CXI! INTRODUCTION
Il faut réfléchir quelque temps pour comprendre que
« ... DoDt l'adorable choix Ferme tout son grand cœar au par sang de ses rois, »
veut dire : le choix qu'il a fait de quelque objet adorable empêche son grand cœur d'être touché du mérite de la fille de ses rois; et, indépendamment de l'obscurité, rexpression est bizarre.
Des fautes de cette sorte pourraient être relevées en assez grand nombre '.
Avouons-le donc, en nous affranchissant de la partialité de l'enthousiasme, la simpUcité n'est pas le trait caractéristique du style non plus que du génie de Corneille; on ne peut pas dire que le mot de simplicité embrasse toute la langue de Corneille. Par une conséquence nécessaire, on ne peut pas davantage soutenir que son goût ait été sur. Trop souvent des recherches» des affectations, quelquefois des bizarreries, gâtent ses plus sublimes beautés. Aussi n'a-t-il pas droit à être , ne peut-il pas être classique comme l'est Racine.
La poésie de Corneille pèche encore assez souvent par la dureté. L'auteur de Phèdre et dJAthalie n'aurait jamais commis la cacophonie de ces vers :
« Ces charmes à Carthage autrefois adorés
Ont soudain réuni ses regards égarés, » {Sophon.^ xi, 1.}
« Quelle gloire à Plautine, 6 ciel I de pouvoir dire,
Que le choix de son cœur fut digne de l'empire ;
Qu'un héros destiné pour maître à l'univers
Voulut borner ses vœux à vivre dans ses fers.
Et qu'à moins que ifun ordre absolu d'elle-même
Il auroit renoncé pour elle au diadème! » (Ol^., i, 3.)
Les tragédies de Corneille présentent nombre de vers aussi durs; on y trouve bien rarement la douceur racinienne, ni cette souplesse , ces nuances , enfin toutes les parties délicates de l'art d'écrire où excelle l'auteur de Phèdre et i'Athalie. Aucun homme, d'aussi loin qu'il ait surpassé les autres, ne fut avantagé de tous les dons.
' Voltaire a signalé dans Corneille quantité de vers qui pèchent réellement contre la justesse des figures. Voir, en particulier, ses remarques sur Pmm" pée, 1, 1 ; sur Rodogutw, ii, 6.
INTRODUCTION. cxui
11 est hors de dispute que Corneille possède au suprême de^ré l'énergie du style, la fécondité des expressions. Personne mieux que lui ne sait presser en peu de mots un sentiment ou une pensée; toujours économe de mots et toujours prodigue d'idées.
Ciomme on l'a excellemment dit : « Corneille parle mienx que tout autre la langue de rélévation de l'âme, de la dignité du rang*, des affections fortes et généreuses, même des grandes pensées de la politique et de l'ambition '. »
Malheureusement cet écrivain à la nerveuse éloquence rend quelquefois sa pensée un peu obscure à force de précision, et peut paraître forcer la langue, comme quand il dit :
m Baffermis-toi, mon âme, e\ prends desiemimenis
A te meure au-dessus de tous événements. » {Sophotu^ r, 1.)
Nous n'osons cependant critiquer ouvertement des vers qui renferment une ellipse hardie : Des sentiments à te mettre au-^ dessus de tous événements ^ c'est-à-dire, des sentiments qui aillent à te mettre , qui soient capables de te mettre au-dessus de tous événements.
On sait que Boileau citait pour exemple de ce qu'il appelait du galimatias fin et double^ ces quatre vers de la tragédie île Tite et Bérénice [i, 2] :
« Faut-il mourir, madame, et si proche dn terme Votre illustre incoosiance est-elle encor si ferme, Que les restes d*un feu, que j'avoia cm si fort, Paissent dans quatre jours se promettre ma mort?»
Non-seulement Despréaux, mais Molière et Baron n'entendaient rien à ces vers obscurs. Corneille lui-même consulté, dit-on, par le célèbre acteur qui devait jouer le rôle de Domitien dans sa pièce, répondit qu'il ne les entendait pas trop bien non plus '.
En plus d'un endroit aussi. Corneille veut pousser trop loin ses effets de style et de pensée , et il oublie que , dans la littérature comme dans les choses de la vie, le tempérament fait la force. Ce manque de mesure lui a fait quelquefois forcer la langue par des constructions peu naturelles, et violenter son génie par des tournures trop latines, trop espagnoles ou trop cornéliennes.
Le style de Corneille, si fort de pensées, offre cependant de
* Bonald, Beekerckes phUoiophiques, ch. ix. ' Toir le Bolœana.
cxiv INTRODUCTION.
fréquent*; remplissages» et des tautologies qui sarprennenl par leur opposition tranchée avec l'idée qu'on se fait du style cornélien/comme dans ces vers :
m Je sais, comiDe il est boa, que ses trésors ouverts
Lui seroieat iant réserve eniièrement offerts. » (Méd., m, 9.)
« Sa robe dont l'éclat sied mal à sa forliiDe,
Et n'est à son exil qu'une charge importune,
Lui gagneroit le cœur d'un prince libéral,
Et de tous $es trisars ^abandon général, • (AmI-)
« Et nous verrons ainsi qui fait mieux un brave homme,
Des leçons d'Annibal, ou de celles de Rome.
Adieu, peiKfs-y bienf je vous laisse y rêver. » [Nicom,, i, 3.)
GorneiUe est-il porté par son sujet, il s'élève à une hauteur sublime; la pensée ne le soutient-elle plus, il tombe à cent pieds au-dessous dé lui-même. Il faut bien reconnaître ces inégalités, quand on relit avec une attention critique tant de vers qu'il est inutile de rappeler ici, parce que Voltaire en a suffisamment montré l'étonnante faiblesse.
Au genre de faute qui vient d'être signalé l'on peut ajouter l'habitude trop fréquente chez ce poète de reprendre une pensée en plusieurs manières et de la délayer. Le commentateur a eu là un beau champ pour sa critique ; mais il Ta encore outrée, et l'a gâtée par des expressions injurieuses » surtout dans sa correspondance , comme lorsqu'il écrit, parlant de la petite-nièce du grand tragique : a M. son oncle me fatigue un peu; il est bien bavard, bien rhéteur, bien entortillé , et vous présente toujours sa pensée comme une tarte des quatre façons *. »
Nous croyons en avoir assez dit pour montrer combien mus sommes loin de prétendre voir dans Corneille des perfections qui n'y sont pas, et aussi de contester la justesse de nombre de critiques contenues dans le Commentaire de Voltaire. Ce que nous y reprenons, ce sont les méprises, c'est l'excès, c'est l'acharnement, c'est l'insulte.
Nous avons déjà fait connaître en partie les erreurs, les préjugés et les passions qui ont si souvent égaré le jugement du célèbre commentateur. Si indigné que nous ayons été quelquefois de sa glose trop souvent maligne et infidèle, nous repoussons l'idée qu'il ait obéi à un parti pris d'exagération et de dé-
> Lettre à Thibouville, 36 janvier 1762.
INTRODUCTION. cxv
nigreinent envieux. Personne n'est moins que nous disposé à croire que Voltaire ait prétendu abattre la statue d|i grand Corneille pour élever sur ses débris la sienne propre; que son intention, en examinant à toute rigueur les tragédies de Corneille, ait été d'abaisser la gloire du père de notre tragédie au-dessous de Racine , pour s'élever lui-même au-dessus de Racine. Non, la rivalité et Tenvie ne sont pas des explications suffisantes ni même acceptables de Tachamement de Voltaire contre Corneille : nous le répéterons après bien d'autres, il eût plutôt dû être jaloux de la gloire de Racine.
La différence d'esprit, l'opposition dans la manière de concevoir et de pratiquer Tart de Melpomène, et aussi un peu le dépit que lui causait le sentiment de son infériorité, tels sont donc, en y joignant ses préventions ^, les principes déterminants des irrévérentes injustices auxquelles Voltaire s'est laissé emporter avec la fougue sans cesse croissante de sa batailleuse vieillesse. Au-
* Nous tenons à dire noire pensée toat entière. Si nous déchargeons à pea près complètement et très-volontiers Voltaire de Taccasation de basse jaloasie, aoiu soQtenons qu'évidemment il a, aa moins par moments, cédé à la passion, obéi à ses préjagés, servi ses haines. Et où la passion n'eniratnait-elle pas cet esprii emporté? A quels excès ne s'est-il pas souvent laissé aller? A quelles bassesses même ne s'est-il pas plus d'une fois dégradé pour atteindre ses uns, pour eonteoter sa haine ou sa vanité?
Une des passions auxquelles Voltaire a obéi incontestablement dans le Cotif wmÊiaire ntr CornâtU, comme dans le Commentaire iur Pascal^ et partout ailleurs, ^est r«sprit aniieatholique. Indépendamment de ses partialités et de ses haines, toujours plus vivacesplus il vieillissait, le torrent des opinions coulait alors dans lu sens si opposé à celui du dix-septième siècle, qu'il ne pouvait pas avoir de sympathie pour un poète dont l'inspiration fut profondément catholique, pour un homme qui voulut expier celles de ses tragédies qui étaient toutes profanes en consacrant plusieurs années de sa vie à traduire en vers Vlmiiaiion de Jétus- CkriiU
On voit par plusieurs endroits de sa correspondance avec d'Alembert combien sa bile s'échauffait, combien ses passions s'allumaient, même à propos de tragédies, dès qu'une question religieuse éuit eu jeu. Il écrivait à son confident, le 15 septembre 1761 : « Il ne s'agit pas seulement de louer Corneille, il faut dire la vérité. Je la dirai à genoux, et l'encensoir à la main.
« 11 est vrai que, dans l'examen de Polyeucte, je me suis armé quelquefois de vessies de cochon, au lieu d'encensoir. >
L'homme parle ici de l'abondance du cœur, et laisse échapper son secret. Il a beau ajouter : « Laissez faire, ne songes qu'au fond des choses: la forme sera tout autre. . On sent qu'en pareille matière il ne pourra jamais assex se dominer pour être juste, ou pour sauver du moins l'apparence.
cxvi INTRODUCTION.
cane des productions de génie consacrées par le suffrage des siècles n*a été à couvert de la souveraineté des décisions de cet audacieux esprit; mais, en fait de style, non plus qu'en tonte autre matière, on ne saurait assujettir la liberté de son jugement à l'autorité d'un homme qui a cédé si souvent à tant de causes d'erreur, et l'on ne doit respecter ses arrêts qu'abonnes enseignes.
Voltaire lui-même a dit : « On doit, ce me semble, accorder à la poésie plus de liberté qu'on ne lui en donne ^. » Et cependant il a condamné chez Corneille, comme chez Molière et chez La Fontaine, quantité d'expressions qui sont du meilleur usage dans la langue poétique; ainsi que tous les auteurs du dix-huitième siècle, il a trop obéi et sacrifié à l'esprit grammairien, et l'un des plus grands profits à tirer d'une étude attentive de Corneille et de ses illustres contemporains est d'apprendre à suivre, non pas tant la rigueur de la grammaire dans ce qu'elle a de trop conventionnel, que rinstinct hardi et spontané du génie.
Certes, il faut voir dans la grammaire autre chose que l'art de réduire à certaines règles, en apparence arbitraires, le langage des hommes. Elle est une des sciences les plus sérieuses et les plus relevées, quand elle s'applique à trouver la vraie cause de l'usage, à rendre raison de ses singularités, de ses contradictions et de ses bizarreries apparentes, enfin à établir des principes sûrs, précis et généraux. Le corps de la langue ne joue et ne marche qu'en suivant certaines règles; le véritable esprit grammatical consiste à les fixer ou à les expliquer philosophiquement, et à montrer que tous ces emplois si multipliés, si variés, quelquefois au premier aspect si illogiques, ne sont pas réglés par un nsage capricieux, mais par un principe d'institution, et renferment souvent une raison d'autant plus intime et plus profonde qu'elle est plus cachée; enfin que tant d'anomalies qui ont fait si souvent la croix des grammairiens et des philologues paraîtraient à tous très-logiquement justifiables, n'étaient l'éloignement des temps où elles se sont établies, et l'oubli de tant de choses qui en a été une conséquence.
La grammaire n'est donc pas plus un vain système que la logique ; les finesses de la grammaire sont fondées sur ce qu'il y a de plus délicat dans la logique; enfin la grammaire est la logique même appliquée à l'art d'énoncer correctement ses pen-
■ Rem. sur Sert., i, 3.
INTRODUCTION. cxvii
sées. Les principes dn langage sont le chef-d'œuvre, le necplus ulirà de l'esprit humain; et assurément une étude approfondie et méthodique de ces principes est le cours de philosophie le plus parfait qu'il soit possible à l'homme de suivre. Aussi est-ce avec grande raison que Quintilien a dit de la grammaire qoe « de toutes les études, c'est peut-être la seule qui ait plus de réalité que d'apparence, plus de solidité que d'éclat. » Et quœ vel sola omni studiorum génère plus habeat operis^ quam ostentaticnU \
La grammaire positive est utile comme la grammaire philosophique. En quoi que ce soit, des préceptes, même donnés d'autorité, et sans entrer dans les raisons, sont très-utiles à l'usage et lui servent de fondement. En quoi que ce soit, les préceptes sont nécessaires pour mettre et confirmer dans les bonnes voies, pour éclairer le chemin, pour préparer les découvertes. C'est donc une fausse prétention de croire, comme on l'a quelquefois soutenu, que l'on puisse parfaitement apprendre les langues par un pur usage et sans aucune régie de grammaire. Non-seulement les règles servent à enseigner promptement la correction, mais le goiit même acquiert plus de justesse grâce aux régies qui sont bien digérées, aux règles qui, suivant une expression de l'abbé Girard, € ne sont que l'usage attentivement considéré et méthodiquement rendu. »
La grammaire est d'une grande, d'une incontestable utilité ; mais l'abus en est facile et n'est que trop ordinaire. Des règles sont indispensables, mais il les faut bien choisies, bien fondées et peu nombreuses. H faut qu'on n'attende pas tout de ces règles, qui presque inévitablement ont le vice de ne s'étendre qu'aux genres, de n'aller presque jamais à l'espèce, et encore moins à l'individu ; et que l'on comprenne qu'elles ne peuvent suppléer au détail des réflexions produites par l'exercice et la pratique attentive des écrivains. Quintilien , en recommandant aux instituteurs de ne jamais séparer l'exemple du précepte, leur fait justement observer que la voie du conseil est longue, et que celle de l'exemple, au contraire, est aussi courte que sûre. Longum iter per prœcepta; brève et efficax per exempta. Peu de préceptes^ et beaucoup cPusage^ disait aussi sagement Ramus,
1 ûainlU., /luiif., i, 4.
cxviii INTRODUCTION.
qui avait cependant composé trois grammaires, une grecqae, une latine et une française.
Malheureusement nombre de grammairiens, dont l'influence a souvent été considérable, ont si mal compris leur mission qu'ils ont, chacun pour leur part, tristement contribué à l'appauvrissement, à la décadence du français original, expressif et sagement haiMli que parlaient nos pères. La grammaire ne devait être qu'une constatation rigoureuse, on en a fait une législation arbitraire.
Si quelques grammairiens, dont l'Académie a fourni les plus illustres, ont su fixer la langue dans des principes certains, combien la plupart ont-ils gêné la libre vivacité du style I Grâce à quelques-uns d'entre eux, la lan^e a gagné en rigueur et en exactitude ; mais, grâce à eux aussi, combien a-t-elle perdu en souplesse, en vive allure I En dédaignant de se tenir dans le courant populaire de la langue, combien lui ont-ils fait perdre de sa vigueur, de sa naïveté ! Grâce aux grammairiens , ou plutôt aux grammatistes, cette hardiesse créatrice qui caractérise nos écrivains originaux a dégénéré en une froide correction grammaticale, quand correction il y a.
La plupart des règles que les grammairiens ont établies d'une façon absolue ont besoin d'être soumises de nouveau au creuset de l'observation de la pratique des grands écrivains. Autant de règles, souvent autant de démentis donnés aux plus éminents auteurs ; à chaque moment leurs décisions capricieuses frappent d'incompétence les meilleures autorités : le Commentaire de Voltaire sur Corneille, malgré son excellence à certains égards, suffirait à le montrer. L'œuvre des grammairiens, en général^ a été de contraindre la langue sous des lois aussi étroites que hasardées. Sur ce pied-là l'on peut déclarer hardiment que les grammairiens jurés sont les fléaux des langues. Grand bonheur pour l'originalité et la richesse de lalangne française que la granmiaire n'ait pas été fixée au dix-septième siècle ! grand bonheur que ceux qui soot devenus les maîtres éternels de l'idiome français n'aient pas été, avant de produire leurs chefs-d'œuvre, accablés sous un tas de préceptes plus ou moins arbitraires, qu'ils n'aient pas été étroitement asservis à ces formes qui restreignent, qui emmaillottoat les langues I Les hommes qui n'obéissent qu'aux lumières directes de leur esprit et à l'excellence de leur goût, voilà ceux qui foot le plus pour la richesse des langues.
INTRODUCTION. cxix
Conienie, malgré ses inégalités, est tout an premier rang de ees heureux et bienfaisants génies ; et rappeler à l'étode attentive de ses œuvres complètes, comme Ta fait l'Académie française, est un des plus grands services qui pouvaient être rendus à la langue : il est, avec Bossuet, celui de tous nos auteurs qui peut le mieux corriger nos timidités scrupuleuses, et redonner de l'essor à notre style devenu généralement trop terre à terre.
Celui de P. Corneille respire une énergie, une fierté, une indépendance rares dans notre littérature classique, qu'il doit et à sa mature, et aux inspirations des poètes espagnols, des Calderon, des Lope de V^a, des Guillem de Castro, même des Roxas. La puissance de composition et la grandeur dans la pensée comme dans Texpres^on le rendent incomparable.
A cette belle ordonnance, à cette force de style, à cette profondeur de peusée, on reconnaît à la fois l'homme inspiré et l'écrivain laborieux. Corneille laissait souvent aller sa plume au courant de son génie : il en sortait quelquefois des spontanéités sublimes, parfois aussi des vers négligés et faibles. Mais habituellement il ne se fiait pas i sa rare facilité, il travaillait et retravaillait toutes ses pièces morceau par morceau. On lit dans les notes manuscrites de Tralage : a M. de Corneille a refait jusqu'à trob fois le cinquième acte de sa tragédie d'Othon. Cet acte loi coutoit plus de douze centsvers,àcequ'ildisoit, tant il avoit peine à se contenter. »
Ces soins patients étaient donnés aux délicatesses et aux curiosités du style, autant qu'au fond des choses. C'est grâce à cette application persévérante qu'il parvenait à ces formes architecturales, qu'il enfonçait la signification des mots, selon l'énergique expression de Cicéron*,et créait ces vers frappés pour durer eonmie l'airain.
To«t le monde est d'accord pour rendre hommage à la granéeur, à la majesté du style de Corneille, à ces qualités fortes et puissantes qui arrachaient de si enthousiaste^ admirations aux contemporains, dont Ch. Perrault s'est fait l'écho quand il a dit : c 11 seroît malaisé d'exprimer les applaudissements que ses ouvrages reçurent. La moitié du temps qu'on donnoit au spectacle s'employoit à des exclamations qui se faisoient de temps en temps aux plus beaux endroits, et lorsque par hasard il parais-
* fp^bmm pneudere. {De Oratort^ m, 3.)
cxx INTRODUCTION.
soit lui-même sur le théâtre, la pièce étant finie, les exclamations redoubloient et ne finissoient point qu'il ne se fût retiré, ne pouvant plus soutenir le poids de tant de gloire ^. »
Et qu'avait été l'art du théâtre aux mains des devanciers et des contemporains des débuts de ce grand homme? Il n'avait devant lui que des modèles du mauvais et du médiocre. Durant tout le seizième siècle il n'y avait point eu de théâtre véritable : d'assez plates traductions des anciens, ou des fabliaux distribués en scène, voilà toute la richesse dramatique de cette époque. Les auteurs les plus recommandables manquaient lourdement aux premières lois de l'art. Très-peu ou point d'origina»Uté, an goût faussé, une >^é vol tante ignorance des convenances, à chaque instant des grossièretés bien capables de choquer ceux mêmes qui comprennent le mieux que le respect du langage consiste plus dans le sens des paroles que dans leur euphémisme ; un style pitoyable de négligences, fatigant de recherches, d'obscurités, de phrases embarrassantes, d'incises multipliées à l'infini et enchevêtrées en tous sens, comme la plus mauvaise prose d'alors. Cette médiocrité se sent davantage plus on approche de l'époque où Malherbe et Corneille devaient opérer une si grande révolution. Rien de si faible que la poésie des vingt-cinq der^ nières années du seizième siècle ; ce qui faisait dire au cardinal du Perron : t Je crois que la langue française est parvenue à sa perfection, parce qu'elle commence à décliner; tous ceux qui écrivent aujourd'hui ne font rien qui vaille, ils sont tons niais on fanatiques. » A peine un seul poète dramatique, Jean de Schelandre, l'auteur de Tyr etSidon^ peut-il échapper, pour quelques parties, à cette juste condamnation.
Ainsi Corneille dut à lui-môme tout ce qu'il a été, et il a pu dire : « Je n'avais pour guide qu'un peu de sens commun, avec les exemples de feu Hardy, dont la veine était plus féconde que pohe, et de quelques modernes qui commençaient à se produire, et qui n'étaient pas plus réguliers que lui '• »
La seule grande influence française qui servit puissamment le génie de Corneille, ce fut celle de Malherbe, dont des écrivains plus jeunes que lui, mais poètes déjà connus, les Claude d'Expilly, les Vauquelin des Yveteaux, s'étaient empressés d'adopter
> Perrault, Us Bommet Uhutrti, Pierre Corneille. Examen de Jf é/ife.
INTRODUCTION. cxxi
et de populariser la manière que firent irrévocablement triompher ses Trais disciples, Coulomby, Touvant^ du Moutier, surtout Haynard et Racan, formés dans ces assemblées littéraires où, pendant plus de vingt ans, le poète réformateur professa ses nonvelles doctrines en fait de composition et de style.
Corneille recueillit seulement plus tard les leçons des anciens, qoe d'abord il ignorait à peu près complètement. Lorsqu'une fois il eut abordé leur étude, il vit en eux les vrais modèles de Tart; mais il sut en même temps sentir tout ce qu'ils avaient laissé à faire à la création libre et originale. « Je leur porte du respect, a-t-il dit, comme à des gens qui nous ont frayé le cbemin, et qui, après avoir défriché un pays fort rude, nous ont laissé à le cultiver ^. » Ce champ qu'avait remué l'antiquité, il le cultiva si bien qu'il lui fit produire des fruits d'une excellence inconnue à la Gréée comme à Rome. La tragédie haute, sublime, et cependant naturelle, qu'il inaugura en France à une époque de goût corrompu , cette poésie dont toutes les beautés viennent de la force et de la plénitude du sens ; cette puissance de composition, ce talent de nouer fortement une intrigue et de dégager vigoureusement les situations les plus compliquées; cet art suprême de faire de l'admiration un des plus puissants ressorts dramatiques, et de subjuguer par le développement de ces grands sentiments qu'il puisait dans son âme et dans son caractère d'une incomparable noblesse; et avec tous ces hauts mérites, cette magie d'un style qui n'a qu'un nom, le style cornélien : où est le modèle de tontes ces choses transcendantes, à Athènes et à Rome, aussi bien que chez les nations 'modernes?
Même ses premières pièces, avec tous leurs défauts, même ses comédies les moins estimées, furent un immense progrés. C'est Mélite (1629), malgré toutes ses imperfections, qui ouvrit la route au style simple et concis regardé alors comme trivial et universellement méprisé : la préface même de cette comédie en fournit la preuve. En la publiant, Corneille témoigne la cramte que, sa fa^on d'écrire étant simple et naturelle^ la lecture ne fasse prendre ses naïvetés pour des bassesses.
Dans cette carrière de soixante ans de travaux tous glorieux, quoique inégaux, il exerça l'influence la plus puissante et la plus heureuse sur les grands classiques, n communiqua l'habitude de
> Métiu, préface.
cxxii INTRODUCTION.
penser avec noblesse, il ouvrit la voie du beau et du grand ; et nos plus admirables auteurs Vj suivirent en évitant les éoneils que leur signalaient ses fautes mêmes dont on doit l'exonsery comme venant d'imitation, tandis que la justice demande qu'on lui fasse honneur de ses plus grandes beautés, comme étant de son propre fonds.
Pour comprendre Tinfluence de Corneille sur les grands écrivons qui Tout suivi, dont il n'y a pas un sur lequel le génie de riUustre tragique n'ait réfléchi quelques-uns de ses rayons ^, il suffît de lire les nombreux exemples qui acccompagnent nos principaux articles. On verra combien de locutions créées ou mises en crédit par ce puissant génie ont été imitées par les prosateurs comme par les poètes. Il méritait, à double titre, d'être le maître des uns et des autres, car Tart d'écrire en vers il 'est pas le seul où il se soit distingué.
Sa prose se soutient dignement à côté de sa poésie. Voltaire a dit, à propos de l'Épître dédicatoire de Ctnna : « Voilà une étrange lettre, et pour le style et pour les sentiments. On n'y reconnaît point la main qui crayonna Vàme du grand Pompée et Fesprii de Cinna. Celui qui faisait des vers si sublimes n'est plus le même en prose '. y> C'est là une de ces injustices que le cense«r de Corneille, soit légèreté, soit d'autres motifs, a commises au sujet du poëte commenté par lui. Un bel esprit, contemporain de l'illustre tragique, a porté un jugement tout contraire. Saint* Évremond, parlant d'une lettre où l'auteur du Cid et de Polyeuete le remerciait de ses favorables appréciations, s'exprimait ainsi : « Je suis fort obligé à M. Corneille de l'honneur qu'il me fait. Sa lettre est admirable, et je ne sais s'il écrit mieux en vers qu'en prose ^. » Plusieurs lettres de Corneille méritent ces éloges ; mais ils sont surtout applicables à ses trois Discours sur la poésie dramatique, où tant d'idées justes et solides sur l'art qu'il pratiqua si longtemps et si glorieusement sont résumées dans le style le plus net, le plus ferme et le plus correct. L'auteur du Cirf, d'jBFdrace, de Cinna, de Polyeuete, déploie encore un talent de prosateur du premier ordre dans ses Préfaces et ses Examens, qui, avec
* Pascal ne sut pas sentir le mérite de la poésie de Corneille, mais il notait les pensées fortes semées dans ses tragédies, pour les transporter dans le grand onvrage apologétique dont il avait conçu le projet.
' Commeni. sur Corn.^ Rem. sar Cinna.
3 Lettre à M. de Lionne.
INTRODUCTION. cxxui
les Discours^ prouvent qne cet éminent tragique ne fut pas, comme on l'a dit plusieurs fois^ livré au seul instinct du génie, mais qu'il avait profondément médité sur son art, et que personne peutêtre ne calcula plus fortement et plus patiemment ses effets de théâtre. La même supériorité de talent éclate dans des productions moindres et généralement peu connues, comme dans les diverses préfaces de la traduction de Vlmitation. Une seule-pièce en prose de Corneille est inférieure; c'est le discours qu'il prononça le jour de sa réception à l'Académie. Cette harangue trèscourte est étonnamment lourde et négligée, et renferme des traita du pins mauvais goût, comme quand l'auteur peint l'épanouissement de son cœur et la liquéfaction intérieure qui relâche toutes les puissances de son âme. Il faut pardonner à ce fier et mâle génie de n'avoir pas été lui-même dans un compliment de pur appareil, prononcé au sein d'une assemblée dont il n'avait pas à se louer; et un discours de quelques pages, fût-il détestable, ne saurait faire oublier les nobles titres de Corneille à la gloire de prosateur comme à celle de poète.
Homme étonnant et immortel, qui, dans quelques pièces au moins, sut réunir les beautés les plus sublimes de Tune et de l'antre scène, et se montrer grand prosateur en môme temps que grand poète; qui forma Molière et Racine, et mérita d*ôtre étudié et imité par Pascal et Bossuet; enfin dont le génie, comme Ta reconnu Voltaire, a tout créé en France 1
FIN DE L'iNTSODUCnOK.