PRÉFACE. X
tissons donc à cette formule déjà moins obscure et plus satisfaisante, que les choses, les objets, les réalités, la nature n’existent pour nous qu'autant qu’ils sont intelligibles, que nous en formons l'idée, qu'ils tombent sous les prises de notre pensée. Faites un pas de plus et vous direz : cela seul est vrai pour nous, est véritablement pour le philosophe, qui correspond à quelque pensée de notre esprit, — plus énergiquement, qui est une pensée; en d’autres termes, l’être est identique à la pensée.
Vous n’avez pas, je le répète, le secret de la philosophie de l'identité. philosophie fort discutable, mais vous en avez la clef et cela suffit pour le moment : dans tout système il y a (comme dans toute œuvre artistique) quelque chose d’intraduisible et d'irréductible et ce « je ne sais quoi » échappera toujours à qui n’a pas l’esprit déjà philosophique. Je puis donner à un Français le mot à mot d’une ode d'Horace, à un Allemand le mot à mot d’une fable de La Fontaine, mais ce mot à mot nécessaire pour comprendre le poète laisse échapper le sentiment et le charme poétiques : cela n’est point dans le mot et j'aurai beau le définir et l’analyser dans l’espoir chimérique de l’en dégager, puisqu'il ne peut naître que dans une âme et éclore que par une pensée. Je puis donc vous définir l’/dée de Platon, l’Acte d’Aristote, la Substance de Spinoza, le Voumène de Kant, mais non pas avec la précision du géomètre qui définit le cercle ou la sphère : je vous laisserai toujours beaucoup à deviner. S'il est un philosophe qui tienne en réserve une définition rigoureuse et mathématique du mot Dieu, je me tais et je m'incline : c’est un dieu lui-même.
Que si le lecteur se plaint d’omissions, je l'avoue, assez nombreuses, je le prie de se demander si elles sont imputables à ma négligence, ce qui a dû arriver quelquefois, ou si elles résultent d’un parti pris bien arrêté et ont été faites de propos délibéré. S'il plait à Stuart Mill d'appeler réalisme cosmothétique la théorie qui pose en fait la réalité du monde extérieur, je veux bien expliquer le mot réalisme qui est d’un emploi ordinaire, mais nonle mot cosmothétique qui n’est guère employé que par cet auteur. Je me garderai de désigner le dilemme par le nom que lui donnait mon excellent maître, M. J. Tissot, le traducteur de Kant :