LEXIQUE
DE
PHPFÉOSOPTIEIE
A. Les logiciens désignaient par les quatre lettres À, E, I, O les quatre sortes de propositions qui déterminent les figures et les modes; autrement dit : les genres et les espèces du syllogisme. A désigne les propositions universelles affirmatives (par exemple : tous les corps sont pesants); E, les propositions universellesnégatives ; I, les propositions particulières affirmatives ; O, les propositions particulières négatives. Ainsi un syllogisme est en BARBARA (ne tenez
comple que des voyelles) quand
ses trois propositions sont universelles affirmatives; en BAROCO quand il a pour majeure une proposition universelle affirmative, pour mineure el pour conclusion des propositions particulières négatives (V. Oppositions).
ABDUCTION. Dans la langue d’Aristote, ce motdésigneunsyllo-
A. BERTRAND. — Lexique.
gisme dans lequel la mineure est moins évidente que la conclusion, de telle sorte que l'attention se détourne (abducere) de celle-ci pour se reporter sur la mineure.
Ilen donne cetexemple: La science peut être enseignée; or la justice est une science : donc la justice peut être enseignée. C’est la mineure qui attire l'attention de l’esprit et qu’il importe de mettre en évidence pour justifier la conclusion.
ABNÉGATION. Oubli ou sacrifice de soi-même, L’abnégation est le contraire de l’égoïsme. Les positivistes ont donné le nom d’ultruisme à cette forme supérieure de la sympathie ou du désintéressement : vivre pour autrui.
ABOULIE (« privatif; Bouar, volonté). Impuissance de vouloir, paralysie dela volonté, sorte de ma-
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ladie mentale qui anéantit la puissance d'agir, et, si elle ne détruit pas la volonté, lui enlève du moins toute efficacité.
ABSOLU (absolutus, délivré et accompli). Pris adjectivement, ce mot désigne, en métaphysique, ce qui est indépendant et inconditionnel. L’être est absolu par rapport à ses manières d’être ou modes qui sont relatifs par rapport à lui; la substance et l’essence sont absolues par rapport aux qualités qui les manifestent el les déterminent. On dira que Dieu possède la science absolue, c’eslà-dire sans limite, achevée, la science qui ne dépend d'aucune autre science et trouve en ellemême ses propres principes.
Entre les mots infini, parfait et absolu, il y a des nuances assez délicates à saisir : l'infini a rapport à la grandeur et s'oppose à fini :
une ligne et un nombre sont des grandeurs et des quantités finies; le parfait s’oppose à l'imparfait et se rapporte à la qualité : la justice humaine est imparfaite ; l'absolu se rapporte à l’existence et s’oppose au relatif.
Pris substantivement, ce mot désigne l'être en soi et par soi : il n’y a que Dieu qui soit l’absolu sans restriction et tous les autres êtres sont relatifs. C’est là le sens le plus précis du mot; son sens le plus vague se retrouve dans l’adverbe absolument qui signifie sans
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exception, sans restriction, sans condition. Il faut remarquer aussi que, dans la langue cartésienne, absolu est un mot plus rarement employé qu'infini et parfait, qui eux-mêmes se prennent assez SOuvent l’un pour l’autre.
Les philosophes allemands postérieurs à Kant font au cuntraire un grand abus de cette expression : c'est la chose en soi ou le noumène de Kant; c'est le moi de Fichte qualifié d’absolu parce qu'il produit toutes les choses relatives, c'est-à-dire le monde phénoménal; c’est l'identité fondamentale de la nature et de l'esprit de Schelling, identité absolue que nous atteignons par « l'intuition intellectuelle », c’est-à-dire par une pensée supérieure à Loule expérience ; c'est même, chez Hégel, le processus où le devenir universel, bien qu’un absolu qui devient successivement toules choses ne mérite guère ce nom.
La notion d’absolu soulève un des plus graves problèmes de la métaphysique : L’absolu existe-t-11 et pouvons-nous le penser? Hamilton a soutenu que « penser c’est conditionner »,et qu’en Conséquence l'absolu est par définition l’inconnaissable, puisque en tombant sous les prises de la pensée il en subirait les lois ou conditions et deviendrait ainsi conditionné ou relatif. Hamilton aurait gain de cause contre ceux qui soutiendraient que nous pouvons
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connaître l’absolu absolument pur de toute relation avec nous, perçu dans son essence même.
Mais l’idée de l’absolu peut être réelle et positive sans être adéquate à son objet. Dire que l’absolu devient relatif par cela seul que nous le pensons, c’est un paradoxe ou plutôt un paralogisme :
notre pensée ne saurait altérer la nature de l'absolu et ce n’est pas déchoir que d’être connu ou plutôt affirmé. Bien plus, le terme relatif n’a de sens que si nous avons quelque idée de ce que désignele terme opposé d’absolu : l’une des notions ne se conçoit pas sans l’autre et, même pour, nier l'existence de
l'absolu, il faut convenir que l’on
a quelque conception et quelque connaissance de ce que l'en nie.
M. H. Spencer va plus loin :
« Dire que nous ne pouvons connaître l'absolu, c’est dire implicitement qu’il y a un absolu. Quand nous nions que nous ayons le pouvoir de connaître l'essence de l’absolu,nousenadmettonstacitement l'existence; el ce seul fait prouve que l’absolu a été présent à notre esprit, non pas en tant que rien, mais en tant que quelque chose. »
On définit quelquefois laraison :
la faculté de l’absolu, c’est-à-dire l’entendement en tant qu’il nous révèle ce qui, « pour être conçu, comme dit Spinoza, n’a besoin d'aucune conception étrangère ».
ABSTINENCE (abstinere, se te-
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nir éloigné). Privation volontaire et délibérée, dans un but moral ou religieux, de certaines choses dont la nature nous fait un besoin ou un plaisir, Elle implique dans la pratique la suprématie de la loi morale sur les inclinations et les passions. Les stoïciens surtout ont recommandé l’abstinence et l’on sait qu’ils résumaient toute leur morale en ces deux mots : Supporte et abstiens-toi. L’abstinence stoïcienne exalte le sentiment de notre valeur et de notre grandeur, puisqu’ellenousrendindépendants des biens extérieurs et nous sous-:
trait à tout ce qui pourrait {(roubler notre calme et notre impassible sérénité. L’abstinence chrétienne, l’ascétisme se fonde au contraire sur une idée d’humilité et d’expiation : l'homme rachète ses fautes par l’austérité et la pénitence.
ABSTRACTION (abstrahere, ti-
- rer de). Ce mot désigne tantôt une
opération de l'esprit, tantôt le résultat de celte opération. Dans le premiersens,l’abstractionestl’acte intellectuel par lequel nous considérons isolément une idée dont l’objet ne se présente jamais isolé.
C’est donc une des formes de l’analyse; mais. si toute abstraction est une analyse, toute analyse n’est pas une abstraction : l’analyse chimique, par exemple, porte sur des éléments qui ont une existence séparée aussi réelle que l'existence même du tout.
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Dans le second sens du mot, il désigne le résultat même de l’opération, c’est-à-dire l’idée abstraite.
En mélaphysique, les notions d’essence, de substance ; en mathématiques, celles de nombres, de fi-
gures ; en physique, celles de cou-.
leurs, de saveurs, sont des idées abstraites. Nos sens font naturellement des abstraclions en percevant isolément les qualités des corps étendus, colorés, sonores, odorants, sapides. Une langue est un instrument d'analyse et d’abstraction parce que la plupart des mots représentent des idées générales et que, si toutes les idées abstraites ne sont pas générales, toutes les idées générales sont abstraites.
On nomme abstractions réalisées des notions abstraites auxquelles on prête par erreur une existence réelle ou objective : quand on disait au moyen âge que la nature a horreur du vide, on réalisait une abstraction, car la nature n'est, selon une expression quelquefois usitée, qu'un étre de raison.
Abstrait n’est nullement synonyme d’abstrus, car l’idée abstraite étant simple est plus claire que l’idée concrète qui est complexe. Cepeudant les sciences abstraites passent pour abstruses parce qu’elles exigent un grand effort d’attention : l'esprit qui s’y livre fuit abstraction de tout ce qui l'entoure, mais il ne peut empêcher que les objets réels et concrets n’agissent
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continuellement sur ses sens et ne distraient son attention.
M. H. Spencer s’est fondé sur le caractère plus ou moins abstrait des sciences pour en tirer une classification où il prétend rectifier et compléter celle qui avait été proposée par Aug. Comte : 1° sciences abstraites : logique et mathématiques ; 2° sciences abstrailes-concrètes : mécanique, physique, chimie; 3° sciences concrèles : astronomie, géologie, biologie, psychologie, sociologie.
ABSTRACTIVE (Connaissance abstraclive). Dans la langue scolastique, on appelait connaissance abstractive la connaissance rationnelle d’une chose par l’intermédiaire d’une autre chose qui en est l’image, l'expression, le symbole : la cause est connue par l'effet, Dieu par la nature.
Quand l'objet est intelligible sans aucun intermédiaire, la connaissance est dite entuitive; et quand il est connu non seulement en lui-même, mais encore dans toutes ses qualités intelligibles, la connaissance devient compréhensive. La philosophie contemporaine n’emploie plus guère que l’expression de connaissance intuitive el les deux autres sont tombées en désuétude.
ABSTRAIT (V. Abstraction).
L’abstrait s'oppose au concret. Il “peut être particulier ou général :
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l'idée de blancheur est une idée abstraite et générale ; dans cette phrase, la blancheur de ce mur, elle devient une idée abstraite particu- lière.
L’abstrait ne résulte pas de la dissociation de ce qui est uni, mais de la séparation de ce qui est inséparable : il y aurait extension abusive de l'emploi de ce mot si l’on disait que l'individu n’estconnu qu’à titre d’abstrait, sous prétexte
que l'individu n'existe jamais en
dehors de la société dont :ïl fait partie intégrante. Quand l’anatomie considère isolément tel ou tel organe, ellen’en fait pas pour cela un abstrait, puisque l'organe peut être séparé du corps: la dissection nous le montre comme parfaitement concret.
Remarquons que certains auteurs ne conviendraient pas de l'existence d'idées abstraites particulières : ce ne sont, diraient-ils, que des actes particuliers d’attention et la véritable abstraction, essentiellementlogique etmentale, ne saurait nous donner que des idées générales. L’abstraction prépare la généralisation : l’abstrait est l'élément du général et, plus l’idée est générale, plus haut est son degré d’abstraction; la plus générale des idées, l’idée d’être est à la fois la plus abstraite et la plus simple de toules.
ABSTRUS (abstrusus, enfoncé,
caché). Difficile à pénétrer, à com-
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prendre et, dans un sens abusif, très abstrait. Si l’idée abstraite est, par définition, une idée plus simple,moins complexe que l’idée concrète, comme nous avons été enfants avant d’être hommes, comme nous ne cessons jamais d’être en communication avec le concret et quel'absiraction exige unesorte de rupture avecnos habitudes, il n’est pas étonnant que les sciences abstraites passent néanmoins pour les plus difficiles et les plus obscures. Pourtant iln’en est rien : ce sont celles qui sont à la base de la classification d’Aug. Comte, celles que toutes les autres impliquent et supposent, celles enfin qui se sont perfectionnées les premières.
ABSURDE. Ce qui est contradictoire, contraire à la raison : un cercle carré est une conception absurde parce qu’elle implique contradiction. Mais toute fausseté n’est pas une absurdité, et il n’est que trop fréquent d'entendre appeler absurde ce qui choque telles convictions et tels préjugés : l’absurdité dans les polémiques, c'est tout simplement l'opinion de l’adversaire. C’est donc un terme dont il ne faut se servir que très rarement.
En général, pour qu’il y ait absurdité, il faut que l'erreur saute aux yeux; cependant, en mathématiques, la démonstration de l’absurdité d’une proposition peut exiger de longs raisonnements. La ré-