XIV PRÉFACE
phique, car c’est toujours la pensée, rarement le hasard et le caprice, qui crée les termes, signalements particuliers et signes distinctifs des doctrines.
L'homme du monde a parfaitement raison de donner à une fleur son nom vulgaire, mais que diriez-vous d'un botaniste qui s’obstinerait à répudier les termes plus précis employés dans les classifications? Quand maitre Bridaine demande à tout propos, et surtout hors de propos, à quel sexe, à quelle classe appartient une.fleur, de quels éléments elle se forme, d’où lui viennent sa sève et sa couleur, Perdican se moque de lui : « Je n’en sais pas si long, mon révérend. Je trouve qu’elle sent bon, voilà tout. » L'emploi d'un terme technique n’est justifié que si ce terme est nécessaire pour éviter une périphrase et donner à l'idée son plus haut degré de précision. Hormis ces cas, qui toutefois sont assez fréquents, suivez le conseil de Leibniz : « Fuyez les mots techniques comme on fuit une vipère ou un chien enragé ! »
Des trois qualités que Leibniz reconnait au style philosophique, la clarté, la vérité, l'élégance, il en est une pour le moins que les termes techniques favorisent rarement et excluent presque toujours, c’est l'élégance. Ils donnent au style je ne sais quel aspect de lourdeur et quelle apparence scolastique. Il ne faut pas croire non plus que les scolastiques, à qui nous devons presque entièrement notre terminologie, aient toujours visé, en les forgeant, à la clarté et à la vérité de l'idée. Leibniz remarque ingénieusement que beaucoup de ces mots abstraits cachent une simple métaphore plus ou moins habilement dissimulée : là langue scolastique, dit-il, fourmille de tropes, tropis scatet. Analysez les mots inhérence, émanation, influence, qu'y trouvezvous ? une simple image empruntée au monde physique, celle d'un objet qui adhère à un autre comme la couleur aux surfaces colorées, celle d’une lumière qui perce l'obscurité ambiante, celle d'une eau qui pénètre dans un sable aride. Cela n’éclaircit rien et le phiosophe a souvent l'occasion de répéter la prière de Paul-Louis Courier : « Seigneur, délivrez-nous de la métaphore! » Pourtant Leibniz lui-même n’a-t-il pas cru pouvoir proposer le mot de fulguration pour exprimer la manière dont