LX INTRODUCTION
« Se dUpemer à s'écarter de sod sajet. • (Batlb, te».) — « 5e ditpenser à faire des digressions. » (Id., ibid.)
Se dispenser de, suivi d'un substantif, se permettre telle chose : 9 Je me di$penteray de ce mot. » (Pasq., Lelt.)
Et se dispenser de^ suivi d'un infinitif, s'accorder la licence de, prendre la liberté de :
« 5e dispenter de faire une chose ; te dispenser de parler. » (Pasq.) ^ « Se dûpenser de prendre un long délai. » (Malb.)
Se dispenser^ absol., prendre une liberté :
« Ma cariosité pour ce demi-quart d'heure
5'osera dispenser.,, » (P. Cohn., Mél. , m, 6.)
Nous établissons également que le substantif dispense s'est employé pour dire permission, autorisation en général.
Comment s'est fait ce changement si complet dans la signification de dispense et de dispenser? Dispense a voulu dire, d'abord, autorisation quelconque , puis l'autorisation spéciale de ne pas faire une chose, signification elliptique qui a fini par prendre le dessus. De même le mot dispenser a signifié d'abord autoriser, puis on l'a employé pour dire autoriser à ne pas faire, d'où l'acception actuelle.
Par un pareil procédé de l'esprit, quantité d'autres mots français, comme rien, personne, aucun^ ont passé du sens positif au sens négatif.
Certains mots, dont le sens n'a pas changé depuis le dixseptiéme siècle, ont néanmoins été de notre part l'objet d'une étude sérieuse. Tel est le substantif avts, dont nous croyons avoii' éclairci la signification, en en donnant, à l'aide du vieux français, la véritable étymologie. On verra, dans le Supplément^ q\x*avis ne vient pas de l'italien, comme on l'a prétendu, mais de la préposition à et de l'ancien substantif ms, signifiant vue, apparence, ce qu'on voit, ce qu'on croit voir, de sorte gu'at;w veut dire proprement vue de l'esprit.
Nous avons encore étudié certains vieux mots qui se rencontrent dans divers écrivains du dix-septième siècle, comme la particule affirmative mon, sur laquelle nous avons écrit un véritable mémoire : il n'avait jusqu'ici rien été dit que de très-incomplet sur cette locution ; l'occasion s'en offrant, nous avons voulu épuiser le sujet.
INTRODUCTION. LXi
Tel mot, aujourd'hui vulgaire, a été noble; exemple, /K>t7, qui, jusque vers la seconde moitié du dix-septiéme siècle, se disait dans le style élevé aussi bien que clieveu^ chevelure :
« Par les lis de vos mains, par vostre poil doré. »
(Pb. Desportbs, Amours dt Diam^ i, S5.) « Au liea d'orner son poil, déshonores sa main. »
(P. CoRM., ClU., V, 4, !« édiU)
Arti$an ne désignait pas seulement celui qui exerce un art mécanique, un métier; il s'appliquait à ceux que nous appelons des artistes, soit peintres, comme dans La Fontaine, soit sculpteurs, comme dans Boîleau,. soit même poètes, comme dans Corneille; et cette signification s'est conservée jusque dans la pre-mière partie du dix-huitième siècle :
« ParrhasiDS étoit un artUan d'on vaste génie et d'une fertilité d'inventions aaiverselle. » (Rollin, Hisi. anc, 1. XXII, c. v, art. 2.)
Certains mots se prenaient indifféremment l'un pour L'autre en style figuré, tandis qu'aujourd'hui leur usage est beaucoup plus restreint et déterminé. Par exemple, on disait un cœur de rocher^ comme un cœur de roche :
« Ce n'est pas que ce cœur soit un cœur de rocher ^ C'est que. malaisément il se laisse toucher. »
(L'abbé de Torche, Le Démêlé de T esprit et du catur,)
Cette locution se rencontre plusieurs fois dans le Recueil de Pièces galantes de madame de La Suze, et nous en citons d'assez nombreux exemples dans notre livre.
Tel autre mot, qui ne s'emploie maintenant que dans un sens défavorable, se prenait dans un sens favorable. Le verbe débiter en fournira un exemple dans le Lexique.
n en est de même à'étaler^ qui n'est plus guère usité qu'avec ridée d'ostentation, d'affectation, et qui s'employait dans le sens général de faire voir, avec idée de l'intensité de l'action. Si l'on ▼eut bien lire notre article, on verra qa'étaler se pourrait prendre encore dans cette signification favorable.
Nous avons eu, en outre, l'occasion de constater qu'un certain nombre de mots, de significations, ou de locutions, à peu près abandonnés pendant un certain temps , avaient repris faveur à la fin du dix-huitième siècle ou de nos jours.
Voltaire déclarait qn'épandre était vieilli : des poètes, comme
hHH INTRODUCTION.
Lamartme et Victor Hugo, le roprireat arec raisoo et avec suecës, au sens propre et au figuré.
Le commontateur de Corneille regrettait encore la proscriptûm du mot exorable. Ce terme sonore y intelligible ^ nécessaire^ comme l'appelait Voltake, a été employé, au dix-huitième siècle, par Montesquieu :
« ^n'exùrûbU à la prière (le prince) il soit ferme contre les demandes. »
L'usage, alors, en était encore exceptionnel, mais à la fin du siècle il commence à s'accréditer; Mirabeau l'adopte, et le fa>t retentir à la tribune, où il dit, en parlant du peuple en insnrreetien, «qu'il est violent, mais exorable. » Mercier l'enregistre dans sa Néologie; enfin il devient phis commun ao dix-neuvième siècle ; Victor Hugo s'en sert dans Cromwell, et Chateaubriand dans aea Études historiques
OutragevXy dont Voltaire constatait encore la désuétude , tout en ne faisant pas scrupule de l'employer, a été depuis repris universellement.
Mercier remarquait dans sa Néologie que le c vieux mot étreint^ » avait été presque entièrement banni. Il est redevenu, à notre époque, d'un usage très-fréquent, au propre et au figuré.
Nous aurions pu étendre ces remarques à plusieurs autres mots. Nous nous contenterons d'en ajouter une.
Louis Racine, dans le Discours préliminaire de ses Remarques sur les tragédies de son père, observait que le mot fùltacieux n'avait pu se soutenir, quoiqu'il fût très-sonore, que CometDe l'eût employé , et que Bossuet s'en fut servi dans son Histoire umverselle. — L'aigle de Meaux parle, en effet, dans son Seeend Miscours sur l'Histoire universelle^ des dangereuses insinuations et des discours fallacieux de fesprit malin, et on lit dans une admirable scène d'un des chefs-d'œuvre de P. Corneille :
« Sermenl8/a//aci>ux, salutaire contrainte,
Qae m'imposa la force, et qu'accepte ma crainte!
Heureux dégnisemeftt d'an immortel courroux.
Vains fantômes d'Ëtal, évanouissez-vous. » (JMof^, m, 1.)
Voltaire, répétant l'observation de Louis Racine, a dit à son tour : « L'éloquent Bossuet est le seul qui se soit servi après Corneille de cette belle épithëte, fallacieux. Pourquoi appauvrir la langue? Un mot consacré par Corneille et Bossuet peut-il être abandonné ? »
INTRODUCTION. liiu
Le célèbre commentateur n'est pas ici tout à fait exact. S'il n'avait pas été un ennemi si acharné de Tabbé Des Fontaines, il anrait pu lire dans son Dictionnaire néologique j dont la première édition est de 1726 :
« Fallacieux. Vieux mot qui signifioit trompeur. On eomnenee à le remettre enuMge. « Un raisonnement oblique ei fallûcieux, • (iMig. protiv. par les foiu.)
La phrase alléguée est de Tacadémicien Houfeville; son ouvrage fut publié en 1722, et réimprimé en 1741, un an avant sa mort.
Du reste, on le sait, Des Fontaines ne citait ces locutions peu usitées que pour critiquer les auteurs qui s'en étaient servis.
Roubaud, dans ses Nouveaux Synonymes français y publiés en 1785, en déclarant que fallacieux est un mot autorisé, qull est beau, qu'il est nécessaire^ constatait aussi qu'il n'était pas entré dans l'usage. H a depuis été adopté. L'Académie, en le donnant dans la cinquième édition de son Dictionnaire (1811), dit bien qu'il est vieux; mais la sixième édition (1835) se contente d'observer qu'il ne s'emploie guère que dans le style élevé. Plusieurs écrivains de notre siècle en offrent de beaux exemples, comme le suivant :
• Et l'enfant hésitait, et, déjà moins rebelle, Ëcoatait des esprits l'appel ya/Zacteux. »
(Y. Hugo, Balladet, La Fée et la Péri.)
Un certain nombre de mots ont changé de genre. Il suffira de rappeler : épitaphe^ idoles insulte^ voile de vaisseau, qui étaient souvent masculins.
D'antres, que nous faisons toigours masculins, pouvaient être féminins, comme âge^ échange^ risquer
n y a encore d'importantes différences à constater pour le nombre des substantifs. Ainsi certains mots s'employaient au pluriel avec des significations qu'ils n'ont plus. On disait, en prose et en vers, les beautés d'une femme, pour signifier ses charmes, ses appas :
« Elle dont U» beautés captivent mille amants. »
(P. Corn., La Veuve y i, 5.)
• Mais l'empire certain qu'exercent vos beautés
Force jnsqn'anx esprits et jusqa'aux volontés. » (Id., Cinna, m, 4.) • Ses vertns ne la font point régner plus sagement que ses beautés la font régner de bonne grâce. » (Malb., Leu.j à la princesse de Conti, 39 mars 1614.)
LxiT IXTRODUCTIOK.
m renlends de io«s cdtés Publier Toe Tertas, seifneor, et «et Aentft. » (Rac, Bér., ii, 2.)
On disait aussi, en prose et en vers, met passions^ pour signifier mon amour ;
€ Elle remarque en lui Unt de perfecliou»
One les Boins éclairés Terroient ao pasMM. » (P. Cowi., MéL^ u, 1.)
« le ne tous tiendrai pins «et yairi— i secrètes. » (Id.. Pomp.j n, 3.)
« Je commeocay à Ini remonstrer combien grande estoit Tamitié qae je Iny
portois , et comme à son f rand bonnenr elle povroit soulager met pouiem, »
:Labitit, Us ÊcoL, t, 10.)
« Lorsqne deraat to«s je soupire, Qii*est-il donc besoin de voos dire De combien de soins ennuyeux
Mes passtou sont traTersées? » (Racah, Ode,)
« Elle me donna tant de preoTes de son gentil esprit, qne je repris wtes premières jNunoMS. » (SosBL, Frumeiam, t.)
Voir encore, dans le Lexiqtte^ les articles capiimté^ coière^ courroux, désespoir y éternité^ ostentation, pureté^ dans le sens de sentiment pur, rage, etc.
Cet usage de pluraliser un grand nombre de termes abstraits, qui sembleraient devoir toujours garder le singulier, peut compter parmi les caractères les plus frappants de la langue du dixseptième siècle. On voit, par les critiques de Voltaire sur Corneille, qu'il était déjà bien oublié au dix-huitième siècle. Nous avons cru fort utile de consacrer un de nos articles les plus étendus, Tartide HONTE, à l'étudier sur un grand nombre de mots, et d'à* près des exemples multipliés. Nous établissons ainsi qu'au seizième et au dix-septième siècle quantité de termes abstraits s'employaient au pluriel, non-seulement pour marquer la répétition des faits et des actes, mais encore pour marquer Tétat, la disposition, seulement avec augmentation de force dans la signification, et avec l'idée, nécessairement, d'un état, d'ime disposition qui se reproduisent plusieurs fois.
CeHBHBeatelre mmr Cemellle, |Mur ITolteire.
Dans cet aperçu sommaire et limité , nous n'avons pu qu'indiquer et esquisser un petit nombre des caractères distinctifs de la langue du dix-septième siècle. Peut-être en aurons-nous dit assez pour donner une juste idée des changements et des vicissitudes subis par la langue dans l'espace d'un siècle. Que de différences l'on a pu remarquer entre la diction de Corneille et de Bossuet et celle de Voltaire ! Quand ce brillant poète, tout pétri de l'esprit moderne, entreprit, en commentant Corneille, déjuger le style de l'autre siècle , il était bien difficile que tant de manières de parler vieillies et oubliées ne lui parussent pas des étrangetés et des incorrections. Ainsi s'expliquent déjà les injustices du fameux Commentaire^ dont nous voulons maintenant parler avec étendue, ayant consacré une partie si considérable de notre livre à le réfuter.
Rappelons d'abord, pour le commun des lecteurs, quelques faits historiques, et^ par des détails précis, puisés principalement dans la correspondance de Voltaire ^ dans celle de d'Alembert, et do plusieurs autres amis du patriarche, ainsi que dans les mémoires et journaux du temps, faisons connaître quelle fut Toccasion dn Commentaire de Voltaire sur Corneille^ pour quel objet et dans quelles dispositions d'esprit l'auteur de Mérope et de Zaïre se fit éditeur et critique.
Titon du Tillet, ancien maître d'hôtel ordinaire de la reine, s'étsdt généreusement chargé d'élever une nièce du grand Corneille, fille de Jean-François Corneille, le seul mâle qui restât de ce nom, et fils lui-même d'un cousin germain de Piene Corneille. H. du Tillet était un homme passionné pour les beaux-arts, il
Lxvi INTRODUCTION.
publia, en 1734, àes Essais sur les honneurs et sur les monuments accordés aux illustres savants pendant la suite des siècles^ où il donne ^ en un style dénué d'agrément, une légère idée de l'origine et des progrès des beaux-arts; mais il se distingua principalement en faisant construire à grands frais un Parnasse en bronze, où l'on voyait les figures de (juelqucs poètes et de quelques musiciens français; en le faisant peindre et graver par des artistes distingués; en en faisant la description qu'il distribua à diverses personnes dont il espérait que le concours pourrait Taider à faire exécuter ce monument en grand dans un jardin on sur une place publique; enfin, ce généreux citoyen dont le nom mérite un long souvenir fit frapper à ses dépens une suite de mé<]ailles dont vingt-huit représentaient les poètes et six les musiciens les plus célèbres du siècle de Louis XIV.
Cependant, parvenu à l'âge de quatre-vingt-cinq ans, il se trouvât avoir perdu presque tout son bien, qui avait toujours été trèsmodique. Il lui devenait impossible de suffire aux besoins de sa pupille. Voltaire était alors dans tout Téclat de sa renommée ; il avait maintes fois pris la défense des malheureux, et leur avait accordé des secours; enfin, tout le monde déjà vantait son humanité. Le malin philosophe avait dans le temps lancé contre le bon du Tîllet une assez sanglante épigramme, pour le punir d'avoir trop facilement accordé les honneurs de l'apothéose à des littérateurs obscurs; ce n'en fut pas moins à lui que l'auteur du Parnasse français songea à s'adresser pour trouver un nouveau et plus puissant protecteur à la descendante du grand poète, n fut secondé dans ce dessein par M. du MoUard, membre de plusieurs académies, et connu par une savante dissertation sur toutes les tragédies anciennes et modernes qui avaient eu Electre pour objet. Un poète. Le Brun, secrétaire des commandements du prince de Conti, unit sa voix à celle de l'ami dévoué des beaux-arts. Ce lyrique célèbre écrivit une ode à M. de Voltaire en faveur de mademoiselle Corneille. Flattant l'orgueil de son illustre confrère en Apollon , il lui disait :
m S'il était on mortel, qui, da nom de Yoltairb, Portât chez nos neveux l'honneur héréditaire. Ce nom serait alors son immortel appui ; Et Mérope, et Bruius^ Sémiramit, Àlzire,
Et la tendre Zaîret Élèveraient leurs voix, et parleraient pour lui.
INTRODUCTION. lxvii
Eb ! cependanl aux yeux de sa patrie entière, Dn ^and nom de Cobnbillb une jeune héfitidre Voit coaler dans l'oubli ses destins et ses pleurs ! Et d'un astre jaloux l'inflexible vengeance»
Lui versant l'indigence, £piiise sur ses jours la coupe des malheurs ! «
Et il peignait, avec toutes les couleurs de sa brillante poésie, la misère de la descendante d'un si grand homme , languissant dans les horreurs d'un indigent oubli ; puis , recourant à la pompe de la prosopopée, il prêtait la parole à Corneille lui-même qui consolait sa petite-fille , et lui promettait un protecteur dans un rival de son nom^ dans Voltaire, ce poëte glorieux dont les plus illustres morts avaient droit d'être jaloux, ce mortel bienfaisant par qui tant d'infortunés avaient déjà été secourus. C'est à lui qu'il faut s'adresser, ma fille, disait l'auteur du Cid à sa malheureuse descendante :
• Dis-lui que si Mérope eût devancé Chiméne, De son chaos obscur dégageant Melpoméne, Sans doute il eût brillé de l'éclat dont j'ai lui; S'il eût été Cornbillb, et si j'étais Yoltairs,
Généreux adversaire, Ce qu'il fera pour toi» je l'eusse fait pour lui. »
Voltaire saisit cette occasion comme la plus excellente aubaine. Avec ^on admirable instinct, il y vit aussitôt un moyen d'augmenter sa renommée, non-seulement en France, mais chez les étrangers. U s'empressa de répondre à Le Brun que, vieux soldat du grand Corneille, il serait trop heureux d'être utile à la petitefille de son général, a Quand on bâtit des châteaux et des églises, et qu'on a des parents pauvres à soutenir, ajoutait-il , il ne reste guère de quoi faire ce qu'on voudrait pour une personne qui ne doit être secourue que par les plus grands du royaume. » Cependant il offrait â la petite-fille de Corneille l'asile de son château. Sa nièce, qui aimait les beaux-arts et réussissait dans quelques-uns, lui donnerait l'éducation la plus honnête. Une partie de cette éducation serait de voir jouer quelquefois les pièces de son grandpère , et de broder les sujets de Cinna et du Cid. Madame Denis aurait soin d'elle comme de sa fille , et lui-même chercherait à lui servir de père ' .
Quelques jours plus tard, le 22 novembre 1760, il écrivit aussi,
' Lettre du 5, ou du 7 novembre 1760.
Lxviii INTRODUCTION.
des Délices^ à mademoiselle Corneille, pour lai témoigner combien lui et madame Denis, sa nièce, seraient heureux de la recevoir.
Voltaire se rappela que, pendant son séjour en Angleterre, il s'était passé un fait qui lui pouvait servir d'exemple. Il existait une fille de Mîlton, et cette descendante du sublime auteur du Paradis perdu était réduite à la dernière pauvreté. On le sut à Londres , et incontinent elle fut riche. Voltaire voulut faire de même la fortune de la nièce de Corneille, en rééditant i\ son profit les œuvres du grand poète.
c J'ai mis dans ma tète , écrivait-il , de fartre voir aux Anglais q[ue nous savons comme eux honorer les beaux-arts et le sang des grands hommes. J'ai imaginé de faire une magnifique édition des tragédies de Pierre Corneille *, etc. »
Quand Voltaire avait conçu une idée , il fallait qu'elle fût vite réalisée, ou du moins mise en train d'exécution. Quoi qu'il arrivât, il était décidé à « donner son temps et son argent pour le succès d'une entreprise qu'il croyait honorable et utile à la nation *. » Mais son bonheur ordinaire l'accompagna dans cette circonstance. Deux personnes qu'il n'avait jamais eu l'honneur de voir, à qui même il n'avait jamais écrit, madame la duchesse de Grammont, et M. de La Borde, banquier de la cour, (c commencèrent seules cette entreprise, avec un zèle, disait-il, sans lequel elle n'aurait jamais réussi *. » La duchesse de Grammont s'en montra la protectrice déclarée et fit souscrire un nombre considérable d'étrangers. M. de La Borde procurait, de son côté, plus de cent souscriptions.
Cependant Voltaire faisait supplier le roi de permettre que son nom fiîtàla tête des souscripteurs, et de daigner encourager la souscription pour la valeur de cinquante exemplaires ; et Louis XV en prenait deux cents. L'infant, duc de Parme, souscrivait pour trente au lieu d'une douzaine qu'on lui demandait Presque tous les princes du sang souscrivaient. Le duc de Choiseul se faisait inscrire pour vingt. La marquise de Pompadour, à qui Voltaire n'avait pas même écrit, en prenait cinquante, et son frère douze. Les académiciens se signalaient à i'envi, et, les premiers de tons, le comte de Glermont, le cardinal de Demis,
1 fo/i. et le prié, de Bratse$, Lett, inéd., à M. de La Marche, 36 Jain 1761. t Un. inid.de Volt., à M. de La Touraille, 14 auguste I76I. ' Leiire du 21 auguste 1761» du château de Ferney.
INTRODUCTION. lxix
le maréchal de Rîchelieo, le âne de Nivernois; Watelet, non content de prendre cinq exemplaires , se chargeait de graver et de dessiner le frontispice; M. Booret, bien qu'il connût à peine Voltaire, souscrivait pour vingt-qnatre exemplaires. Et tout cela se faisait avant qu'il y eût la moindre annonce imprimée, avant qu'on sût de quel prix serait le livre. La compagnie des fermiers généraux souscrivait pour soixante , et plusieurs autres compagnies suivaient cet exemple. Cette noble émulation devenait générale. A peine le bruit de cette édition projetée s 'était- il répandu en Allemagne, que l'Électeur palatin, la duchesse de Saxe-Gotha et d'autres princes et seigneurs s'empressaient de la favoriser. L'empereur et l'impératrice souscrivaient pour deux cents exemplaires/ le roi de Prusse pour cinquante, le roi de Pologne pour vingt-cinq, l'impératrice de Russie pour deux cents ; enfin la souscription était aussi bien accueillie partout, et notamment en Angleterre , où les plus nobles lords , les hommes d'État et les riches négociants rivalisaient de générosité.
Voltaire avait bien raison de voir dans ce succès le plus bel éloge des arts, et la preuve du respect de l'Ëarope entière pour Corneille '•
Cependant le résultat matériel était considérable. L'édition produisit cent mille francs de bénéfice, partagés entre le libraire et mademoiselle Corneille, dont la dot s'éleva environ à quarante mille éous. Le patriarche, qui lit lui-même sa part de sacrifices, put ainsi établir convenablement u la cousine de Chimène, de Cornélie et de Camille. )> Il maria mademoiselle Corneille à un gentilhomme de son voisinage, dont les terres touchaient It's siennes, qni avait environ huit mille livres de rente , et qui était n sage et doux, fort aimable, fort amoureux et fort aimé \ »
Tel fut donc le premier objet et le premier résultat de l'édition de Corneille entreprise par Voltaire ^. Mais quand il eut formé le projet de cette édition, une autre idée s'offrit promptement à son
* Lettre da 20 aognste 1761.
' Lettre au comte de Chenevières, 1763.
s C'est eo 1764 qn'oo vit enfin paraître cette édition impatiemment attendue, et qa'one maladie de Voltaire avait fait craindre de n'avoir jamais. « Le grand homme qu'il s'agit de commenter, l'excellence dn commentatear, les pompeux éloges que l'on fait do commencement, tout, disait Bachanmont, à la date da 8 mai 1763, contribue à piquer la curiosité.» LanouTelle s'étant répandue, à cette même époque, que Voltaire était gravement malade, la crainte d'être privé de
Lxx INTRODUCTION.
esprit et le domina bientôt ; ce fut de joindre aux œuvres du grand poète un commentaire historique et critique. L*étude assidue qu'il avait faite toute sa vie de l'art dramatique le mettait en droit, pensait-il, de commenter les tragédies d'un grand maître*. Néanmoins sentant combien était délicate une entreprise qui regardait riionneur de la nation, et où il s'agissait d'avoir « raison sur trente pièces ^)> il voulut tout d'abord intéresser l'Académie française dans son projet, pour donner ainsi à l'œuvre d'un académicien particulier l'autorité de l'Académie tout entière ; non pas qu'il prétendit la rendre responsable de son Commentaire^ mais il voulait, disait-il, profiter de ses lumières, et qu'on sûtqu'il eu avait profité '. Il soumit son plan à cette compagnie et le fit aisément approuver, ainsi que la dédicace qu'il adressa le 8 août 1761, par l'intermédiaire de Duclos, secrétaire perpétuel. Il désirait plus, il voulait que l'Académie fût de collaboration avec lui, et qu'elle fit du Commentaire sa propre affaire : rien pouvait-il l'intéresser davantage? Pour exciter ses confrères à ne pas manquer les jours des assemblées , à être bien assidus, il leur disait : « Y a-t-il rien de plus amusant, s'il vous plaît, que d'avoir un Corneille à la main, de se faire lire mes observations, mes anecdotes, mes rêveries, d'en dire son avis en deux mots, de me critiquer, de me faire faire un ouvrage utile, tout en badinant^? »
Il écrivait à Duclos, environ deux mois plus tard : a Je répète encore que mes importunités ne doivent pas lasser la patience de mes confrères, que c'est un amusement pour eux dans les séances, que deux mots en marge m'instruisent, non-seulement pour la pièce qu'on examine, mais pour les autres, que je dois
Tédition de Corneille ne fat pâs une des moindres causes de la consternation dont toute la littérature fut frappée.
L'édition donnée par Voltaire forma douze volumes grand in-8«, contenant, outre le Théâtre de P. Corneille, les deux pièces de Thomas restées au théâtre, l'Ariane et le Comte (fEssex, que le commentateur enveloppa dans sa critique, qu'il disséqua, pulvérisa, et réduisit à rien, suivant l'expression de l'auteur des Mémoire» secrets (6 mai 1764) ; la Bérénice de Racine, et plusieurs pièces étrangères que Voltaire avait traduites pour servir d'objet de comparaison à certaines tragédies de Racine, c'est-à-dire une traduction de VHéracHus de Calderon. avec des nolds, et une traduction littérale en vers blancs du iiite« César de Shakespeare.
I Comment, sur Corn,, Réponse à un académicien.
* Utt. inéd. de Volt., Lett. à M. de Cheneviéres, lOoct. 1761. > Lett, inéd,f Lett. à Duclos, 7 oct. 1761.
* Lett. à d'Alembert, 31 auguste 1761.
INTRODUCTION. lxxi
me conformer aux sentiments réunis des personnes éclairées , et qa'enfin mon ouvrage ne peut être utile qu'après avoir passé par vos mains ^. »>
n demandait qu'on nommât des commissaires pour examiner chacun de ses commentaires, et indiquait M. Saurin comme pouvant rendre de grands services ^. Dans sa dévorante impatience, il voulait qu'il n'y eût pas un moment de perdu. « Songez, disait-il à ses confrères pour activer leur zèle, songez que j'ai soixantehuit ans, que je n'ai qu'un souffle de vie, et que, si je mourais inter opus^ l'ouvrage irait comme moi à tous les diables. »
A mesure qu'il avançait dans son travail, conçu à peu près suivant le plan des Remarques de Louis Racine sur les tragédies de Jean Racine^ il en envoyait des cahiers, ou, comme il disait, « des recueils de doutes'» à l'Académie pour avoir son sentiment, et quand il l'avait, disait-il, il « marchait à son aise et d'un pas sûr ^. » Il écrivait encore à un de ses amis, homme du monde : «Je consulte l'Académie toutes les postes, et je soumets toujours mon opinion à la sienne. J'espère qu'avec cette précaution l'ouvrage sera utile aux Français et aux étrangers'. »
D en référait à l'Académie sur toutes les difficultés qu'il rencontrait dans la lecture du poète, sur la grammaire, sur le style, sur le goût, sur les règles du théâtre*. Il recourait surtout â l'avis et aux instructions de ses confrères pour ce qui concernait les chefsd'œuvre de Corneille, a L'on peut impunément , disait-il , se tromper sur la Galerie du Palais et sur Agésilas; mais je ne ha-' sarderai rien sur les pièces que l'admiration pubUque a consacrées, sans avoir demandé plusieurs fois des instructions '• »
Duclos et d'Alembert, d'Alembert surtout, lui transmettaient l'avb de l'Académie. Ainsi, d'Alembert lui mande, à la date du 8 septembre 1761, qu'on a reçu ses Remarques sur les fforaces^ sur Cinna^ et sur le CiVf, la préface du Cid et l'épitre dédicatoire; que tout cela a été lu avec soin dans les assemblées ; qu'on a été très-content de ses Remarques sur les Horaces, et beaucoup
■ Ltiu inéd.» à Duclos, 5 nov. 1761.
' Ua. inêd,^ an même, 21 aognste 1761.
* Ua, mid,, an même, 7 oct. 1761.
* Uttre à d'Alembert, 15 sept. 1761.
* LeU, indd.ykU. de Chenevières, 10 oct. 1761.
* /^ûl.. Lett. à Dnclos, 5 nov. 1761.
^ IMd., an même, 7 oct. 1761.
utxii INTRODUCTION.
moins de celles sur Cinna^ qni ont paru faites à la hâte ; que les Remarques sur le Cid semblaient meilleures, mais avaient encore besoin d'ôtre revues. Enfin d'Alembert, après avoir reproché à son ami quelques appréciations trop sévères, finissait en lui disant qu'il ne saurait apporter dans cet ouvrage trop de soin, d'exactitude, et même de minutie ; qu'il fallait que le monument qu'il élevait à Corneille en fût aussi un pour lui.
Voltaire, pour diverses raisons que nous aurons lieu d'expliquer, était assez disposé à se montrer fort sévère dans l'appréciation des œuvres de Pierre Corneille. Il fut entraîné jusqu'aux plus regrettables excès de violence, d'injustice et de dénigrement par la colère qu'il ressentit du bruit répandu à l'avance, qu'il n'avait entrepris de commenter Corneille que pour avoir l'occasion d'outrager la mémoire et d'insulter le génie du grand poëte^. Les efforts mêmes que tentèrent des amis pour modérer ses fougues ne servirent qu'à aigrir sa bile. Il lui semblait qu'on voulait opprimer la liberté de son esprit, et il s'écriait :
« Quoi ! Meslier en mourant aura dit ce qu'il pense de Jésus, et je ne dirai pas la vérité sur vingt détestables pièces de Pierre, et sur les défauts sensibles des bonnes? Ohl pardieo, je parlerai ; le bon goût est préférable au préjugé. SatvA rêver entià ^. »
D'Alembert, à l'origine, était un de ceux qui recommandaient le plus à Voltaire la modération, et surtout les égards. Dans une Jettre du 31 mars 1762, se plaignant de ce qu'on n'avait pas reçu depuis longtemps de ses notes à l'Académie, il lui disait :
< Où en est l'édition de Corneille? Il y a bien longtemps que nous n'avons reçu de vos notes. Au nom de Dieu, soyez sur vos gardes; ayez raison aulant qu'il vous plaira, mais soyez poli; c'est où vos ennemis vous attendent; ils vous déchireront pour peu que vous maltraitiez Corneille , et quand vous n'y serez plus, il ne leur en coûtera rien pour dire que vous aviez raison : ne serez- vous pas bien avancé? >
n l'avertit encore que ses adversaires verraient en lui un Zoïle,
■ Ce bruit avait pris tant de consistance dans la bonne société de Paris, qu'au moment où l'on annonçait enfin qu'il ne serait plus mis de retard à la publicalion de cette édition, depuis plusieurs années promise, Bachaumont écrivait dans ses Mémoira iecreis : « Bien des gens prétendent que M. de Voltaire a moins voulu donner une dot à mademoiselle Corneille, que faire un libelle diffamatoire contre son aïeul : il a déjà jeté des pierres d'attente de son système en plusieurs occasions. » {Mém, secrets, 23 avril 1763, t. I, p. 210.)
' Lett. à d'Alembert, 25 fév. 1762.
INTRODUCTION. lxxiii
sll laissait subsister dans ses Remarques le tos sévère qui se montrait surtout dans celles sur Bodogune^ et qui avait paru offenser quelques-uns de ses confrères de TAcadémie.
Voltaire se fàcba un peu des remontrances de d'Alembert, il lui répondit d'un ton à demi piqué, mais en des termes qui marquaient un parti pris de sévérité et de rigueur :
« Le nom de Zoïle me pique, mon cher philosophe, il est trés-injaste. Je vais aa delà des bornes quand je loue Corneille, et en deçà quand je le critique. Je crois, d'ailleurs, faire un ouvrage très-utile, et que la comparaison des pièces de Shakespeare et de Calderon avec Corneille, sur des sujets à peu prés semblables, est un grand éloge de Pierre, et un service à la littérature. Je ne me relâcherai eu rien, parce que je suis sûr que j'ai raison : j'en suis sûr, parce que j'ai cinquante ans d'expérience, parce que je me connais au théâtre , parce que je consulte toujours des gens qui s'y connaissent, et qui sont entièrement de mon avis. Est-«e a vous à vouloir des ménagements, et à conseiller la faiblesse? Qu« m'importe que le préjugé crie, quand j'ai pour moi la raison? Je ne songe qu'au vrai el à l'utile ' . »
Et il invitait son cher philosophe à prendre lui-même le parti de la vérité, et à n'avoir point de faiblesse bumaine. D'Alcmbert répliqua ; il repoussa bien loin la pensée d'avoir voulu comparer son maître à Zoile; mais il persista dans ses conseils de modération, surtout dans ses recommandations d'observer des formes. S'il y a des coups de bâton à donner à l'auteur de Rodogune^ que ce soity lui disait-il, « comme Alcidas à Sganarelle, dans le Mariage forcé j avec de grandes protestations de respect et de désespoir d'y être obligé *. »
A toute occasion d'Alembert s'efforçait de retenir les emportements de Voltaire contre Corneille : au fond, il lui conseillait principalement de mettre moins de francbise dans son procédé. D voulait que Voltaire fit pour le Commentaire ce que lui, d'Alembert, avait fait pour Tbistoire de la Destruction des Jésuites. « N'oubliez pas, lui répétait-il sans cesse, de le louer beaucoup quand il est sublime; et quand il est rabâcheur^ faites-le sentir sans le dire : vous y gagnerez et l'art y gagnera , parce que vous direz vrai et ne blesserez personne*, u
Dans une autre lettre, écrite après un long silence qui faisait craindre à d'Alembert que Voltaire n'eût été mécontent de la li-
> Lett. dn 13 jaill. 1762.
' LelL du 31 juill. 1762.
' Lett. du 17 nov. 1762.
Lxxiv INTRODUCTION
bertô avec laquelle il lui avait dit son avis sur le Corneille, le rusé Bertrand conseillait à Raton de faire plus de révérences en donnant des croquignoles, et de multiplier les croquignoles et les révérences*.
C'était dire poliment au patriarche qu'il était un peu grossier. Mais si on l'accuse d'insolence, celui-ci prétend qu'il use de tonte la réserve compatible avec la vérité :
« On me trouTe un peu insolent, dit-il, et je pense que vous me tronvei bien discret ; car, entre noas. je n'ai pas relevé la cinquième partie des fautes : il ne fant pas découvrir la tarpitade de son père. Je crois en avoir dit assez poor être ntiie; si j'en avais dit davantage, j'aurais passé pour un méchant homme ^ »
Cependant il ne tarda pas, en publiant de nouvelles éditions, d'en dire bien davantage. Et il y fut excité par celiû même qui, au commencement, l'avait le plus engagé à la modération et aux ménagements. D'Alembert était un homme sans consistance dans ses jugements, surtout quand ils étaient opposés à ceux de Voltaire. Après avoir d'abord taxé son maître d'un excès de sévérité contre Corneille, il finit, en habile flatteur qu'il était, par lui reprocher son trop d'indulgence. Il voulait que la nouvelle édition du Comm^toVf que Voltaire préparait fût beaucoup moins douce que les précédentes :
c On dit, lui écrivait-il, que vous réimprimez le Cùmrnentaire de CorimUe fort augmenté. Vous ferez bien. Je ne trouve de tort que de n'en avoir pas assez dit. Les pièces de Corneille me paraissent de belles églises gotbiques^ »
Grandeur de l'art chrétien, sublimité de la poésie cornéUenne, le sec géomètre ne savait pas mieux comprendre l'une que l'autre. Voltaire, au moins, n'était pas incapable de goûter la belle et grande poésie. Cependant il aurait fini par le faire croire, si l'on n'avait su que le dépit et mille petites passions étaient en partie cause de ses violences et de ses injustices à rencontre du premier restaurateur-de la tragédie parmi les modernes.
Dans le Commentaire même, Voltaire laisse percer, aussi bien que dans sa correspondance, combien les critiques qu'on lui avait adressées sur les premières pièces l'aigrissaient et augmentaient sa disposition à la sévérité : il tenait à montrer c qu'aucune cabale ne l'avait jamais intimidé ^. » Dans les Remarques sur Serto-
> Lett. du 9 juiU. 1764.
^ Leu. à d'Alembert, 8 mai 1764.
s Lett. de d'AIembert à Voltaire, I« fév. 1773.
* Rem. sur SertorUu, n, 5.
INTRODUCTION. lxxv
rtuSj il avoue que s*il est entré dans presque tous les détails des deux premiers acles de cette pièce, c'est non-seulement « pour éviter le reproche qu'on lui a fait de n'en avoir pas assez dit, » mais encore « pour répondre au reproche ridicule que quelques gens de parti, très-mal instruits, lui avaient fait d*en avoir trop dit. » Il se fit donc un point d'honneur, dans les dernières éditions, de redoubler de sévérité et de dureté; il y « reprend quatre fois plus de fautes, nous dit-il lui-même, parce que des gens qui ne savent pas le français ont eu le ridicule d'imprimer qu'il ne fallait pas s'apercevoir de ces fautes ^. » L'humeur que lui causait la contradiction rejaillissait ainsi sur Corneille môme.
Quelques lignes plus loin, à propos de certains vers un peu familiers ou négligés, il s'écrie avec colère et ironie :
€ Quels vers ! quelles expressions ! et de petits écoUers oseront me reprocher d'être trop sévère! » Lui, trop sévère I II se «repentira toute sa vie d'avoir été trop indulgent '. »
Mais où il laisse surtout éclater la rancune et la bile qui l'animent, c'est dans la préface des Remarques sur Suréna. Après avoir parlé du « style ridicule dans lequel Corneille fait l'amour dans ses vingt dernières tragédies , et dans quelques-unes des premières, » et avoir déclaré que quiconque ne sent pas ce défaut est sans aucun goût, que quiconque veut le justifier se ment à luimême^ il ajoute :
« Cenx qui m'ont fait un crime d'être trop sévère m'ont forcé a l'être véritablement, et à n'adoucir aucune vérité. Je ne dois rien à ceux qui sont de mauvaise foi. Je ne dois compte à personne de ce que j'ai fait pour une descendante de Corneille, et de ce que j'ai fait pour satisfaire mon goût. Je connais mieux les beaux morceaux de ce grand génie que ceux qui feignent do respecter les mauvais. Je sais par cœur tout ce qu'il a fait d'excellent. Mais on ne m'imposera silence en aucun genre sur ce qui me paraît défectueux. •
« Ma devise a toujours été, /an quœ senîiamK »
Si, malgré son habitude de parler conformément à cette devise, il retint encore quelque chose sur le cœur, même dans les dernières éditions du Commentaire^ il s'en dédommage amplement dans sa Correspondance. Dans ses lettres intimes, il traite souvent l'auteur d'Horace, de Polyeucte et de Rodogune^ à peu près comme il ferait Alexandre Hardy ou Pradon. II y ridiculise sans vergogne
' Kern, sur Sertoriut, ii, 5.
* Lett. à d'Âlembert, 19 oct. 1764.
' Rem. sur Sertorius^ iv,'2.
LXivi INTRODUCTION.
« les détestables pièces et les détestables sujets du raisonneur ampoulé, qui ne fut jamais tragique que dans trois ou quatre pièces, quand il fit un petit voyage en Espagne ^ » — « Plus je lis ce Corneille, écrit-il encore à un de ses particuliers amis, plus je le trouve le père du galimatias, aussi bien que le père du théâtre ^ »
Voltaire acheva donc et refît ainsi plusieurs«fois son Commentaire^ tantôt retenu, tantôt aiguillonné par ses confrères et ses amis, s'abandonnant par moments à sa fougue de critique et à ses impressions d'homme de goût un peu timide, et dans d'autres moments se laissant emporter à son admiration pour les beautés si neuves et si originales du grand poète qu'il interprétait.
Après avoir donné son édition de Corneille, il fit imprimer séparément les notes, à l'usage de ceux qui avaient le théâtre de ce poète. Suivant Bachaumont, cette nouvelle répandue à l'avance jeta beaucoup de discrédit sur l'ouvrage, qui avait « peu de considération dans Ip monde littéraire '. » Peu importait â Voltaire. La critique était assurément le premier objet qu'il avait eu en vue, et il voulait la répandre le plus possible.
Ceux qui s'attendaient à voir Corneille malti'aité par son commentateur furent néanmoins stupéfaits quand ils virent de combien de fautes, et de quelles fautes énormes, le grand écrivain était accusé, et surtout avec quel mépris il était insulté.
Voltaire disait, en 1778, dans la Lettre à l'Académie française, placée en tête à' Irène:
*« Lorsqae je commentai le grand Corneille, j'envoyai tontes mes remarques à M. Duclos, qui vons les communiqua. Vous les examinâtes; et cette édition de Corneille semble être aujourd'hui regardée comme un livre classique pour les remarques que je n'ai données que sur votre décision. »
Cependant l'Académie n'avait pas approuvé tout dans le Cùm-mentaire, et elle fut la première à le trouver trop sévère à l'égard de Corneille. D'Alembert écrivait à Voltaire, le 8 septembre 1761 :
« Il nous a^emblé que vous n'insistiez pas toujours assez sur les beautés de l'auteur, et quelquefois trop sur des fautes qui peuvent n'en pas paraître à tout le monde. Dans les endroits où vous critiquez Corneille, il faut que vous ayez si évidemment raison que personne ne puisse être d'un avis contraire^; dans les au-
» LeU. à La Harpe, 27 juill. 1770.
' Lett. à d'Ârgental, sept. 1751.
' Mém. seereUf !•' mai 1764.
INTRODUCTION. lxxvii
très, il fant, on ne rien dire, oo oe parler qu'en doutant. Excusez ma franchise, ajoutait le géomètre littérateur, vous me l'avez permise, vous l'avez exigée; et il est de la plus grande importance pour vous, pour Corneille, pour l'Académie et pour l'honneur de la liltératare française, que vos remarques soient à l'ahri même des mauvaises critiques. »
Beaucoup d'hommes du monde partagèrent le sentiment des académiciens qui avaient trouvé que Voltaire dépassait les bornes de la justice et de la convenance. Bachaumont, excellent juge, et nullement ennemi du fameux philosophe, témoigne qu'on était indigné, et se montre lui-même très-mécontent « de la critique amére et dure que M. de Voltaire fait de Pierre Corneille ^. » li se plaint à plusieurs reprises de « son acharnement à rabaisser le grand homme ^. » Suivant le rédacteur des Mémoires secrets^ le célèbre commentateur « a moins prétendu faire voir le grand que le vieux Corneille. » 11 a positivement voulu le dégrader, et il emploie souvent à cette fin les moyens les plus perfides'. Bachaumont, dans son mécontentement, va jusqu'à se ranger avec Fréron, et à trouver ses critiques justes ; il souhaiterait seulement « que la défense de Corneille fût entre les mains d'un plus honnête homme ^ t>
Galiani était un des amis et des admirateurs de Voltaire. Cependant il fut, lui aussi, vivement choqué du Commentaire. Il avait été longtemps sans le lire, bien qu'il le vit sur toutes les cheminées de Paris ; mais enfin, écrit-il, « il m'a fallu ouvrir le livre deux ou trob fois, au moins par distraction; et toutes les fois, je l'ai jeté avec indignation, parce que je suis tombé sur des notes grammaticales qui m'apprenaient qu'un mot ou une phrase de Corneille n'étaient pas en bon français : ceci m'a paru aussi absurde que si l'on m'apprenait que Cicéron et Virgile, quoique Italiens, n'écrivirent pas en aussi bon italien que Boccace et TArioste. Quelle impertinence! Tous les siècles et tous les pays ont leur langue vivante, et toutes sont également bonnes. Chacun écrit la sienne^. »
Parmi les bons esprits qui osèrent, dans Thitimité, protester
« Mém. «ecr.,Gmai 1764, t. U, p. 51.
* Ibid., 16 mai 1764, t. II, p. 57.
' Ibid. Baebaumont a particulièrement en vue la protestation empreinte d'une fausse modestie que Voltaire fait à la fin de Sertorius.
• Mém. lecr., 1* mai 1764, t. Il, p. 51.
Cùrretp. hUd. de Ferd. Galiani avec M^ éCÉpinay,e\c.f LeU. du 23 avril 1774.
Lxxviii INTRODUCTION.
contre les injustices du Commentaire sur Corneille, on distingue encore madame du DefTand. Dans sa correspondance avec le célèbre philosophe, elle prend plusieurs fois contre lui la défense du grand tragique.
L'immodéré vieillard avait donné trop beau champ à ses ennemis. Ils profitèrent avidement de cet avantage. Le plus ardent, et non pas le moins spirituel de tous, Fréron, ne pouvait manquer une si favorable occasion de tomber sur l'homme contre lequel il aimait tant à guerroyer. Il se fit écrire une Lettre à M. de Voltaire sur son édition de Corneille. C*est un des meilleurs arliclés du rédacteur de V Année littéraire, et Bachaumont en a parlr dans les termes les plus élogieux :
« C'est, dit-il, une plaisanterie facile et légère sar l'affectatioD avec laquelle M. de Voltaire oppose sans cesse Racine à Corneillei pour le déprimer, le dégrader, le mettre au-dessous de rien. Quant an style, cette fiction ingénieuse vaut toutes les dissertations qu'on pourrait faire sur cette matière. On y donne, en passant, différents coups de patte aux écrits les plus répréhensibles de l'auteur. Celui d'une pareille facétie parait avoir du talent pour ce genre d'ouvrages'. •
Fréron, sous le nom de son correspondant anonyme, reprochait à l'éditeur de Corneille de « réimprimer ce grand homme pour rabaisser sa gloire, pour relever ses défauts, pour faire de ses écrits une critique injuste , ou plutôt une satire amère. »
L'apostrophant sur le haut ton , il lui disait
« Vous nous prenez apparemment pour des Yisigoths avec vos remarques. Est-ce que nous ne savons pas aussi bien que vous que le style de Corneille a vieilli; que des tours, des expressions, des constructions qu'il a employés sont proscrits par l'usage, et seraient aujourd'hui des solécismes? Vous avez beau répéter fastidiensement que c'est pour les étrangers et pour les jeunes gens que vous écrivez. Est-ce que les étrangers et les jeunes gens ignorent qu'on n'écrit pas aujourd'hui en français comme on écrivait il y a pins de cent ans? Votre intention perce à travers le masque dont vous vous couvrez. Vous avez voulu, par vos remarques, écarter de la scène les chefs-d'œuvre de notre théfttre, persuader aux comédiens et an public que ce sont des écrits informes et barbares...
« Votre dessein se découvre surtout par l'affectation que vous avez d'accabler de notes critiques les plus belles pièces, les plus belles scènes, les plus beaux endroits de Corneille, et de laisser sans observations ce qui ne vous cause poiot d'ombrage, c'est-à-dire les pièces qu'on ne joue plus, et dont souvent une scène vaut mieux que tout ce qui s'est fait depuis, en exceptant Racine '. »
> Mém. secr., 99 avril 1764. t. II,p. 48.
» V Année lUUraire, 1764, Lelt. iv, t. III, p. 97-100.
INTRODUCTION. Lxxix
Et après être entré dans quelques détails, le fougueux critique concluait ainsi :
« Je ne tous ai donné qn'nne très-légère idée de ce recueil bassement satirique, où M. de Voltaire ontrage le goût, l'honnêteté, sa nation, ses maîtres, tons wm compatriotes, les Anglais, la terre entière. Que signifient tontes ces fnrenrs ? Cest qae M. de Voltaire est le premier des hommes poar le talent, l'esprit, le génie ; c'est qu'il est fait pour donner des leçons à sa patrie , au genre humain ; c'est que son poème est au-dessus de tous les poèmes^ ses tragédies au-dessus de toutes les tragédies, ses contes au-dessus de tous les contes, ses histoires audessus de tontes les histoires; c'est qu'il faut briser toutes les images dos prétendus grands écrivains qui ont paru avant lui, et sur cet amas de marbres mutilés élever la statue du sublime, de l'immortel, de rbonnète, du bienfaisant, du sensé, du judicieux Voltaire < . •
n y a là bien de la passion ; on sent non-seulement l'adversaire , mais l'ennemi ; et on s'explique , sans les excuser, les colères impétueuses et les vengeances de l'auteur irrité qui porta son ressentiment jusqu'à exposer en plein théâtre le rédacteur de l'Année littéraire à la risée et à l'indignation publique, sous le nom de Wasp, ou Frelon, dans la trop fameuse Écossaise.
n faut pardonner à Fréron un peu d'animosité contre un homme qui l'avait si souvent outragé d'une manière sanglante, et l'excès qull met dans ses récriminations ne doit pas empêcher de rendre justice à ce qu'il a dit de raisonnable et de sensé pour la défense de Corneille. Mais ce qui diminue beaucoup son mérite, c'est que pendant vingt ans il a déployé encore plus de zèle à soutenir et à exalter Crébillon^ non pas seulement pour son chef-d'œuvre de Rhadamiste^ mais pour des pièces généralement médiocres comme Electre^ SémiramiSj Xercès^ Pyrrhus, Catilina^ et que, prodiguant à tort et à travers ses éloges, il a vanté jusqu'à Dorât et Poinsinet. ' Au nombre de ceux qui eurent la louable hardiesse de contredire ouvertement le commentateur de Corneille , il faut encore citer Clément (de Dijon), qui fit à peu prés pour l'auteur du Cid et de Polyeucte ce que Des Fontaines, combattant l'abbé d'Olivet, avait fait pour l'auteur de Phèdre et d'Athalie, dans son Racine vengé. Dans plusieurs lettres adressées à Voltaire, il entreprit de loi montrer à lui-même combien il avait été souvent injuste dans ses critiques sur le plan des tragédies de Corneille, sur les caractères, sur les sentiments, sur l'expression et sur le style; enfin, de lui prouver qu'il n'était pas plus heureux à corriger qu'à criti-
* Vtttmée lUihairt, 1764, Lett. iv, t. ni, p. 313.
Lxxx INTRODUCTION.
quer Corneille. Tout, dans ces lettres, n'est pas parfaitement pensé ni parfaitement dit, mais les remarques sensées et judicieuses, les raisonnements solides n'y sont pas rares.
Si Tauteur du Commentaire rencontra bien des contradicteurs, il fut d'un autre côté soutenu par un bataillon de défensevrs déterminés à l'appuyer et à l'admirer même dans ses injustices et ses erreurs. De ce nombre fut La Harpe. L'auteur du Lycée sentit peu ce que les critiques du style de Corneille renfermaient de faux ou d'excessif. Il n'a que des éloges pour « Texcellent Commentaire de Voltaire ^ » A l'entendre, on ne peut louer Corneille davantage et mieux que ne l'a fait Voltaire, et il n'y a que la populace littéraire qui se soit soulevée au moment où le Commentaire parut. Il ne parle qu'avec le plus dédaigneux mépris de « ces clameurs insensées, qui, répétées par tant d'échos, au milieu de la multitude qui n'examine point, produisirent une commotion si vive et presque universelle, qui ne se calma qu'avec le temps, mais qui n'est plus aujourd'hui qu'un ébranlement faible et sourd, comme le murmure des flots qui fait souvenir de la tempête. » Les passions les plus mesquines avaient seules excité (( ce grand soulèvement de tant d'auteurs ou d'aspirants*. »
11 ne faut pas s'étonner de cette justification excessive et de ces récriminations amères. L'auteur de Warwick^ de Gustave Wasa et de Menzikoff était loin de sentir tout le mérite de l'auteur du Cid et de Polyeucte; il ne lui a rendu qu'une très-imparfaite justice dans le Cours de littérature où il le met généralement bien audessous de Voltaire, et ne le présente guère que comme un auteur qui (( commet toutes sortes de fautes ', » tandis qu'il appelle Racine et Voltaire nos modèles les plus parfaits; enfin, La Harpe a converti son Éloge académique de Racine en plaidoyer contre' Pierre Corneille , ce qui lui attira cette sanglante épigramme de Le Brun :
« Ce pelit homme à son petit compas Veat sans podear asservir le génie ; Au bas dn Pin de, il trotte à petits pas, Et croit franchir les sommets d'Aonie.
Aa grand CorneiUe il a fait avanie.
* Lycée, 3* p., 1. 1, c. ii, sect. 2.
» llnd.
» Ibid , 3' p., 1. 1, c. IV, sect. 4.
INTRODUCTION. lxxxi
Mais, à Ynt dire, on riait aux éclats De voir ce nain mesarer an atlas; Et redoublant ses efforts de pyj^ée, Burlesquenient roidir ses petits bras Pour étouffer si haute renommée! •
n a Toolu, lai aussi, critiqaer le style de Corneille; mais, dans cette entreprise délicate , il a fait preuve de plus de légèreté et dlgnorance que de goût et de connaissance de la langue classique. Corneille emploie-t-il courber neutralement , comme dans ces vers de la Toison ior :
m Quatre monstres marins courbent sous ce fardeau. •
« Leurs membres décharnés eottrbern sous mes hauls faits. •
L'auteur de Mêlante dira d*im ton tranchant : o Courber n*est point un verbe neutre ; c'est un verbe actif qui demande un régime. Ployer était le mot propre s'il eût pu entrer dans le vers.n Le célèbre professeur de littérature est-il excusable, nous ne dirons point de n'avoir pas pris seulement la peine d'ouvrir les dictionnaires, mais d'avoir oublié le vers de La Fontaine :
« n eotirbait sous les fruits, • {PabL, x, 2.)
et cette phrase de Montaigne :
« On voit ces &mes assaillies et essayées par ces deux moyens, en soustenir Tua sans s'esbranler, et courber sonz l'autre. > {Bu., i, 1^
La Harpe, d'ailleurs, est coutumier de ces méprises. Quelque part il reprend l'expression un général déluge^ comme prêtant h une mauvaise plaisanterie. Il ne se doute nullement qu'alors on ne disait pas sobstantivemont, comme aujourd'hui, un général, par conséquent qu'il n'y avait pas lien à ce fade quolibet, et qu'on pouvait dire un général déluge^ comme un général étonnemenf^ une générale énumération^ etc. :
« Je croy'que ce générât estonnement cessera quand j'anray dit la raison qu'il dit luy-mesme de cette merveilleuse facilité. • (Do VERDisa, Hiti. it Alexandre, i.) ^ Dans toutes les matières dont la preuve consiste en expériences et non en démonstrations, on ne peut faire aucune assertion universelle que par la générale émmiratkm de toutes les parties et de tons les cas différente. • [Enireu de Pate^ avec Saei êwr Bfietàu ei MouUngne.)
La Harpe s'est montré d'un purbme aussi étroit en critiquant certaines expressions de Racine. Ce poète élégant dit, dans la première scène de l'acte second de Bajazet :
• Mais je inauwe encore aux bontés de sou frère ; •
Lxxxii INTRODUCTION.
et, en employant ainsi s'assurer d, pour signifier, mettre sa confiance dans, il s'exprime comme Corneille, comme Molière, comme La Fontaine. Cependant l'auteur de Mélanie trouve ce vers réprébensible. Il croît important de faire observer « qu'on dxi^je m'assure dans vos bontés^ et non pas/e m'assure à vos bontés^. C'est ainsi que la critique de Voltaire faisait école.
La Harpe, d'ailleurs, avait des raisons pour ne pas trouver à redire aux cbicanes par lesquelles Voltaire diminuait tant de la baute idée qu'on avait eue jusqu'alors du père de notre tragédie. Lui aussi, il se figurait avoir fait mieux que Corneille, ou du moins il aimait qu'on le lui dit. Il ne croyait pas être flatté, mais seulement apprécié avec justice , quand cet adulateur Voltaire lui écrivait, en parlant du faible drame de Mêlante :
« On va jouer la Religieuse à Lyon ; cela vaut mieux sans doute que vingt-quatre pièces du raisonneur, et cependant.... 0 qu*il fait bon venir à propos '! •
Par reconnaissance, le rédacteur du Journal de littérature et l'auteur du Lycée portait aux nues les pièces du pbilosopbe , et, examinant cette question : a Quelle est la plus belle tragédie du tbéàtre français , » il déclarait qu'à tout le moins « Zaïre est la plus toucbante de toutes les tragédies qui existent..., l'ouvrage le plus éminemment tragique que l'on ait jamais conçu '. » Probablement, dans sa pensée, Mélanie tenait le second rang. Enfin, passant toute mesure, il proclamait Voltaire « le plus grand tragique du monde entier ^. »
Le commentateur de Corneille fut également soutenu par un antre critique fort distingué de ce temps, Grimm, encore timide et un peu asservi au parti pbilosopbique. L'auteur de la Carres^ pondance littéraire reconnaissait^ que des esprits cultivés et nourris des meilleurs ouvrages de l'antiquité et des nations modernes étaient en droit de trouver ces commentaires légers, d'y désirer plus de vues et de profondeur, mais il était d'avis que néanmoins ils resteraient inséparables des pièces de Corneille^ et qu'après tout ils seraient pour nos jeunes gens la meilleure poétique qu'ils pussent suivre. Loin d'accuser Voltaire d'être
' Lycée, i, 3, sect. 4.
> Lettre à La Harpe, 27 juill. 1770.
> Lycée, 3* p., 1. 1, cb. 111, sect. 4. « Ibid., sect. 9.
^ Grimm, Corresp. lia., mai 1764.
INTRODUCTION. lxxxiii
trop sévère en général dans sa critique, il était plutôt disposé à lui reprocher d'avoir laissé passer beaucoup de fautes, par exemple de n'avoir pas relevé toutes les expressions familières et tontes les négligences de Sophonisbe, Il ne peut dissimuler que le commentateur ne garde pas toujours les ménagements les plus respectueux envers son auteur; mais il le juge très-excusable, et estime qu'il répare très-bien ses boutades : a Lorsque , dit-il , l'humeur le gagne dans cette occupation pénible et dégoûtante; lorsqu'il lui échappe un mot dur ou désobligeant, voyez par combien d'éloges il le répare, combien il craint d'oJQTenser le public en jugeant trop sévèrement un poëte à qui il a donné le surnom de grand \ »
Dix ans plus tard , et alors qu'il craignait moins de contredire le patriarche de Ferney, Grîmm parlait encore du Commentaire comme d'une œuvre excellente : « M. de Voltaire nous a rendu, ce me semble, disait-il, un assez grand service en faisant remarquer si scrupuleusement tous les mots et toutes les phrases de Corneille qui ne sont pas en bon français. Il n'y a souvent que le tact le plus délicat qui puisse apercevoir ces légères taches. Et à quel tact peut-on s'en rapporter avec plus de confiance qu'au sien ^ ? »
Tous les élèves plus ou moins directs de Voltaire partagaient ces sentiments. Tous étaient disposés à trouver plus d'art et de style dans Zaïre et dans Mérope que dans Polyeucte ou dans Rodogune^ et par conséquent à justifier les plus excessives sévérités du commentateur. Joseph Chënier, après avoir reconnu que le Cirffit pleurer toute la France, que Cinna fixa notre langue, qu'on admira dans Horace des beautés inconnues avant Corneille, n'ajoutait-il pas : « Mais ce génie vieillissant produisit une foule de pièces aussi monstrueuses pour les mœurs que pour la diction : il semblait vouloir replonger le théâtre dans la barbarie dont ses chefs-d'œuvre l'avaient tiré *. »
Voilà les exagérations irrespectueuses et les injustices où avait conduit l'exemple de Voltaire.
Cependant , du sein même de ses plus sincères admirateurs , il partit une protestation sérieuse, il s'essaya une réhabilitation du vieux poëte méconnu et une réfutation consciencieuse,
* Coarrup. tilt,, juin 1774.
^ Dise. prél. de la tragédie de Charles IX.
Lxxxiv INTRODUCTION.
ainon complète, du trop présomptueux et trop peu mesuré commentateur. Celui qui entreprit enfin de relever dans le détail les erreurs et les injustices du Commentaire sur Corneille^ fut Palwsot, l'auteur de la comédie des Philosophes. A l'édition de Voltaire il opposa une nouvelle édition plus exacte pour le texte , et à son Commentaire des notes rectificatives.
Dans une préface soignée, Palissot recherche d'ahord les causes de tant de duretés et d'injustices auxquelles Voltaire s'emporta contre le père de notre théâtre dans les dernières éditions du Commentaire devenu une véritable satire. Ces outrageuses violences, Palissot les attribue à un sentiment qui a pu produire des effets ressemblant à la jalousie sans avoir rien de commun avec elle. Il s'en explique ainsi :
m Nous nous rappelons- parfaitement qu'à cette épocpie il existait encore une foule de partisans outrés de Corneille qui semblaient avoir hérité de toute la prévention de M"* de Sévigné contre Racine, et qui ne plaçaient ce dernier poëte qu'à un intervalle immense du premier. On peut juger de la distance encore plus grande à laquelle ils reléguaient Voltaire. Selon eux, ce n'était qu'un bel esprit dont ils respectaient assez peu le Jagement, et à qui par conséquent ils étaient bien loin d'accorder du génie. Quoiqu'il eût déjà fait la Benriade, Œdipe^ Brittua, Zaïre ^ it/ztre, la Mort de César ^ Mérope et Mahomet, on n'eût osé établir quelque comparaison entre ce bel esprit et Corneille sans s'exposer au sourire le plus dédaigneux. Telle était alors l'opinion plus ou moins accréditée par Fonlenelle, La Motte, Crébillon père, Marivaux, Piron, et mise principalement en faveur par tous les amis de J.-B. Rousseau, devenu l'un des plus ardents ennemis de Voltaire, après l'avoir comblé d'éloges. Telle était, à plus forte raison, l'opinion dominante de tous ces bureaux d'esprit présidés par de vieilles caillettes, qui donnaient le ton à tout ce qui s'appelait exclusivement la bonne compagnie.
• Or, on imagine aisément l'effet que devait produire sur une àme sensible et dévorée du besoin de la gloire un pareil excès d'injustice. On conçoit com> bien Voltaire, admirateur passionné de Racine, à qui d'ailleurs il était bien permis, sans qu'on fût en droit de l'accuser d'orgueil, de se juger avec un peu plus de faveur que ne lui en accordaient tous ces prétendus arbitres des réputations, devait se soulever contre une cabale jalouse, qui, non contante de l'avilir, ne laissait échapper aucune occasion de le persécuter. Ce sentiment d'indignation, porté trop loin sans doute, dut. nécessairement lui inspirer, sinon quelque malveillance pour Corneille, du moins une disposition secrète à le juger bien plus sévèrement qu'il ne l'eût fait probablement, si l'on eût moins abosé de ce grand nom pour rabaisser celui de Racine et pour l'humilier lui-même.
« L'esprit humain est fait ainsi, ajoutait Palissot, et la sensibilité délicate et ombrageuse de Voltaire devait l'exempter moins qu'un autre de cette loi commune.
« Ce fat par des motifs semblables qu'après avoir, dans tous ses premiers écrits, professé pour Boilean une estime qui allait jusqu'à la vénération, après
INTRODUCTION. lxxxv
TaToir franebemenl loué pendant longtemps dans sa prose, dans ses ^ers, ainsi qne dans ses conversations les plas intimes, il changea involontairement de sentiment et de langage, lorsque l'abbé Batteox se fut avisé de faire un paralièle de la Uenriade et du Lutrin. Dès lors Voltaire ne parla plus de Boileau qu'avec sécberesse; il lui adressa une épUre chagrine qui commence par ces deux étranges vers:
Beilcto, correct aoteor de quelque! boni écriti, •Zoîle de Qoinaiilt et flatteur de Louii.
• Le nom même du Lutrin lui devint odieux; et s'il se permit d'en parler une seule fois dans ses questions sur V Encyclopédie, à l'article Bouffon, où le lutrin ne devait guère s'attendre à se trouver, ce ne fut que pour le mettre fort an-dessons d'an poème anglais (7%e Dispen$ary), qui tient beaucoup, plus du burlesque de Scarron que de la plaisanterie de Boileau, toujours avouée de la raison et des gfftces.
« Ce n'esl pas qu'il fût devenu jaloux de Boileau , qu'il avait constamment appelé le législateur du goût... Il devint subitement injuste et dur envers lui, oniqnement parce qu'on s'était servi de son nom pour donner quelque atteinte à la répuution de la Benriade. Peut-on , d'après ce trait, s'étonner de son humeur contre Corneille? Elle avait le même principe, et devait produire les mêmes effets. Le penchant qu'il eut toujours pour la satire put d'ailleurs contribuer •Dcore aux traits d'ironie qu'il a semés dans son commentaire...
« C'est ainsi que Voltaire, sans éprouver le sentiment de la jalousie, put être beancoop trop rigoureux envers Corneille , et contracter même pour lui ^ sans pouvoir s'en expliquer secrètement les motifs, ou peut-être en se le» dissimulant» one espèce d'aversion fondée sur ce que le nom de ce grand homme avait servi longtemps de prétexte aux ennemis de Racine et aux siens pour les humilier tous deux.»
Ces raisonnements nous paraissent fort plausibles et tout à fait acceptables.
Palissot était un «juge éclairé en matière de littérature '. » Son travail, en général, est bon, et il a été loué par des écrivains peu suspects de partialité contre Voltaire. Joseph Chénier trouvait tc&s-judicieuses ses notes a qui modifient les décisions ou les expressions trop sévères du commentateur. Plus d'une fois, ajoutait-il. Voltaire y répond à Voltaire, et l'on y oppose à son autorité les principes qu'il a professés lui-môme, ou qu'il a suivis dans ses chefs-d'œuvre '. » Nous n'avons pas besoin de répéter que cette contre-critique est fort incomplète au point de vue de la graounaire historique et du style. Nous avons cité, dans
■ M. J. de Chénier, TabUau historique de Citai et de$ progrès de ta litiérauarg fnacmiu depuis 1789, eh. m.
* Id., iMd.
LMXVi INTRODUCTION.
notre livre, plusieurs des bonnes observations de Palissot Nous avons rendu la même justice à quelques remarques judicieuses de Lepan.
La critique du dix-neuvième siècle, — nous parlons de celle des maîtres , — tout en gardant de grands et quelquefois d'excessifs ménagements pour le fameux philosophe, a su contrôler ses jugements et en réformer plus d'un. Ainsi les Yillemain, les Nisard, les Sainte-Beuve, ont vu avec sagacité et prononcé avec autorité que la critique de Voltaire sur Corneille avait été souvent injuste et outrée. Avant eux^ M. de Chateaubriand avait dit : « On se refuse presque à croire que quelques-unes de ces notes soient de Voltaire, tant elles sont au-dessous de lui ^ »
Désormais , le chef jadis si exalté des esprits forts n'est plus regardé comme un grand poète ni comme un grand juge de la poésie. Mais on continue de s'en rapporter à son appréciation sur bien des points où il était dans l'erreur. On s'est débarrassé d'un certain nombre de préjugés littéraires ; il reste encore à se détromper de beaucoup de fausses idées. Peut-être notre livre contribuera-t-il é en redresser quelques-unes par rapport à la langue et au style de Corneille. Essayons, dans cet espoir, de montrer, par un certain nombre de faits précis, combien d'appréciations inexactes on complètement fausses sont renfermées dans le Commentaire de Voltaire.
Voltaire voulait que son Commentaire c fût à la fois une grammaire et une poétique '. » Cette grammaire et cette poétique, il les destinait principalement aux jeunes gens et aux étrangers. Le but de son Commentaire^ c'est « de tâcher de former des poètes, et de ne laisser aucun doute aux auteurs sur notre langue '. » Voilà ce qu'il redit à chaque instant dans l'examen des diverses pièces. S'il relève des fautes peu importantes par elles-mêmes, c'est (( de peur que les jeunes gens qui n'auraient pas la même excuse que Corneille n'imitent des défauts qu'on devait lui pardonner, mais qu'on ne pardonne plus aujourdliui *. » Il dit encore, un peu plus loin, toujours en s'excusant de ce que sa critique a de vétilleux : « On peut trouver de telles observations
* Chateaub., Cime du Christian.^ Dot., xxv.
* LeU. à d'Alembert, 15 sept. 1761.
* Htm. sur Nicom., ni, 4.
* Rem. sur Pompée^ i, 1.
INTRODUCTION. lxxxvii
mmntieuses ; mais elles sont faites pour les étrangers! H ne faut rien omettre '. »
C'est encore, nous dit-il , dans la pensée du service qu'il rendrait aux jeunes gens, qu'il a puisé le coumge d'examiner ces dernières pièces de Corneille , qui montrent a que nul auteur n'est jamais tombé si bas , après être monté si haut. » Tant de fautes, ajoute-t-il, « feront voir aux étrangers que les beautés ne nous aveu* g^ent pas sur les défauts; que notre nation est juste en admirant et en désapprouvant ; et les jeunes auteurs, en voyant ces chutes déplorables et si fréquentes, en seront plus sur leurs gardes '. »
C'était aussi en vue des étrangers qu'il demandait à ses con« frères de l'Académie de l'aider de leurs lumières :
« SonTeoez-vous, disait-il, que les étrangers doivent apprendre la langue française dans ce livre. Quand j'anrai oublié une faute de langage, ne l'oubliez pas ; c'est là l'objet principal. On apprend notre langue à Moscou, à Copenhague, à Bade et à Lisbonne. On n'y fera point de tragédies françaises ; mais il est essentiel qu'on n'y prenne point des soléclsmes pour des beautés; vous instruirez TEurope en vous amusant'. >
U veut former les jeunes poètes, il écrit pour les étrangers. Tel est l'argument où Voltaire mettra son fort quand il répondra aox accusations de minutie et d'excès de sévérité.
Au point de vue de tous les lecteurs en général, comme à celui des étrangers en particulier et des jeunes gens. Voltaire a raison de répéter dans l'examen de presque toutes les pièces « que la ▼élite est préférable à Corneille , et qu'il ne faut pas tromper les vivants par respect pour les morts ^ ; » — « qu'un commentaire n'est pas un panégyrique , mais un examen de la vérité , et que qui ne sait pas réprouver le mauvais n'est pas digne de sentir le bon * ; » — c que la meilleure manière de s'instruire est d'observer soigneusement les fautes des bons écrits , parce qu'elles pourraient être d'un exemple dangereux ; et de remarquer les beautés des pièces moins heureuses, parce que d'ordinaire ces beautés sont perdues *. »
■ Bem. êur Pompée, ii, 4.
' Bem.uu^ Tkéod.f i, 1.
* Lett. h d'Alembert, 15 sept. 1761.
* 9em sur Seriariut, y, 6.
^ Ban. 9ur Perihariu, ni, 1.
* Bem. sur la 8uiU du Menkwr, i, 1.
Lxxxviii INTRODUCTION.
Toutes ces obseirations sont parfaitement justes. Que le critique ne fasse grâce à aucune des fautes commises par les grands écrivains, leurs innombrables lecteurs en profiteront; mais qu'il ne déprécie pas par de vétilleuses ebicanes des vers à Tabri de tout reproche , qu'il ne condamne pas des manières de dire qui ne manquent ni de clarté, ni d'analogie, ni de vigueur, qu'il ne prétende pas réduire la pratique de l'art d'écrire à ses seules théories.
Voltaire, qui se met à l'affiit des plus imperceptibles fautes de diction, articule à chaque instant contre Corneille l'accusation de solécisme et de barbarisme avec une légèreté dont on pourra juger par quelques exemples :
« Si fe wtoimân du peuple eD conserve hd soupçon. • (iVieew., iv, 1.)
« Je Tattends de tous seule et de votre bonté,
Comme on attend un bien qu'on n'a pas mérité,
Et dont, sans regarder service, ni famille,
Vous pouvez faire part au moindre de Castille. > (0. Sanehe, i, S.)
Le moindre du peuple ^ au moindre de Castille^ ce sont des barbarismes. Des écrivains comme Racan ont parlé ainsi, et trèslégitimement; mais le dix-huitième siècle ne le disait plus, l'expression est donc barbare.
« Que les plus beaux tucehs qu'ailleurs j'aie emperfét. .. » [Sert^, m, %,)
C'est un barbarisme, parce qu'on ne peut dire qa'emporter une place. L'auteur de Zaïre ne s'inquiète pas si Ton trouve dans Clément Marot, dans Amjot, dans Malherbe, dans le cardinal de Richelieu, dans Mézeray, dans Mascaron, dans Bossuet, dans Jean-Jacques Rousseau, etc., emporter le prix ^ emporter la victoire^ emporter un honneur^ emporter le dessus^ et vingt autres acceptions analogues.
Se résoudre de^ suivi d'un infinitif, pour se résoudre à, se résout de se perdre^ lui parait un solécisme dans Bodogune, Cependant, à l'exemple d'écrivains nombreux et autorisés , depuis le commencement du seizième siècle jusqu'à Montesquieu, il a dit luimême , dans une de ses poésies diverses : «C'est un breuvage affreux... que
« Je me réiout de prendre malgré moi. >
Fréquemment , en changeant l'ordre des mots , Voltaire en change tout à fait la valeur, et il ne se fait nul scrupule de critiquer Corneille, non sur ses propres expressions, mais sur cet a> rangement infidèle.
INTRODUCTION. lxxxix
Perpeona dit, en parlant de Viriate, dans Sertorius (n, 5) :
« A loi rendre senriea elle m'ouvre ane Toie
Que tonl mon eœar embnsse avec exeês de joie. •
■ Embrasser avec excès de joie une voie à rendre service I — On ne pent écrire avec plus d'impropriété. C'est nn amas de barbarismes ! » s'écrie Voltaire. Qui reconnaîtrait les vers de Corneille ainsi bouleversés et défigurés ? D'ailleurs , les expressions qui ont chocpé le commentateur n'ont rien d'incorrect. Voie est employé au figuré comme moyen^ et le poète dit, embrasser une voie, comme on dit embrasser un moyen; à est pris dans le sens de pofur^ comme on le faisait continuellement au dix-septième siècle; avec excès de joie ^ offre une suppression d'article très^rdinaire aussi, et certes bien permise en poésie.
Les vers qui viennent d'être cités off'rent l'occasion de faire remarquer que Voltaire ignorait combien de nuances délicates de significations sont attachées à la préposition d.
m A raconter ses maax, sooTent on les soulage^ •
dit Stratonice, confidente de Pauline, dans Polyeucte (i, 3). Nonseulement Voltaire trouve ce vers un peu familier, mais il y voit ane incorrection. Suivant lui, o il faut en racontant ^ et non d raconter. »
n trouve encore a un barbarisme » dans les vers suivants où à est également mis pour en :
m Sache qa*â me raivre Je f apprendrai bientôt d'autres façons de vivre. > {Le Ment., i. 6.)
Nous avons montré combien les deux Corneille affectionnaient l'emploi de d, avec le sens de en, devant un infinitif. Nous avons prouvé en même temps qu'il se rencontre également dans des écrivains de toute date, comme de tout genre et de tout ordre, jusqu'à nos jours.
« Il TOUS assure, et vie, et gloire, et liberté, »
dit Flaminius à Prusias, dans Nicomède [v, 5) :
■ Il vous aaure vie! » s'écrie Voltaire, en détachant une partie de la locution.
Ce vers précis et énergique :
■ Sans lui voir eu la main ^'qaef ni janhu, » {/kn,^ m, 9.)
est encore rendu ridicule par ce système de juger d'une exprès-
xc INTRODUCTION.
sîon en en changeant la disposition, ce qni ne sanrait être permis même pour la prose. <t II serait à désirer, dit le commentateur avec une bonhomie nn peu affectée, qne Corneille eût tourné autrement ce vers. Voir piques n'est pas français. »
Corneille dit, dans la scène première de l'acte second de Nicamède :
• Kt ces grands cœurs enflés da bmit de leurs combats, Souverains dans Tannée et parmi lenrs soldats. Font da commandement nne douce babitode. •
Voltaire s'écrie :
« Des cœun enflés de bruit sont aussi toléraUes que des têtes c au-dessus des bras, n
Mais, comme lui répondait Clément ' : a Corneille ne dit point des cœurs enflés de bruit; il dit : des C€Burs enflés du bruit de leurs combats. Bruit est là pour gloire, renommée ; et la renommée, la gloire, le bruit des louanges enfle le cœur. D'ailleurs, enflé est pris métaphoriquement pour glorieux^ orgueilleux ou enorgueilli; et si l'on ne dit pas tin cœur enorgueilli de bruit ^ on dit fort bien néanmoins un cœur enorgueilli du bruit de ses combats, n
Nicomède, dans la première scène de la pièce de ce nom, dit à sa maltresse, au sujet d'Annibal que Prusias voulait livrer aux Romains, à l'instigation de Flamînius : Je sais
« Qne le roi, par son ordre, eût lirré ce grand bomme.
S'il n'eût, par le poison, lai-môme évité Rome. » (Nieam,^ i, 1.)
« Éviter une ville par le poison ^ remarque Voltaire, est une espèce de barbarisme : il veut dire, éviter, par le poison, la honte d'être livré aux Romains, l'opprobre qu'on lui destinait à Rome, n
Qui ne saisit la différence qu'il j a entre éviter une ville et éviter Rome^ et ne sent qxk^éviter Rome présente une figure de pensée d'ime grande énergie?
Le censeur de Corneille affirme qpx'alentir^ employé dans ce vers :
• Non qne ma passion s'en soit vue aUtaUt • (Serf., it, 3.)
et ailleurs, n'a jamais été français, tandis que c'est nn des mots appartenant au domaine primitif de notre idiome, et que, sons cette forme ou sons celle d*allenter^ on le trouve, au douzième et
* SisStmê lêUre éM.ds foliain.
INTRODUCTION. xci
an treidème siècle, dans les Chansons de gestes HHuan de Bordeaux^ de Fierabnu, etc. , et partout an seizième siècle, en particnlier dans F. Rémi de Reauyais, dans Joachim du Bellay, dans Montaigne.
If aller point sans, était une locution toute faite dont on se servait assez souvent au dix*septiëme siècle , en parlant de choses morales, pour dire, être toujours accompagné de. ComeiJle l'a employée dans Horace (v, I) :
• Nos plaisirs les plus doux nt vent T^nt zans tritteêie, »
La Fontaine a dît de même, dans une de ses plus belles fables : « La perte d'un époux ne va point sam soupirs. • [Fab.t vi, 3.)
Voltaire, qui avait probablement oublié le vers du grand fabu«liste, critique la phrase de Corneille par la raison que « des plaisirs ne vont point. » C'est à d'aussi pitoyables critiques que le menait sa fausse théorie sur les figures. D'ailleurs, il se flattait qu'un bon mot lui suffirait pour faire accepter les plus mauvaises chicanes grammaticales. '
Corneille, avec tous les écrivains de son âge, et avec tous ceux du précédent, emploie-t-il consentir activement, dans l'acception de souffrir, permettre. Voltaire dira : « Consentir à, et non con-^ sentir le. Ce verbe gouverne toujours le datif exprimé chez nous par la préposition à. Il est vrai qu'au barreau on viole cette règ^e ; mab le style du barreau est celui des barbarismes. »
Après ce trait, il est certain que personne ne contredira sa décision, et voilà Corneille bien et dûment convaincu de barbarisme.
Dans ses critiques puristes, il combat souvent l'Académie ellemême, aussi bien que la pratique générale des bons écrivains, par exemple, quand il prétend et s'efforce de démontrer que se prendre à ne peut point signifier attaquer, mais veut toujours dire le contraire, chercher un appui , un secours.
n est facile de trouver partout des entassements de barbarismes et de solécismes quand on en crée ainsi suivant sa fantaisie.
Voltaire a des rigidités puristes qui rendraient toute poésie impossible. Par exemple, il se choque en dix endroits de la suppression de l'article, bien qu'elle soit si souvent nécessaire dans notre poésie, et il trouve moyen, pour cette raison, de critiquer même un vers comme celui-^^i :
« La Term trouve appui contre la tyrannie. » (Wieom., ui, 2.)
xcn INTRODUCTION.
« nfaat, prononce-t-il, trouve un appui, ou de l'appui ; trouye un secours, du secours, et non trouve secours. » Corneille dit encore dans Nicomède (u, 2) :
« Mais gardei d'oublier votre faate, Et, comme elle /ail brickt «« pouvoir souveramt Pour la bieo réparer, retournez dès demain. •
Le timide commentateur est de nouveau scandalisé ; et il prétend établir en règle générale que toutes les fois que le mot faire n'est pas suivi d'un article, il forme une façon de parler proverbiale trop familière. Par ce jugement d'une rigueur scrupuleuse à l'excès, il bannit du vers héroïque des locutions très-recevables dans le style élevé, comme faire éclata faire outrage ^ faire affront ^ faire insulte.
C'est ainsi que Voltaire a grandement contribué , non-seulement par sa pratique, mais par sa critique et ses théories, à établir le style impersonnel, le style terne.
Il s'écrie souvent : « Songez combien nous avons peu de rimes dans le style noble M » Ne devait-il pas se faire scrupule de diminuer encore ce nombre en condamnant tant d'expressions, ou comme vieillies, ou comme trop familières, ou comme boui^eoisesT
Parmi les critiques dont Voltaire harcèle la langue de Corneille, un grand nombre porte sur les images. Certainement le grand tragique en a hasardé de blâmables et de fausses :
« L'ombre d'an meurtrier creuse ici nui ruine. • [L'Illuê. eom., vr, 7.)
n y a ici deux images incohérentes.
m De ce feu turbulent l'éclat impétueux
N'est qu'an faible avorton d'un cœur présomptueux. > {Théod., i. S.)
« Si on assemblait des mots au hasard, il est à présumer qu'ils ne s'arrangeraient pas plus mal, » observe justement le commentateur.
Mais Voltaire s'était fait sur les métaphores un système qui devait nécessairement le conduire à condamner comme des fautes des hardiesses très-poétiques. Suivant lui, « toute métaphore qui ne forme point une image vraie et sensible est mauvaise : c'est une règle qui ne soufifre point d'exception. Toute métaphore doit être une image qu'on puisse peindre ^.. Toute métaphore, pour
* CoiiMiefii. eur Corn., Réponse k un académicien. '
* Rem. sur HéraeLf i, 1.
INTRODUCTION. xcm
être bonne ^ répète-t-il, doit fournir un tableau à un peintre *. « Les images qu'il reprend sur ce principe, aux endroits mêmes où il rétablit, sont très-naturelles, très-justes et très-yiyes. Contentons-nous ici d'un seql fait à l'appui de cette assertion, qu'il nous parait inutile de prouver longuement.
Thimagène, gouverneur des princes Séleucus et Antiochus, dit dans Rodogune (i, i) :
« Là nous n'avons rien su qne de la renommée Qui, par un brait confus diversement semée, N'a porté Jusqu'à nous ces grands renversements Que sous l'obscurité de cent déguisements. •
Voltaire n'est pas content de cette phrase. Suivant lui , € on ne dit pas, semer la renommée , comme on dit dans le discours familier, semer un bruit. La renommée diversement semée par un bruit, cela n'est pas français. La raison en est, ajoute-t-il sentencieusement, qu'un bruit ne sème pas, et que toute métaphore doit être d'une extrême justesse. »
Toujours le même refrain. Nous avons rapporté la contrecritique très-juste de Palissot : nous pensons avec cet auteur que Kmifr se disait très-bien et très-poétiquement pour répandrey et que, la renommée se répandant comme le bruit, l'expression de Corneille est irréprochable. D'ailleurs, avant le grand tragique, an poète peu connu, mais très-distingué , du commencement du dix-septième siècle avait dit :
t Mais le bruit glorieux que fait ta renommée De climat en climat superbement temée... •
(Adam Billadt, Ode à Mgr te eard. de Richel.)
Combien peu de figures, d'ailleurs, ne pourraient être trouvées fausses, aies examiner d'après le critérium de Voltaire I
L'excès de familiarité est encore un des défauts que Voltaire reproche le plus à P. Corneille. 11 est vrai que c'était un des rices du temps, et que Corneille s'y livrait à l'exemple de Mairet « quand les grandes images ne le soutenaient pas '. »
Mais bien des vers que le commentateur accuse d'être « ducomique le plus négligé* » ont seulement un caractère de sim-
* Am. iur Plieom,, m, 8.
' AoR. tur llùraee^ i, 4.
' Aoa. mtr Nieom., \\\, 3.
xciv INTRODUCTION.
plicité qui repose du grand style et fait mieux goûter la pompe des morceaux élevés.
Qui trouverait de la bassesse dans ces vers de la tragi-comédie de Nicomède (m, 5) :
« Les mystères de eoar sont souvent si cachés Que les plus clairvoyants y sont bien empêchés? »
Ils ne paraissent pas assez nobles à Voltaire, qui déclare que le mot clairvoyant est banni du style noble , et qu'être empêché à quelque chose est à peine souffert dans le comique.
Nous avons montré que Bossuet et Malebranche, dans un genre de style très-relevé, n'ont pas été si scrupuleux sur l'usage du mot empêché.
Le timide versificateur découvre du style burlesque dans ces vers :
« Pauline, sans raison, dans la douleur plongée,
Craint et croit déjà voir ma mort qu'elle a songée. » C^o/., i, 1.)
Un vrai poète aurait vu une hardiesse très-louable dans cette expression de songer une mort^ employée à la manière des Latins, pour dire, voir en songe.
Cette union du simple et du grand, dont Corneille offre tant de beaux exemples, est la vraie et naïve marque d'un génie supérieur; union trop rare au dix-septième siècle, où l'idée dominante était la séparation de ces deux éléments essentiels de la vie humaine, le noble et le familier. Corneille, après des vers solennels , ne craint pas de jeter dans sa phrase poétique des façons de parler qui ne sont pas du haut style, comme ceUe-ci :
«... Ce jour est encor loin.
Madame ; et quelques-uns vous diront, au besoin, Quels dieux du haut en bas renversent le* pro/anei. • {Pficom., m, 3.}
£t encore :
« Et si d'une offre en fair votre âme encor frappée
Veut bien s'embarrasser du rebut de Pompée,
Il ne tiendra qu'à vous que des demain tous deaX|
De l'un et l'autre hymen nous n'assurions les nœuds. • {Sert., iv, 2.)
Quelquefois, il faut le reconnaître, il dépasse la limite, et glisse dans le trivial. Voltaire n'en a pas moins eu tort de vétiller le grand poète comme il l'a fait sur ce qu'il appelle son style bourgeois. On ne comprend pas qu'un écrivain si libre dans
INTRODUCTION xcv
nombre de ses ouvrages ait ea des idées si étroites en fait de tragédies, et, poar nous en tenir à l'objet qui nous occupe, notre ôtonnement est extrême aujourd'hui de voir combien de locutions heureuses et expressives, combien de tours hardis, neufs et animés il bannit du théâtre tragique, et déclare devoir être absolument proscrits du style noble. En effet, ces mots et ces formes qui, selon ce régenteur à la fois beaucoup trop timide et trop absolu de la poésie, ne se peuvent recevoir dans la tragédie ni dans l'éloquence, que sont-ce habituellement? Ce sont de ces aisances précieuses, de ces locutions, de ces constructions qui favorisaient la netteté, la force du sens, et contribuaient au plaisir de l'oreille; richesses autrefois si variées, et qu'il est si regrettable d'avoir laissé perdre ou amoindrir en oubliant cet avertissement souvent répété par Voltaire lui-même : € Craignons t appauvrir notre langue ^. »
Un reproche particulier qu'il faut encore adresser à Voltaire, c'est d'avoir témoigné un trop dédaigneux mépris pour les douze ou treize dernières pièces de Corneille, dont plusieurs ne lui parurent pas dignes du moindre examen. On ne saurait le nier, ce grand homme, qui illustra par des pièces immortelles le théâtre qu'il avait tiré du chaos, tomba fort au-dessous de lui-môme avant d'avoir atteint la vieillesse. Vainement prétend-il , en dépit des holàl et des hélas 1 de Boileau, être toujours le Corneille et du Cid et d^ Horace; vainement soutient-il, en s'adressant au roi même, que ses vers n'ont rien qui dégénère^
Rien qui les fasse voir enfants d'un autre père; enfin , qu'O/Aon et Surina
Ne sont pas des cadeu indignes de Cinna.
La postérité a prononcé autrement , et Voltaire est là-dessus un de ceux qui ont préparé son arrêt définitif. Qu'après avoir rendu hommage au génie de l'auteur du Cid et de Cf'nna, il déclare que « non-seulement ses douze ou treize dernières tragédies sont mauvaises, mais que le style en est très -mauvais ' ; » qu'il s'indigne de « la profusion de ces irrégularités, de ces termes impropres »; » qu'il se demande « par quelle fata-
* Btm, mr Polytucie, i, 3.
' Lett. philoi. iur le» Aead.
* Bem. iur Nicom,, v, 9.
xcTi INTRODUCTION.
lité, à mesnre qne la lan^e se pofissait, Corneille mettait toajoan plus de barbarismes dans ses vers * : » c'est an fond l'impression générale qne laissent les dernières pièces de ce poëte inégal. Mais qnand le commentatenr va jnsqn'à soutenir, a sans balancer, que les Pradon, les Bonnecorse, les Coras, les Dancbet n'ont rien fait de si plat et de si ridicule qne tontes ces dernières pièces de Corneille', » il dépasse la mesure et tombe dans l'injustice, inspiré peut-être par le désir secret qu'on dise, avec un critique du temps, « que la vieillesse de M. de Voltaire fut bien différente de celle de Pierre Corneille *. »
Ce n'est pas ici le lieu de citer ni même d^ndiquer quantité de morceaux très-poétiques, et remarquables pour la pensée comme pour le style , répandus dans les œuvres de la vieiUesse de Corneille. Nous remettons à le faire dans un autre ouvrage^. n suffît, dans cet aperçu, de grouper quelques-unes des plus belles locutions appartenant à des tragédies trop décriées qu'on rencontrera en divers lieux de notre Lexiqu/e.
On trouve dans la Toison ^or une des plus pittoresques expressions qu'offre la langue de Corneille, découper les airs, pour dire les fendre en divers sens :
« Quatre nains emplnmés le soutiennent sur l'eau (un tr^ne). Et, découpant les airt par un battement d'ailes, Lui servent de rameurs et de guides fidèles. »
Corneille a dit d'une manière encore plus poétique, dans la Traduction du cantique des trois enfants dans la fournaise :
« Hôtes vagues des airs qui découpez leur vide, Exaltez sa grandeur I .. •
Avouons, pour rendre. l'honneur à qui il appartient, que Saint- Amant a dit :
« Découpant Cair humide et sombre, •
en parlant de chauves-souris et de fresaies. Or, le Caprice intitulé: le Mauvais Logement^ d'où ce vers est tiré, est antérieur au moins de quelques années à la Toison d'or, donnée en 4659.
' Rem. sur Sert, ^i, 1.
' Rem. sur Pulch., préface du commentateur. ' Grimm, Corresp» /iu., janv. 1767.
* Dans le V* volume de notre Histoire delà liuiraturt française, qui traitera de la poésie au dix-septième siècle.
INTRODUCTION. xcni
Qaoi de pins pompeux que ces vers de Fulchérie : ^
« L'empire est k donner, et le sénat s'assemble
Pour choisir une tète à ce grand corps qui tremble.
Et dont les Huns, les Goths, les Vandales^ les Francs,
Bouleversent la masse et déchirent les flancs. • (A. i, se. 1.)
C'est dans Attila qu'on lit ces vers magnifiques déjà cités par nous :
« Un grand destin commence, un grand destin s'achève, L'empire est prêt à choir et la France s'élève. •
Cette tragédie ne renfermàt-elle de beau que ces deux vers» c'en était assez pour ne pas lui faire l'injure de la mettre andessous des pièces de Danchet.
€ Que Ton compare, a dit Voltaire^ la Bérénice de Racine avec celle de Corneille, on croirait que celle-ci est du temps de Tristan *. > Assurément la tragédie de Tite et Bérénice parait bien faible , bien terne , bien froide ^ quand on la compare à la charmante et tendre Bérénice de Racine. Cette pièce, où le vieux poète est resté si fort au-dessous de son jeune rival , offre cependant de très- beaux vers dont plusieurs sont consignés dans notre Lexique, et des expressions, des images, qui auraient fort bien trouvé leur place dans les chefs-d'œuvre de Corneille.
Enfin, on ajustement signalé, jusque dans Suréna^ des vers magnifiques qui rappellent le souvenir de cette grandeur ferme et imposante que Corneille avait su donner à notre tragédie, en particulier ce vers d'Euridice apprenant la mort de son amant» victime de ses opiniâtres rigueurs :
« Non, je ne pleure point, madame, mais je meurs'. »
Après ces observations générales sur les erreurs et les injustices du Commentaire de Voltaire , venons à des détails de divers genres sur la langue. Ils sont nécessaires pour faire connaître aux lecteurs combien de sortes de reproches doivent être adressés au censeur de Corneille.
D'abord j il arrive assez souvent à Voltaire de ne pas comprendre le sens exact des mots ou des locutions employés par Cor-
> Leu, philos, sur les Aead,
' Dernière scène de Surina, — Voltaire trouvait ce vers extrêmement froid et jMsvre. et se moquait des Cornéliens qu*U avait vus dans sa jeunesse l'admirer. (Lettre à d'Argenial, 8 mars 17G9.)
xcTin INTRODUCTION.
neillp. Le poète, dans un passage déjà rappelé, dit en parlant d'Achille : Je sais
« Qoe le roi par son ordre eût lirré ce grand homme.
S'il n'rif par le poison lai-méme éfiié Rome,
Et rompu par sa mort Us speetaeUs pompeax
Où Teffroi de son nom le destinoit chez eux. » (iVicoa., i, 1.)
Rompre des spectacles n'est pas français, prétend le censeur qui ajoute gravement :
« Par une singularité commone à tontes les langues, on interrompt des spectacles, quoiqu'on ne les rompe pas. On corrompt le sang, on ne le rompt pas. Souvent le composé est en usage qnand le simple n'est pas admis. Il y en a mille exemples. »
Nous avons montré, nous, qu'iï y a mille exemples du verbe rompre employé non pas pour dire interrompre, mais empêcher d'avoir lieu, prévenir. Ce qui justifie pleinement Corneille, et condamne de contre-sens l'Ulustre commentateur.
Le poète dit dans la première scène du quatrième acte de Pompée :
m Et vent tirer à soi, par an courroux «ccort. L'honneur de sa vengeance et le fruit de sa mort. »
€ Accort^ dit le commentateur, signifie conciliant; il vient d'occorder; il ne signifie pas feint. »
Accort ne vient pas d'accorder^ mais de la préposition ad et du substantif cor; et nous avons prouvé que Corneille, dans Olhon^ dans V Imitation y aussi bien que dans Pompée j prend toujours accort dans le sens de subtil, adroit, comme Henri Ëstienne, comme Est. Pasquier, comme Régnier, et bien d'autres.
Il emploie de même accortement dans le sens de subtilement, d'adroitement, 'que ses devanciers avaient donné et que ses contemporains donnaient encore à cet adverbe.
De quoi s'avisait Voltaire? Étjmologîste , grammairien, ces rôles allaient peu à ce brillant et vif esprit. Parfois, en voulant faire de la grammaire, il loi échappe des naïvetés risibles. A pro- * pos du vers de Corneille, dans Pompée :
« ///ai jnsques à Rome implorer le sénat, »
il observe qu'on ne peut pas dire je fus timplorer^ non plus que, je fus lui parler^ je fus le voir, par la raison qu'on va parler, qu'on va voir, qu'on n'est point parler, qu'on n'est point
INTRODUCTION. xcix
voir. Mais, répondons-nous, en raisonnant comme le célèbre commentateur, on pourrait dire quêtât eï^lui parier, fai été le voir, ne sont pas des locutions correctes, attendu qu'on n'est point parler, qu'on n'est point voir. Je fus peut être tout aussi bien qaefai été le passé du verbe aller.
On est vraiment confondu des étourderies où tombe quelquefois un homme de tant d'esprit. Voulant critiquer ce vers d'Horace (i, 1) :
« Si prèê de voir sur moi fondre de tels orages, »
il prétendra que près de voir n'est pas français, parce que près de veut un substantif, et pour exemples, il donnera près de la ruine, près d'être ruiné, ne s'apercevant pas que dans ce second exemple près de est suivi d'un infinitif. Il oubliera encore sa théorie quand lui-même il écrira : € près de faire une grosse sottise ; près de mourir de colère et de faim. »
D'ailleurs, près de, avec un infinitif, ne se rencontre pas seulement dans tous les écrivains des seizième, dix-septième, dixhnitième et dix-neuvième siècles ; il est si essentiellement français qu'on le trouve même dans les monuments les plus anciens de notre littérature gauloise :
m Par foi, fait-il, cis est prU de morir. • {Huon de Bordeaux^ v. 1040. « Et molt en fui pre< de morir. • (Floire et Blanch., éd. da Mér., v. 3150.)
Si Voltaire ne met pas de la mauvaise foi à critiquer ainsi chez Corneille les expressions, les tours, les figures, tout ce qui constitue la forme comme tout ce qui tient au fond, il y met du moins bien de la légèreté et de l'étourderie, et il prête le plus gratuitement du monde à son auteur de pures absurdités. Il suffira, pour en juger, d'un seul exemple que nous n'avons pas cité dans le Lexique. Corneille dit dans Rodogune (ii, 2) :
« S'il étoit quelque voie infâme, ou légitime,
Que m'enseign&t la gloire, ou que m'ouvrit le crime... »
Voltaire s'écrie : « Comment une voie infâme est-elle enseignée par la gloire? elle peut l'être par l'ambition. »
Infâme, ou légitime, ne se rapporte pas seulement à la gloire. S'il était quelque voie infâme que m'ouvrît le crime, ou quelque voie légitime que m'enseignât la gloire. Tel est le sens très-clair par lui-même, et que détermine la particule oti.
c INTRODUCTION.
Autre source d'injustices contre le grand poète. Cette édition, destinée à être un monument, n'offre pas seulement le mérite d'un bon texte. Voltaire amalgame toutes les éditions de la manière la plus étrange, et très-souvent, quand il reprend Corneille, c'est d'après une leçon que le poète avait rejetée; quelquefois même il lui impute des fautes dont toutes les éditions parues du temps de l'auteur sont exemptes. Ainsi, au lieu de ces vers :
« Je rends gr&ces an ciel de ce qu'il a permis
Que je 80Ù survenu pour vous refaire amis, » {Le Meni.f m, I.)
Voltaire, d'après nous ne savons quel texte, a fait imprimer que je suis survenu ^ et en a pris occasion de rappeler très-gravement la règle du que entre deux verbes, qui veut le second au subjonctif toutes les fois qu'on n'assure pas quelque chose.
Puisque nous parlons des légèretés de Voltaire, ajoutons encore que le Commentaire renferme de nombreuses erreurs de faits. C'est ainsi que M. Guizot, dans sa belle étude sur Corneille et son temps ^, cite deux exemples bien frappants de l'inattention du commentateur, l'un, dans Œdipe, de prendre pour une femme un Phœdime qui vient de mourir de la peste, et à qui avait été confié le fils de Laïus ; l'autre, dans Polyeucte, d'interpréter tout à fait à contre-sens une réponse d'Albin, et de prêter des sentiments lâches et bas à ce confident de Félix, qui, dans toute la pièce, est représenté comme un homme honnête et sensible, défendant courageusement Pauline et Polyeucte contre son maître.
<c J'écris vite, je corrige de même, » disait Voltaire à d'Alembert, le 31 août 1761, en le priant de lui faire connaître son avis et celui de ses autres confrères sur son travail. Malheureusement, on ne s'aperçoit que trop, à tant de fautes de toute nature dont le Commentaire est rempli, avec quelle rapidité il fut écrit et corrigé *.
Dans la vivacité quelquefois un peu irréfléchie avec laquelle Voltaire maltraite Corneille quand il croit le prendre en faute, il lui échappe des expressions dont l'impropriété est égale à l'indécence. Il dit dans l'examen de Nicomède : € Le lâche conseil que
• Page 278.
> L'infatigable vieillard menait de front le CommeMaire sur ComeiiU et CHistoire de Rustie sout Pierre le Grand. Il fit paraître le premier volame de l'édition de Corneille en 1762, et ralentit un peu le travail pour donner, en 1763, la seconde partie de YBUtoirt de RusiU.
INTRODUCTION. ci
. donne Arsinoê est petit, indigne de la tragédie; et les expressions sont aussi lâches que le conseil. » Un écrivain aussi correct peut-il oublier qu'il n'y a aucun rapport entre la lâcheté du style et la lâcheté cTun conseil ?
Dans les lettres qu'il écrivit à l'époque où il venait de se mettre à commenter pied à pied les vers du célèbre tragique, il parle souvent du monument qu'il élève à Corneille^. Singulier monument que ce Commentaire où la critique l'emporte si fort sur l'éloge I Relever cent défauts pour une beauté, faire croire que Corneille, hors deux ou trois pièces, avait fait de beaux morceaux plutôt que de belles tragédies , n'était-ce pas là flétrir les lauriers de Corneille en y touchant ^?
Assurément, si Voltaire avait possédé un génie d'une trempe plus forte, s'il avait été capable d'un plus haut vol dans la poésie, il eût été plus frappé de certaines beautés de Corneille, beautés de diction comme beautés de pensées , et il se fût montré plus indulgent pour les fautes qui les déparent. Mais pour lui rien n'était comparable à l'élégance. C'est qu'il n'était pas véritablement un grand poète.
L'auteur de tant d'ouvrages en prose marqués du cachet de llmmortalité fut, au total, un poète secondaire. Il n'y a pas besoin, aujourd'hui, de hardiesse pour dire que. Voltaire tenta sans succès le poème épique. Il se montra presque aussi inca* pable de la grande tragédie.
Ses partisans les plus déclarés sont obligés de reconnaître que telle même de ses pièces qu'il a composée dans la force de Tâge, comme Adélaïde Duguesclin^ est pleine de termes impropres, de chevilles, de rempUssages, de mots déplacés, de vers durs ou faibles, de répétitions, de figures fausses, de traits de déclamation, et que les plus estimées renferment plus de beaux vers que de bons : il était impossible que Voltaire fût un éminent versificateur, avec la théorie qu'il professe à peu près dans toutes les remarques du Commen/atV^, à savoir que « les vers, pour être i>ons, doivent avoir l'exactitude de la prose, et que, pour juger si des vers sont mauvais, il faut les mettre en prose; que, si cette prose est incorrecte, les vers le sont aussi '. »
' YolL et le pris, de Brostes, Leu, inéd., à H. de La Marche, 19 déc. 1761. ' Voir, daos les Leu. inéd.y la lettre à Daclos, du 13 mai 1761. * Hem. sur PoL, i, 1. — Toir encore les Rem. sur Sert., i, 1.
cil INTRODUCTION.
La Harpe, dans ses Observations sur le style des tragédies de Voltaire, a relevé les fautes innombrables dont elles fourmillent, n est peu de pièces au sujet desquelles il n'ait lien de dire : « Ces vers réunissent toutes les sortes de fautes ^. »
Les morceaux les plus forts et les plus purs restent euxmêmes au-dessous du grand style tragique : ces vers détachés et sautillants , ces sentences continuelles , ces phrases brillantées, ces antithèses de pensées et d'expressions prodiguées à chaque instant, toutes ces gentillesses conviennent peu à la tragédie. Chez Voltaire, comme chez La Harpe et chez de Belloy, la poésie française n'était pins reconnaissable de ce qu'elle avait été au dix-septième siècle. On loue l'auteur de Zaïre et de Mémpe d'avoir contribué aux progrès de l'art théâtral en introduisant plus de rapidité dans l'action, en ajoutant à la pompe du spectacle, en raccourcissant la tirade, en réduisant le nombre des monologues ; enfin, en rendant la scène française plus vivante et plus brillante. Ce sont là des titres honorables, mais ils ne sont pas suffisants pour donner le droit de marcher après Corneille et Racine.
L'instinct un peu raffiné de Voltaire Ta trompé quand il a voulu se faire critique. S'il a si souvent attaqué Corneille à tort et sans cause, c'est que leurs deux génies étaient trop différents pour que le philosophe comprît et sentit le poète. C'est parce que Voltaire était peu fait pour comprendre des beautés d'un certain caractère qu'il s'est tant efforcé d'abaisser Corneille au-dessous de Racine, et môme au-dessous de OninauU*. Â cet esprit si amoureux de l'élégance il manquait des qualités d'un ordre supérieur, celles mêmes que Corneille posséda si excellemment. Ses théories sur le style et sa poétique s'en ressentent déplorablement. Il entendait parfaitement la propriété des termes, mais il y avait une sorte de style qu'il ne savait pas sentir : il ne possédait pas le goût des beaatés mâles et libres. Il n'éprouvait pas tout l'enthousiasme que doit exciter ce qu'il y
1 Lycée, 3» p., 1. 1, ch. m, secl. 2.
' Dans la dernière remarque sur Oihon, il donne celte Astrale de Qninaalt, dont Boileau s'est tant moqaé, comme la première tragédie intéressante da théâtre français, et la première où les passions aient parlé. A l'entendre, c les véritables routes da cœur étaient ignorées avant que VAiiraie eût paru. Cette pièce, si mal conduite et si mal écrite qu'elle soit, sut porter dans l'àme des spectateurs on attendrissement que ne leur avaient pas fait éprouver les chefs-d'œuvre de Corneille. »
INTRODUCTION. cm
a de plas élevé et de plus sublime daus l'auteur du Cid et de Polyeucte , et il se choquait à l'excès des aspérités dans le st jle» des inégalités dans les pensées qui ôtent souvent aux œuvres de Corneille la perfection classique. Il partageait aussi le sentiment de ceux qui jugeaient que Bossuet aurait dû davantage épurer son style. Il trouvait que les plus belles oraisons funèbres du grand évèque de Meaux sont pleines de fouies ^.
€ n est remarquable, a dit un excellent juge, que, tout en préférant, jusqu'à l'injustice. Racine à Corneille, il ait plus imité les intrigues compliquées du second que la simplicité du premier, et plus souvent les incorrections et les incertitudes de la langue de Corneille que la pureté et la hardiesse contenue de celle de Racine ^. »
Voltaire avait parfaitement conscience de l'infériorité relative de son théâtre. Mécontent de tant de pièces peu durables échappées à sa brillante facilité, il allait jusqu'à avouer n'être « jamais parvenu à faire un seul ouvrage qu'il ne regardât comme très-médiocre*. » Ailleurs il dit qu'enchanté des chefs-d'œuvre du siècle passé, autant que dégoûté du fatras prodigieux des médiocrités de son temps, il va expier les siennes en se faisant le commentateur de Pierre Corneille*. L'écrasante supériorité de ses illustres devanciers l'humiliait, ill'a souvent confessé; quelquefois aussi elle l'irritait, et quand il se mettait à son rôle de commentateur avec cette mauvaise disposition, les négligences et les plus légères fautes de l'auteur du Cid lui paraissaient des énormités. £a appuyant avec une sévérité si vétilleuse sur les extrêmes défauts de Corneille , en les cherchant avec une attention si éveillée, en les étalant avec tant de complaisance, et en les grossissant à plaisir, ne paralt-il pas avoir songé à faire excuser les siens propres , et ne nous révèle-t-il pas sa pensée secrète quand il dit, avec un ton de commisération qu'on a justement pu trouver comique :
c Je n'ai point de terme pour exprimer la peine que me font les fautes de ce grand homme. Elles consolent, an moins, en faisant voir l'extrême difficalté de tûre une bonne pièce de théâtre. »
Si les fautes du maître incomparable le consolaient, incontes-
' ÉMt. iftéd., à M. Fabbé d'Oiivet, 1*' avril 1766. » D.Nisard, Hi*i. de la liu. franc,, 1. lY,ch.v,S 3. ' Bem, sur Puleh., préface du commentateur. * Métang, de titUr,
civ INTRODUCTION.
tablement ses inimitables beautés excitaient aussi son dépit. Un critique aussi modéré que sagace a parfaitement dit, à propos de la mauvaise humeur de Voltaire contre la Métromanie de Piron , et contre le Méchant de Gresset : « Il y a deux choses dont il n'était pas incapable : être mécontent de lui, et ne pas le pardonner aux autres '. » Le même écrivain a observé avec autant de raison que , dans le Commentaire sur Montesquieu , Voltaire semble plutôt s'impatienter contre la gloire de Tauteur de VEsprit des lois que contre ses erreurs *.
Nous avons reconnu en quantité d'endroits du Lexique, et nous répéterons ici que les critiques de Voltaire sont très-souvent justes au point de vue du dix-huitième siècle. Pour qu'elles fussent entièrement irréprochables , il faudrait seulement que hi commentateur eût toujours établi une distinction entre la correction d'une époque et celle d'une autre. A propos de ces vers :
c Et l'eût mise en état, malgré tout son appni,
De se plaindre à Pompée auparavani qu'à lai, » {Pomp., m, 4.)
Voltaire dit: <i Auparavant qu'à lui n'est pas français. Cet adverbe absolu n'admet aucune relation, aucun régime. Il faut avant qu'à lui. » Assurément, auparavant que ne se disait pas au dix-huitième siècle, et ne pourrait pas davantage se dire aujourd'hui. Mais nous avons prouvé qu'auparavant a été longtemps préposition, et a servi aussi à former des locutions conjonctives. Pour montrer qu'auparavant que se disait très-bien avant Corneille, il suffît de ces exemples non cités dans le Lexique :
€ Âujourd'hay je trouveray bien.
Auparavant que je sommeille.
Là où luy rendre la pareille. » (J.-A. de BaÏf, VEunuquey iv, 4.
c Auparavant que de combattre. > (Id., ibid., se. 7.)
Quand Voltaire dit : « Depuis ne peut être employé pour quand, pour dès là que, lorsque. Ce mot depuis dénote toujours un temps passé, » il dit vrai pour son époque et pour la nôtre, mais il a tort de laisser sous-entendre que dn temps de Corneille cet emploi fût fautif.
> D. Nisard, BUt. de la liu. franc., 1. lY, ch. vi, % 3. » Id., iWd.,I.lV, ch.viii.Se.
INTRODUCTION. cv
Voltaire blâme Corneille d'avoir dît parler à moij au lieu de me parler :
c Qu'il entre. A qael dessein vient-il parler à moi ? » {Hirael., ii, à.)
La remarque du commentateur était bonne pour son temps, elle le serait de même pour. le nôtre; mais Corneille, en disant parler à moi, suivait l'usage, et l'usage élégant d'alors; avec tous ses contemporains, il remplace encore notre /ue datif par à lui, â elle; manière de dire excellente en ce qu'elle permettait de distinguer les genres.
Nous ne voudrions pas nous rendre coupable envers Voltaire de l'excès de sévérité que nous lui reprochons contre Corneille. n aurait dû comprendre qu'il n'est pas d'un esprit suffisamment grave de précipiter des sentences contre un poëte comme Corneille. Nous sentons, nous, quels égards nous devons, dans noire modeste rôle de lexicographe et de grammairien , à un écrivain comme Voltaire. Nous ne voulons donc pas trop insister sur ses eireors de critique, et nous reconnaissons volontiers qu'assez souvent ses appréciations sur la lan^e et le style du grand poëte sont exactes, fines et utiles. Nous lui rendons cette justice dans le Lexique toutes les fois que l'occasion s'en présente, en particulier aux articles ARBORER, BANQUEROUTE, COLÈRE, DÉ- PART, DÉPIT, GAGNER, JETER.
Nous devons seulement ajouter une remarque. Les critiques justes que Voltaire a faites à Corneille sur le fond même de ses pièces, sur la froideur de ses dissertations politiques, sur son dialogue, qui, à force d'être raisonné, ressemble aux déductions d'un logicien, sur sa pompe quelquefois emphatique, sur le ton bourgeois qui avilit le ton sublime , sur l'obscurité de quelquesunes de ses intrigues, et sur l'embarras de plusieurs de ses expositions ; toutes ces critiques avaient été faites par Boileau, qui, sans nommer Corneille, l'avait suffisamment désigné dans divers endroits de l'Art poétique.
<:OBCllUlOB.
Plusieurs esprits diflSciles, au dix-seplîème siècle, ne trooyaient pas à Corneille une pureté de style suffisamment académique. « 11 n'a jamais parlé bien correctement la langue française^ » disait Vigneul-MarvîUe \ et Corneille lui-même acceptait assez facilement la critique sur ce point. « Étant demeuré pro- « vincial, dit-il, ce n'est pas merveille si mon élocution en conserve « quelquefois le caractère '. » Prévention d'un côté et modestie de l'autre. De l'étude comparée que nous offrons au public il ressort avec évidence que Corneille, qui se forma à une époque où il n'y avait encore rien d'assuré, rien de résolu dans la langue, est en général beaucoup plus correct qu'on ne l'a cru longtemps, mais d'une correction libre et bardie, qui s'émancipe de tonte règle non nécessaire. Après des preuves si nombreuses et si fortes , tout le monde devra convenir qu'on peut reprocher à Voltaire un excès outré de sévérité dans sa critique, sans être de ces « petits écoliers » dont les objections le choquaient et l'indi* gnaient. Il restera démontré irréfragablement que les « fatras de Pierre Corneille ' » ont été singulièrement grossis par son commentateur.
Pour avoir si souvent défendu, au moins historiquement, la diction de Pierre Corneille, qu'on ne nous soupçonne pas d'avoir pris notre parti d'admirer tout dans ce poète. Nous reconnaissons avec les juges les plus sévères tout ce qui lui a manqué à
' Mélangée, t. II, p. 167-168.
Préf. des Œuvre» de P. CoraeUIe, l^* part., 1644, pet. iii-12. Il dit encore au même endroit : « Pour les vers, outre la foiblesse d'un homme qui commencoit à en faire, il est malaisé qu'ils ne sentent la province où je suis né. » Lettre de Voltaire à d'Alembert, 15 janvier 1765.
INTRODUCTION. cra
l'égard de la pnreté, de l'élégance, de rharmonie, du tour poétique, de toutes les convenances du style. Ses fautes ne sont pas seulement comme ces rares paillettes de cuivre qu'il ne faut point se plaindre de trouver mêlées aux plus abondantes veines de l'or le plus pur. Elles sont nombreuses; elles sont souvent graves. Voltaire dit plusieurs fois dans ses notes qu'il « a passé beaucoup de fautes contre lalangue , et contre l'élégance et la netteté de la construction ; qu'il a craint de faire trop de remarques, et de marquer une affectation de critiquer^. » En bien des endroits il a souvent reproché à Corneille, comme des solécismes et des barbarismes, certaines manières de dire très-correctes à l'époque; mais, d'un autre côté, il n'est pas une des pièces du célèbre poète où il n'ait réellement négligé de véritables manquements contre la correction et contre le "goût. Nous supprimons la plus grande partie d'un travail où nous-même , pour montrer combien la langue bronche fréquemment dans les vers de Pierre Corneille, nous avions relevé un nombre assez considérable de fautes de diverse nature qui ont été passées dans le Commentaire. Nous nous contenterons de rappeler, d'une manière générale, quelquesunes de celles qu'on rencontre le plus dans l'auteur du Cid et de Rodoguney et dont plusieurs ont droit d'étonner les lecteurs habitués à la perfection si continue de Racine.
Tout en se tenant bien éloigné de l'esprit de Voltaire qui pèse presque toujours les vers au poids de la prose et confond constamment la propriété prosaïque avec la propriété poétique , on doit avouer que, même dans les chefs-d'œuvre, quelque terme impropre vient çà et là corrompre la pureté de la phrase et la beauté du vers de Corneille. Nous en avons signalé plusieurs dans ce Lexique; ainsi, pour ne citer qu'un exemple, l'expression singulière épancher une grandeur *.
Non-seulement Corneille pèche de temps en temps contre la perfection du style, mais il pèche quelquefois contre l'essentiel de la langue. La langue de la première partie du dix-septième
* Jtem. gw Rodog,, m, 6.
' Voltaire a signalé dans Corneille beaaconp d'impropriétés et de disconventnces de diction dont nous n'entreprendrons certes pas de jastifier le poôle. RoBS indiquerons en particulier ses remarques sur Pompée, i, 1, '77; i, S, 40; 1,4,3; II, 1, 57; ▼, 5, 9. — Sur Rodogune, ii, 3, 89; il, 6, 59; m, 4, 83; m, 5, 18,35; !▼, 1, 39. La plupart des expressions critiquées dans ces remarques ne sont, à coup sûr, ni du bon français, ni de la bonne poésie.
cviii INTRODUCTION.
siècle avait bien plus d'aisances que celle d'aujourd'hui, et les règles en étaient moins sévèrement obligées. Mais certains préceptes de style sont de tous les temps, et personne n'a le droit de les violer.
Nicomède^ qui renferme des vers si magnifiques et si fièrement tournés, ofifre des exemples d'incorrections inexcusables et intolérables. Ainsi, dans ce passage de la scène six du cinquième acte :
« LAODiCB. Par le droit de la guerre il fut toujours permis
D'allumer la révolte entre ses ennemis :
H'enlever mon époux, c'est vous faire la mitnne, ▲isiNOÉ. Je la suis donc, madame, et quoi qu'il en avienne... »
La mienne est pour mon ennemie, je la suis est pour je suis votre ennemie. Nous avons montré que tout le dix-septième siècle, dans des cas semblables, faisait accorder le pronom le. Mais ici, dans/e la suis, la remplaçant la mienne, quand la mienne répond k'ennemis, le lecteur est choqué de voir l'expression rendre si mal la pensée.
c L'&me doit se roidir plus elle est menacée. » {Méd., i, 5./
Ce plus manque d'un relatif. La pensée est, l'âme doit d'autant plus se roidir qu'elle est plus menacée.
« Vois, comme leur orgueil facile à s'ébranler
Tombe d'autant plus bas que haut il crut voler. » (/mt/., m, 0.)
Après plus bas, la symétrie demanderait plus haut.
Voltaire, tout en vétillant Corneille à l'excès, a lui-même jus> tement signalé dans ses tragédies des incorrections positives, comme il le fait par la remarque suivante.
• Ils combattront plnlôt et rune et l'autre année, Et mourront par les mains qui leur font d'autres lois, Que pas un d'eux renonce aux honneurs d'un tel choix.
Il y avait :
Et mourront par les mains qui les ont séparés, Que quitter les honneurs qui leur sont déférés.
c Comme il y a ici une faute évidente de langage, mourront que quitter, et que l'auteur avait oublié le mot plutôt, qu'il ne pouvait pourtant répéter parce qu'il est au vers précédent, il changea ainsi cet endroit ; par malheur la même faute s'y retrouve » . »
Bem. sur Hor., m, 3.
INTRODUCTION. cix
Le? vers suivants offrent encore des constructions vicieuses :
c Mais Vamour de CÊtaij plus fort que de moi-même.
Cherche, an lieu de l'objet ie plus doux à mes yeux,
Le plut digne héros de régner en ces lieux. » {D. Sanche, ii, 2.)
Plus fort que de moi-même ne peut pas se dire pour, plus fort que Tamour de moi-même , ou que celui de moi-même. Il est également irrégulier de dire, le plus digne héros de régner ^ pour, le héros le plus digne de régner.
Outre des fautes contre la propriété des termes et l'exactitude des constructions, les tragédies de notre poëte, admirateur passionné de Sénèque, de Lucain, même de Stace, offrent encore de nombreux exemples de mauvais goût. Le goût est même plus souvent en défaut chez Corneille que la grammaire proprement dite, surtout dans ses premières et ses dernières pièces. Malherbe se vantait d'avoir dégasconné la cour. Lorsque Corneille parut, elle n'était plus gasconne, elle était italienne. Les affectations et les recherches prétentieuses et mignardes d'outre-mont se sentent principalement dans quelques comédies ^. Les com^ef^i des Italiens, les agudeze des Espagnols déparent de nombreux passages des chefs-d'œuvre mêmes de Corneille.
* Voir, en particulier, la Stitv., v, 3 : « Rival, qui que tu sois, etc.; » la Galerie du Palais, vr,3: k Je n*en ai que trop vu, » etc.; et v, 5 : « Vous me pouvez dter tout sujet de me plaindre, etc.; jusqu'à . . . vous approcher d'eux ; » et (7/itandre,\ 10 :
■ Koires dÎTiaités, qai toaraez mon fuseau, Vont faut«il tant prier pour un coup de ciseau ? ■
et, IV. 1 :
■ Prenei à votre tour quelque pitié des miens... • ' jusqu'à :
« Faites pour m*étouffer de plus puissants efforts. ■
Le Uenieur offre aussi plusieurs exemples de mauvais goût que Voltaire n'a pas relevés. Ainsi dans ces vers de la seconde scène du premier acte :
• luges par là quel l>ien peut reeevoir ma flamme, D*uae main qu'on me donne en me refusant Pâme. Je la tiens, je la touche, et je la touche eu Taio, Si je ne puis toucher le cceur atee la main, •
Toucher est employé au sen? propre en parlant de la main, et au sens figuré d'teoitroir en narlant du cœur.
ex INTRODUCTION.
Chez ce poète dont le style est bien plus imagé S bien plus haut en coaleuF que celui de Racine, la critique séTère est souvent obligée de relever le mauvais emploi des figures. Les théories de Voltaire qui iraient à détruire le langage de la poésie sont surtout excessives en ce qui concerne les métaphores, contre lesquelles il exerce une rigueur géométrique. Cependant plusieurs de celles qu'il a reprises chez Corneille sont réellement vicieuses. Des ju^es moins suspects en ont également critiqué quelques-unes, comcne
* Corneille a conservé jusqae dans Vlmitation ses habitudes de style imagé. Dés les premiers chapitres da livre premier, on rencontre cette poétiqne expression, porter tes couieurs ffune cMte pour signifier en avoir les apparences. Dans le même livre, laiuer auiddir est dit d'ane maaiére également poétique, au figuré, pour laisser refroidir :
m Nom laismms mUiédir son impnisunte ardemr, • (i., H.)
Plus loin on rencontre ces vers expressifs :
• Et combien ett palfsante à dirouitter U vke
L*aigrenr des tribaiationi. • (ui, 50.)
DéromUer le vice, pour signifier enlever la rouille du vice, le déraciner de Tàme, pourrait paraître une création de Corneille ; mais Ronsard avait dit aaparavant, en parlant de l'amour :
• Celay toui dérouilla la honle de jeuDesse. »
{Les Vers d'Eurym. el de Callirie, Élég. du poêle à Rorym.)
On pourrait encore relever, dans f Imitation, beaucoup d'expressions neuves et poétiques, comme un sommeil croupissant, dans ces vers :
c Et qu*UDC lenteur morne, un sommeil croupissant
Tiennent enveloppé de tant de noDchalance,
Qu*à tous lef bons effets Je demeure impuissant. ■ (n, 3.)
La mutine insolence, dans cette belle traduction du latin, Qui sibi ipsi violentiam fréquenter faeil : ^
« Et lui-même à toute beure il se fait violenee
Pour Taincre de ses sens la mtUine insolence, > (i, î4.)
Dans l'édition de 1652, Corneille avait mis :
« Pour vaincre de la ebair la hr\ktale insolenee, • Dans l'édition de 1654, il corrigea :
■ Pour Taiucre de la chair la coupable insolencs, >
Ce n'est qu'à la troisième édition qu'on le voit arriver à cette épithéte si neuve» si énergique et si poétique.
Voilà un bel exemple des heureuses corrections d'un poète qui, d'ordinaire, réussissait surtout au premier jet.
INTRODUCTION. cxi
ceUes de ces vers fameux dont Boileau, Racine et Fénelon^ ont fait sentir le faux : •
c Impatients désirs d'une illustre vengeance,
Dont la mort de mon père a formé la naissance, etc. » [Cinna, i, 1.)
Les figures de Corneille pèchent souvent pour n'être pas continaées, comme dans ces vers :
« Une beare de froideur à propos ménagée.
Pour reuUfroMer une âme à demi dégagée,
Qu'un traitement trop doux dispense à des mépris
D'uo bien doot cet orgueil fait mieui sentir le prix ; » (Mél,, nr, 1.)
ou pour être incohérentes» comme dans ces autres vers écrits à une très-longue distance des premiers :
c Mille autres te diront que pour ce bien suprême, Vainqueur de toutes parts tu t'es vaincu toi-même ; Ils diront à l'envi les bonheur» que la paix Va faire à gros ruisseaux pleuvoir sur tes sujets. »
(Au Boif sur la paix de 167a)
La continuation affectée de la même image est encore un défaut où Corneille , obéissant au goût de son époque , tombe quelquefois dans ^es tragédies, et qui choque justement, parce que les spectateurs n'aiment pas à être détournés de l'émotion du drame pour suivre une allégorie curieusement préparée et prolongée.
Bien des expressions singulières déparent aussi sa versification, si riche soit-elle d'ailleurs :
m C'est votre foudre, à ciel I qu'à mon secours j'appelle ;
Œdipe est innocent, je me fais criminelle.
Par un juste supplice osez me désunir
De la nieessité d'aimer et de puntr. » {CEd., iv, 5.)
Détunir de la nécessité d^aimer et de punir nous parait une singularité de style dans le goût de Lucain. Les vers suivants ne sont pas d'une facture plus heureuse :
• Savex-Tous ce qu'il aime? Il est bors d'apparence
Qu'il fasse un tel refus sans quelque préférence.
Sans quelque objet charmant, dont t adorable choix
Ferme tout son grand cœur au pur sang de ses rois. » {Sur,, m, 3.)
Voir Fénelon, Leit. à CAcad., vi.