TOUR
On trouve assez souvent toucher de, suivi de divers substantifs, pour signifier exciter telle passion, tel sentiment :
Les hommes se plaisent généralement dans tout ce qui les touche de quelque passion que ce puisse être. Ils ne donnent pas seulement de l'argent pour se faire toucher de irisiesse par la représentation d'une tragédie, ils en donnent aussi à des joueurs de gobelets pour se faire toucher d'admiration. (Malebr., Hech. de la vérité, 1. V, c. vin.) — M. de Cléves avait épuisé toute sa constance à soutenir le malheur de voir une femme qu'il adorait touchée de passion pour un autre. (M"" de Lafayette. La Princesse de Clèves, m.) — Vous me dites des choses si extrêmement bonnes sur votre amitié pour moi , qu'en vérité je n'ose entreprendre de vous dire combien j'en suis touchée, et de joie, et de tendresse, et de reconnaissance, (M"^ DE SÉviGXÉ, Leil., à M"* de Grignan, -'4 juill. 1675.) — Je suis touché d'un sentiment de joie quand je vois arriver tous les soirs une lettre avec de l'écriture de la chère malade. (FÉ.\., Leit., au marquis de Fénelon, 13 av. 1713.) Et chacun en secret, l'âme d'horreur touchée.
En murmure contre son roy. (St-Amant, La Généreuse.)
— TOUCHER, abs., dans le sens de faire impression sur l'âme :
Chacun en son affaire est son meilleur ami,
Et tout autre intérêt ne touche qu'à demi. {Mél., ii, 4.)
— TOUCHER UNE JOURNÉE, l'atteindre, y arriver :
Ma fille, c'est donc là ce royal hyménée
Dont nous pensions toucher la pompeuse joMnîee .' {Méd., v, 4.)
— TOUCHER DE NAISSANCE A QUELQU'UN, être lié avcc lui par la parenté :
Elle me semble aisée, et j'ose me vanter
Qu'assez facilement je pourrai l'emporter;
Ceux dont elle dépend sont de ma connoissance,
Et même « la plupart je touche de naissance. [Suite du Ment., ii, 4.)
On a dit d'une manière analogue, après Corneille :
11 touchait à ce dieu d'un peu de parenté. (Sé.necé, Contes, Ixion.)
On trouve aussi activ., toucher quelqu'un de parenté :
11 ne le touchait ni de parenté, ni d'alliance. (Mézeray, Hisi. de France avant Clovis, 1. II, 8.) — Comme ils ne les touchoient point de parenté, ils se les attachèrent par les liens de l'adoption et du mariage, au défaut de ceux du sang. (Id., ibid., XVII.)
Et d'une manière approchante, en style de droit, avec le pronom personnel :
Le mariage n'étoit point défendu par les lois romaines, entre les personnes qui ne se touchoient d'affinité que dans la ligne collatérale, jusqu'à la loi de l'empereur Constance. (Pothier, Contrat de mariaije, n° 155.)
TOUR. FAIRE ENCORE UN TOUR, en parlant du soleil, pour si-
TOURBaLON. — TOURNER. 363
gnifier accomplir encore une fois la révolution diurne, selon l'ancien système :
Avant que le soleil ait fuit i-iicor un tour,
Ta perte inévitable aclièvo ton amour. {Méd., ni, 1.)
TOURBILLON, alliance hardie de mots, tourbillons de feu :
Des tourbillons de feu s'élançoient de leurs yeux. {Méd., ii, 2.)
TOURNER, V. a., tourner en fuite, pour mettre en fuite, exactement comme le latin, in fwjam vertere :
Cléobule survient avec quelques amis.
Met l'épée à la main, tourne en fuite le reste,
Entre... [Théodore., iv, 3.)
On trouve ai:ssi, se tourner en fuite :
Les Sarrasins qui croyoient n'avoir affaire qu'aux Arméniens, qu'ils avoient déjà battus plusieurs fois, surpris de voir les étendards de S. Jean, qu'ils connurent encore mieux aux grands coups que ces chevaliers portoient, se tournèrent en fuite. (Vertot, Hisl. de Malte, v.)
— TOURNER EN RIDICULE, avcc uu rég. indir. de pers. :
Va, ne me tourne point Octave en ridicule.
Ma gloire pourroit bien l'accepter sans scrupule. [Att., iv, 3.)
— TOURNER, faire tourner, faire rouler :
J'en ai déjà parlé, mais il a su gauchir,
Et, tournant le discours sur une autre matière,
Il n'a ni refusé ni souffert ma prière. [Pomp., iv, 2.)
— TOURNER, neutralement, comme se tourner :
Mes amoureux désirs, vers elle superflus,
Tournent vers la beauté qu'elle chérit le plus. , [Mél., v, 6.)
Tes soucis doivent tourner ailleurs. [La PL Roy., v, 7.)
Mortel, ouvre les yeux, et vois que la misère
Te cherche et te suit en tout lieu, Et que toute la vie est une source amére,
A moins qu'elle tourne vers Dieu. [Imii., i, 22.)
On trouve assez souvent, au dix-septième siècle, tourner pour se tourner, comme dans ces exemples :
Rendez ce service à ces princes de savoir adroitement de ma fille vers qui des deux ses sentiments peuvent tourner. (Mol., Les Amants magti., i, 2.) — Aussi mon cœur d'ores en avant tournera-\-i[ toujours vers les astres resplendissants de ses yeux adorables. (Id., Le Mal. irnag., ii, 6.) En quel lieu sommes-nous ?
De quelque pan qu'on tourne, on ne voit que des fous.
(Id., Les Fâcheux, u, 2.)
Sa fureur est extrême, El pourroit bien enfin lounier contre elle-même.
(QuiNAULT, BeUérophon, v, 4.) Mais c'est contre Thisbé que doit lounier ma rage.
(Pradon, Pirame et Thisbé, i, 7.J
— TOURNER, neutre et figuré, dans le sens de changer :
Amitié dangereuse et redoutable zèle.
Que règle la fortune, et qui tourne avec elle ! [l'omp.. m, '2.)
— TOURNER DE... A, comme passer de... à...:
Qui leur tira mourant la victoire des mains,
Et fit tourner le sort des Perses aux Romains. '/'o/., i, 3.)
— TOURNÉ, part. p. VOLONTÉ TOURNÉE POUR UN AUTKE, volonté
changée en faveur d'un autre :
Appelez-vous refus de mf» donner sa foi
Quand votre volonté se tl.clara pour moi?
Et cette volonté pour une autre tournée
Vous peut-elle obéir après la foi donnée ? {La Suiv., v, 8.)
— ESPRIT MAL TOURNÉ, employé dans le style noble :
C'étoit un prince foibie, un esprit mal tourné.
Cependant avec elle il a bien gouverné. {Pulch., ii, 2.)
TOUT, adj., qualifiant un substantif précédé d'un adjectif:
Combattre un ennemi qui ne pouvoit l'atteindre,
Voir sa victoire sûre, et daigner l'accepter,
C'est tout le rare exploit dont il peut se vanter. (Androm., v, 2.)
Il m'a sacrifié tout ce haut avantage,
De toute sa conquête il m'a fait un hommage. {.indrom., v, 2.)
— TOUT, tout entier, comme le totus latin :
Seigneur, il est en vous d'avoir cet avantage.
Le charme qu'il y faut est tout sur son visage. (La Tois. d'or, i, 2.)
Et tirant toute à vous la suprême puissance,
Vous me laissez des titres vains. {Agés., m, 1.)
Notre Aragon pour nous presque tout révolté,
Enlève à nos tyrans ce qu'ils nous ont ôté. D, Sanche, i, 1.)
Que dix lustres et plus n'ont pas tout emporté
Cet assemblage heureux de force et de clarté.
Ces prestiges secrets de l'aimable imposture
Qu'à l'envi m'ont prêtés et l'art et la nature. [Œd., Vers à M. Fouquet.)
L'armée s'étant avancée dans le milieu du pays, le ravagea tout jusqu'à la
Lippe et à l'Ems. (Mézerav, Hin. de France avant Clovis, i, 15.) — Le roy jugeant
qu'il seroit peu séant à Sa Majesté d'entrer dans une ville qu'il n'avoit pas toute
conquise, s'en alla à Pavie. (Id., ibid., 1. vi.)
— DORMIR TOUTE NUIT, pour dormir toute la nuit :
Il vint hier de Poitiers, et sans faire aucun bruit
Chez lui paisiblement a dormi toute nuit. {Le Ment., m, 2.)
« On disait alors , observe Voltaire , toute nuit au lieu de toute
la nuit ; mais, comme on ne pouvait pas dire tout jour, à cause
de l'équivoque de toujours, on a dit toute la nuit, comme on
disait tout le jour. »
L'abandon de la locution toute nuit a tenu à une autre raison ; c'est la nécessité imposéepar les grammairiens, et par le changement de l'usage, d'exprimer l'article dans un grand nombre de cas où on le sous-entendait autrefois.
— TOUT, devant un adjectif ou un participe passé, dans le sens de quoique :
Tout dédaigné je l'aime; et, malgré sa rigueur,
Se? charmes plus puissants lui conservent mon cœur. {La Suit., m, 3.)
Ne fais point d'autre crime, et j'atteste les dieux
Qu'au lieu de t'en haïr, je t'en aimerai mieux;
Oui, je te chérirai tout ingrat et perfide.
Et cesse d'aspirer au nom de fratricide. [Hor., ii, 5.)