mêmes efîels. I.e penchant qu'il eut toujours pour la satire put d'ailleurs contribuer encore aux traits d'ironie qu'il a semés dans son commentaire..,
a C'est ainsi que Voltaire, sans éprouver le sentiment de la jalousie, put Tire beaucoup trop rigoureux envers Corneille, et contracter même pour lui, sans pouvoir s'en expliquer secrètement les motifs, ou peut-être en se les dissimulant, une espèce d'aversion fondée sur ce que le nom de ce grand homme avait servi longlemps de prétexte aux ennemis de Racine et aux siens pour les humilier tous deux. »
Ces raisonneraonts nous paiaissent fort plausibles et tout à iait acceptables.
Palissot était un « jut^e éclairé en matière de littérature '. » Son travail, en f^énéral, est bon, et il a été loué par des écrivains peu suspects de partialité contre Voltaire. Joseph Chénier trouvait \.vèi-judici<iuses ses notes « qui modifient les décisions ou les expres.^ions trop sévères du commentateur. Plus d'une fois , ajoutail-il, Voltaire y répond à Voltaire, et l'on y oppose à son autorité les i)rincipes qu'il a prol'e.«sés lui-inéme, ou qu'il a suivis dans ses chefs-d'œuvre ', » Nous n'avons pas besoin de répéter que cett»' coiitit'-riitique est fort incomplète au point de vue de la grammaire hi.-^torique et du style. Nous avons cité , dans
' M. J. de Chénier, Tableau histurique de rrliii el des proijr'cs de la litiéraiure française depuis 1781), ch. m.
' Id.. i^irf.
Lxxxvi INTRODUCTION.
notre livro, plusieurs des bonnes ol)servations de Palissot. Nous avons rendu la même justice à quelques remarques judicieuses de Lepan.
La critique du dix-neuvième siècle, — nous parlons de celle des maîtres , — tout en gardant de grands et quelquefois d'excessifs ménagements pour le fameux philosophe, a su contrôler ses jugements et en réformer plus d'un. Ainsi les Villemain, les Nisard, les Sainte-Beuve, ont vu avec sagacité et prononcé avec autorité que la critique de Voltaire sur Corneille avait été souvent injuste et outrée. Avant eux^, M. de Chateauliriand avait dit : « On se refuse presque à croire que quelques-unes de ces notes soient de Voltaire, tant elles sont au-dessous de lui '. »
Désormais, le chef jadis si exalté des esprits forts n'est plus regardé comme un grand poète ni comme un grand juge de la poésie. Mais on continue de s'en rapporter à son appréciation sur bien des points où il était dans l'erreur. On s'est débarrassé d'un certain nombre de préjugés littéraires ; il reste encore à se détromper de beaucoup de fausses idées. Peut-être notre livre contribuera-t-il à en redresser quelques-unes par rapport à la langue et au style de Corneille. Essayons, dans cet espoir, de montrer, par un certain nombre de faits précis, combien d'appréciations inexactes ou complètement fausses sont renfermées dans le Commentaire de Voltaire.
Voltaire voulait que son Commentaire « fût à la fois une grammaire et une poétique ^ » Cette grammaire et cette poétique, il les destinait principalement aux jeunes gens et aux étrangers. Le but de son Commentaire, c'est « de tâcher de former des poètes, et de ne laisser aucun doute aux auteurs sur notre langue^. » Voilà ce qu'il redit à chaque instant dans l'examen des diverses pièces. S'il relève des fautes peu importantes par elles-mêmes, c'est <( de peur que les jeunes gens qui n'auraient pas la même excuse que Corneille n'imitent des défauts qu'on devait lui pardonner, mais qu'on ne pardonne plus aujourd'hui ', » Il dit encore, un peu plus loin, toujours en s'excusant de ce que sa critique a de vétilleux : « On peut trouver de telles observations
' Chateaub., Gé.nie du Cfiristiun., not., xxv. ' Lelt. à d'Alenibert, 15 sept. 1701.
' Rem. sur Nicom., m, 4.
* Rem. sur Pompée, i, 1.
INTRODUCTION. i.xxxvii
minutieuses; mais elles sont faites pour les étrangers. Il ne faut rien omettre '. »
C'est encore, nous dif-il , dans la pensée du service qu'il rendrait aux jeunes gens, qu'il a puisé le courage d'examiner ces dernières pièces de Corneille, qui montrent « que nul auteur n'est jamais tombé si bas , après être monté si baut. » Tant de fautes, ajoute-t-il, « feront voir anx étrangers (|ue lesbeautés ne nous aveuglent pas sur les défauts; que notre nation est juste en admirant et en désapprouvant ; et les jeunes auteurs, en voyant ces chutes déplorables et si fréquentes, en seront jibis sur leurs gardes ^. »
C'était aussi en vue des étrangers qu'il demandait à ses confrères de l'Académie de l'aider de leurs lumières :
« Souvenez-vous, disait-il, que les étrangers doivenl apprendre la langue franvaise dans ce livre. Ouand j'aurai oublié une faute de langage, ne l'oubliez pas; c'est la l'objet principal. On apprend noire langue à iMoscou, à Copeuliague^ à Bude et à Lisbonne. On n'y fera point de tragédies françaises; mais il est essentiel qu'on n'y prenne point des solécismes pour des beautés; vous instruirez l'Eurûi)e en vous amusante »
11 veut former les jeunes poètes, il écrit pour les étrangers. Tel est l'argument oti Voltaire mettra son fort quand il répondra aux accusations de minutie et d'excès de sévérité.
Au point de vue de tous les lecteurs en général, comme à celui des étrangers en particulier et des jeuues gens, Voltaire a raison de répéter dans l'examen de presque toutes les pièces « que la vérité est préférable à Corneille , et qu'il ne faut pas tromper les vivants par respect pour les morts *; » — « qu'un commentaire n'est pas un panégyrique, mais un examen de la vérité, et que qui ne sait pas réprouver le mauvais n'est pas digne de sentir le bon'*; » — « que la meilleure manière de s'instruire est d'observer soigneusement les faule's des bons écrits, parce qu'elles pourratient être d'un exemple dangereux ; et de reinarqiu.'r les beautés des pièces moins heureuses, parce que d'ordinaire ces beautés sont perdues •. »
' /{tin. .sui- l'onipée, ii, 1.
' Rem.iur Tliéod., i, 1.
' Letl. a d'.Menibert, If) sept. 17G1.
* Rem- sur Seriorius, v, G.
' Rem. sur Periliariie, m, 1.
*' Rem, sur la Suite du Menteur, i, 1.
Lxxxvui INTRODUCTION.
Toutes ces observations sont parfaitemeut justes. Que le critique ne fasse grâce à aucune des fautes commises par les grands écrivains , leurs innombrables lecteurs en profiteront; mais qu'il ne déprécie pas par do vétilleuses chicanes des vers à l'abri de tout reproche, qu'il ne condamne pas des manières de dire qui ne manquent ni de clarté, ni d'analogie, ni de vigueur, qu'il ne prétende pas réduire la pratique de l'art d'écrire à ses seules théories.
Voltaire, qui se met à l'atïût des plus imperceptibles fautes de diction, articule à chaque instant contre Corneille l'accusation de solécisme et de barbarisme avec une légèreté dont ou pourra juger par quelques exemples :
« Si le moindre du peuple en conserve un soupçon. » [Nicom., iv, 1.;
« Je l'attends de vous seule et de votre bonté,
Comme on attend un bien qu'on n'a pas mérité,
El dont, sans regarder service, ni famille,
Vous pouvez faire part au moindre de Castille. » (/>. Saîiclie, i, 3.)
Le moindre du peuple, au moindre de Castille, ce sont des barbarismes. Des écrivains comme Racan ont parlé ainsi, et trèslégitimement; mais le dix-huitième siècle ne le disait plus, l'expression est donc barbare,
« Que les plus beaux succea qu'ailleurs j'a/e emportés... » [Sert., iii, 2.)
C'est un barbarisme, parce qu'on ne peut dire qu'emporter une place. L'auteur de Zaïre ne s'inquiète pas si l'on trouve dans Clément iMarot, dans Amyot, dans Malherbe, dans le cardinal de Richelieu, dans Mézeray, dans Mascaron, dans Dossuet, dans Jean-Jacques Rousseau, etc., emporter le prix, emporter la victoire, emporter un honneur, emporter le dessus, et vingt autres acceptions analogues.
Se résoudre de, suivi d'un infinitif, pour se résoudre à, se résout de se perdre, lui paraît un solécisme dans Rodogune. Cependant, à l'exemple d'écrivains nombreux et autorisés , depuis le commencement du seizième siècle jusqu'à Montesquieu, il a dit luimême , dans une de ses poésies diverses : « C'est un breuvage atfreux... que
« ie me résous de prendre malgré moi. »
Fréquemment , en changeant l'ordre des mots , Voltaire en change tout à fait la valeur, et il ne se fait nul scrupule de critiquer Corneille, non sur ses propres expressions, mais sur cet arrangement infidèle.
INTRODUCTION. i.xxxix
Peipenna dit, en parlant do Viriate, dans Sertorius (ii, o) :
• A lui rendre service elle m'ouvre une voie
Que tout mon cœur embrasse avec excès de joie. »
« Embrasser avec excès de joie une voie à rendre service ! — On ne peut écrire avec plus d'impropriété. C'est un amas de harljarismes! » s'écrie Voltaire. Qui reconnaîtrait les vers de Corneille ainsi bouleversés et déligurés? D'ailleurs, les expressions qui ont choqué le commentateur n'ont rien d'incorrect. Voie est employé au fifçuré comme moyen, et le poëte dit, embrasser une voie, comme on dit eml)rasser un moyen; à est pris dans le sens de fjoia\ comme ou le l'ai>ait continuellement au dix-seï)tième siècle; avec excès de joie , otlre une suppression d'article très-ordinaire aussi, et certes bien permise en poésie.
Les vers qui viennent d'être cités ollVent l'occasion de lairc remarquer que Voltaire ignorait combien de nuances délicates de significations sont attachées à la préposition à.
n A raconter ses maux, souvent on les soulage^ »
dit Stratonice, confidente de Pauline, dans Polyeucte (i, 3). Nonseulement Voltaire trouve ce vers un pou i'amilier, mais il y voit une incorrection. Suivant lui, (( il faut en raconlunt , et uou à raconter. »
Il trouve encore «un barbarisme » dans les vers suivants où à est également mis pour en :
« Sache qu'ii inc suivre Je t'apprendrai bientôt d'autres façons de vivre. » [keMenl.. i. 6.>
Nous avons montré combitMi les doux Coi iioille aDfoctionnaient l'emploi de ô, avec le sens de en, devant un iiilinitil'. Nous avons prouvé en même tenq)s (ju'il se rencontre également ilans des écrivains de toute date, comme de tout genre et de tout ordre, jusqu'à nos jours.
« Il vuus assure, et vie, et gloire, et liberté, •
dit Flaminius à Prusias, dans Nicomcde (v, 5) :
« Jt tous assure vie! » s'écrie Voltaire, en détachant une partie de la locution.
Ce vers précis et énergique :
« Sans lui voir en la main pii/ncî ni javelots, » (Sert., m, 2.)
est encore rendu ridicule par ce système de juger d'um; exprès-
xc INTRODUCTION.
sion en en changeant la disposition, co qui ne saurait être permis même pour la prose, u II serait à désirer, dit le commentateur avec une bonhomie un peu aifectée, que Corneille eîit tourne^, autrement ce vers. FozV piques n'est pas français. »
Corneille dit, dans la scène première de l'acte second de Nicomède :
« Et ces grands cœurs enflés du bruit de leurs combats, Souverains dans l'armée et parmi leurs soldats, Font du commandement une douce habitude. »
Voltaire s'écrie :
« Des cœurs enflés de bruit sont aussi tolérables que des têtes « au-dessus des bras. »
Mais, comme lui répondait Clément ' : « Corneille ne dit point des cœurs enflés de bruit; il dit : des cœurs enflés du bruit de leurs combats. Bruit est là pour gloire, renommée ; et la renommée, la gloire, le bruit des louanges enfle le cœur. D'ailleurs, enflé est pris métaphoriquement \)Our glorieux, orgueilleux ou enorgueilli; et si Tonne dit pas iin cœur enorgueilli de bruit, on dit fort bien néanmoins un cœur enorgueilli du bruit de ses combats. »
Nicomède, dans la première scène de la pièce de ce nom, dit à sa maîtresse, au sujet d'Annibal que Prusias voulait livrer aux Romains, à l'instigation de Flaminius : Je sais
« Que le roi, par son ordre, eût livré ce grand homme,
S'il n'eût, par le poison, lui-même évité Rome. » (Nicom., i, 1.)
(( Éviter une ville par le poison, remarque Voltaire, est une espèce de barbarisme : il veut dire, éviter, par le poison, la honte d'être livré aux Romains, l'opprobre qu'on lui destinait à Rome. »
Qui ne saisit la différence qu'il y a entre éviter une ville et éviter Rome, et ne sent qw' éviter Rome présente une figure de pensée d'une grande énergie?
Le censeur de Corneille affirme qu'alentir, employé dans ce vers :
0 Non que ma passion s'en soit vue alentie, ■ {Sert., iv, 2.)
et ailleurs, n'a jamais été français, tandis que c'est un des mots appartenant au domaine primitif de notre idiome, et que, sous cette forme ou sous celle d'allenter, on le trouve, au douzième et
' Sixième leure à M. de Voltaire.
INTRODUCTION. xci
au troizicme sièolo, dans les Chansons de gestes d'I/rinn (h Bordeaux, de Ficrnfjras, etc. , et partout au seizième siècle, en particulier dans F. Reini de Beauvais, dans Joacliim du Bellay, dans Montaigne.
N'aller point sans, était une locution tonte faite dont on se servait assez souvent au dix-septième siècle , en parlant de choses tnorales, pour dire, être toujours accompagné de. Corneille l'a employée dans Horace (v, 1) :
« Nos plaisirs les plus doux ne lont point sans tristesse, n
La Fontaine a dit de même, dans une de ses plus belles fables : « La perte d'un époux tic va point sans soupirs. » [Fab., vi, 2.)
Voltaire, qui avait probablement oublié le vers du grand t'abulisti', criti(iue la phrase d(; Corneille par la raison que « d(!> plaisirs ne vont point. » C'est à d'aussi pitoyables critiques que le menait sa fausse théorie sur les figures. D'ailleurs, il se flattait qu'un bon mot lui sulUrait pour faire accepter les plus mauvaises chicanes grammaticales.
Coineille, avec tous les écrivains de son âge, et avec tous ceux du précédent, emploie-t-il consentir activement, dans l'acceiUion de souflrir, permettre, Voltaire dira : « Consentir à, et non consentir le. Ce verbe gouverne toujours le datif exprimé chez nous par la préposition à. Il est vrai qu'au barreau on viole cette règle; mais le style du barreau est celui des barbarismes. »
Après ce trait, il est certain que personne ne contredira sa décision, et voilà Corneille bien et dûment convaincu de barbarisme.
Dans ses crititiues puristes, il combat souvent l'Académie ellemême, aussi bien que la prali(iue générale des bons écrivains, par exemple, quand il prétend et s'efforce de démontrer que se prendre à ne peut i)oint signifier attaquer, mais veut toujours dire le contraire, chercher un appui, un secours.
Il est facile de trouver pai'toul des entassements de barbarismes et de solécismes quand on en crée ainsi suivant sa fantaisie.
Voltaire a des ri-^idités puri-^tes qui rendrai<-nt toute poésie impossible. Par exemple, il se choque en dix endroits de la suppression de l'article, bien qu'elle soit si souvent nécessaire dans notre poésie, et il trouve moyen, pour cette raison, de critiquer même un vers comme celni-ci :
• La vertu trouve appui contre la tyrannie. » (Nicom., ui, 2.)
xcii INTRODUCTION.
« II faut, prorïonce-t-il, trouve un appui, ou de l'appui; trouvf un secours, du secours, et non trouve secours. » Corneille dit encore dans Nicomède (ii, 2) :
« Mais gardez d'oublier votre faute, Et, comme elle/u(< brèche au pouvoir souverain. Pour la bien réparer, retournez des demain- »
Le timide commentateur est de nouveau scandalisé ; et il prétend établir eu règle générale que toutes les fois que le mot faire n'est pas suivi d'un article, il forme une façon de parler proverbiale trop familière. Par ce jugement d'une rigueur scrupuleuse à l'excès, il bannit du vers héroïque des locutions très-recevables dans le style élevé, comme faire éclat, faire outra.ge , faire affront, faire insulte.
C'est ainsi que Voltaire a grandement contribué, non-seulement par sa pratique, mais par sa critique et ses théories, à établir le style impersonnel, le style terne.
Il s'écrie souvent : « Songez combien nous avons peu de rimes dans le style noble ' ! » Ne devait-il pas se faire scrupule de diminuer encore ce nombre en condamnant tant d'expressions, ou comme vieillies, ou comme trop familières, ou comme bourgeoises?
Parmi les critiques dont Voltaire harcèle la langue de Corneille, un grand nombre porte sur les images. Certainement le grand tragique en a hasardé de blâmables et de fausses :
« L'ombre d'un meurtrier creuse ici ma ruine. » [L'Illus. com., iv, 7.)
Il y a ici deux images incohérentes.
« De ce feu turbulent l'éclat impétueux
N'est qu'un faible avorton d'un cœur présomptueux. » [Tliéod., i, 3.)
« Si on assemblait des mots au hasard, il est à présumer qu'ils ne s'arrangeraient pas plus mal, » observe justement le commentateur.
Mais Voltaire s'était fait sur les métaphores un système qui devait nécessairement le conduire à condamner comme de-s fautes des hardiesses très-poétiques. Suivant lui, « toute métaphore qui ue forme point une image vraie et sensible est mauvaise : c'est une règle qui ne soutire point d'exception. Toute métaphore doit être une image qu'on puisse peindre ^.. Toute métaphore, pour
' Comment, sur Corn., Réponse à un académicien. 2 Rem. sur Héracl., i, 1.
INTRODUCTION. xciii
être bonne, répèto-t-il, doit fournir un tableau à un peintre '. d Les imafïes qu'il reprend sur ce principe, aux endroits mêmes
où il l'établit, sont très-naturelles, très-justes et très-vives. Con-
teutous-nons iri d'un seul fait à l'appui de cette assertion, qu'il
nous paraît inutile de prouver longuement.
Tliimap^ène, gouverneur des princes Séleucus et Antiochus, dit
dans Rodogune (i, i) :
« Là nous n'avons rien su que de la renommée Oui. par un bruit confus diversement semée, N'a porté jusqu'à nous ces grands renversements Que sovis l'obscurité de cent déguisements. »
Voltaire n'est pas content de cette phrase. Suivant lui, « on ne dit pas, semer la renommée, comme on dit dans le discours familier, semer un bruit. La renommée diversement semée par un bruit, cela n'est pas français. La raison en est, ajoute-t-il sentencieusement, qu'un biuit ne sème pas, et que toute métaphore doit être d'une extrétne justesse. »
Toujours le même refrain. Nous avons rapporté la contrecritique très-juste de Palissot : nous pensons avec cet auteur que semer se disait très-bien et très-poétiquement pour répandrcy et que, la renoiumée se répandant cojnme le bruit, l'expression de Corneille, est irréprochable. D'ailleurs, avant le grand tragique, un pot't" pt'u connu, mais très-distingué, du commencement du dix-septiètne siècle avait dit :
« Mais le bruit glorieux que fait ta renommée De climat en climat superbement semée... »
(Adam Billaut, Ode à Mgr le card. de Richel.)
Combien peu de figures, d'ailleurs, ne pourraient être trouvées fausses, à les examiner d'après le critérium de Voltaire !
L'excès de familiarité est encore un des défauts que \'oltairi' reproche le plus à P. Corneille. 11 est vrai que c'était un des vices du temps, et que Corneille s'y livrait à l'exemple de ISÎairet « quand les grandes images ne le soutenaient pas '. »
Mais bien des vers que le commentateur accuse d'être « du comique le plus négligé^ » ont seuletnent un caractère de sim-
' Rem. sur Micom., m, 8.
' Kcm. sur Horace, i, 1.
' litm. sur Micom., m, :î.
xciv INTRODUCTION.
plicité qui n^pose du grand style et fait mieux goûter la pompe des morceaux élevés.
Qui trouverait de la bassesse dans ces vers de la tragi-comédie de Nicomède (m, 5) :
« Les mystères de cour sont souvent si cachés Que les plus clairvoyants y sont bien empêchés? »
Ils ne paraissent pas assez nobles k Voltaire, qui déclare que le mot clairvoyant est banni du style noble , et qu'être empêché à quelque chose est à peine souffert dans le comique.
Nous avons montré que Bossuet et Malebranclie , dans un genre de style très-relevé, n'ont pas été si scrupuleux sur l'usage du mot empêché.
Le timide versificateur découvre du style burlesque dans ces vers :
« Pauline, sans raison, dans la douleur plongée,
Craint et croit déjà voir ma mon qu'elle « songée. » [Pol., i, 1.)
Un vrai poëte aurait vu une hardiçsse très-louable dans cette expression de songer une mort, employée à la manière des Latins, pour dire, voir en songe.
Cette union du simple et du grand, dont Corneille offre tant de beaux exemples, est la vraie et naïve marque d'un génie supélieur; union trop rare au dix-septième siècle, où l'idée dominante était la séparation de ces deux éléments essentiels de la vie lmn)aine, le noble et le familier. Corneille, après des vers solennels , ne craint pas de jeter dans sa phrase poétique des façons de parler qui ne sont pas du haut style, comme celle-ci :
« ... Ce jour est encor loin, Madame; et quelques-uns vous diront, au besoin, Quels dieux du haui en bas renversent les profanes. » {Nicorn., m, 2.)
Et encore :
« El si d'une offre en l'air votre ûme encor frappée
Veut bien ^'embarrasser du rebui de Pompée,
Il ne tiendra qu'à vous que des demain tous deux,
De l'un et l'autre hymen nous n'assurions les nœuds. » {Sert., iv, -2.)
Quelquefois, il faut le reconnaître, il dépasse la limite, et glisse dans le trivial. Voltaire n'en a pas moins eu tort de vétiller le grand poëte comme il l'a fait sur ce qu'il appelle son style bourgeois. Un ne comprend pas qu'un écrivain si libre dans
INTRODUCTION xcv
nombre de ses ouvraj^es ait eu des idées si étroites en lait de tragédies, et, pour nous en tenir à l'objet qui nous occupe, notre étonufîPKînt est extrême aujourd'hui de voir combien de locutions iieureuses et expressives, combien de tours hardis, neufs et animés il bannit du théâtre tragique, et déclare devoir être absolument pi-oscrits du style noble. En effet, ces mots et ces formes qui, selon ce régenteur à la lois beaucoup trop timide et trop absolu de lu poésie, ne se peuvent recevoir dans la tragédie ni dans l'éloqurnce, que sont-ce habituellement? Ce sont de ces aisances précieuses, de ces locutions, de ces constructions qui favorisaient la netteté , la force du sens, et contribuaient au [)Iaisir de l'oreille; richesses autrefois si variées, et qu'il est si regrettable d'avoir laissé perdre ou amoindrir en oubliant cet avertissement souvent répété par Voltaire lui-même : « Craignons d'appauvri?' notre langue ^. »
Un reproche particulier qu'il faut encore adresser à Voltaire, c'est d'avoir témoigné un trop dédaigneux mépris pour les douze ou treize dernières pièces de Corneille, dont plusieurs ne lui parurent pas dignes du moindre examen. On ne saurait le nier, ce grand homme, qui illustra par des pièces immortelles le théâtre qu'il avait tiré du chaos, tomba fort au-dessous de lui-môme avant d'avoir atteint la vieillesse. Vainement prétend-il , en dépit des holà! et des hélas l de Boileau, être toujours le Corneille et du f'id et d'Horace; vainement soutient-il, en s'adressant au roi même, que ses vers n'ont rien qui dégénère.
Rien (jui les fasse voir enfaiils d'un autre père; l'iifin, qu'Othon et Suréna
Ne sonl pas des cadets indignes de Cinna.
La postérité a prononcé autrement, et Voltaire est là-dessus un de ceux qui ont préparé son arrêt définitif. Qu'après avoir rendu hommage au génie de l'auteur du Cid et de Cinna, il déclare que « non-seulement ses douze ou treize dernières tragédies sont mauvaises, mais que le style en est très - mauvais ' ; » qu'il s'indigne de u la profusion de ces irrégularités, de ces termes impropres-;» qu'il se demande u par quelle lata-
• Rem. sur Polyeucte, i, 3.
- Leit. philos, sur les .icad.
'-/<tm. sur y'icoin., V, ;•.
xcvi INTRODUCTION .
lité, à mesure que la lanççuo se polissait, Corneille mettait toujours plus de barbarismes daus ses vers ' : » c'est au fond l'impression générale que laissent les dernières pièces de ce poëte inégal. Mais quand le commentateur va jusqu'à soutenir, « sans balancer, que les Pradon, les Bonnecorse, les Coras, les Dancbet n'ont rien fait de si plat et de si ridicule que toutes ces dernières pièces de Corneille^, » il dépasse la mesure et tombe dans l'injustice, inspiré peut-être par le désir secretqu'on dise, avec un critique du temps, (( que la vieillesse de M. de Voltaire fut bien différente de celle de Pierre Corneille ^. »
Ce n'est pas ici le lieu de citer ni même d'indiquer quantité de morceaux très-poétiques , et remarquables pour la pensée comme pour le style , répandus dans les œuvres de la vieillesse de Corneille. Nous remettons à le faire dans un autre ouvrage*. Il suffit, dans cet aperçu, de grouper quelques-unes des plus belles locutions appartenant à des tragédies trop décriées qu'on rencontrera en divers lieux de notre Lexique.
On trouve dans la Toison d'or une des plus pittoresques expressions qu'offre la langue de Corneille, découpe?^ les airs, pour dire les fendre en divers sens :
« Quatre nains cmplumés le soutiennent sur l'eau (un trône), Et, découpant les airs par un battement d'ailes, Lui servent de rameurs et de guides fidèles. »
Corneille a dit d'une manière encore plus poétique, dans la Traduction du cantique des trois enfants dans la fournaise :
« Hôtes vagues des airs qui découpez leur vide, Exaltez sa grandeur!.. »
Avouons, pour rendre l'bonneur à qui il appartient, que Saint- Amant a dit :
« Découpons l'air humide et sombre, n
en parlant de chauves-souris et de fresaies. Or, le Caprice intitulé: le Mauvais Logement, d'où ce vers est tiré, est antérieur au moins de quelques années à la Toison d'or, donnée en 1659.
' Rem. sur Sert., i, 1.
- Rem. sur Pulch., préface du commentateur. ' Grimm, Corresp. liit., janv. 1767.
* Dans le V volume de notre Histoire de la littérature française, qui traitera de la poésie au dix-septième siècle.
INTRODUCTION. xcvii
Quoi do plus pompeux qui; ces vors de Pulchérie :
« L'empire est à donner, et le sénat s'assemble
Pour clioisir une tôle à ce grand corps qui tremble,
Et dont les Huns, les Gotlis, les Vandales, les Francs,
Bouleversent la masse et déchirent les flancs. » (A. i, se. 1.)
C'est dans Attila qu'on lit ces vers magnifiques déjà cités par nous :
« Un grand destin commence, un grand destin s'achève. L'empire est prêt à choir et la France s'élève. »
Cette tragédie ne renfermât-elle de beau que ces deux vers, c'en était assez pour ne pas lui faire l'injure de la mettre audessous des pièces de Dancbet.
« Que l'on compare, a dit Voltaire, la Bérénice de Racine avec celle de Corneille^ on croirait que celle-ci est du temps de Tristan \ «Assurément la tragédie de Tite et Bérénice paraît bien fail)le , bien terne, bien froide, quand on la compare à la cbarmante et tendre Bérénice de Racine. Cette pièce, où le vieux poëte est resté si fort au-dessous de son jeune rival , offre cependant de très -beaux vei^s dont plusieurs sont consignés dans notre Lexique, et des expressions, des images, qui auraient fort bien trouvé leur place dans les cbefs-d'œuvre de Corneille.
Enfin, on ajustement signalé, jusque dans Siwéna , des vers maunifiques qui rappellent le souvenir de cette grandeur ferme et imposante que Corneille avait su donnera notre tragédie, en parliculier ce vers d'Euridice apprenant la mort de son amant, victime de ses opiniâtres rigueurs :
« Non. je ne pleure point, madame, mais je meurs -. n
Après ces observations générales sur les erreurs et les injustices du Commentaire de Voltaire , venons à des détails de divers genres sur la langue. Ils sont nécessaires pour faire connaître aux lecteurs combien de sortes de ie[)ioclies doivent être adressés au conteur de Corneille.
D'abord, il arrive assez souvent à \'oUaire de ne pas comprendre le sens exact des mots ou des locutions employés par Cor-
' Lell. philoK. sur les Acnd.
• Dernière scène de Suréna. — Voltaire trouvait ce vers extrêmement Iroid et pauvre, et se moquait des Cortv-lieiis qu'il avait vus dans sa jeunesse l'admirer. (Lettre à d'Argental, 8 mars 1702.)
xcviii INTRODUCTION.
neillo. Le poëte, dans un passade déjà rappelé, dit en parlant d'Achille : Je sais
« Que le roi par son ordre eût livré ce grand homme,
S'il n'e!<(par le poison lui-même évité Rome,
Et rompu par sa mort les spectacles pompeux
Où l'effroi de son nom le destinoit chez eux. » (Nicom., i, 1,)
Rompre des spectacles n'est pas français, prétend le censeur qui ajoute gravement :
« Par une singularité commune à toutes les langues, on interrompt des spectacles, quoiqu'on ne les rompe pas. On corrompt le sang, on ne le rompt pas. Souvent le composé est en usage quand le simple n'est pas admis. Il y en a mille exemples. »
Nous avons montré, nous, qu'il y a mille exemples du verbe rompre employé non pas pour dire interrompre, mais empêcher d'avoir lieu, prévenir. Ce qui justifie pleinement Corneille, et condamne de contre-sens l'illustre commentateur.
Le poëte dit dans la première scène du quatrième acte de Pompée :
« Et veut tirer à soi, par un courroux accort. L'honneur de sa vengeance et le fruit de sa mort. »
« Accort, dit le commentateur, signifie conciliant; il vient d'ac- 'corder; il ne signifie pas feint. »
Accort ne vient pas Hi'' accorder, mais de la préposition ad et du substantif cor; et nous avons prouvé que Corneille, dans Othon, dans V Imitation, aussi bien que dans Pompée, prend toujours accort dans le sens de subtil, adroit, comme Henri Estienne, comme Est. Pasquier, comme Régnier, et bien d'autres.
Il etnploie de même accortement dans le sens de subtilement, d'adroitement, que ses devanciers avaient donné et que ses contemporains donnaient encore à cet adverbe.
De quoi s'avisait Voltaire? Étymologiste , grammairien, ces rôles allaient peu à ce brillant et vif esprit. Parfois, en voulant faire de la grammaire, il lui échappe des naïvetés risibles. A propos du vers de Corneille, dans Pompée :
« ///ui jusques à Rome implorer le sénat, »
il observe qu'on ne peut pas dire je fus l'implorer, non plus que, je fus lui parler, je fus le voir, par la raison qu'on va parler, qu'on va voir, qu'on n'est point parler, qu'on n'est point
INTRODUCTION. xcix
voir. Mais, répondons-nous, en raisonnant comme le célèbre commentateur, on pourrait dire quo, j'ai été lui parler, fai été le voir, ne sont pas des locutions correctes, attendu qu'on n'est point parler, qu'on n'est point voir. Je fus peut être tout aussi bien que y'ae été le passé du verbe aller.
On est vraiment confondu des étourderies où tombe quelquefois un homme de tant d'esprit. Voulant critiquer ce vers d'//o- 7'uce (i, 1 ) :
« Si près de voir sur moi loiulre de tf Is orages, »
il prétendra que près de voir n'e^t pas franeais, parce que nrès de veut un substantif, et pour exemples, il donnera près de la ruine, près d'être ruiné, ne s'apercevant pas que dans ce second exemple près de est suivi d'un infinitif. Il oubliera encore sa théorie quand lui-même il écrira : « près de faire une grosse sottise ; près de mourir de colère et de faim. »
D'ailleurs, près de, avec un infinitif, ne se rencontre pas seulement dans tous les écrivains des seizième, dix-septième, dixhuitième et dix-neuvième siècles ; il est si essentiellement français qu'on le trouve même dans les monuments les. plus anciens de notre littérature pjauloise :
« Par foi, fait-il, cis est près de morir. » {lluon de Bordeaux, v. 1040. « Et inolt en fui près de morir. » {Floirc et Blancli., éd. du Mer., v. 21.')0.)
Si Voltaire ne met pas de la mauvaise foi à critiquer ainsi chez Corneille les expressions, les tours, les figures, tout ce qui constitue la forme comme tout ce qui tient au fond, il y met du moins bien de la légèreté et de l'étourderie, et il prête le plus gratuitement du monde à son auteur de pures absurdités. 11 suilira, pour en juger, d'un seul exemple quiî nous n'avons pas cité dans le Lexique. Corneille dit dans Rodoynne (ii, 2) :
« S'il Otoit ([Uili(iic' \uic iiifAriu-, ou ii.';;itinie,
(Juc m'enseignât la gloire, ou que m'ouvrît le t-rime. .. »
Voltaire s'écrie : a Comment une, coie infâme est-elle enseignée par la rjluire? (AU\ peut l'être [)ar l'ambition. »
Infâme, ou légitime, ne .^e rapporte pas seulement à la gloire. S'il était quelque voie iufâuie que m'ouvrît le crime, ou quelque cuie légitime que m'enseignât la gloire. Tel est le seu.s très-clair par lui-même, et que détermine la particule ou.
c INTRODUCTION.
Autre source d'injustices contre le grand poëte. Cette édition, destinée à être un monument, n'offre pas seulement le mérite d'un bon texte. Voltaire amalgame toutes les éditions de la manière la plus étrange, et très-souvent, quand il reprend Corneille, c'est d'après une leçon que le poëte avait rejetée; quelquefois même il lui impute des fautes dont toutes les éditions parues du temjîs de l'auteur sont exemptes. Ainsi, au lieu de ces vers :
« Je rends grâces au ciel do ce qu'il a permis
Que je sois survenu pour vous refaire amis, » [Le Mcitt., m, 1.)
Voltaire, d'après nous ne savons quel texte, a fait imprimer que je suis survenu, et en a pris occasion de rappeler très-gravement la règle du que entre deux verbes , qui veut le second au subjonctif toutes les fois qu'on n'assure pas quelque chose.
Puisque nous parlons des légèretés de Voltaire, ajoutons encore que le Commentaire renferme de nombreuses erreurs de faits. C'est ainsi que M. Guizot, dans sa belle étude sur Corneille et son temps ^, cite deux exemples bien frappants de l'inattention du commentateur, l'un, dans Œdipe, de prendre pour une femme un Pliœdime qui vient de mourir de la peste,, et à qui avait été confié le fils de Laïus; l'autre, dans Polyeucte, d'interpréter tout à fait à contre-sens une réponse d'Albin, et de prêter des sentiments lâches et bas à ce confident de Félix, qui, dans toute la pièce, est représenté comme un homme honnête et sensible, défendant courageusement Pauline et Polyeucte contre son maître.
« J'écris vite, je corrige de même, » disait Voltaire à d'Alembert, le 31 aoiit 1761, en le priant de lui faire connaître son avis et celui de ses autres confrères sur son travail. Malheureusement, on ne s'aperçoit que trop, à tant de fautes de toute nature dont le Commentaire est rempli, avec quelle rapidité il fut écrit et corrigé ^.
Dans la vivacité quelquefois un peu irréfléchie avec laquelle Voltaire maltraite Corneille quand il croit le prendre en faute, il lui échappe des expressions dont l'impropriété est égale à l'indécence. Il dit dans l'examen de Nicomède : « Le lâche conseil que
' Page 278.
- L'infatigable vieillard menait de front le Commentaire sur Corneille et l'Histoire de Russie sous Pierre le Grand. Il fit paraître le premier volume de l'édition de Corneille en 1762, et ralentit un peu le travail pour donner, en 1763, la seconde partie de l'Histoire de Russie.
INTRODUCTrON. ci
donne Arsinoë est petit, indigne de la tragédie; et les expressions sont aussi lâches que le conseil. » Un écrivain aussi correct peut-il oublier qu'il n'y a aucun rapport entre l.a làclietê du style et la lùclieté d'un conseil ?
Dans les lettres qu'il écrivit à l'époque où il venait de se mettre à commenter pied à pied les vers du célèbre tragique, il parle souvent du monument qu'il élève à Corneille ^. Singulier monument que ce Commentaire où la critique l'emporte si lort sur l'éloge ! Relever cent défauts pour une beauté, faire croire que Corneille, hors deux ou trois pièces, avait fait de beaux morceaux plutôt que de belles tragédii\s , n'était-ce pas là flétrir les lauriers de Corneille en y touchant "?
Assurément, si Voltaire avait possédé un génie d'une trempe plus forte, s'il avait été capable d'un plus haut vol dans la poésie, il eût été plus frappé de certaines beautés de Corneille, beautés de diction comme beautés de pensées, et il se fût montré plus indulgent pour les fautes qui les déparent. Mais pour lui rien n'était comparable à l'élégance. C'est qu'il n'était pas véritablement un grand poète.
L'auteur de tant d'ouvrages en prose marqués du cachet de l'immortalité fut, au total, un poète secondaire. H n'y a pas besoin, aujourd'hui, de hardiesse pour dire que Voltaire tenta sans succès le poème épique. Il se montra presque aussi incapable de la grande tragédie.
Ses partisans les plus déclarés sont obligés de reconnaître que telle même de ses pièces qu'il a composée dans la force de l'âge, comme Adélaïde Duguesrlin, est pleine de termes impropres, de chevilles, de remplissages, de mots déplacés, de vers durs ou faibles, de répétitions, de figures fausses, de traits de déclamation, et que liîs phis estimées renferment plus de beaux vers que de ])ons : il était impossible que \'ultaire fût un émincnt versificateur, avec la théorie x:]u'il prufcsse à p(ni près dans toutes les remar([U('s du Commentuirc, à savoir que « les vers, pour être bons, doivent avoir l'exactitude de la prose, et que, pour juycr si des vers sont mauvais, il faut les mettre en prose; que, si cette prose est incorrcrto, les vers le sont aussi". »
' Volt, et le pris, de Brosses, Leu. im'd., à M. de La Marche, 19 doc. ITtJl. ' Voir, dans les Leil. iiiéd., la lettre à Diiclos, du Tl mai 17(!1. ' Kern, sur Pol., i, 1. — Voir encore les liem. sur Sert., i, 1.
cil INTRODUCTION.
La Harpe, dans ses Observations sur le style des tragédies de Voltaire, a relevé les fautes innombraliles dont elles fourmillent. Il est peu de pièces au sujet desquelles il n'ait lieu de dire : (( Ces vers réunissent toutes les sortes de fautes \ »
Les morceaux les plus forts et les plus purs restent euxmêmes au-dessous du grand style tragique : ces vers détachés et sautillants , ces sentences continuelles , ces phrases brillantées, ces antithèses de pensées et d'expressions prodiguées à chaque instant, toutes ces gentillesses conviennent peu à la tragédie. Chez Voltaire, comme chez La Harpe et chez de Belloy, la poésie française n'était plus reconnaissable de ce qu'elle avait été au dix-septième siècle. On loue l'auteur de Zaïre et de Mêrope d'avoir contribué aux progrès de l'art théâtral en introduisant plus de rapidité dans l'action, en ajoutant à la pompe du spectacle, en raccourcissant la tirade, en réduisant le nombre des monologues ; enfin, en rendant la scène française plus vivante et plus brillante. Ce sont là des titres honorables, mais ils ne sont pas suffisants pour donner le droit de marcher après Corneille et Racine.
L'instinct un peu raffiné de Voltaire l'a trompé quand il a voulu se faire critique. S'il a si souvent attaqué Corneille à tort et sans cause, c'est que leurs deux génies étaient trop différents pour que le philosophe comprit et sentît le poète. C'est parce que Voltaire était peu fait pour comprendre des beautés d'un certain caractère qu'il s'est tant efforcé d'abaisser Corneille au-dessous de Racine, et même au-dessous deQuinault^. A cet esprit si amoureux de l'élégance il manquait des qualités d'un ordre supérieur, celles mêmes que Corneille posséda si excellemment. Ses théories sur le style et sa poétique s'en ressentent déplorablement. Il entendait parfaitement la propriété des termes, mais il y avait une sorte de style qu'il ne savait pas sentir : il ne possédait pas le goût des beautés mâles et libres. Il n'éprouvait pas tout l'enthousiasme que doit exciter ce qu'il y
1 Lycée, 3« p., 1. I, ch. m, sect. 2.
= Dans la dernière remarque sur Oihon, il donne cette Astrale de Quinault, dont Boileau s'est tant moqué, comme la première tragédie intéressante du théâtre français, et la première où les passions aient parlé. A l'entendre, « les véritables routes du cœur étaient ignorées avant que \' Astrale eût paru. Cette pièce, si mal conduite et si mal écrite qu'elle soit, sut porter dans l'âme des spectateurs un attendrissement que ne leur avaient pas fait éprouver les chefs-d'œuvre de Corneille. »
INTRODUCTION. cm
a de plus élevé et de plus sublime dans l'auteur du Cid et de Pobjeucfe , et il se choquait à l'excès des aspérités dans le style, des inéUialilés dans les pensées qui ôtenl souvent aux œuvres de Corneille la perfection classique. Il partai^eait aussi le sentiment de ceux qui jugeaient que Bossuet aurait dû davantage épurer son style. Il trouvait que les plus belles oraisons funèbres du grand évoque de Mcaux sont pleines de fautes^.
« Il est remarquable, a dit un excellent juge, que, tout en préférant, jusqu'à l'injustice. Racine à Corneille, il ait plus imité les intrigues compliquées du second que la simplicité du premier, et plus souvent les incorrections et les incertitudes de la langue de Corneille que la pureté et la hardiesse contenue de celle de Racine -. »
Voltaire avait parfaitement conscience de l'infériorité relative de son théâtre. Mécontent de tant de pièces peu durables échappées à sa brillante facilité, il allait jusqu'à avouer n'être « jamais parvenu à faire un seul ouvrage qu'il ne regardât comme très-médiocre^. » Ailleurs il dit qu'enchanté des chefs-d'œuvre du siècle passé, autant que dégoûté du fatras prodigieux des médiocrités de son temps, il va expier les siennes eu se faisant le commentateur de Pierre Corneille *. L'écrasante supériorité de ses illustres devanciers l'humiliait, ill'a souvent confessé; quelquefois aussi elle l'irritait, et quand il se mettait à son rôle de commentateur avec cette mauvaise disposition, les négligences et les plus légères fautes de l'auteur du Cid lui paraissaient des énormités. Ea appuyant avec une sévérité si vétilleuse sur les extrêmes défauts de Corneille , en les cherchant avec une attention si éveillée, en les étalant avec tant de complaisance, et en les grossissant à plaisir, ne paraît-il pas avoir songé à faire excuser les siens propres , et ne nous révèlc-t-il pas sa pensée secrète quand il dit, avec un ton de commisération qu'on a justement pu trouver comique :
« Je n'ai puinl de terme pour exprimer la peine que me font lus fautes de ce grand hummu. Elles consolent, au moins, en faisant voir l'exirëme difficulté de faire une bonne pièce de tluàlre. >
Si les fautes du maître iuc(jmparable le consolaient, incontes-
' Lcll. inéd., a M. labbr d iHivol, l'"" avril 17UG. 2 D.Nisard, Hist. de la liit.Jiatiç., I. IV.ch.v, ^ 3. ' /?t»;i. sur Piilch., préface du conimenlalcur. ' Mélaiig. de liticr.
civ INTRODUCTION.
tablement ses inimitables beautés excitaient aussi son dépit. Un critique aussi modéré que sagace a parfaitement dit, à propos de Ja mauvaise humeur de Voltaire contre la Métromanie de Piron, et contre le Méchant de Gresset : « Il y a deux choses dont il n'était pas incapable : être mécontent de lui, et ne pas le pardonner aux autres '. » Le même écrivain a observé avec autant de raison que, dans le Commentaire sur Montesquieu , Voltaire semble plutôt s'impatienter contre la gloire de l'auteur de VEsprit des lois que contre ses erreurs ^.
Nous avons reconnu en quantité d'endroits du Lexique, et nous répéterons ici que les critiques de Voltaire sont très-souvent justes au point d(! vue du dix-huitième siècle. Pour qu'elles fussent entièrement irn''prochables , il faudrait seulement que 1" commentateur eût toujours établi une distinction entre lu correction d'une époque et celle d'une autre. A propos de ces vers :
« Et l'eût mise en élat, malgré tout son appui,
De se plaindre à Pompée auparavant qu'il lui, » (Pomp., ni, 4.)
Voltaire dit: uAupaî^avant qu'à lui n'est pas français. Cet adverbe absolu n'admet aucune relation, aucun régime. Il faut avant qu'à lui. » Assurément, auparavant que ne se disait pas au dix-huitième siècle, et ne pourrait pas davantage se dire aujourd'hui. Mais nous avons prouvé qu'auparavant a été longtemps préposition, et a servi aussi à former des locutions conjonctives. Pour montrer qu'auparavant que se disait très-bien avant Corneille, il suffit de ces exemples non cités dans le Lexique :
« Aujourd'huy je trouveray bien,
Auparavant que je sommeille,
Là où luy rendre la pareille. » (J.-A. de Baïf, L'Eunuque, iv, 4.
« Auparavant que de combattre. » (Id., ibid., se. 7.)
Quand Voltaire dit : « Depuis ne peut être employé pour quand, pour dès là que, lorsque. Ce mot depuis dénote toujours un temps passé, » il dit vrai pour son époque et pour la nôtre, mais il a tort de laisser sous-entendre que du temps de Corneille cet emploi fiil fautif.
' D. Nisard, Ilkt. de La lia. franc-, 1. IV, ch. vi, § 3. 2 Id., ibid., I.IY, ch. VIII, §G.
INTRODUCTION. cv
Voltaire blùmc Corneille d'avoir dit ixirler à moi, au lieu de me parler :
<; Ôu'il entre. A quel Jossein vient-il parler à moi? » {ftéracl., ii, 1 )
La remarque du coniinentateur était bonne pour son temps, elle le serait de même pour le nôtre; mais Corneille, eu disant parler à moi, suivait l'usaqe, et l'usage élégant d'alors; avec tous ses contemporains, il remplace encore notre /«/datif par à lui, à elle; manière de dire excellente en ce qu'elle permettait de distinguer les genres.
Nous ne voudrions pas nous rendre coupable envers Voltain; de l'ex'cès de sévérité que nous lui reprochons contre Corneille. Il aurait dû comprendre qu'il n'est pas d'un esprit sui'fisamment grave de précipiter des sentences contre un poëte comme Corneille. Nous sentons, nous, ([uels égards nous devons, dans notre modeste rôle de lexicographe et de grammairien, à un écrivain comme Voltaire. Nous ue voulons donc pas trop insister sur ses erreurs de critique, et nous reconnaissons volontiers qu'assez souvent ses appréciations sur la langue et le style du grand poëte sont exactes, fines et utiles. Nous lui rendons cette justice dans le Lexique toutes les ibis que l'occasion s'en présente, eu particulier aux articles ARBORER, BANOUEROUTE, COLÈRE, DÉ- PART, DÉPIT, GAGNER, JETER.
Nous devons seulement ajouter une remarque. Les critiques justes que Voltaire a faites à Corneille sur le fond même de ses pièces, sur la froideur de ses dissertations politiques, sur son dialogue, qui, à force d'être raisonné, ressemble aux déductions d'un logicien, sur sa pompe quelquefois emphatique, sur le ton bourgeois qui avilit le ton sublime , sur l'obscurité de quelquesunes de ses intrigues, et sur l'embarras de plusieurs de ses expositions; toutes ces critiques avaient été faites par Boileau, qui, sans nommer Corneille, l'avait suffisamment désigné dans divers endroits de V A r( poétique.
roncliision.
Plusieurs esprits difficiles, au dix-septième siècle, ne trouvaient pas à Corneille une pureté de style suffisamment académique. « 11 n'a jamais parlé bien correctement la langue française^ » disait Vigneul-Marville \ et Corneille lui-même acceptait assez facilement la critique sur ce point. « Étant demeuré pro- « vincial, dit-il, ce n'est pas merveille si mon élocution en conserve « quelquefois le caractère ^. » Prévention d'un côté et modestie de l'autre. De l'étude comparée que nous offrons au public il ressort avec évidence que Corneille, qui se forma à une époque où il n'y avait encore rien d'assuré, rien de résolu dans la langue, est en général beaucoup plus correct qu'on ne l'a cru longtemps, mais d'une correction libre et hardie, qui s'émancipe de toute règle non nécessaire. Après des preuves si nombreuses et si fortes , tout le monde devra convenir qu'on peut reprocher à Voltaire un excès outré de sévérité dans sa critique, sans être de ces « petits écoliers » dont les objections le choquaient et l'indignaient. Il restera démontré irréfragablement que les « fatras de Pierre Corneille ^ d ont été singulièrement grossis par son commentateur.
Pour avoir si souvent défendu, au moins historiquement, la diction de Pierre Corneille, qu'on ne nous soupçonne pas d'avoir pris notre parti d'admirer tout dans ce poëte. Nous reconnaissons avec les juges les plus sévères tout ce qui lui a manqué à
■ Mélanges, t. II, p. 1G7-1C8.
Préf. des Œuvres de P. Corneille, l^* part,, 1644, pet. in-12. Il dit encore au mênoe endroit : « Pour les vers, outre la foiblesse d'un homme qui commençoit à en faire, il est malaisé qu'ils ne sentent la province où je suis né. »
Lettre de Voltaire à d'Alembert, 15 janvier 17C5.
INTRODUCTION. cvii
l'égard de la pureté, de l'éléganco, de l'harmonie, du tour poétique, de toutes les convenances du style. Sos fautes no sont pas seulement comme ces rares paillettes de cuivre qu'il ne faut point se plaindre de trouver môlées aux plus abondantes veines de l'or le plus pur. Elles sont nombreuses; elles sont souvent graves. Voltaire dit plusieurs fois dans ses notes qu'il « a passé beaucoup de fautes contre lalangue , et contre l'ëlégance et la netteté de la construction ; qu'il a craint de faire trop de remarques, et de marquer une affectation de critiquera » En bien des endroits il a souvent reproché à Corneille, comme des solécismes et des barbarismes, certaines manières de dire très-correctes h l'époque; mais, d'un autre côté, il n'est pas une des pièces du célèbre poète où il n'ait réellement négligé de véritables manquements contre la correction et contre le goût. Nous supprimons la plus grande partie d'un travail où nons-même , pour montrer combien la langue lironche fréquemment dans les vers de Pierre Corneille, nous avions relevé un nond)re assez considéralile de fautes de diverse nature qui ont été passées dans le Commentaire. Nous nous contenterons de rappeler, d'une manière générale, quelquesunes de celles qu'on rencontre le plus dans l'auteur du Cid et de Bodog/me, et dont plusieurs ont droit d'étonner les lecteurs habitués à la perfection si continue de Racine.
Tout en se tenant bien éloigné de l'esprit de Voltaire qui pèse presque toujours les vers au poids de la prose et confond constamment la propriété prosaïque avec la propriété poétique, on doit avouer que, même dans les chefs-d'reuvre, quelque terme impropre vient çà et là corrompre la pureté de la phrase et la beauté du vers de Corneille. Nous en avons signalé plusieurs dans ce Lexique; ainsi, pour ne citer qu'un exemple, l'expression singulière épancher une grandeur^.
Non-seulement Corneille pèche de temps en temps contre la perfection du style, mais il pèche quelquefois contre l'essentiel de, l;i langue. La langue de la première partie du dix-septième
' Hem. sur Rodog., m, 0.
• Vollaiie a signalé dans Corneille beaucoup d'impropriétés cl de disconvenances de diclion dont nous n'entreprendrons certes pas de justifier le poète. Nous indiquerons en particulier ses remarques sur Pompée, \, 1, 77; i, 3, 10; 1,4,2; 11, 1,57; V, 5, 9. — Sur Rodoijiim, ii, .T, 89; ii, (>, 50; m, 4,8.S; m, 5, 18, i25; IV, 1, .'59. La plupart des expressions crili([uées dans ces remarques ne .sont, à coup sur, ni du bon français, ni de la bonne poésie.
cviiT INTRODUCTION.
siècle avait Lien plus d'aisances que celle d'aujourd'lmi, et les règles en étaient moins sévèrement obligées. Mais certains préceptes de style sont de tous les temps, et personne n'a le droit de les violer.
Nicomcde, qui renferme des vers si magnifiques et si fièrement tournés, offre des exemples d'incorrections inexcusables et intolérables. Ainsi, dans ce passage de la scène six du cinquième acte :
« LAODiCE. Par le droit de la guerre il fut toujours permis
D'allumer la révolte entre ses ennemis :
M'enlever mon époux, c'est vous faire la mienne. ARSiNOÉ. Je la suis donc, madame, et quoi qu'il en avienne... »
La mienne est pour mon ennemie, je la suis est pour je suis votre ennemie. Nous avons montré que tout le dix-septième siècle, dans des cas semblables, faisait accorder le pronom le. Mais ici, dans/e la suis, la remplaçant la mienne, quand la mienne répond h ennemis, le lecteur est choqué de voir l'expression rendre si mal la pensée.
« L'âme doit se raidir plus elle est menacée. » [Méd,, i, 5.)
Ce plus manque d'un relatif. La pensée est^ l'âme doit d'autant plus se roidir qu'elle est plus menacée.
« Vois, comme leur orgueil facile à s'ébranler
Tombe d'autant plus bas que haul il crut voler. » llmit., m, 6.)
Après plus bas, la symétrie demanderait plus haut.
Voltaire, tout en vétillant Corneille ù l'excès, a lui-même justement signalé dans ses tragédies des incorrections positives, comme il le fait par la remarque suivante.
u Ils combattront plutôt et l'une et l'autre armée, Et mourront par les mains qui leur font d'autres lois, Que pas un d'eux renonce aux honneurs d"uu tel choix.
Il y avait
Et mourront par les mains qui les ont séparés, Que quitter les honneurs qui leur sont déférés.
« Comme il y a ici une faute évidente de langage, mourront que quitter, et que l'auteur avait oublié le mot plutôt, qu'il ne pouvait pourtant répéter parce qu'il est au vers précédent, il changea ainsi cet endroit; par malheur la même faute s'y retrouve ' . »
' Rem. sur IJor., m, 2.
INTRODUCTION. cix
Ij= vors suivants ollVont encore des constructions vicieuses :
< Mais l'amour de l'État^ plus fort que de moi-même.
Cherche, au lieu de l'objet le plus doux à mes yeux,
Le plus diijue tiéros de régner en ces lieux. » !D. ^(Dtrhe, ii, 2.)
J^Ius fort que de moi-même ne peut pas se dire pour, plus fort que l'amour de moi-mênio, ou que celui de moi-même. Il est également irrcgulier de dire, le plus digne héros de régner, pour, le héros le plus digne de régner.
Outre des fautes contre la propriété des termes et l'exactitude des constructions, les tragédies de notre poète, admirateur passionné de Sénèque, de Lucain, même de Stace, ofirent encore de nombreux exemples de mauvais goût. Le goût est même plus souvent eu défaut chez Corneille que la grammaire proprement dite, surtout dans ses premières et ses dernières pièces. Malherbe se vantait d'avoir dégasconué la cour. Lorsque Corneille parut, elle n'était plus gasconne, elle était italienne. Les aflectations et les i-echerches, prétentieuses et mignardes d'outre-mont se sentent principalement dans quelques comédies ^ Les concetti des Italiens, les agudeze des Espagnols déparent de nombreux passages des chefs-d'œuvre mêmes de Corneille.
' Voir, en particulier, la Suiv., v, 2 : « Rival, qui que tu soiS; etc.; » la Galerie du Palais, iv, 3 : « Je n'en ai que trop vu, » etc.; et v, 5 : '. Vous me pouvez ôler tout sujet de me plaindre, etc.; jusiju'à . .. vous approcher d'eux ; » et Clitandre, i, 10 :
t Noires diviuilcs, qui tourccz mon fuseau, Vous faut-il taut prier pour un coup de ciseau ? >
et, IV, ]
jusqu a
• Prenez à votre tour quelque pilic des miens...
Faites pour m'éluuffor de plus puissants ilTorts.
Le Meiiiiur offre aussi plusieurs exemples de mauvais goût que Voltaire n"a pas relew"». Ainsi dans ces vers de la seconde scène du piemier acte :
• Jugez par là quel bien peut recevoir ma llammc, D'une main qu'on me donne en nie refusant l'àme. Je la tiens, je la touche, el je la iDuche en vain. Si je ne puis luucher Ir cnur (iif lu main. •
Toucher est employé au sen^ propre en pariant de la main, cl au sens figuré d'émouvoir en narlant du cœur.
ex INTRODUCTION.
Chez ccpoëte dont le style est bien plus imagé \ bien plus haut en couleur que celui de Racine, la critique sévère est souvent obligée de relever le mauvais emploi des figures. Les théories de Voltaire qui" iraient à détruire le langage de la poésie sont surtout excessives en ce qui concerne les métaphores, contre lesquelles il exerce une rigueur géométrique. Cependant plusieurs de celles qu'il a reprises chez Corneille sont réellement vicieuses. Des juges moins suspects en ont également critiqué quelques-unes, comme
' Corneille a conservé jusque dans l'Imitation ses habitudes de style imagé. Dés les premiers chapitres du livre premier, on rencontre cette poétique expression, porter les couleurs d'une chose pour signifier en avoir les apparences. Dans le même livre, laisser attiédir est dit d'une manière également poétique, au figuré, pour laisser refroidir :
« Nous laissons attiédir son impuissante ardeur. » (l., 11.)
Plus loin on rencontre ces vers expressifs :
0 Et combien est puissante à dérouiller le vice
L'aigreur des tribulations, n (m, 50.)
Dérouiller le vice, pour signifier enlever la rouille du vice, le déraciner de l'àme, pourrait paraître une création de Corneille ; mais Ronsard avait dit auparavant, en parlant de l'amour :
a C.eluy vous dérouilla la honle de jeunesse, n
{Les Vers d'Eurym. et de Callirée, Klég. du poêle à Euryra.)
On pourrait encore relever, dans l'Imitation, beaucoup d'expressions neuves et poétiques, comme un sommeil croupissaiit, dans ces vers :
(1 Et qu'une lenteur morne, un sommeil croupissant Tiennent enveloppé de tant de nonchalance, Qu'à tous les bons effets je demeure impuissant. » (iv, 3.)
La mutine insolence, dans cette belle traduction du latin, Qui sibi ipsi violentiam fréquenter facit :
u Et lui-même à toute heure il se fait violence
Pour vaincre de ses sens la mutine insolence. >> {\, 24.)
Dans l'édition de 1052, Corneille avait mis :
(c Pour vaincre de la chair la brutale insolence. » Dans l'édition de 1054, il corrigea :
0 Pour vaincre de la chair la coupable insolence, o
Ce n'est qu'à la troisième édition qu'on le voit arriver à cette épithéte si neuve, si énergique et si poétique.
Voilà un bel exemple des heureuses corrections d'un poète qui, d'ordinaire, réussissait surtout au premier jet.
INTRODUCTION. cxi
celles de ces vers fameux dont Boilcau, Racine et Fénelon^ ont l'ait sentir le faux :
« Impatients désirs d'une illustre vengeance,
Dont la mort de mon père a formé la naissance, etc. :> (Cinria, i, 1.)
Les figures de Corneille pèchent souvent pour n'être pas continuées, comme dans ces vers :
« Une heure de froideur à propos ménagée,
Pour rembraser une âme à demi dé/jarjée,
Qu'un traitement trop doux dispense à des mépris
D'un bien dont cet orgueil fait mieux sentir le prix ; » [Mél., iv, 1.)
ou pour être incoliéientes, comme dans ces autres vers écrits à une très-longue distance des premiers :
« Mille autres te diront que pour ce bien suprême, Vainqueur de toutes parts tu l'es vaincu toi-même; Ils diront à l'envi les bonheurs que la paix Va faire à (jros ruiaseaux pleuvoir sur tes sujets. »
(.lu Roi, sur la paix de 1678.)
La continuation alfectée de la inêine image est encore un défaut où Corneille , obéissant au goût de son époque, tombe quelquefois dans ses tragédies, et qui choque justement, parce que les spectateurs n'aiment pas à être détournés de l'émotion du drame pour suivre une allégorie curieusement préparée et prolongée.
Bien des expressions singulières déparent aussi sa versification, si riche soit-clie d'ailleurs :
« C'est voire foudre, ô ciel I qu'à mon secours j'appelle ;
Œdipe est innocent, je me fais criminelle.
Par un juste supplice osez me désunir
De la nécessité d'aimer et de punir. » {Œd., iv, .").)
/Jf'Sunir de la nécessitfi d'aimer et de punir nous parait une singularité de style dans le goût de Lucain. Les vers suivants m' sont pas d'une facture plus heureuse :
« Savez-vous ce qu'il aime ? Il est hors d'apparence
Qu'il fasse un tel refus sans (luelque préférence.
Sans quelque objet charmant, dont l'adorable choix
Ferme tout son (jrand ca-ur au pur sauij de ses rois. » ,^u>'-, "i, 3.)
' Voir Fénelon, Leit. n l'Acail., vi.
cxii INTRODUCTION.
Il faut réfléchir quoique temps pour comprendre que
« ... Dont l'adorable choix Ferme tout son grand cœur au pur sang de ses rois, »
veut dire : le choix qu'il a fait de quelque ohjet adorable empêche son grand cœur d'être touché du mérite de la fille de ses rois; et, indépendamment de l'obscurité, l'expression est bizarre.
Des fautes de cette sorte pourraient être relevées en assez grand nombre '.
Avouons-le donc, en nous affranchissant de la partialité de l'enthousiasme, la simplicité n'est pas le trait caractéristique du stj^le non plus que du génie de Corneille; on ne peut pas dire que le mot de simplicité embrasse toute la langue de Corneille. Par une conséquence nécessaire, on ne peut pas davantage soutenir que son goût ait été sûr. Trop souvent des recherches, des aÛectations, quelquefois des bizarreries, gâtent ses plus sublimes beautés. Aussi n'a-t-il pas droit à être , ne peut-il pas être classique comme l'est Racine.
La poésie de Corneille pèche encore assez souvent par la dureté. L'auteur de Phèdre et d'Athalie n'aurait jamais commis la cacophonie de ces vers :
« Ces charmes à Carthage autrefois adorés
Ont soudain réuni ses regards égarés. » (Sophou., n, 1.)
« Quelle gloire à Plautine, ô ciel! de pouvoir dire.
Que le choix de son cœur fut digne de l'empire ;
Qu'un héros destiné pour maître à l'univers
Voulut borner ses vœux à vivre dans ses fers,
El qu'à moins que d'un ordre absolu d'elle-même
11 auroit renoncé pour elle au diadème! » [Oth., i. 3.)
Les tragédies de Corneille présentent nombre de vers aussi durs; on y trouve bien rarement la douceur racinienne, ni cette souplesse , ces nuances , enfin toutes les parties délicates de l'art d'écrire où excelle l'auteur de Phèdre et d'Athalie. Aucun homme, d'aussi loin qu'il ait surpassé les autres, ne fut avantagé de tous les dons.
' Voltaire a signalé dans Corneille quantité de vers qui pèchent réellement contre la justesse des figures. Voir, en particulier, ses remarques sur Pompée, I, 1 ; sur Rodogune, n, 6.
INTRODUCTION. cxiii
II est hors de dispute que Corneille possède au suprême dejjçré l'énergie du stylo, la fécondité des expressions. Personne mieux que lui ne sait presser en peu de mots un sentiment ou une pensée; toujours économe de mots et toujours prodi,u;uc d'idées.
Comme on l'a excellemment dit : « Corneille parle mieux que tout autre la langue de l'élévation de l'àme, de la dignité du rang, des affections fortes et généreuses, même des grandes pensées de la politique et de l'ambition '. »
Malheureusement cet écrivain à la nerveuse éloquence rend quelquefois sa pensée un peu obscure ù force de précision, et peut paraître forcer la langue, comme quand il dit :
a Raffermis-toi, mon âme, et prends des semimenis
A le mcUrc au-dessus de tous Ovénomcnts. » {Sophon-, v, 1.)
Nous n'osons cependant critiquer ouvertement des vers qui renferment une ellipse hardie : Des sentùnents à te mettre nudessits de tous événements^ c'est-à-dire, des sentiments qui aillent à te mettre, qui soient capables de te mettre au-dessus de tous événements.
On sait que Boileau citait pour exemple de ce qu'il appelait du qaUmotias fm et double, ces quatre vers de la trngédie de Tito et Bérénice (i, 2) :
o Faut-il mourir, madame, et si proche du terme Votre illustre inconstance est-ello encor si ferme, Que les restes d'un feu, que j'avois cru si fort, Puissent dans quatre jours se promettre ma mort?»
Non-seulement Despréaux, mais Moliér»; et Haron n'enliMulaieiit rien à ces vers obscurs. Corneille lui-mémo, consulté, dit-on, par le célèbre acteur qui devait jouer le rùlc de Domitien dans su l)ièce, répondit qu'il ne les entendait pas trop bien non plus -.
En plus d'un endroit aussi, Corneille veut pousser trop loin s(.'s cflets de slyle et de pensée, et il oul)lie (jue, dans la littérature comme dans les choses de la vie, le tempérament fait la force. Ce manque de mesure lui a fait quelquefois forcer la langue par des constructions peu naturelles, et violenter son génie par des tournures trop latines, trop espagnoles ou trop coniélitMiues.
Le style de Corneille, si fort de pensées, offre répondant de
' Bonald, Recherches phtlosoiihiipici, cli. i\. ' Voir le Ttolœana.
cxiv INTRODUCTION.
fréquents remplissages, et des tautologies qui surprennent par leur opposition tranchée avec l'idée qu'on se fait du style cornélien, comme dans ces vers :
a Je sais, comme il est bon, que ses trésors ouverts
Lui seroient sans réserve enlicremenl offerts. » [Méd., m, 2.)
« Sa robe dont l'éclat sied mal à sa fortune,
Et n'est à son exil qu'une charge importune,
Lui gagneroit le cœur d'un prince libéral,
Et de tous ses trésors l'abandon général. » (Ibid.)
a Et nous verrons ainsi qui fait mieux un brave homme,
Des leçons d'Annibal, ou de celles de Rome.
Adieu, pensez-y bien, je vous laisse y riîver. » {Nicom,, i, 3.)
Corneille est-il porté par son sujet, il s'élève à une hauteur sublime; la pensée ne le soutient-elle plus, il tombe à cent pieds au-dessous de lui-même. Il faut bien reconnaître ces inégalités, quand on relit avec une attention critique tant de vers qu'il est inutile de rappeler ici, parce que Voltaire en a suffisamment montré l'étonnante faiblesse.
Au genre de faute qui vient d'être signalé l'on peut ajouter l'habitude trop fréquente chez ce poëte de reprendre une pensée en plusieurs manières et de la délayer. Le commentateur a eu là un beau champ pour sa critique; mais il l'a encore outrée, et l'a gâtée par des expressions injurieuses, surtout dans sa correspondance , comme lorsqu'il écrit, parlant de la petite-nièce du grand tragique : « M. son oncle me fatigue un peu; il est bien bavard, bien rhéteur, bien entortillé , et vous présente toujours sa pensée comme une tarte des quatre façons '. »
Nous croyons en avoir assez dit pour montrer combien nous sommes loin de prétendre voir dans Corneille des perfections qui n'y sont pas, et aussi de contester la justesse de nombre de critiques contenues dans le Commentaire de Voltaire. Ce que nous y reprenons, ce sont les méprises; c'est l'excès, c'est l'acharnement, c'est l'insulte.
Nous avons déjà fait connaître en partie les erreurs, les préjugés et les passions qui ont si souvent égaré le jugement du célèbre commentateur. Si indigné que nous ayons été quelquefois de sa glose trop souvent maligne et infidèle , nous repoussons l'idée qu'il ait obéi à un parti pris d'exagération et de dé-
i Lettre à Thibouville, 26 janvier 17G2.
INTRODUCTION. cxv
ni2;rcmont envieux. Personne n'est moins que nous disposé à croire que Voltaire ait prétendu abattre la statue du fçrand Corneille pour élever sur ses débris la sienne propre; que son intention, en examinant à tonte rigueur les tragédies de Corneille, ait été d'abaisser la gloire du père de notre tragédie au-dessous de Racine , pour s'élever lui-même au-dessus de Racine. Non, la rivalité et l'envie ne sont pas des explications suffisantes ni même acceptables de l'acharnement de Voltaire contre Corneille : nous le répéterons après bien d'autres, il eût plutôt dû être jaloux de la gloire de Racine.
La différence d'esprit, l'opposition dans la manière de concevoir et de pratiquer l'art de Melpomène, et aussi un peu le dépit que lui causait le sentiment de son infériorité, tels sont donc, en y joignant ses préventions \ les principes déterminants des irrévérenles injustices auxquelles Voltaire s'est laissé emporter avec la fougue sans cesse croissante de sa batailleuse vieillesse. Au-
' Nous tenons à dire notre pensée tout entière. Si nous déchargeons à peu près complètement et très-volontiers Voltaire de l'accusation de basse jalousie, nous soutenons qu'évidemment il a, au moins par moments, cédé à la passion, obéi à ses préjugés, servi ses haines. Et où la passion n'eniraînait-elie pas cet esprit emporté? A quels excès ne s'est-il pas souvent laissé aller? A quelles bassesses même ne s'est-il pas plus d'une fois dégradé pour atteindre ses fins, pour contenter sa haine ou sa vanité?
Une des passions auxquelles Voltaire a obéi incontestablement dans le Commenlaire sur Corneille, comme xlans le Commenlaire xtir Pascal, et partout ailleurs, c'est l'esprit anlicatUolique. Indépendamment de ses partialités et de ses haines, toujours plus vivacesplus il vieillissait, le torrent des opinions coulait alors dans un sens si opposé à celui du dix-septième siècle, qu'il ne pouvait pas avoir de sympathie pour un poète dont l'inspiration fut profondément catholique, pour un homme qui voulut expier celles de ses tragédies qui étaient toutes profanes en consacrant plusieurs années de sa vie à traduire en vers l'Iiniiaiion de Jésus- Chriii.
On voit par plusieurs endroitis de sa correspondance avec d'AIcmbcrt combien sa bile s'échauirait, combien ses passions s'allumaient, même à propos de tragédies, des qu'une question religieuse était en jeu. Il écrivait à son confident, le 15 septembre ITGl : ^ Il ne s'agit pas seulement de louer Corneille, il faut dire la vérité. Je la dirai a genoux, et l'encensoir à la main.
« Il est vrai ijue, dans l'examen de l'olyeucte, '}e me suis armé quelquefois de vessies de cochon, au lieu d'encensoir. »
L'homme parle ici de l'abondance du cœur, et laisse échapper son secret. Il a beau ajouter : « Laissez faire, ne songez qu'au fond des choses; la forme sera tout autre. » On sent qu'en pareille matière il ne pourra jamais assez se dominer pour être juste, ou pour sauver du moins l'apparence.
TAvi INTRODUCTION.
cuno des productions de içéiiie consacrées par le sutlrafçe des siècles n'a été à couvert de la souveraineté des décisions de cet audacieux esprit; mais, on fait de style, non plus qu'en toute autre matière, on ne saurait assujettir la liberté de son jugement à l'autorité d'un homme qui a cédé si souvent à tant de causes d'erreur, et l'on ne doit respecter ses arrêts qu'abonnes enseignes.
Voltaire lui-même a dit : « On doit, ce me semble, accorder à la poésie plus de liberté qu'on ne lui en donne \ » Et cependant il a condamné chez Corneille, comme chez Molière et chez La Fontaine, quantité d'expressions qui sont du meilleur usage dans la langue poétique; ainsi que tous les auteurs du dix-huitième siècle, il a trop obéi et sacrifié à l'esprit grammairien, et l'un des plus grands profits à tirer d'une étude attentive de Corneille et de ses illustres contemporains est d'apprendre à suivre, non pas tant la rigueur de la grammaire dans ce qu'elle a de trop conventionnel, que l'instinct hardi et spontané du génie.
Certes, il faut voir dans la grammaire autre chose que l'art de réduire à certaines règles, en apparence arbitraires, le langage des hommes. Elle est une des sciences les plus sérieuses et les plus relevées, quand elle s'applique à trouver la vraie cause de l'usage, à rendre raison de ses singularités, de ses contradictions et de ses bizarreries apparentes, enfin à établir des principes sûrs, précis et généraux. Le corps de la langue ne joue et ne marche qu'en suivant certaines règles; le véritable esprit grammatical consiste à les fixer ou à les expliquer philosophiquement, et à montrer que tous ces emplois si multipliés, si variés, quelquefois au premier aspect si illogiques, ne sont pas réglés par un usage capricieux, mais par un principe d'institution, et renferment souvent une raison d'autant plus intime et plus profonde qu'elle est plus cachée; enfin que tant d'anomalies qui ont fait si souvent la croix des grammairiens et des philologues paraîtraient à tous très-logiquement justifiables , n'étaient l'éloignement des temps où elles se sont établies, et l'oubli de tant de choses qui en a été une conséquence.
La grammaire n'est donc pas plus un vain système que la logique ; les finesses de la grammaire sont fondées sur ce qu'il y a de plus délicat dans la logique; enfin la grammaire est la logique même appliquée à l'art d'énoncer correctement ses pen-
' Rem. sur Soi., i. 3.
INTRODUCTION. cxvn
sces. Lfis principos du langage sont le chef-d'œuvre, le nec plus ultra de l'esprit humain; et assurément une étude approfondie et méthodique de ces principes est le cours de philosophie le plus parlait qu'il soit possihle à l'homme de suivre. Aussi est-ce avec grande raison que Quintilion a dit de la grammaire que « de toutes les études, c'est peut-être la seule qui ait plus de réalité que d'apparence, plus de solidité que d'éclat. » Et qnœ vel sola 07nni studiorum gencre plus habeat operis, quant ostentationis '.
La grammaire positive est utile comme la grammaire philosophique. En quoi que ce soit, des préceptes, même donnés d'autorité, et sans entrer dans les raisons, sont très-utiles à l'usage et lui servent de fondement. En quoi que ce soit, les préceptes sont nécessaires pour mettre et confirmer dans les bonnes voies, pour éclairer le chemin, pour préparer les découvertes. C'est donc une fausse prétention de croire, comme on l'a qu(dquefois soutenu, qu(î l'on puisse parfaitement apprendre les langues par un pur usage et sans aucune règle de grammaire. Non-seulement les règles servent à enseigner promptement la correction, mais le goût même acquiert plus de justesse grâce aux règles qui sont bien digérées, aux règles qui, suivant une expression de l'abbé Girard, « ne sont que l'usage attentivement considéré et méthodiquement rendu. »
La grammaire est d'une grande, d'une incontestable utilité; mais l'abus en est facile et n'est que trop ordinaire. Des règles sont indispensables, mais il les faut bien choisies, bien fondées et peu nombreuses. Il faut qu'on n'attende pas tout de ces règles, qui presque inévitablement ont le vice de ne s'étendre qu'aux genres, de n'aller presque jamais à l'espèce, et encore moins à l'individu; et que l'on comprenne qu'elles ne peuvent suppléer au détail des réllexions produites par l'exercice et la pratique attentive des écrivains. (Juintilien , en recommandant aux instituteurs de ne jamais séparer l'exemple du précepte, leur fait justemont observer que l,i voie du conseil est longue, et que celle de l'exemple, au contraire, est aussi courte que sûre. Loufjum iter per jirivcrjitu : Inrve et efficax per exentpla. Peu de préceptes, et beaucoup d'usuje, disait aussi sagement R.iimis,
' Quinlil., Irisitt., i, 4.
cxviii INTRODUCTION.
qui avait cependant composé trois grammaires, une grecque, une latine et une française.
Malheureusement nombre de grammairiens, dont l'influence a souvent été considérable, ont si mal compris leur mission qu'ils ont, chacun pour hîurpait, tristement contribué à l'appauvrissement, à la décadence du français original, expressif (^t sagement hardi que parlaient nos pères. La grammaire ne devait être qu'une constatation rigoureuse , on en a fait une législation arbitraire.
Si quelques grammairiens, dont l'Académie a fourni les plus illustres, ont su fixer la langue dans des principes certains, combien la plupart ont-ils gêné la libre vivacité du style ! Grâce à quelques-uns d'entre eux, la langue a gagné en rigueur et en exactitude; mais, grâce à eux aussi, combien a-t-elle perdu en souplesse, en vive allure ! En dédai2;naut de se tenir dans le courant populaire de la langue, combien lui ont-ils fait perdre de sa vigueur, de sa naïveté! Grâce aux grammairiens, ou plutôt aux grammatistès, cette hardiesse créatrice qui caractérise nos écrivains originaux a dégénéré en une froide correction grammaticale, quand correction il y a.
La plupart des règles que les grammairiens ont établies d'une façon absolue ont besoin d'être soumises de nouveau au creuset de l'observation de la pratique des grands écrivains. Autant de règles, souvent autant de démentis donnés aux plus éminents auteurs ; à chaque moment leurs décisions capricieuses frappent d'incompétence les meilleures autorités : le Commentaire de Voltaire sur Corneille^ malgré son excellence à certains égards, suffirait à le montrer. L'œuvre des grammairiens, en général, a été de contraindre la langue sous des lois aussi étroites que hasardées. Sur ce pied-là l'on peut déclarer hardiment que les grammairiens jurés sont les fléaux des langues. Grand bonheur pour l'originalité et la richesse delalangue française que la grammaire n'ait pas été fixée au dix-septième siècle ! grand bonheur que ceux qui sont devenus les maîtres éternels de l'idiome français n'aient pas été, avant de produire leurs chefs-d'œuvre, accablés sous un tas de préceptes plus ou moins arbitraires, qu'ils n'aient pas été étroitement asservis à ces formes qui restreignent, qui emmaillottent les langues ! Les hommes qui n'obéissent qu'aux lumières directes de leur esprit et à l'excellence de leur goût, voilà ceux q\n font le plus pour la richesse des langues.
INTRODUCTION. cxi\
Corneille, malf^ré ses iiiéf^alités, est tout au premier ran.t^ do ces heureux et bienfaisants génies ; et rappeler à l'étude attentive de SCS œuvres complètes, comme l'a l'ait l'Académie iiançaise, est un des plus grands services qui pouvaient être rendus à la lan.^Mie : il est, avec P>ossuet, celui de tous nos auteurs qui peut l(i mieux corriger nos timidités scrupuleuses, et redonner de r(;s~or à notre style devenu généralement trop terre à terre.
Celui de P. Corneille respire une énergie, une fierté, une indépendance rares dans notre littérature classique, qu'il doit et à sa nature, et aux inspirations des poètes espagnols, des Calderon, des Lope de Véga, des Guillem de Castro, même des Roxas. La puissance de composition et la grandeur dans la pensée comme dans l'expression le rendent incomparable.
A cette belle ordonnance, à cette force de style, à cette profondeur de pensée, on reconnaît à la fois l'homme inspiré et l'écrivain laborieux. Corneille laissait souvent aller sa plume au courant de son génie : il en sortait quelquefois des spontanéités sublimes, parfois aussi des vers négligés et faibles. Mais habituellement il ne se fiait pas à sa rare facilité, il travaillait et retravaillait toutes ses pièces morceau par morceau. On lit dans les notes manuscrites de Tralage : « M. de Corneille a refait jusqu'à trois fois le cinquième acte de sa tragédie d'Othon. Cet aclii lui coûtoit plus de douze cents vers, à ce qu'il disoit, tant il avoit peiu»' à se contenter. »
Ces soins patients étaient donnés aux délicatesses et aux curiosités du style, autant (ju'au fond des choses. C'est grâce à cette application persévéranti' qu'il parvenait à ces formes architecturales, qu'il enfoneait la signification des mots, selon l'énoi'gique expression de Cicéron ', et créait ces vers frappés pour durer comme l'airain.
Tout le monde est d'accord jiour rendn; hommage à la grandeur, à la majesté du style de Corneille, à ces (]ualités fortes et puissantes qui arrachaient de si enthousiastes admirations aux contemporains, dont Ch. Perrault s'est fait l'écho quand il a dit : « 11 seroit malaisé d'exprimer les a[)plaudissemenls que ses ouvrages re(^'urent. La moitié du ttMups qu'on donnoit au spectacle s'employoit à des exclamations qui se faisoient de temps en temps aux plus beaux eiulroits, et lorsque par hasard il parais-
' Vi:rbuin procudeie. [De (^ratorr, m. 'i.)
cxx INTRODUCTION.
soit lui-même sur le théâtre, la pièce étant finie, les exclamations redoubloient et ne finissoient point qu'il ne se fiît retiré, ne pouvant plus soutenir le poids de tant de gloire \ »
Et qu'avait été l'art du théâtre aux mains des devanciers et des contemporains des débuts de ce grand homme? Il n'avait devant lui que des modèles du mauvais et du médiocre. Durant tout le seizième siècle il n'y avait point ou de théâtre véritable : d'assez plates traductions des anciens, ou des fabliaux distribués en scène, voilà toute la richesse dramatique de cette époque. Les auteurs les plus recommandables manquaient lourdement aux premières lois de l'art. Très-peu ou point d'originalité, un goût faussé, une révoltante ignorance des convenances, à chaque instant des grossièretés bien capables de choquer ceux mêmes qui comprennent le mieux que le respect du langage consiste plus dans le sens des paroles que dans leur euphémisme ; un style pitoyable de négligences, fatigant de recherches, d'obscurités, de phrases embarrassantes, d'incises multipliées à l'infini et enchevêtrées en tous sens, comme la plus mauvaise prose d'alors. Cette médiocrité se sent davantage plus on approche de l'époque où Malherbe et Corneille devaient opérer une si grande révolution. Rien de si faible que la poésie des vingt-cinq dernières années du seizième siècle; ce qui faisait dire au cardinal du Perron : « Je crois que la langue française est parvenue à sa perfection, parce qu'elle commence à décliner; tous ceux qui écrivent aujourd'hui ne font rien qui vaille, ils sont tous niais ou fanatiques. » A peine un seul poète dramatique, Jean de Sclielandre, l'auteur de Tyr et Sidon, peut-il échapper, pour quelques parties, à cette juste condamnation.
Ainsi Corneille dut ii lui-même tout ce qu'il a été, et il a pu dire : « Je n'avais pour guide qu'un peu de sens commun, avec les exemples de feu Hardy, dont la veine était plus féconde que polie, et de quelques modernes qui commençaient à se produire ef qui n'étaient pas plus réguliers que lui^. »
La seule grande intluence française qui servit puissamment le génie de Corneille, ce fut celle de Malherbe, dont des écrivains plus jeunes que lui, mais poètes déjà connus, les Claude d'Expilly, les Vauquclln des Yveteaux, s'étaient empressés d'adopter
' Perrault, Les Uommes illustres, Pierre Corneille. Examen de Mélite.
INTRODUCTION. cxxi
et du populariser la niaiiiùrc que firent irrév()cal)leinciit triompher ses vrais disciples, Couloniby, Touvaiit, du Moulier, surtout Maynard et llacan, formés dans ces assemblées littéraires où, pendant plus de vingt ans, le poëte réformateur professa ses nouvelles doctrines en fait de composition et de style.
Corneille recueillit seulement plus tard les l(!çons des anciens, que d'abord il ignorait à peu près complètement. Lorsqu'une fois il eut abordé leur étude, il vit en eux les vrais modèles de l'art; mais il sut en même temps sentir tout ce qu'ils avaient laissé à faire à la création libre et originale. « Je leur porte du respect, a-t-il dit, comme à des gens qui nous ont frayé le chemin, et qui, après avoir défriché un pays fort rude, nous ont laissé à le cultiver ^ » Ce champ qu'avait remué l'antiquité, il le cultiva si bien qu'il lui fît produire des fruits d'une excellence inconnue à la Grèce comme à Home. La tragédie haute, sublime, et cependant uaturellc, qu'il inaugura en France à une époque de goiit corrompu , cette poésie dont toutes les beautés viennent de la force et de la plénitude du sens ; cette puissance de composition, ce talent de nouer fortement une intrigue et de dégager vigoureusement les situations les plus compliquées; cet art suprême di^ faire de l'admiration un des plus puissants ressorts dramatiques, et de subjuguer par le développement de ces grands sentiments qu'il puisait dans son âme et dans son caractère d'une incomparable noblesse; et avec tous ces hauts mérites, cette magie d'un style qui n'a qu'un nom, le style cornélien : où est le modèle de toutes ces choses transcendantes, ù Athènes et à Rome, aussi bien que chez les nations modernes?
Même ses premières pièces, avec tous leurs défauts, même ses comédies les moins estimées, furent un immense progrès. C'est Mélite (1629), malgré toutes ses imperfections, qui ouvrit la route au style simple et concis regardé alors comme trivial et universellement méprisé : la préface mèim" de cette comédie en fournit la preuve. En la publiant, Corn»'ille témoigne la crainte que, sa façon d'écrire étant simple et naturelle, la lecture ne fasse; prendre ses naïvetés pour des bassesses.
Dans cette carrière de soixante ans de travaux tous glorieux, quoique inégaux, il exerça l'intluence la plus puissante et la plu-^ heureuse sur les grands classiques. Il communiqua l'habitude de
* Mélne, préface.
cxxii INTRODUCTION.
penser avec noblesse, il ouvrit la voie du beau et du i^rand ; et nos plus admirables auteurs ly suivirent en évitant les écueils que leur sii^nalaient ses fautes mêmes dont on doit l'excuser, comme venant d'imitation, tandis que la justice demande qu'on lui fasse honneur de ses plus grandes beautés, comme étant de son propre fonds.
Pour comprendre l'inlluencc de Corneille sur les grands écrivains qui l'ont suivi, dont il n'y a pas un sur lequel le génie de l'illustre tragique n'ait réiléchi quelques-uns de ses rayons ', il suffit de lire les nombreux exemples qui acccompagncnt nos principaux articles. On verra combien de locutions créées ou mises en crédit par ce puissant génie ont été imitées par les prosateurs comme par les poètes. Il méritait, à double titre, d'être le maître des uns et des autres, car l'art d'écrire en vers n'est pas le seul où il se soit distingué.
Sa prose se soutient dignement à côté de sa poésie. Voltaire a dit, à propos de l'Épître dédicatoire de Cinna : « V'oilà une étrange lettre, et pour le style et pour les sentiments. On n'y reconnaît point la main qui crayonna l'âme du grand Pompée et Vcsprit de Cinna. Celui qui faisait des vers si sublimes n'est plus le même en prose -. » C'est là une de ces injustices que le censeiar de Corneille, soit légèreté, soit d'autres motifs, a commises au sujet du poëte commenté par lui. Un bel esprit, contemporain de l'illustre tragique, a porté un jugement tout contraire. Saint- Évremond, parlant d'une lettre où l'auteur du Cid et de Polyeucte le remerciait de ses favorables appréciations, s'exprimait ainsi : <( Je suis fort obligé à M. Corneille de l'honneur qu'il me fait. Sa lettre est admirable, et je ne sais s'il écrit mieux en vers qu'en prose ^. » Plusieurs lettres de Corneille méritent ces éloges; mais ils sont surtout applicables à ses trois Discours sur la poésie dramatique, où tant d'idées justes et solides sur l'art qu'il pratiqua si longtemps et si glorieusement sont résumées dans le style le plus net, le plus ferme et le plus correct. L'auteur du Cid, à.' Horace, de Cinna, de Polyeucte, déploie encore un talent de prosateur du premier ordre dans ses Préfaces et ses Examens, qui, avec
' Pascal ne sut pas sentir le mérite de la poésie de Corneille, mais il notait les pensées fortes semées dans ses tragédies, pour les transporter dans le grand ouvrage apologétique dont il avait conçu le projet.
- Comment, nur Corn., Rem. sur Cinna.
^ Lettre à M. de Lionne.
INTRODUCTION. cxxui
les Discours, prouvent que cet éminent tragique ne fut pas, comme on l'a dit plusieurs fois, livré au seul instinct du génie, mais qu'il avait prol'ondéinent médité sur son art, et que personne peutêtre ne calcula plus fortement et plus patiemment ses effets de théâtre. La même supériorité de talent éclate dans des productions moindres et généralement peu connues, comme dans les diverses préfaces de la traduction de l'Imitation. Une seule pièce en prose de Corneille est inférietfre; c'est le discours qu'il prononça le jour de sa réception à l'Académie. Cette harangue trèscourte est étonnamment lourde et négligée, et renferme des traits du plus mauvais goût, comme quand l'auteur peint l'épanouissement de son cœur et la liquéfaction intérieure qui relâche toutes les puissances de son âme. Il faut pardonner à en fier et mâle génie de n'avoir pas été lui-même dans un compliment de pur appareil, prononcé au sein d'une assemblée dont il n'avait pas à se lonier; et un discours de quelques pages, fût-il détestable, ne saurait faire oublier les nobles titres de Corneille à la gloire de prosateur comme à celle de poète.
Homme étonnant et immortel, qui, dans quelques pièces au moins, sut réunir les beautés les plus sublimes de l'une et de l'autre scène, et se montrer grand prosateur en même temps que grand poète; qui forma Mohère et Racine, et mérita d'être étudié et imité par Pascal et liossuet; enfin dont le génie, comme l'a reconnu Voltaire, a tout créé en France !
FIN UE L ISTRODCCTION.
ij:\iouii eu M l'Ali i:
IIK I. A
LANGUE DE COHNEILLE
A, |H(''|i. siyiiiliaiilyjo///', dovaut un substaiilil ;
Réserve loi) courroux loiU enlier au besoin, i,Ctu., i, 4 )
Toi qu'avec Rosidor le bonheur a sauvée, Tu te peux assurer que Dorise trouvée, Coinini' ils avoient choisi même heure « votre mort, En même lieure tous deux auront un même sort. (Ibid.. m. ]
Quel charme à mon trépas de penser qu'elle m'aime. (Veuve, iv, l.)
Puisque tu la hais tant, pourquoi la jrardes-tu? JASO.N. .1» bien de nos enfants, dont l'àj^e foibli' et tendre
Contre tant de malheurs ne sauroit se défendre. {Mt'il., m, 3.)
Et je garde, au milieu de tant d'i'i|iies rigueurs.
Mes larmes aux vaincus, et ma haine aux vainqueurs. (hor.. i, 1.)
.\rnie/-vi)us <( ma perle, éclatez, vcngez-vous. [Tfn'od., ii, 4.)
On prépare ù demain exprès d'autres victimes. [OEd., m, 2 )
An salut des élus prépare toutes choses. Imit., i,3.
Noiiilirr (1 fxfm|)lrs .sciiililaltlfs |m)iii raiciil se cilcf «liez CurlU'ilIr; ils sont éj;al<lin lil lirs-lifiiiiciib (lai)> Idiis 1rs ciiivaiii ^ (les sci/it'iiio (H (li\-st'|)tii'iii(' sicclrs, cl se fciicoiilii'iil (|ii(l(|Ht'lois (lit'/, (lis aulcurs distiiiyut'S du dix-liuiliciiK.' i>\vv\v cl de nulle Iciiips.
A cause de 1 afTection qu'il avoil <i M. l'amiral, « Lanoiic et à Téligny. ;Marg. hk Val., Mim., \.) — Il y a queUpie l'Hips <|ue je commenvay à luy dire qu'il .se rés(dusl de demander au sire Anaslase, nion maisire. .Snsanne, sa tille à femmr. Laiiiv., KcoL, II, 5.) — Je n'ay plus de paroles puissantes, ni assez violentes u l'expression de mes misères. ;D"Al'ii., l'ei. (Hluvr. mfl.^ — Il est tout généreux et tout né <i la gloire. (Mai.ii., Len., a Racan, 10 sept. lG'2ô.) Tant de signes dans les planelles, Tant d'édypses, tant de comctles El tant d'offects prodigieux.
Ne sont-ce pas des prophéties Aux âmes les ])lus endurcies
De la juste fureur des dieux? (Racan, Derij., ii, 5.)
Pourquoi se taire de tant d'autres actions remarquables que son Emincnce fait tous les jours au profit et à l'honneur de cette monarchie? (Naudé, Ma.scur., in-4", p 467.1 — Une vengeance éclatante et prompte est aux ùmes ambitieuses le plus délicat de tous les mets. (Boss.. Polit., 1. 10, art. 3.) — Luther s'emportait à des excès inouïs : c'était un sujet de douleur à son disciple modéré. (Id., Var. 5.) — Les rivières vont enfin se piécipiter dans la mer, pour en faire le centre du commerce à toutes les nations. (Fén., Exisi. de Dieu, I, 2 ) — Les esprits des Franrais ne sont pas nés à la servitude. (Péliss., Hist. de t'Acad., m.) Mais quoique cet hymen vous semble à souhaiter,
Le résoudre à demain, c'est le précipiter. (Th. Corn., Théod., m, 2.)
11 sera bon qu'il fasse dés lors tous les préparatifs à une prompte défense. (Vaub., Déf. des plie, S" p.) — Pour comble de joie à notre princesse. (Monteso., Pem. div. ) — Saint Bernard ne montre pas plus d'indulgence aux vices de son siècle. (Chat., Un. mvjL, 2" p.) — Le peuple est mûr à la république. ( V. Hugo, Lin. et Philos., Journ. d'un révol ) — 11 fut à l'enfant plus qu'un frère : il lui devint une mère. ild.,iV.-/>. de Paris, iv, 2.)
— A, poii7\ devant un infinitif :
A lui rendre service elle m'ouvre la voie
Que tout mon cœur embrasse avec excès de joie. [Sert., ii, 5.)
« Embrasser avec excès de joie une voie à rendre servic(! ! » On ne peut écrire avec plus d'impropriété. C'est un amas de barbarismes! s'écrie Voltaire. Nous ne voyons, nous , aucun barbarisme dans le vers de Corneille; nous ne croyons pas môme qu'il ofltre la moindre impropriété. Voltaire dit encore, à propos d'un vers analogue aux précédents :
Ma gloire et mon amour peuvent bien peu sur moi,
S'il faut votre présence à soutenir ma foi. [Nicom., i, 1.)
« Une présence à soutenir la foi > n'est pas français. On dit : « il faut soutenir » et non pas « à soutenir. »
Le grand écrivain paraît ici n'avoir rien compris à la pensée pourtant bien claire de Corneille, et avoir complètement méconnu la langue de tout le dix-septième siècle. A, signifiant j*oî<r, s'employait aussi généralement devant un infinitif que devant un substantif. Constatons d'abord que cette forme est familière à Corneilles.
Celte inclination qui jusqu'ici vous mène,
A me la déguiser vous donne trop de peine. {Clil., i, 2.)
Adieu, toute lâchasse prête.
N'attend que ma présence à relancer la bcte. {Ib., ii, 5.)
Achève, malheureuse, acheva de vêtir
Ce que Ion mauvais sort laisse à le garantir. (/^., ii, G.j
On le vole Doris, et ta feinle colèie
Man([iioroit de prétexte à quereller son frère! {Veuve, ii, G.)
Mes vaisseaux à la rade assez proches du port
N'ont que trop de soldats à faire un coup d'effort. (Mi'd., ii, 5.)
Immolons avec joie Ceux qu'à me dire adieu Creuse me renvoie; {Ib., v, 2.)
Je vais chercher du monde à souper avec vous. {Suite du Ment., m, 4.) Il a pris un prétexte à sortir promptement,
Sans se donner loisir d'un mol de compliment. {Ib., iv, 2.)
Et mon cœur, accablé de mille déplaisirs,
Cherche la solitude à cacher ses soupirs. {Hor., i, 2.)
Cléopâtre a lieu d'attendre ce jour-là à faire confidence à Laonice de ses desseins, et des véritables raisons de tout ce qu'elle a fait. (Kxam. de liodoij.) Cependant cet exil, ces retraites paisibles. Cet unique souhait d'y terminer leurs jours,
Sont des mots bien choisis à remplir leurs discours. {Agé.%., m, 1.)
Qu'ai-je affaire de race à me déshonorer,
Moi qui n'ai que trop vu ce sang dégénérer. {Piitclt., v, 3.)
Quelque effort qu'ici-bas l'homme fasse à bien vivre, 11 est souvent trahi par sa fragilité. {Imil., i, 19.)
Aussi le corps se plaint, le corps gémit sans cesse,
Accablé sous les moindres croix, Parce que de l'esprit la honteuse mollesse
N'agit qu'avec faiblesse Et refuse son aide « soutenir leur poids. (Ib., i, 21.)
La double U dont je viens de parler à l'occasion de \'e, a aussi deux prononciations en notre langue : l'une sèche et simple, qui suit l'orthographe; l'autre molle, qui semble y joindre une h. Nous n'avons point de différents caractères à les distinguer. (Préf. du Tli. de P. Corn., cdit. de 1682.)
Il est inutile de multiplier les exemples analogues. L'Acadt-mic, dans son jugement sur le Cid, a fait une observation sur ce vers :
Venoient m'offrir leur vie « venger ma querelle.
cil eût été bon, dit-elle, de dire: «Venoient s'offrir à venger ma querelle ;»mai.>< disant « venoient m'offrir leur vie , » il falloit dire: « pour venger ma querelle. » (Sent, de L'Acad. sur le Cid, m, (>.)
La distinction établie ici n'est-ellc jias tut peu sublile?
Du reste, comme il a été dit, l'emploi criticpié par Voltaire était général au dix-septième siècle , comme il l'avait été au seizième, et il a été repris depuis avec raison selon nous.
Hélas! ami, lu ne savois que faire,
A me traiter, obéir et complaire,
Comme celui duquel j'avois le cuuur. (Cl. Mail, Lii. i. 1')17.)
— Comment donciiues A\ ez-vous fait à vous sauver? (Laiuv. , Facà. ISukt-nle Sinij). , i v Nuicl. f . 4.) Le coq, qui se le\e la nuict à chanter. 'Ifl , iliid.)
— Hii rt'li;,'ii)ii ! res|)on(lil cello pioi-iiiiMiso. \'rii3 inciit ! il faut aiilaiil d argent pour le jourd'luiy pour y metlie une lillc cotnriii' « la iiioUie en son iiicsnago. [Cuqutln de l'accouchée, b' jouni.)
Tout ce qu'(i fai;onnei' uti l'oips Nature assemble de trésors
Est en elles sans artifices. Mai.h., Stances, la Ren. à Henri le Gr.) La nature ny la fortune ne m'ont pas donné beaucoup de parties à plaire. (TuiioPU., Fraijin. d'une Itisi., c. ii.)
A venger votre allVont servez-vous de mon bras.
(Tu. (lou.N., ///. Ennemis, iv, 2.) Que pourrois-jc autre cbose (i guérii- ses ennuis!
(Id., Emjag.du hasard, iv, 4.)
Au lieu de se ser\ir de sa puissance à se venger d'eux, il s'en servit à les secourir. (Lk Maist. , VUnd., xxvii.] — Tant de lesles ne pouvaient pas s'accorder facilement: il fallut près d'un an <i les ajuster ensemble. (Mk/.., Abr. de l'hisi. de Fr., ann. 1495.) — Le duc de Guise se servit de l'armée qu'il avoit sur la frontière de Champagne à se saisir des villes de Raucour et de Donzy, sur le duc de Bouillon. ( Id., il>., ann. 1585.) — Oue tous les hommes s'unissent à \uuev quelqu'un, ils n'ajouteront rien àsonméiite. Ou'ils s'unissent a le blâmer, ils ne lui en ôteronl pas la moindre partie. (Nicole, Cont.des Ass.v. sur l'Épît. du4'' dim. de l'Av.) — Ce même feu demeure paisiblement caché dans les veines des cailloux, et il y attend à éclater jusqu'à ce que le choc d'un autre corps l'excite. (Fén.. Exisi. de Dieu, I. ) — 11 lui fallut bien vingt ans ci s'étendre et à faire un corps de secte qui méritât d'être regardé. (Hoss., Var., xi.) — On appelleiacela comme oi: voudia; pour moi, j'appelle cela suivre mon inclination et aller mon chemin : je suis née (i n'en p.is piendre d'autres. (M"" dk Mo.ntp., Mém. ) — Mais j'attendrai cette grande journée d vous informer de mon choix. (Pkhr., Cu t. en vers, Griselidis.l
On Ifuiivc (le tiKMiK', au (lix-litiiliciiic si(( le :
A faire d'un tel gentilhomme un Achille au pied léger, l'adresse de Chiion même eùl cu de la peine à suffire. (J.-J. Kouss., Em., ii.)
EL (le iii>s joiii'.s :
Que celte place est bonne à le bien poignarderl (V. Hugo, Cromiv., v, .3.) Il en faudrait un monde « faire un grain de sable. (Lam., JoeeL, 4^ ép.J
— A, |)uttre?«, (levant un iuiinitil':
Voltaire a encore crili(nu'' cet emploi :
A raconter ses maux souvent on les soulage. (l'ol., i, 3.)
« (le vers, dit-il, est un ]»(U l'amilicr, cl ill'aut cii racuntant, et non à roconU'r. »
Corneille a ])u [)art'aileiiu'iit |)r(''iérer à rucuidcr à en iw:oiUuiU. Il a dit encore ;
Ah! Mélite, pardon, je t'olTenso A nommer
Celui qui m'empêcha si longtemps de t'aimer. ( MéL, m, 1.)
Joignons à la linuiTiir lie venger nos parents
La gloire qu un rcmiiurle a punu' les tyrans. [C.nna, i, 2. /
A îi
Je (loviiMnIiois siispi^'l (i taidor (l,iv;inla]^c. 'Citwn, i, 4.)
Ft pour (lornii'ie adressa iino telle beauté
No se voit ({lie de nuit cl dans robscnrilù.
De peur qu'en un munienl l'amour ne s'estropie,
A voir l'original si loin de la copie. {Suite du Ment., ii, 7.)
Ce mépris de la mort qui, partout à nos yeux,
Brave si hautement et nos lois et nos dieux.
Cette indigne llerté ne seioil pas punie,
A ne vous ôter rien de plus cher que la vie ! (Thcod., m, i.)
Confidents tout ensemble, et rivaux l'un de l'autre,
Nous ne concevions point de mal pareil au nôtre.
(Cependant « nous voir l'un de l'autre rivaux.
Nous ne concevions pas la moitié de nos maux. {Itodog., n, 4.)
Jugez par là l'excès de ma confusion,
À me voir attachée au char de Scipion. [Ibid.)
Le choix que vous m'olTrez appartient à la reine,
J'enlreprendrois sur elle à l'accepter de vous, [llntl., m, 4.)
El je hasarde tout ri quitter les Thébains
Sans mettre ce dépôt en de fidèles mains. (Œd., i, 3.)
Tu perds de ton grand art la force, ou l'imposture,
A l'armer contre moi de toute la nature. Lu Tuison d'or, m, T).)
Et l'ordre ambitieux d'un hymen politique.
N'a rien que ne pardonne un courage héroïque.
Liii-mènie il s'en console, et trompe sa douleur
A croire que la main n'a point donné le cœur. {Sopli., i, 2.)
Après tant de bontés et de marques d'estime,
A vous moins déférer je croirois faire un crime. {Atji's., v, 3.)
Si l'amitié vous plaît, si vous aimez l'estime,
A vous les refuser je croirois faire un crime. {Su}ihm.)
El qui veut être éclairé pleinement Doit apprendre île lui que ce n'est qii'ri le siiixre fjue le cii'iir s'ilTranchit de tout aveuglement. {Imit , i, I.)
Si la mort le semble un passage
Si dur, si rempli de terreur,
Le péril qui t'en fait horreur
Peut croître ii vivre da\anlage. '/■"' . ii, 3 )
Ah' qu'heureuse est une âme alors qu'elle réroule' Ouelle amasse de force a reiileiulre parler! \lbid., m, I.)
Sache qii'w me suivre Je t'apprendr.ii bientôt daulres façiuis de vi\re. (A.t- Mcni.. \. 0.)
« A me suivit' •• rsl un liaili;iiiMiii', ilil \ ulhiiic. H n'y a pas là (II' liai'liarisinr, mais sriilrnirnt iinr liarilir»r ijui nnlir dans 1rs t'\rni|ilt'S pit'ccili'llts.
I,'i'ni|tl(ii ilf //, avif 11' srn> ilr '//, ilcvant ini inlinilil, n'csl |»a> parliiuliri" an i^iand (iuinrilli . \.v lii-fi- ilc nnlii' |HM'lr all'i'clioiinait sinmilii'i'rnii'nl ri't rniplni. ipiil a pfuilimit' Jusipi'à l'altus; ipi'un rn jui;i' i»af ci's cM'inpIi'S, ipir iinns aiirimi^ pu niullipliiT Iji'UUi'iiup |»liis fiirui't'.
fi A
.F'assnrn sa grandenr à vous en faire maître. iTii. Coun., Uéréii., m, 4.)
Le noble emportement que m'inspire ton zèle!
Je fais voir un cœur bas si, je ne les querelle (les dieux),
Rt je trahis ma gloire à n'oser mériter
La chute où leur rigueur me veut précipiter? [lùid., iv, G.)
S'il voit qu'à s'expliquer ses vœux puissent déplaire.
Sans les porter ailleurs, il les force à se taire. {IbiiL, v, 2.)
Chacun pour son pays croyoit montrer son zcle,
A prendre avidement le titre de rebelle. (Ibid., v, 6.)
Ses vœux dans leur fierté n'ayant pu vous déplaire,
J'aurois cru faire un crime à leur être contraire. {Ibid., v, 8.)
Mais, aimant Statira, j'irrite sa colère
A me joindre au parti qui s'attaque à son père. (Id., Darius, ii, 5,
AMESTRis. Et que vouliez-vous faire?
DARIUS. Mettre au jour un secret qui me perd à le taire,
Découvrir Darius. {Ibid.. iv, 7.)
J'en ai fui le supplice à garder le silence. {Ibid., v, 1.)
Jamais à prendre un sceptre on ne ternit sa gloire. (Id., Corn., m, 1.)
Mais songez que l'amour est sensible à l'outrage,
Et qu'à se trop permettre on peut tout hasarder,
Quand l'esclave qui prie a droit de commander. {Ibid., m, 2.)
Le coup qu'à d'autres mains ils auront cru remettre,
Helvie aura sans doute osé se le permettre,
Et selon son transport croyant l'exécuter,
Fait avorter la trame à la précipiter. {Ibid., iv, 1.)
Mais à voir que sur vous sa rage ose s'étendre,
Mon amour aussitôt a dû tout entreprendre. {Ibid., v, .3.)
A faire ce qu'on doit on ne mérite rien. {Ibid., v. 7.)
A moins oser pour vous, je ferois mal connoître
L'heureux fruit des leçons de mon illustre maître. i Mon. d'Aiin., n, 4.)
Quoi, Vous fuyez à les voir? {Circé, iv, 5.)
On trouve de même clans des écrivains de toules dates, comme de tout genre et de tout ordre :
La vaillance (de qui c'est l'effoct de s'exercer seulement contre la résistance), Nec iiisi betlaniis cjaudel cervice juvenci, s'arreste à voir l'ennemy à sa mercy. (Mont., Essais, ii, 27.) Les peuples infidelles Se mocquent a vous voir sanglants de vos querelles...
(Gilles Durand, llegreis fun. .itir la morl de l'Asiie ligueur.) A remonter encore plus haut, on voit... ( Boss., Polit., ii, 2. ) — Le Pensionnaire connaissait assez la sagesse de ce parti, et qu'à être maître absolu du dedans, un peu de patience et de temps auroit dissipé ce grand orage. ( Pell. , Hisi. de Louis XIV, 3. ) — Le public n'attend pas après son jugement pour reconnoître le mérite des gens excellents, et n'appiend lien de nouveau d les voir louer. (St-Réal, De la Gril., c. 8.)
Ma foi, vous nous perdezà rester davantage. (Leuu., Futn. e.itrav.. c. xvi.) Le sort m'avoit flattée ; il me menace, il change ; Ce n'est que sa coutume, il ne fait rien d'étrange :
Il avoil trop loiiplcnips soiilonn iiiiui parti ;
A ne sfii pas lii'diri', il so fût «li;ni(Mili. ('.•l'iN., Astrale, ir, 1.)
M. (ii'iiiii, tliiiis son LcLUiiic (((■ Molirre, cilc! plusicufs plissages (lu j^fiiiid ((iiiiiqni' où ccltt' locution a (Hé cinployéi!, cl ohservo justciiKMil (|ii"i'll(' coffcspond au ji,éroii(lit'(Mi *^/o, ou au sitpin rn // (1(!S Laliiis, qui n'est lui-même (lu'uu datil' ou un ablalil, l'iiii ri l'autre marqués en fran(;ais par à : Vires acrpcirit etnuh ; di/pnulitiir (iiiditii.
i.es nombreux passai^es (pie nous avons rapportes |»roiivent (jue cette forme n'est pailiciilièri' ni à Corneille ni à .Molière, dont nous avons cru inutile de r(''|»(''ler les exemples.
niieNpuMois, dans des phrases analogues à celles «pti viemieiit d'èlre citées, à se traduit par lorsque, ai, plutôt «pie par fu.
l'n bienfait perd sa grâce à le trop publier. [Tliéod., i, 2.)
iioiiANTi:. Quoi, celle qui m'écrit?
LISE. Oui, celle qui vous aime,
A l'aimer tant soit peu, vous l'auriez deviné. [Suite du Ment., ii, 0.)
SouCfrez la douleur d'une mère,
Et les premiers soupçons d'une aveu;,'le colère.
Comme ce coup fatal n'a point d'autres témoins,
J'en ferois autant qu'elle, à vous connoître moins. [nodor/., v, 4.)
Il serait moins coupable à m'avoir moins aimée. [Sert., v, I )
Le sens de sa parole est souvent si sublime
Et si mystérieux, Qu'tt trop l'approfondir il égare, il abîme
L'esprit du curieux. (Imit., i, 5.)
Tlioiiias Coi'iirilif ollVc des exemples tout à lail aiialogiH's :
Et de mes tristes maux l'excès monte à tel point,
(Jue je commets un crime à n'en commettre point. Miuimian, m, 1.)
A lie m'obéir pas il iroit de sa vie. [La Mon de l'tiiii>. Cummodc, ii, 5.)
L'estime de ma reine à mes vœux doit sufliie.
.Si l'amoui- la porloit à des projets trop bas.
Je trabiruis sa gloire n ne l'empt^cher pas. (l.c Comte d'Fssex. ii. .'">.)
Moliéie, dans ini \eis ciiiieiix (pie .M. ( Iciiin aiirail du citt c dans st)n Lf.riiiin-, a dit île même :
Et qui' puis-je lésoudii' à voir cit liomnu' mort .' Ile. des Fem., v, 1.)
(-)n a dit d'une numicre analogue :
Et «H rapporter les bous ensamble. s.' la rouroie croist. faicles le ri-mcncr contre val la vallée. (Jeu. d'Ahius. Ult'lu.siiie , éd. Jaiinet, p. 18.) — Ces desbordeniiMis font un grand chaiigi-iiient et un grand tumulte en nuslre disposiliuii ; mais ils ne sont j)as si danpi-rtux a la santé qu'on les croit; (i les cidilinuer on y succombe; mais à s'y laisseï' quelquefois surprendre, on s'en trouve mieux.' ('riiKOPU., Fraijiu. d'un.- I,isi., c. iv.j — 1 remonter jus((u'a la source dis troubles,
on tidino qu'ils aiiioicnt (Mé <''vilés si lo ini Hoiiri III ,'i\oit voulu, à son avi'nomnnt ;i la cuiLi-oniic, ilotuiiM' la paix gi^iiérale an royaiinio. (M'"" hk Villeoiku, lii-sonl. lie l'uni. , 1.) — Il y a encore dans ce châtean nii puits si i)iofond qu'on n'on ppul tirer de l'eau en moins d'une demi-heure, cl à considérer la hauteur du lieu, on ne peut assez s'étonner de la hardiesse de l'enlrepieneur. ( Taveun. , Vo//. de l'erse, dess. de Tant. ) — Si l'ennemi n'altaquoit que par un fruiil fort étroit, on ponira hasarder de le soutenir de vive force, aulrenienl non; à s'y prendre d'autre façon, on y peidroit bien du monde. ( Vauh., Fr(ujin. d'une Leit. à M. Lepetlelier, 16 mais 1705. ) — Tout le monde vante l'amitié, peu de gens la connoisseiil, prescjue personne n'en remplit l»s devoirs. iJ'où peut venir celte conliadiction de sentiments et de conduite? Ne seroit-ce point qu'à la vanter, on se fait honneur; qu'n la connoistre, on trouve de qiioy se condamner; qu'à reniplir les devoirs qu'elle exige, on s'impose un joug souvent incommode? ;Sa(;v, De r Amitié, 1.)
On li'ouv(> assez sotivoiit à, oinplovô pour en ou pour si daus de lions éerivaiiis du dix-ueuvièuie siècle :
J'avilirais le sceptre à venger mon injure. (Delav., Vêpr. Sic, m, 2.) Je sais bien qu'à écrire tout ce qu'on pense, on se fait beaucoup d'ennemis parmi ceux qui se trouvent bien des vices du temps. (Georges Sand, Leit. d'un voyaij., xii. ) — Tout en reconnaissant les heureux traits épars dans cette Solitude de Sainl-Amanl et en m'expliquant très-bien le succès (ju'elle eut à sa date, je me dis qu'à la relire aujourd'hui je n'y trouve ni la solitude du chrétien et du saint, celle dont il est écrit « qu'elle bondira dans l'allégresse et qu'elle fleurira comme le lis ; > ni la solitude du poète et du sage; ni celle de l'amant mélancolique et tendre; ni celle du peintre exact et rigoureux. (^Ste-Beuve, Causeries du lundi, 8 déc. 1855.) — J'ai beaucoup lu et feuilleté Beaumarchais, qui est riiomme le moins discret quand il parle de lui-même, et il me semble qu'à le bien écouter dans ses aveux et ses confidences familières, on en sait déjàpi'esque assez. (Id., il)id., 14 juin 1852.)
— A, pour de; a oi [:l droit, comme de qtal droit :
Peut-on avoir pour toi quelque amour', quelque estime,
0 vie, ô d'amertume allreux et vaste ajjîme.
Cuisant et hing sujiplice et de l'àme et du corps?
El, parmi les malheurs dont je te vois suivie,
A quel droit gardes-tu l'aimalîle nom de \'\c ,
Toi dont le cours funeste engendre tant de morts? (Jmii., m, 20.)
Foiitenelle a dit comme sou oncle :
A quel droit prétens-tu nous jugei? {Past.. à M'"'^ la Dauph.)
— De même prendre l'ordre a mourir, pour signifier recevoir l'ordre de mourir.
Prendre l'ordre à uionrir d'une main ennemie,
C'est mourir, pour un roy, beaucoup plus d'une fois. {Méd., iv, 5.)
— s'effaroucher a, comme s'cff'arn/ir/ter de :
Il sulTit que nous n'inventions pas ce qui de soi n'est point vraisemblable, et qu'étant inventé de longue main, il soit devenu si bien de la connoissance de l'auditeur, qu'il ne s'effarouche point à le voir sur la scène. (2« Disc.)
Voir nos nrlirlrs oi iti.iF.it a, |ioiir nihUcr dr. mwoi r.u \, |i(iin-
l/('lll|)l()i (II- // |>olll' c/r l'illit Illld'duis I II s-lV(''(|iii'|l|. AillNJ on
(lisait :
Avec lin Ncrlir :
m; I'As i.Mssr.u \, pour ne pm /m'.^ser i/i'.
Ja parmi cesle nUIo ù nier ucu lairoie, (Le Dit de Méwif/e.)
Oiioiqiie tu sois di'poiirvu de la f.ivi^nr ilos liommes, no /«/vvk pdiirtanl « r-nlrepiendiii une œuvre digne de toi. ( Du Hellay, lllu.sir. de la lamjue jranç. , I. ii, e. 5.) — Combien qu'ils fussent merveilleusement étoimi'-s, et qu'ils ne sussent par qui ni conimeiil pouvoil avoir été faite eette déconfiture, si ne luissèretn \hà\\\. il regarder au butin. (Amvot, llint. Éiliiop.) — Pour cela, je n'entends pas que l'on laisse de part et d'aullre « faire la guerre en la campagne. (U(t. miss, de Iknri IV, 14 mars 1598, t. iv, p. <J-28 )
ni:siiii:i( \, |»oiir il/'-sire/' t/r :
Les dames drsireiii inoull à veoir vostre maisire. [f.e liomnn de Jelumde Paris.)
r,ONSEiM,i;u A, \n)\w innAcilhn- (le :
Doy-je pas re\t ht .sa bonté sans pareille,
Lorsipi'elle me conseille A faire clmix il'im bien si fécond et si beau. Kacan, Psmime, xv.)
OMF.riKi: A, ciwiuue <))iit'(//c (/' :
Ne voulant obmeure à vous dire, madame, que tout ainsy que je ne vous peux procurer un plus propre interprète de mes atïections que le dict sieur de segur, ainsy ne pouvez-vous choisir pcrsonue, mesme enli'e vus subjecis, plus alTectionne a pri'sclii'i- vos vertus. Leii. tniwir, sdr llriiri IV. a j.i royne d'Anglet., t. ii, p. l'J.)
Avec iiii ailirclii' ;
nissi:Mi!i. Mti.i-; a, |tiiiir ilisscmlilnlili dr :
Les soigneurs ausirasiens aimoient bien mieux se soiimetlie à Clolairc, qui éloil fort dissemblable ù sa mécbiinle mère. ( Mi;/., .\br. de l'Iiisi. de Fr., anOl'i. ) — Leur impudence ne peut pas aller justpics a faiie ce poitrail d'eux-mêmes; ils savent bien qu'il seroit trop dissemblable à loriginal. (.ViiN. , .l/io/. pour les caitwl., 1, -2.)
Ail (•oiilfaif(% l'on ('iii|ilo\ail Mtiivnil dr liaii^ dr^ cas uù l'on iiicUrail aujourd'hui à ; ainsi l'on disait :
Je scay que les Franv'ùs w'ont pas encore npris
De pousser dans ce clianip leurs délicats esprits. Tiikui'II., h'irii.)
Lrs o\riii|dt'S des driix cas scraioiil Irrs-noiiilirciix si iiuiis iitj (lt'\ion^ cvilcr une loiimiriif rxccssivi' : — .\, )irrr .-
yue si l'ambition de commander aux lulrcs
Fuit marclier .iiijotud'lini vos ti'onpes cl les iiôlios,
J'uuivu qn'fl inoins de sanjr nous voulions l'apaisor,
Elle nous unira loin de nous diviseï'. [Ilor., i, 3.)
Ji avoit vu chez elle entrer votre maîtresse,
Mais il n'avoit pas su qu'Hippolyte et Daphné
Ce jour-là par hasard chez elle avoient dîné.
Il les en voit sortir, mais à coilTe ahattue. {Menu, m, 2.)
Peuple, à vœux redoublés, souhaitez-lui la paix. [Trad. dups. cxx.)
Vous marcherez vers Rome à communes enseignes. {Serior., i, 3.)
Un certain nombre d'exemples montreront combien cette signification de à \)o\ivavec était commune dans l'ancienne langue :
Atant se lieve à cuer mari.
[Floire et Blancejlor, éd. du Mér., v. 2354, V^ vers.) Environ huit heures de jour, aloit à sa messe, laquelle estoit célébrée glolieusement chascun jour à chant mélodieux et solennel. (Christine de Pisan, Hisi. de Cliarl. le Smje. ] — Adonc le conte se mist en chemin , et avecq luy sa mère, sa seur et sabaronnie à noble compaignie. (J. d'Arras, Métiis., éd. Jann.; p. 58.) — Se tu veulz croire fermement toutes les parolles que ton seigneur le dist, elles te seront moult pourfitables à l'aide de Dieu. (Id., ibid., p. 39.) — Et partirent des tentes à bien XLchevalieis si noblement montez et parez, que c'estoit grant merveilles. (Id., ibid., p. 84.)
Quiconques meurt, meurt à douleur. (Villon, GnoU Testarn., xl.) Or çà, pour entrer en mesnaige, 11 fault achepter du mesnaige.
Louer mayson et chamberière, Et que désormais on acquière A grant labeur, sueur et peine,
La vie au long de la sepmaine. {Sermon des maux demariage.)
Si ay laissé ma mère seule, à grand désir de me veoir. {Le Bom. de J. de Par.) — Puis fut commencée la messe à beaux chantres qu'il menoit avec luy. {Ib.) — Instrumens de toutes sortes commencèrent a sonner à grand mélodie. {Ib.) Si tu rencontres par la rue Une femme qui est barbue.
Passe outre et lui crache en la veue ,
Ou à beaux cailloux la salue. (Lakiv., les Tromp., m, 2.)
De nuyt et de jour tant peschèrent A leurs rais et à leurs filletz
Que.... {La Vie desainl Harenc, (jlorieux inuriir. et comment il fusl pesclié en la mer et porté à Dieppe.) Bogez. gouverneur en Eione de la part du roy Xerxes, assiégé par l'armée des Athéniens, sous la conduite de Cimon, refusa la composition de s'en retourner seurement en Asie à toute sa chevance, impatient de survivre à la perte de ce que son maistre lui avoit donné en garde. (Mont., Essais, ii, 3.) De la fille du ciel telle paroist l'escorte, A iilus d'heui' que d'esclat, moins pompeuse, plus forte.
(D'AuBiUNÉ, Tra(jiipies, m.) A moins de mal ou sort que l'on n'entre en la vie. [Ibid., iv.)
Et moy je vis de mon petit domaine A peu de train, sans pension du roy,
TaisMiil (les vers Pt m,' me (lominiil |if'mo De ce qu'un dicl de iiioy.
[OEuvr. lut. et Jiuiir. ilc Nir. liapiii, IfilO, in-4", p. 12!).) Les flambeaux éleiriels i|iii font le tour du monde Peieenl à longs rayons le noir cristal de l'onde. (Haca.n, /Je;;/., i, 1.)
(".oriKMllo présenlo dos cinplois piifliculicrs (|ui ictilrciil dans la sii^iiilicalioii de à \h>uv nrcr :
Charle-roi qui t'attend, mais à portes ouvertes ,
A forts démantelez, à tra\aii\ démolis.
Sur le nom de son roi laisse arborer tes lys. (Les Virt. du Uni en 1607.)
Choisissez donc ensemble « communs sentiments.
Des charges dans ma cour, ou des gouvernements. [Otlion, m, 4.)
— \ , (l'api'ès :
A la lettre il paroît qu'il a beaucoup d'cspiil. (Suiic du Mciti., ii, I.
— A, en la personne de, dovaiil un subslantit :
Abandonner mon camp en est un [crime] capital,
Inexcusable en tous, et plus au général. (A'ic, ii, 2.)
« Au général» est un .solécisme; il l'aiit •• dans un général, » dit Voltaire :
11 n'y a pas i)lus de solécisme dans le vers de (iorncillr eriti([U('! par l'illustre commentateur que dans ces autres sur ies- ([iifls il n'a rien dil :
Ah! vous me feriez peur.
S'il ne s'en falloit pas l'Arménie et mon cœur, Si le grand Annibal navoil qui lui succède, S'il ne revivoit pas au prince Nicomcde. (Nicom., m, 2.)
Et cette manii'rt' de |)arlfr était d'un usage aussi e(U'ri'(i cl aussi t'réfjuent en j>r()se ([u'en vers :
Ils avoient peu de confiance au comte ilc Jon/ac. (La Rociikf., Mt'w.. (iui-rri' de (iuienne.) — Leur espérance est aux troupes de Hrandebourg, <pii s'avanci-nt, quoique lentement. (Pellis., £«■(/. Ai.vj.. 21 sej)!. 1674. ) — La reine entre dans ces plaisanteries; mais cependant je n'ai point encore altrap|)é la confiance qu'elle avoit uuj femmes de chambre piémontaises. (La princesse des l ksins, Lrti. « lu maréchale de Nouilles, 12 nov. 17<>1.)
— A, jjfir :
Par votre ordre lui l.i fpiille. et cet ami fidèle
Me piinrniit au iiiéi nlre ab.iiidnnner comme elle. (.So/»//o»».. v. H.)
— r.'r.sT A (un sidtslaiilil' , a, imi inlinilit!. (Test à... <|n'ii
appartient :
C'est aux commenreniens des foibles passions
A s'amuser encore aux protestations. [/.7///<v. (.«r/i., ii, G.,
C'est aux conra^'os lias, c'est an.r amans Milj^'airos,
A faire agir pour eux l'aulorité des péros,
Sunlïri'/. à mon amour dos fliomins dilTorons. [.lii(iyn)n., iv, 1 ]
— A, ('ni|jloyt'' (riiiic niunit'i'c cxpliHivo avec un pronom personiui so rapportant à un substantif déjà déterminé par un pronom possessif:
Tous mes sens à moi-même on sont encore chaimés. (Le Cid, i, 1.)
— A MOI, pour 7ne datif:
Qu'il entre. A quel dessein vlenl-il parler à moi,
Lui que je ne vois point, qu'à peine je connoi? [Ilérart., ii, 4.)
« Parler à moi, » ol)serve Voltaire, ne se dit point; il faut « me parler. » On peut dire en reproche : — Parlez à moi; oubliezvous que vous parlez à moi ? ^>
La remarque était bonne pour le temps de Voltaire, elle le serait de ménu' pour le nôtre; mais Corneille parlait la langue de son temps dans le vers plus haut cité, de même que dans les suivants :
Va, bienheureux amani, cajoler ta maîtresse,
A cet objet si cher tu dois tous tes discours;
Parier encore à moi, c'est trahir tes amours. [Méd., \\ 6.)
De même hd, que nous employons au datif pour le masculin et le téminin, était souvent, au dix-septième siècle, remplacé par à lui, à elle, qui permettent de distinguer les genres. Cette forme se rencontre plusieurs fois chez Corneille, et se retrouve jusque postérieurement au dix-septième siècle :
Un acteur occupant une fois le théâtre, aucun n'y doit entrer qu'il n'ait sujet de parler à lui. [Trois. Disc.) — Celte prière et celte sortie, Simon et Ciirémés qui demeurent sur le ihéâlre, ne disent que chacun un vers, qui ne saurait donner tout au plus à Pamphile que le loisir de demander où est Criton, et non pas de parler à /ni, et lui dire les raisons qui.... (Ibid.) — Rodogune, dans le premier acte , vient trouver Laonice, qu'elle devrait mander pour parler à elle. { Ibnl. ) — ALCIPPE sortant de chez Clarisse, et parlant à clic. [Le Ment., v. 7.) Devant son huys je me pourmaine Soubz l'espoir de parler à elle. (Rog. de Coll., le Monol. du Résolu.)
Venez avec moi, je vous ferai parler à elle. (Mol., G. Dandin, ii. G.) — 11 se détermina à ne se point faire connoîlre à Zayde, et à suivre sa barque jusques au port. Il espéra y trouver quelque moyen de parler à elle en particulier. (M""^ DE La Fayette, Zayde, i.)—Bi\ssy remarqua avec soin tout ce que faisoit leduc. à (jui la reine avoit fait signe de venir parler o elle. tM'"" de Villed., Amours des grands liommes, Bussy d'Amboise, i.) — 11 vit Madame la princesse, mais ce fut de loin et sans parler à elle. (Malu., Leii., à Peiresc, 17 jaill. 1010.} — Je demandai qu'on nv V\\ parkr a lut. (Pukv,, Mém. d'un homme de quai., ii.)
ai;aissi:mi:.nt. — ai'.a.mxi.n.nkk. 13
Ou a\uil uiLs-Ni la lilxTlc de dinwi ('i/.r [nnii li'U)\ Vi-'^'unv indirect ;
Dans ronlre commua, il est (iiiL-lijiit'fois de l;i biuiiséance que ceux qui occu- ])eiU le llii'àlre aillcnl Irouver ceux qui sont dans le cabinet pour parler m eux.
{Trois. /)/vc'.)
AliAlSSE.MJlNT, acliuii de m' laisM-r aller à (iLici(|Lic ciiubc de rabaissé :
Le trop û'iiOuisiciiieiii itis les objets sensibles. [Imit., m, 31 ,
De iiièiiie avec à :
Ce làclie abaissement aux douceurs temporelles
One le siècle fait trop goùler,
Sert d'un grand obstacle a nionier Dans ce palais de gloire où sont les éternelles. (loid., m, IG.)
— i,"AltAlsM;\ii;\T DKs t.((i;i lo, riiiiiiiilialidii des cœurs :
Et jamais leur courroux ne montre de ligueurs
Hue n'abatte aussitôt Valxiissetniiu des cœurs. {Aitdroiii., iv, G )
— AHAissi:.\ii:.M , a\ec li |iliii'ii I :
Et la mort, ou l'exil, ou les abaissements.
Seront pour vous et moi ses vrais remercîments. (Otliuii, ii, 4 )
AI'.AIS.SKK SA i;(iLi:iii: , ( \|>iessi()ii ciéee [tour sif;iiilief la luoderer ;
Je trouve en son chagrin moins d'animositc;
De moment en moment son âme plus liumaine
Abaisse sa colère Cl rabul de sa haine. [Mal., m, 1 )
. — AiiMssKH [s] A, sin\i d'un inlinilil':
^ous ne demandons |)oinl ipi'uii coiiragc si fort
S'abaisse à notre exemple a se plaindre du soil. //or., m, ô >
AI! A.N IM i\ . \M. I I i;i. ^\ 11". II. \ I,' \i;\Mi<iN. la li\fer :
Non, non, nous ne No\e/. en moi ipiun criminel,
A qui l'âpre rigueur tl'un remords éternel
Rend le jour odieux, et fuit naître l'cnNic
De sortir de sa gène en sortant de la vie.
Il vient mettre à vos pieds va t('lc à l'abandon. (Mélile, v, G )
.M'.A.NDUN.NEll, donner Ic^M-rciutnl, ténuMairenn ni :
El \i' abandonner pas, aux rai<porls qu'on vicnl faire
lu"' i^di^crete foi. Imit., ni, iô.]
— \HA.\Do.N.M;it A, laisser à la lilicrlt-, an jiij^cnienl de :
Ces règles n ont aucune exceplion, et j al u^u/«<io/i</c en ce^ rencontres le choix