XX
Laissions fortifier, et non pas laissions se fortifier,
• C'est peu de laisser assoupir La ferveur du plus saint désir.
Par notre i&cheté nous ta laissons éteindre. » (P. Corn., Imit., i, 18.)
Laisser assoupir^ et non pas laisser s'assoupir; laissons éteindre, et non pas laissons s'éteindre.
« Pour laisser affaiblir par la guerre ces deux puissances voisines. » (Pelliss.)
Laisser affaiblir ^ et non pas laisser s'affaiblir. m II laissa séparer son armée victorieuse. » (Mbzbràt.)
Laissa séparer ^ et non pas laissa se séparer.
« Brienne s'arrêta court, et (oîmo évaporer la bile de Colbert. »(Ghoist, lfàR.,ii.)
Laissa évaporer^ et non pas laissa s'évaporer,
a Laissant emporter son esprit aux impressions précipitées de' la surprise. » (TAUVBif., Caract.t xviii.)
Laissant emporter, et non pas laissant s'emporter.
« Je sens, je sens glacer Mon sang, mon'cœur, ma voix» ma force et mon penser. • (Jodbllb.)
Je sens glacer ^ et non pas je sens se glacer,
« Et;e sens refroidir ce bouillant mouvement, Quand il faut pour le suivre exposer mon amant. >
(P. GoBir., Cinnay i, 1.)
Je sens refroidir^ et non pas je sens se refroidir,
« On se dissipe, et on seni ralentir toutes ses bonnes volontés. » (Fin,)
On sent ralentir ^ et non pas on sent se ralentir.
« Ce père s'éunt fait expliquer tout ce qui me regardoit, seniU lui-même enson zélé. » (PRBV.)
Sentit enflammer, et non pas sentit s'enflammer,
« Qu'il attende le temps qu'avecque ma fortune Nous voyons appaiser et les vents et Neptune. »
Nous voyons apaiser^ et non pas nous voyons s'apaiser,
tnr INTRODUCTION.
« A peine de lean Iftcs twi-je sauver pereonne* » (D'âdbiors.)
Vois-je sauver j et non pas vais-je se sauver.
« J'en vit eufkr U vagae; voyoni réimir tonte U famille royale. • (P. Couc.)
Vis enfler^ et non pas vis s'enfler; voyant réunir, et non pas voyant se réunir.
« Il pense voix en plears diuiper cet orage. '• (Racini.)
Voir dissiper, et non pas voir se dissiper,
• À9U Mter son vaisseau. » (¥àn.)
A vu briser, et non pas a vu se briser.
Nous renvoyons au Lexique pour les exemples des autres cas, et pour tous les autres détails où nous entrons sur cette construction que Ménage n'avait pas comprise, où La Harpe a vu un solécisme S et dont le secret a échappé à des philologues comme M. Génin, dans son Lexique de Molière, et semble même n'avoir pas été aperça par les rédacteurs du Dictionaire historique de l'Académie française, ainsi qu'on le verra par le fait rapporté dans notre livre.
Après avoir montré que les écrivains de la fin du dix-huitième siècle et ceux du dix-neuvième ne suppriment pas généralement le pronom personnel, notre conclusion, — et nous aimons à la répéter, — ^ est que, dans la généralité des cas, et quand la clarté eat parfaite, la manière de notre grande ère littéraire nous parait préférable à celle qui y a été substituée par scrupule grammatical.
Très-souvent les verbes qui suivent sentir^ voir, laisser, mener^ ont une signification passive, que sentir et voir soient employés d'une manière active ou réfléchie. Ce gallicisme était autrefois bien plus fréquemment usité qu'aujourd'hui :
« ... Sentiroii, me voyant, blesser sa conscience. » (Thboph.)
« 0 double désespoir dont je me sens poursuivre. » (Sohslaiidbb.)
« £t selon qu'on se sem trop emporter vers l'une, se pencher vers Twitre. > (Pasg.) — « Se sentit saisir d'un excès de joie. » (F. Gobn.)
' Rapportant ces vers de Corneille [îmit. d'une ode toi.) :
Et sans craindre le broK qui gronde wr w têlc, Voit briser à ses pieds rcfforl de U tempête,
il dit qu'il faut absolumeot uoU m krieer, (Lye., S* p., 1. 1, eh.ii •#•!• 3.}
INTRODUCTION. |.t
« Par dlnqaiéUDts transports me êeniant émouvoir, » (Id.)
« Ce qai désespéroit le plus de si braves hommes, ç'éloit de u voir asiommer comme des bétes prises dans un piège. » (Yaugblas.)
c Que l'on voye étfranltr par la fureur de l'onde
Les fondements du monde. » (Racan.)
c J'ai mis fin à tous ces discorde Par qui la Loire en ses deux bords
Foyotl emangiauter son onde. > (Id.)
« Ton bonheur n'est couvert que d'un peu de nuage, Bt tu n'as rien perdu pour le voir différer. « (P. Comr., Le Cid, ii, 3.) « L'antre tout débonnaire, au milieu du sénat
 vu vrtmcker %t% jours par un assassinat. » (id., Ctmia, ti, 1.)
« Ayant fait la matière, il la laiête mouvoir et arranger au gré de quelque antre. » (Boss.) — « Mais beaucoup plus de modération pour les iait*er borner (tes conquêtes) par la justice. » (Hubt.)
c On te mène égorger^ innocente victime. » (Thistan.)
Dans tons ces exemples, que nous n'avons pas voulu trop multiplier, la signification passive est très-sensible.
Indépendamment de l'intérêt qu'offrent ces études, au point de vue de la grammaire historique et philosophique, tous ceux qai s'occupent avec soin de Tart d'écrire y reconnaîtront, nous l'espérons, une véritable utilité pratique. Le plus grand nombre des lecteurs seront peut-être plus frappés de certaines autres différences entre la langue du dix-septième siècle et la nôtre, parce qu'elles ne demandent pas, pour être bien saisies, une aussi grande attention.
Ils verront, dans de nombreux articles, combien de mots des pins usuels se prenaient autrefois dans des acceptions différentes de celles qui sont restées.
Blàme^ qui ne se dit plus que d'un sentiment ou d'un discours par lequel on condamne une personne ou une action, a signifié déshonneur, mauvais renom, honte, turpitude.
ÈtowMmenty aujourd'hui, n'exprime plus que la surprise. Il se prenait dans le sens d'épouvante, d'abattement, de consternation.
Étudêj qui, dans le sens de cabinet iéhide, ne se dit plus que dn bureau d'un notaire, d'ua avoué, se prenait dans la langue générale pour chambre, cabinet où Ton étudie, où l'on compose. Qaand C<H^eille, quand Saint-Amant,' quand Boileau parlent des fimits de kur étude ^ ils désignent les productions de leur cabioet 4'*étade, selon l'expression de Racan :
■ Cm vere, produiu dam tnon eeltkk.
Récitent tes commandements,
LVi INTRODUCTION.
Et j'en fais de ma solitiide
Les pins doui divertissements, s [Ps, cxviii.)
Impression se prenait pour édition.
Secrétaire, comme Titalien secrétariat voulait dire, celui à qui Ton confie ses secrets, confident :
« Ta seras de mon coeur l'unique secrétaire
Et de tous mes secrets le grand dépositaire. • (P. Cohn., Le Ment,, u,6.)
Cette signification si naturelle datait au moins du quatorzième siècle, et nous en citons de nombreux exemples, tirés du Roman de Perceforestj de Froissard, des Cent Nouvelles du roi Louis XI ^ de Ronsard, de Joacliim Du Bellay, de Passerat, de Malherbe, de Gombeau, de Ménage.
Secrétaire voulait encore dire quelquefois écrivain public :
« Proche Saint-Innocent, il se fit $ecriiaire\ Après, montant d'état, il fat clerc d'un notaire. >
(P. Corn., VHUu. corn,, r, 3.)
Tel mot, toujours pris maintenant au sens actif, s'employait également au sens passif. Par exemple , hôtesse ne voulait pas dire seulement celle qui donne l'hospitalité, mais aussi celle qui la reçoit, comme dans ces vers :
c Humevent, n'a ce pas esté Toy, grenier de méchanceté Qui tantost devant ma maison As, sans propos, et sans raison
Si mal mené ma pauvre ftostesse. » (J.-A. de BaÎp, Le Brave, ii, 5.)
« Toi qui as vu faire caresse
A mon host avec mon hoêtesse» • (Id., iàid.)
« L'honneur de recevoir une si grande hôtesse. • (P. Corn., Mid., iv, 5). Recueillir signifiait souvent résumer, condenser, ramasser :
« Pour recueillir ce discours. » (P. Cobn.) — « Pour recueillir en peu de mots tonte la doctrine que... » (Rigbel.) — « Pour recueillir mon raisonnement. » (Boss.) — « Pour recueillir tout mon dessein. » (Flbch.) — ■ Une récapitulation qui recueille en peu de mots toute la force de l'orateur. » (Fén.)
Le dix-septiéme siècle, comme le seizième et l'époque antérieure , ne connaissait pas la distinction établie depuis une centaine d'années par les grammairiens entre en imposer, commettre une imposture, mentir, et imposer^ inspirer du respect, de l'admiration, de la crainte : selon nous, cette distinction tourne au profit de la clarté du sens.
INTRODUCTION. lvu
Ressentiment se prenait très-souvent dans le sens de reconnaissance, de souvenir reconnaissant ; se ressentir^ dans celui de té* moigner sa reconnaissance on son ressentiment.
Nulle part on ne trouve d'explication capable de bien faire entrer dans l'intelligence de nombre de ces termes dont la signification a changé , et qui ne sonnent plus la même chose (pour emprunter une expression du dix^septième siècle). Nous les avons approfondis avec un soin qui sera peut-être apprécié. Indiquons en particulier le grand article COURAGE, dans le sens de aeur^ ou dans le sens d'onimti^, spécifié et déterminé en bien ou en mal par le contexte on par une épithète ; et le grand article OMBRAGE, dans le sens d'ombre, de nuage, d'obscurité, signification trèsancienne, très-longtemps conservée, au propre et au figuré, et dont l'omission dans les dictionnaires rend les définitions qu'on y donne obscures et illogiques.
Pour expliquer les vers où Corneille se sert d'om^^e pour fmln^y au figuré, où il p£k*]e de
« ... cent nuages Qui jeUent mille amàrùget Dans l'œil mal éclairé, » (fmti., i, 3.)
et ceux où il fait dire à Laodice, au sujet d'un raisonnement où elle « ne voit goutte : »
« J'ai devant les yeux tonjoars quelque nuage Qui m'offusque la vue et m'y jette un omln-oge, •
-nous sommes remonté jusqu'au quinzième siècle, et nous avons suivi la trace de cette signification jusqu'au commencement du dix-huitième.
Nous avons vu,— pour rappeler seulement quelques phrases,— qu'on disait, au propre : « Être au soleil ou à Vombrage. » (GaiH- 60BX.) a Les ombrages de la nuit. » (Blaisk d'Acriol.) « Vombrage du cadran. » (J. de Schelandre.) « Un nuage qui cache le ciel par son ombrage. » {La Faiseuse de mouches.) fiWoir œil à œil sans ombrages. » {Le Miserere du reclus de Moliens.) « Relever les om-brages par des couleurs vives. {Inventaire universel des Fantaisies de Tababin.) «Bien observer l'art de la peinture aux raccourcissements, aux ombrages et aux proportions. » (D'UaFé.) « Le jour efface les ombrages des nuits. » (Sbnege.)
Et au figuré : « Un ombrage qui s'évanouit, » en parlant d'un vain raisonnement. (Calvin.) « Les ombrages de conceptions in-
LfHi IKTRODUCTIO».
formes; les cmhraget et les vaines images de la fantaisie. » (Mon- TAiGHE.) « Vcmhrage de l'apparence. » (Labiyxt.) c Les mnlunmgm de la matière, » opposé à la elarté de Tentendement. (Ghafelaw.) fc Ne laisser aucaa wnbrage ni aucun sorupule dans les esprits, sur une question. » (Bhcbts.)
Pour donner encore plus d'évidenoe à notre preuve, nons moiitrons ensuite qu'on aditaussioniAra^er pouromArer, eiambrofeux pour mnbreux^ iombre.
Mais le plus curieux, assurément, de ces mots dont la signification s'est successivement transformée, est le Yerbe di$pen$er^ gui est arrivé , dans plusieurs de ses acceptions, à signifier ateolnment le contraire de ce qu'il voulait dipe autrefois , et de ee qu'exprime son étymologie. Nous ne pouvons pas transcrire iei notre grande étude sur ce mot important qui a été bien souvent pris à contre-sens , même par d'estimables philologues ; à peîae en pouvons-nous indiquer les résultats principaux.
Dispenser j dans l'ancienne langue, Is'employait très-fréquemment avec un nom de personne, pour signifier autoriser. Ainsi l'on disait, dispenser quelqu'un à, l'autoriser à :
« Accueilli d'autre n'en sera
Que mon mary dans ma pensée.
Ce qu'on vonldra l'on pensera;
D'aultre ne seray compensée.
Car à ce ne suit dUpenséêt
Quelque mal que j'aye on Boaffraace. »
( Colin qui hue et detpite Dieu en un moment à cause de safemmeJ)
« Quoi ! s'il aimoit ailleurs, serois-je dispensée
À suivre, à son exemple, une ardeur insensée? • (P. Corn., Pol,,ui,t,)
De môme sans régime indirect :
« Or donc puisqu'il a coramêneé Sans avoir été dispemséj Sagon n'a eu tort de respondre Pour telles injures confondre. • (Re#p. à VÈpist. de ceiiuy qui ne s'est point nommé, adressée à Marot, à Sagon ef à La Hueterie, à la suite des CEuv. de Cl. Marot, édit. de Le Dnchat, 1781.)
Dispenser d, avec un nom de chose pour sujet, autoriser &, livrer à ; faire qu'on s'abandonne à :
« Je ne suis plus à moi, quand je Tiens à penser
à quoi l'occasion ne pourra dispemsr. « (P. Gom., Gfii., |i^ 9.)
« A trop d'emportemeat ton lèle te dstpême. > (T. Cow., StUleon^ Ut6,)
INTRODUCTION. ui
Et avec à, suivi d'un infinitif :
• U n'y a rien qui dispeme pins à parler qne la méfiance reeognene. » (D^Uavi, VAttrêe^ 1, 4.)
Dispenser de, suivi d'un substantif, ou d'un mot en tenant la place, autoriser à :
« Sortz de Rouen, je l'en dispense^ Ponr voir Sagon quelque matin. »
(Math, nt Boorioinr, Le thbaia du CaquH de Marot.)
Diipenser de, suivi d'un infinitif, accorder la permission de, autoriser à :
« El vous dispeneerm De faire ce qu'il vous plaira. »
(GaiNGOBE, Le Jeu du Prince des Sotz, SoUie.) Je vous diêpense et permets de favoriser en cestc eslection tels des autres cardinaux... que... » (Le», mus, de Henri /F, 28 oct. 1604) — «Enfin le mary di$peme sa femme de s'accommoder à la volonté du roy. » (Louis Gdton, Div, leçom.)
Être dispensé de^ être autorisé à :
« Constance, fille de Roger de Sicile, fia tirée d'une abbaye de nonnains de la Tîllt de Païenne, et dispemeée de se marier. » (Boccbbt, Seréee, v.)
On trouve en outre être dispensé pour^ suivi d'un infinitif, dans le sens d'être autorisé à :
« Que le caresme et jeusnes viennent, je euis dupeneée pour manger de la chair. ■ {Caqueté de t Accouchée, V* joum.)
Corneille emploie aussi dispenser absolument, toujours dans le sens d'autoriser :
« L'occasion convie, aide, engage, diepeme, m [SuUe du Ment,, m, 5.)
Se dispenser à j suivi d'un substantif, s'abandonner, se livrer à, se donner la liberté de faire une chose :
c ... Se dispenter à un amour parjure. > (P. Corn., Perth,)
« ... Se dispenter à mille impiétés. • (Id., La Suiv.)
• ... Se dispenser à trop d'emportement, > (Th. Corn., Timoer,)
mSedispenser à la raillerie. » (Ctramo.)'* Se dispenser à une liberté trop grande.» (■"* OB Villrd.) — • Se dispenser â des extravagances. » (Id.) — « 5e dispenser à de honteux soupçons. » (Gais.)
Se dispenser à, suivi d'un infinitif, se licencier à^ prendre la licence de, se laisser aller à :
« Quand je me dispensois à lui mal obéir. » (P. Corn., Rodog,, J, 6.)