CHAPITRE IX
HÉRÉDITÉ DE l' ALCOOLISME.
Dans ce chapitre et sous le seul titre d'alcoolisme se trouvent compris tous les états pathologiques résultant deîl'abus des liqueurs à hase d'alcool, entre lesquels les cliniciens et les expérimentateurs ont établi des distinctions. Marcé d'abord, puis Magnan et Laborde ensuite, ont distingué les effets de la liqueur d'absinthe de ceux de l'eau-de-vie ou du vin, attribuant ces effets à l'essence de la plante et non pas à son véhicule alcoolique. Cadéac et Albin Meunier, expérimentant successivement sur des animaux les actions toxiques des diverses essences qui entrent dans la composition de cette liqueur (car l'essence d'absinthe n'est point la seule), sont arrivés à innocenter presque cette dernière, pour incriminer principalement les autres. Tout cela peut avoir son intérêt. Nous n'avons point qualité pour en décider. Mais au point de vue où nous sommes ici placés, il suffit de constater qu'il s'agit toujours, dans tous les cas, de poisons cérébraux, pour que les nuances symptomatologiques observées soient négligeables.
Lasègue, en analysant le traité de Magnus Huss (1), me paraît avoir donné la véritable caractéristique de l'alcoolisme chronique dont nous avons à nous occuper seule-
(1) Lasègue, Arc/i. gén. de médecine, 1853, et Études médicales du prom fesseur Lasègue, t. TI, p. 111.
ment, par l'exposé des troubles qu'il détermine dans rintclligence. « Leur caractère commun, dit-il, abstraction faite du délire aigu ou de la manie alcoolique, est la débilité intellectuelle. Le D'' IIuss ne me paraît pas avoir apporté à l'étude de l'état mental, provoqué par l'abus de l'alcool, la môme exactitude que dans les autres parties de son observation. 11 a voulu, manquant d'expérience dans ce genre d'examen, profiter de l'expérience des autres, et cette tentative imparfaite d'érudition n'est pas toujours satisfaisante. En réalité, le trouble de l'intelligence provoqué par l'abus des spiritueux consiste dans un affaiblissement beaucoup mieux caractérisé par l'expression populaire d'abrutissement que par toutes les dénominations scientifiques. Le malade, tout en étant préservé d'un véritable délire, reste obtus sans devenir indifférent. Il a conscience de son infériorité, il se rend à peu près compte des choses qui l'entourent, il conserve des antipathies et des désirs ; mais en môme temps, et cette particularité est caractéristique, il est tourmenté par des hallucinations. La nuit, il voit des objets qui l'effrayent et surtout des animaux; les hallucinations delà vue, d'une incontestable prédominance, n'excluent pas absolument celles de l'ouïe; il les éprouve comme les autres aliénés, mais il diffère d'eux en ce qu'il les juge le plus souvent, et les reconnaît pour de simples illusions. Joignez à cette hébétude tous les mauvais instincts qui peuvent accompagner l'idiotie ou l'imbécillité, supposez-les se développant sans le frein de la morale ou de la raison, vous aurez un tableau résumé, mais vrai, de l'état mental qui reconnaît pour cause l'intoxication chronique par l'alcool.
« Ce serait recommencer une description inutile, que d'indiquer comment les symptômes que je viens d'analyser se groupent pour constituer divers types, suivant que l'une ou l'autre des lésions fonctionnelles prend le pas sur ses congénères. On arrive ainsi à reconnaître des formes anesthésique, hyperesthésique, convulsive, etc.,
HÉRÉDITÉ DE L'ALCOOLISME. 261 qui ne dilTôrent que par l'exagération de phénomènes patholo^•iques, sans exclure néanmoins les autres. »
Que l'intoxication résulte de l'ingestion habituelle et abusive d'un vin quelconque, de l'eau-de-vie, de la liqueur d'absinthe ou d'un autre prétendu apéritif, de l'eau de Cologne ou d'une autre eau de toilette (il y en a des exemples), môme de l'inhalation également habituelle et abusive de l'éther ou du chloroforme, l'eifet est toujours le même au fond, il ne varie que par quelques détails, insignifiants à notre point de vue actuel. Tout cela se confond dans l'alcoolisme, qui en est le type pathologique. On y peut même faire entrer d'autres intoxications d'origme plus récente, mais heureusement moins étendues, celles auxquelles ont été donnés les noms de morphinisme et de cocaïnisme, dont les effets cérébraux n'en diffèrent, paraît-il, que par des nuances.
Le fléau de l'alcoolisme (car c'en est bien un véritable) a pris dans ces derniers temps des proportions effrayantes. Son extension, dans nos régions, a suivi celle du développement de la fabrication de ce qu'on appelle les alcools d'industrie, obtenus par la distillation des grains, des betteraves et des pommes de terre, qui ne remonte pas à plus d'une quarantaine d'années. Auparavant, à coup sûr, l'alcoolisme n'était pas inconnu. Notre pays a toujours été riche en vins et de ces vins on extrait depuis bien longtemps des alcools de divers degrés de pureté. Il y a toujours eu des gens pour abuser des uns et des autres. Mais il n'est pas moins vrai que depuis le moment oiî se sont établies les industries dont il vient d'être parlé, la consommation des spiritueux s'est accrue dans une énorme mesure, que les statistiques nous révèlent d'autant plus facilement et avec d'autant plus d'exactitude qu'il s'agit d'un objet sur lequel le fisc perçoit des droits. Chose à remarquer, la consommation de l'alcool s'est développée à peu près exclusivement dans les régions qui ne produisent point de vin. Au premier rang de ces régions se
placent, chez nous, les départements de l'ancienne Normandie et ceux de la Bretagne, qui sont des pays à cidre.
D'après certains médecins, nos races seraient, de ce chef, menacées de dégénérescence. On n'aura pas de peine à montrer, par la suite, qu'il y a là une exagération évidente, si ce n'est une fausse interprétation des faits. Que les individus touchés par l'alcoolisme, et môme leurs familles, soient fatalement voués à la déchéance, ce n'est pas contestable. La caractéristique indiquée plus haut ne permet point d'en douter. Que les lésions fonctionnelles provoquées par l'abus de l'alcool soient transmissibles par hérédité, ce n'est pas davantage douteux. Personne, croyons-nous, ne le conteste plus. 11 n'y a donc lieu de faire aucun effort pour l'établir, et notre objet ne peut être ici que d'en caractériser exactement les modes de transmission, ce qui est loin d'avoir été fait jusqu'à présent.
Pour l'alcoolisme comme pour plusieurs autres états affectant le système nerveux, bon nombre de phénomènes ne paraissant avoir aucune relation nécessaire avec ses lésions fonctionnelles ont été abusivement attribués à l'hérédité desdites lésions. Nous en donnerons quelques exemples. Quand on n'a pas étudié expérimentalement les lois générales de l'hérédité, on se laisse avec facilité entraîner à se satisfaire avec des à peu près. Il y a aussi le danger de la spécialité des études, qui se manifeste si généralement chez les aliénistes surtout. Quoi qu'il en soit, il faut de toute nécessité, pour que la race puisse être atteinte, pour que sa dégénérescence soit réelle, il faut que la transmission soit reconnue indéfinie dans la suite des générations qui la constituent. La race, en effet, comme on l'a vu, est cette même suite indéfinie des générations issues d'un couple primitif. Or on verra que l'un des caractères de l'hérédité, dans le cas de l'alcoolisme, est d'aboutir bientôt à la stérilité, c'est-à-dire à l'extinction de la famille. La race ne peut donc pas être touchée, puisque, dans cette race, les familles fd'alcooliques sont fatalement vouées à une
prompte extinction. Ce n'est en conséquence point la race qui dégénère, si l'on tient à conserver ce verbe d'ailleurs assez mai appliqué, c'est la famille de l'individu alcoolique qui, de décliéance en déchéance, est éliminée par un elïet de véritable sélection.
Les descendants d'alcoolique ne sont en réalité pas de véritables dégénérés, dans le sens qu'on attribue généralement à ce mot. C'est par une fausse application qu'ils ont été ainsi qualifiés par certains auteurs. On dit qu'une race dégénère lorsque les individus qui la représentent perdent de. leur taille et de leur vigueur normale, tout en conservant les caractères morphologiques qui la distmguent. Les poneys corses, par exemple, sont les descendants dégénérés, comme ceux des landes de Bretagne, des chevaux asiatiques introduits par les peuples envahisseurs ou migrateurs. Ici rien de pareil. Les sujets en question sont des malades, des êtres intellectuellement et parfois physiquement déchus, non pas des dégénérés. La distinction a quelque importance, à cause des conséquences générales qui en peuvent être tirées, et c'est pourquoi nous nous y arrêtons. Si, en effet, il y avait dégénérescence réelle, en présence de l'extension sans cesse croissante du fléau dont il s'agit, l'avenir devrait être jugé encore autrement grave qu'il ne l'est effectivement. On peut y concevoir un remède, et pour mon compte je suis convaincu que ce remède, qui est cherché dans l'établissement des sociétés de tempérance et surtout dans l'aggravation progressive des droits fiscaux établis sur l'alcool, se trouvera seulement dans l'extension du bien-être et dans la diffusion de l'instruction.
Je crois avoir démontré depuis longtemps que les droits fiscaux conduisent au résultat inverse de celui qu'ils visent. L'expérience prouve que la consommation de l'alcool s'est accrue à mesure qu'ils ont augmenté de quotité. L'apparence paradoxale de ce résultat est cependant facile à interpréter. On ne prend pas garde que la
^^'^ LMll'illliniTli NOllMALi; ET PATHOLOGIQUE,
consommation de l'alcool est déterminée par une passion, par un besoin que l'habitude rond impérieux. Dans les débits de boisons on peut ranger les consommateurs en catégories, d'après le nombre de petits verres qu'ils prennent chaque jour, et l'on sait que, pour chacun, ce nombre va nécessairement croissant avec le temps. L'alcool ingéré produit une excitation passagère à laquelle le système nerveux s'habitue bientôt. L'accoutumance établie, il cesse de réagir si la dose n'est pas augmentée. De là l'entraînement fatal à son augmentation progressive pour les buveurs habituels. Lorsque, par le fait que l'accroissement de la taxe, le prix de revient de sa marchandise est augmenté, le débitant se garde bien d'augmenter dans la même proportion son prix do vente. Cela ferait crier sa clientèle et troublerait son commerce. Il a un moyen plus pratique, dont il use invariablement. 11 diminue la quantité livrée pour le même prix, en réduisant la capacité du petit verre sans que le volume apparent en soit changé, simplement par l'épaississement du fond ou des parois. Alors le consommateur d'un seul petit verre, n'ayant plus sa dose habituelle, n'y trouve plus son excitation accoutumée : il est fatalement conduit à en boire deux pour l'obtenir. Et ainsi des autres. C'est de la sorte qu'on a toujours vu la consommation générale s'accroître à mesure que l'alcool a été surtaxé.
Si quelqu'un avait la velléité de contester le phénomène, je lui demanderais de vouloir bien me dire comment il se pourrait faire autrement qu'en Normandie, par exemple, et particulièrement dans le département de la Seine-Inférieure, les dénombrements accusant une diminution progressive de la population, les statistiques accusent au contraire un accroissement non moins continuel de la consommation de l'alcool ; et cependant nul n'ignore que les taxes ont subi une élévation également progressive. Les choses en sont à ce point que les statisiciens, et Chervin en particulier, ont cru pouvoir attribuer
IlÉRÉDlTli: DE L'ALCOOLISME. 26'ô H cette grande consommation la diminution constatée dans la natalité. A quoi il m'a été permis d'objecter (1) que la consommation de l'alcool n'étant pas moindre en Bretagne, dans le voisinage immédiat, la natalité y est précisément très forte, preuve d'une absence de rapport nécessaire entre les deux faits rapprochés. La réplique qui me fut opposée alors montre bien les dangers de la statistique maniée d'une certaine façon. On me cita un travail de Lunier, d'après lequel la consommation de l'alcool, par tète d'habitant, serait moindre en Bretagne qu'en Normandie. Effectivement, quand on divise le nombre d'hectolitres consommés par le nombre total d'habitants le quotient est moins fort dans le premier cas que dans le second. Mais Lunier n'a point pris garde que dans la population bretonne, remarquable précisément pour sa forte natalité, la proportion des enfants, non consommateurs d'alcool, est incomparablement plus élevée que dans la population normande. En ne tenant compte, comme il convient, que des adultes, on arrive à constater au contraire que le Breton est encore plus grand consommateur d'alcool que le Normand. Du reste il suffit de voyager dans les deux provinces pour s'en apercevoir. Nulle part en France le nombre des alcooliques n'est aussi élevé.
Mais comme il s'agit ici seulement de l'hérédité de l'alcoolisme et non point des moyens d'éviter son extension, nous ne devons pas insister davantage. J'ai voulu toutefois montrer en passant qu'on a fait généralement fausse route dans la recherche de ces moyens. Sur cette hérédité on rencontre fréquemment, de la part surtout des médecins spécialistes en aliénation mentale, des appréciations qu'il n'est pas facile d'accepter comme exactes, étant données nos connaissances sur les lois qui régissent en général les phénomènes héréditaires. Depuis
(1) A. Sanson, Uulict. du la Soc. d'anthropol. de Paris, A<^ sùrie, t. XI, p. 509. 1883.
les remarquables travaux de Morcl, à si juste litre fort estimés, ils ont une tendance insurmontable à étendre le cadre de ceux que Magnan appelle les héréditaires dégénérés. Nous nous sommes déjà expliqués sur la valeur du dernier qualificaLif. Il faut faire voir maintenant que l'application du premier n'est pas toujours d'une exactitude irréprochable, en ce qui touche l'alcoolisme.
Entre autres exemples nous pouvons prendre le plus récent. Ce n'est certes pas l'un des moins démonstratifs. Il s'agit d'un sujet qui a été présenté d'abord à la Société d'anthropologie et dont l'observation fut ensuite communiquée en détail, avec dessins à l'appui, à la séance de la Société de biologie du 30 juillet 1892, par MM. Magnan et Galippe (1). Le titre de cette observation est le suivant : « Accumulation de stigmates physiques chez un débile, brachycéphalie, plagiocéphalie, acrocéphalie, asymétrie faciale, atrésie buccale, syndactylie des quatre extrémités. » Il est clair, d'après ce titre, que l'un des auteurs n'est intervenu qu'en raison de sa compétence spéciale à l'égard de l'atrésie buccale. Pour le reste, et notamment pour la question d'hérédité, la responsabilité entière revient à Magnan.
Nous ne reproduirons point les détails de l'observation, dont le titre très explicite indique d'ailleurs suffisamment les caractères. On peut s'en tenir aux premiers alinéas. « Le sujet que nous présentons, M. Galippe et moi, à la Société, appartient, dit l'auteur, au groupe des héréditaires dégénérés. C'est un débile qui accumule dans des proportions tout à fait exceptionnelles les stigmates physiques les plus accusés; chez lui, en effet, les déviations nutritives portent sur les quatre extrémités, sur le crâne, la face et notamment sur l'appareil dentaire, qui est le siège de profondes modifications.
« 11 s'agit d'un garçon de trente-cinq ans, C... (Pierre),
(1) Mémoires de la Soc. de biologie, 9' série, t. IV, p. 277.
dont toute la lignée maternelle a présenté soit de l'alcoolisme, soit des accidents nerveux ou cérébraux. Quant à lui, de deux à dix ans, il a eu de fréquentes céphalalgies très douloureuses, revenant par accès paroxystiques, lui arrachant des cris et s'accompagnant de vomissements ; toutefois il n'a jamais eu de perte de connaissance. Ces phénomènes étaient certainement la traduction extérieure d'an travail phlegmasique de la base du crâne, ayant amené des synostoses prématurées, lesquelles ont eu pour conséquence de réduire le diamètre antéro-postérieur, et de provoquer des voussures compensatrices dans le bregma et dans la région fronto-pariétale' droite ; du même coup les cavités orbitaires, rétrécies en arrière, ont eu de la peine à loger les globes oculaires. »
La description minutieuse des malformations si nombreuses observées sur ce sujet est certainement fort intéressante. Mais que ces malformations soient dues à l'hérédité, c'est ce qui n'est rien moins qu'établi. L'auteur s'est borné à l'affirmer. D'abord les commémoratifs sur l'ascendance de l'individu se limitent à ce qu'on a vu. Étant présent au moment de leur communication à la Société d'anthropologie, j'ai pris la liberté de demander comment ils avaient pu être recueillis. La réponse ne fut pas bien explicite. Il m'a paru qu'on s'était contenté d'interroger le débile lui-même, ce qui n'offrait peut-être pas des garanties suffisantes. En tout cas, dans une matière si délicate il faudrait des documents plus circonstanciés. On nous dit que toute sa lignée maternelle a présenté soit de l'alcoolisme, soit des accidents nerveux ou cérébraux. Cela fût-il bien décidément établi, on serait encore en droit de le trouver trop sommaire dans l'énoncé. Des détails n'eussent pas été superflus. Mais enfin en admettant môme que toute cette lignée maternelle alcoolique, dont l'étendue ne nous est pas indiquée, fût bien réelle, il n'irait pas pour cela de soi, comme Magnan semble le penser, que les malformations constatées sur
le sujcLqu'ilaobscrvd pussentôtrc altribuées à sonliérédiLé A la rigueur, il ne serait peut-Otre pas impossible c admclLre que d'une mère alcoolique à un très haut degré, que dune mère complètement abrutie, dans le sens populaire du mot, et tout à lait abjecte, naisse un lils teratologique comme celui-là. Les sentiments qui ont été reconnus chez lui pour la sienne portent à penser qu'elle n'en était pas arrivée à ce point, môme longtemps après la naissance de son fils. En tout cas, dans la supposition que nous faisons, l'état de ce fils serait seulement congénital et non pas héréditaire. On pourrait admettre l'hérédité pour ce qui touche la débilité intellectuelle, si les malformations crâniennes n'en rendaient d'ailleurs parfaitement compte. Mais quels rapports pourrait-il bien y avoir ici entre l'hérédité et la syndactylie ? Il n'y a évidemment rien de commun entre cette syndactylie et un état quelconque du système nerveux. Elle est en soi héréditaire, ainsi que nous en avons rapporté (p. 34) un exemple frappant observé par Bédart, mais pour qu'on en hérite il faut de toute nécessité qu'elle existe au moins chez l'un des procréateurs ou chez l'un de ses ascendants. Ici rien de cela. Il est donc impossible de reconnaître le sujet en question comme ayant hérité de son état. C'est tout simplement un cas tératologique, qui a été rangé parmi les héréditaires dégénérés par pur esprit systématique, d'ailleurs avec beaucoup d'autres, comme nous pourrions en donner de nombreuses preuves non moins frappantes.
Lasègue, qui a si bien étudié les diverses manifestations de l'alcoolisme, admet une relation entre cet alcoolisme et les déformations crâniennes, mais non point dans le sens qu'on vient de voir : au contraire, dans le sens inverse. S'occupant en 1880, dans une de ses leçons cliniques, des manifestations cérébrales de l'alcoolisme (1),
(1) Lasèoue, Études médicales, loc. cit., t. II, p. 228.
HÉRÉDITÉ DE L'ALCOOLISME. -ît^'J
il divise les individus en deux catégories : « Les uns, dit-il, sont absolument réfractaires à l'alcoolisme; les autres sont absolument sensibles à l'alcoolisme. » Et parmi ces derniers il range les individus déformés, en ajoutant : « La déformation porte sur la boîte crânienne. Les sujets qui en sont atteints ont souvent des attaques épilcptiformes ; ces malades sont prédisposés à devenir alcooliques sous l'influence de petites quantités d'alcool. » On voudra bien remarquer que cette déformation n'est nullement attribuée à l'alcoolisme des parents, car l'auteur a établi trois variétés très nettes parmi les individus absolument sensibles : 1° celle des héréditaires; 2° celle des déformés; 3° celle des cérébraux acquis. Dans la caractéristique de la variété des héréditaires, il n'est aucunement question de déformation, môme pas d'antécédents alcooliques. « Leurs ancêtres, dit Lasègue, ont eu des troubles cérébraux quelconques, allant de la folie à la simple bizarrerie. En cherchant bien, on trouve dans les antécédents de la famille des gens singuliers soit par leur genre de vie, soit par leur costume, soit par une ou plusieurs de leurs habitudes. L'héréditaire a eu souvent une jeunesse bizarre. Ir régulier dans ses affections, dans son intelligence, dans ses occupations, présentant en un mot des troubles intellectuels plus ou moins profonds, il ne commence à boire qu'à un certain âge, lorsque se produit la période alcoolique. Alors la maladie se manifeste, et elle procède par crises. C'est par intervalles seulement que le sujet est disposé à subir l'influence de l'alcool; en un mot, l'héréditaire est intermittent, et son intermittence existe pour l'alcool comme elle existe pour beaucoup d'autres choses. »
On voit donc combien les phénomènes de l'hérédité véritable, dans le cas d'alcoolisme, ont besoin d'être précisés. Ceux mômes que Lasègue appelle des héréditaires, parmi les alcooliques, ne sont point dans le sens exact du mot des alcooliques héréditaires. Ils ont évidemment
hévilé do quelque chose qui fait qu'ils deviendront alcooliques à un moment donné, et alcooliques d'une certaine sorte, mais ce quelque chose n'est point l'alcoolisme, ni môme sans doute quoi que ce soit ayant des rapports directs avec lui. Ce n'est pas ainsi qu'il convient d'entendre l'hérédité de l'alcoolisme ou des autres intoxications cérébrales analogues. Étant donnés des géniteurs manifestement intoxiqués, il faut rechercher quels sont, parmi les phénomènes observés sur leur descendance, ceux qui peuvent être attribués aux effets de l'intoxication et qui ont par conséquent été transmis par la génération. Cela seul rentre dans la définition de l'hérédité.
Il faut surtout se mettre en garde, dans ce genre de recherches, contre la confusion sur laquelle nous avons déjà plusieurs fois appelé l'attention, entre les phénomènes congénitaux et les phénomènes réellement héréditaires. Il convient aussi de laisser de côté, comme trop sujets à caution, les cas des individus présentés par les auteurs comme ayant été engendrés par des parents en état d'ivresse, quelle que puisse être l'autorité de ceux qui les ont publiés. Les cas de ce genre ne peuvent pas offrir les garanties scientifiques exigibles, quoi qu'on en ait dit. Les enfants ne s'engendrant pas habituellement devant témoins, qui est-ce qui pourrait savoir avec certitude dans quel état momentané se trouvaient leurs procréateurs au moment de l'acte conjugal ? « De Quatrefages, dit Dejerine (1), a publié un fait très intéressant à cet égard, et dans lequel l'état d'ivresse du père au moment de la conception paraît nettement établi (2). » L'auteur a voulu dire sans doute au moment de la copulation. Il cite, comme ayant signalé des faits analogues, Esquirol, Seguin, Morel^ Lucas, Demeaux, Dehaut et Vousgier, montrant que l'enfant engendré dans ces conditions peut être aliéné, débile, idiot, épileptique. Cela, encore une
(1) Loc. cit., p. 261.
(2) De Quathefages, Utiité de l'espèce humaine, 18CI.
HÉREDITbl UE L'ALCOOLISME. 271
fois, ne peut pas avoir le caractère scientifique. On ne saurait prétendre que c'est impossible, mais il y manque absolument les éléments de la démonstration. Il faut donc l'écarter, pour s'en tenir aux observations et aux constatations non douteuses.
Répétons en outre qu'il ne s'agit pas du tout ici des hérédités qui, d'après les médecins les plus compétents, prédisposent à devenir alcoolique et dépendent d'un état mental auquel l'alcoolisme lui-même a été étranger. Les sujets que Lasègue a appelés les héréditaires et les cérébraux acquis n'entrent pas dans notre cadre d'étude, aussi longtemps que ne se sont point encore manifestés chez eux les symptômes de l'intoxication. Qu'ils aient hérité de leur état cérébral ou qu'ils n'aient eu, comme le dit Lasègue, aucune prédisposition cérébrale héréditaire, ayant perdu, par suite d'un acte pathologique quelconque, à détermination encéphalique, la résistance cérébrale qu'ils possédaient naturellement, les premiers n'ont pas plus hérité de l'alcoolisme que les seconds. S'ils deviennent alcooliques, ils auraient sans doute aussi bien pu devenir toute autre chose dans la série des affections mentales. Héréditaires en ce sens, nous le sommes tous nécessairement, puisque nous avons toujours hérité quelque chose de quelqu'un. Mais encore une fois, n'oublions pas qu'on ne peut transmettre par hérédité que ce que l'on a soi-même. Les lésions, ou pour mieux dire les états caractéristiques de l'alcoolisme, ne peuvent donc provenir que d'un alcoolique. En dehors de là il n'y a point d'hérédité proprement dite, et en admettant le contraire on reste dans le vague oij. les auteurs se sont à mon humble avis beaucoup trop complus. Je ne veux pas méconnaître, assurément, la valeur des observations d'après lesquelles, par exemple, a été signalée par Féré la catégorie d'individus qu'il qualifie d'alcoolisables et dont, d'après lui, la prédisposition héréditaire serait manifeste. Ces individus à tête faible, selon l'expression vulgaire, sont marqués
pour toute sorte de ddo-radations, selon que les circonstances les entraînent, mais pas plus pour l'alcoolisme oue pour toute autre.
Lasègue, avant Férd (t), en avait tracé un portrait i-appant. « Les dispositions physiques et mentales pi'éaiabies jouent, dit-il, dans les deux cas (il s'agit d'une comparaison entre l'alcoolique et le dipsomane) un rùlo dominant, mais difficile à déterminer chez Valcoolisable, parce qu'il est vague, moins actif que passif, et qu'il se rapproche plus des anomalies du caractère que des troubles cérébraux.
« La plupart sont des gens faibles, faciles à entraîner, ot surtout, comme disent les ouvriers, portant mal la boisson. Il suffit d'assister à l'entrée en matière d'une crise d'alcoolisme aigu chez un ouvrier, pour mesurer le degré de la résistance. Les amis l'invitent à boire, il refuse mollement, hésite et finit par céder. Les offres successives acceptées et rendues se succèdent; on s'attable et, à partir de cette installation significative, la boisson se succède, et le buveur, sans impulsions autrement vives, glisse sur la pente jusqu'au moment où une circonstance quelconque, une rencontre, un appel, l'heure avancée de la nuit, forcent à rompre la séance.
« Les jours suivants, môme absorption à doses moyennes, seul parfois, le plus souvent en compagnie. Les nuits deviennent anxieuses, l'appétit baisse, le matin surtout au lever; puis se succèdent le dégoût, la nausée et le besoin instinctif de combattre, par des boissons de plus en plus fortes, la répugnance croissante de l'estomac.
« Vient enfin, par une progression plus ou moins rapide, après des prolégomènes plus ou moins prolongés où l'ivresse n'a pas de prise, la grande débauche finale qui va engendrer l'attaque. »
Où voit-on là l'influence héréditaire? Peut-être l'individu
(1) FiînÉ, NoLe sur les alcoolisables, Bullet. de la Soc. mcd. des /.ôpilaux, 188j. — /^ASjÈopE, /}rch. gén. de médac, 1882.
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a-t-il hérité do quelqu'un sa faiblesse de caractère, mais ce n'est ni sûr ni nécessaire. En toùt cas, est-ce que tous les faibles de caractère deviennent fatalement alcooliques? Heureusement il n'en est pas ainsi. Les maîtres assurent qu'ils sont plus facilement alcoolisables que les autres. Je ne me permettrai point d'en douter. Mais je crois avoir qualité pour faire remarquer qu'il ne s'agit là nullement d'hérédité dans le véritable sens du mot.
Les seuls travaux spéciaux en langue française que nous possédions, à ma connaissance, sur la véritable hérédité de l'alcoolisme, sont ceux de Taguet (1). Dans le premier, l'auteur formule d'abord des propositions où il exprime sa pensée en des termes qui ont besoin d'être définis. « Dans l'alcoolisme, dit-il, comme dans toutes les affections qui se transmettent des ascendants aux descendants, il y a hérédité de similitude ou bien hérédité par métamorphose. » Il est à peine utile de faire remarquer que cet auteur a confondu, avec beaucoup d'autres, du reste, les manifestations symptomatiques avec l'état pathologique. Dans tous les cas, l'hérédité ne peut être que similaire. Elle est cela ou elle n'est pas. Seulement ses manifestations extérieures varient selon l'organe qui en a été affecté. C'est évidemment ce qu'il a voulu dire en parlant d'hérédité par métamorphose. De métamorphoses il n'y en a pas plus en pathologie qu'en zoologie. Le symptôme ne doit pas être confondu avec la maladie. Il est toutefois bien clair que les effets héréditaires de l'alcoolisme, comme ceux d'ailleurs de tous les autres états pathologiques qui affectent le système nerveux, se traduisent de façons très diverses.
La querelle, on le comprendra bien, n'est pas ici purement grammaticale. S'il en était autrement, elle serait puérile. Les mots expriment des idées ou des choses. Il
(I) H. Taguet, De l'hérédité dans l'alcoolisme. Ann. médico-psychologiques, 1877, p. 5, — et Des cil'ets de l'alcoolisme sur l'individu et sur sa descendance. Gaz. hebd. des se. méd., Bordeaux, 1884, IV, p. 216.
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n'est pas indifl'drent d'admettre ou de n'admettre point qu'unétat héréditaire quelconque puissese métamorphoser, c'est-à-dire se changer en un autre état. Dans le cas de l'affirmative, cela équivaudrait à prétendi-e qu'un ascendant a pu transmettre ce qu'il ne possédait point luimôme, ce qui est d'une ahsurdité flagrante. De môme qu'on n'hérite point des idées de ses parents, comme le disent les psychologues, mais bien seulement de leur aptitude à réagir d'une certaine façon en présence des impressions reçues, de môme ce n'est pas des symptômes de leurs maladies qu'on a hérité. C'est l'altération organique, appréciable ou non à nos moyens actuels d'investigation, qui se transmet par la génération. Elle se manifeste ensuite diversement. Il n'y a rien là qui ressemble à une métamorphose.
Nous y insistons, parce que la lecture des travaux des médecins sur le sujet nous a montré que la méprise est chez eux fort commune. Elle n'est pas faite pour introduire la clarté dans ce sujet, où celle-ci est cependant tout à fait nécessaire.
Lorsque Taguet dit, un peu plus loin, « certaines personnes viennent au monde ivrognes, comme d'autres naissent criminelles », il s'agit bien là sans doute pour lui de ce qu'il appelle hérédité de similitude. Il veut dire vraisemblablement que ces personnes avaient en naissant l'aptitude à boire plus tard jusqu'à l'ivrognerie, et que cette aptitude ils la tiennent de leurs parents. Je ne sais si je me trompe, mais il me semble bien que l'hérédité de l'alcoolisme ne se manifeste point le plus souvent de la sorte. L'auteur rapporte ensuite trois observations qu'il a recueillies personnellement et qui le montrent.
Dans la première, il est question d'enfants d'alcoolique qui étaient enclins à l'ivrognerie et à l'excès des plaisirs vénériens. La deuxième est plus précise. Dans celle-ci il s'agit d'un alcoolique ayant eu deux enfants indemnes. Mais ceux-ci lai ont donné six petits-enfants sur lesquels
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il y a eu trois aveugles-nés et idiots ou peu intelligents, deux autres obtus et un seul indemne. C'est un cas d'atavisme par réversion. Dans la troisième enfin, on suit encore deux générations, mais ici l'hérédité a été immédiate pour l'une et pour l'autre. Le grand'père ivrogne n'a eu qu'un unique fils. Celui-ci, d'un caractère étrange, bizarre, violent, est mort d'alcoolisme dans un asile. Il avait eu lui aussi un fils dont l'auteur indique l'état mental. Ce fils et petit-fils d'alcoolique ne peut, dit-il, voir un couteau ou des ciseaux sans être pris de frayeur. Dans la rue il évite de passer devant les boutiques d'armurier et il a peur des soldats. Ces signes de pusillanimité ne sont point particuliers aux fils d'alcooliques. Je les ai observés dans d'autres cas où l'alcoolisme n'avait rien à voir, notamment celui de l'impression pénible causée par la vue d'un instrument piquant. C'est le fait, je crois, de beaucoup de nervosiques, ayant d'ailleurs fait leurs preuves d'intelligence et de bravoure.
Laissant les observations pour exposer ses appréciations générales, notre auteur dit(l} : « Les enfants des ivrognes, s'ils échappent aux influences morbides qui compromettent leur existence dès le sein de leur mère, ou à leur entrée dans la vie, sont le plus souvent, avons-nous dit, idiots, imbéciles, aliénés ou épileptiques. Ces diverses afl'ections sont la conséquence des congestions cérébrales, des hémorrhagies des méninges et de la pulpe nerveuse, des encéphalites, des ramollissements chroniques déterminés par l'abus que les parents ont fait des spiritueux. » Marcé, ajoute-t-il, rapporte qu'un ivrogne qui avait eu seize enfants en a perdu quinze. Le seul survivant était épilep tique.
Comme conséquences ordinaires de l'alcoolisme, cela pourrait paraître exagéré. Aussi l'auteur ne tarde-t-il point à y apporter le correctif. « Les enfants des ivrognes, pour-
(1) Taguet, De l'hérédité dans l'alcoolisme, loc. cit., p. 14.
suit-il, ne meurent pas tous et tous ne sont pas nécessairement idiots, aliénés, épileptiques, mais il en est bien peu qui ne présentent quelque chose d'anormal. Chez un certain nombre le germe morbide qu'ils apportent en naissant n'éclate que fort tard. Il n'est pas rare de rencontrer chez quelques-uns une excitation cérébrale précoce qui se traduit le plus généralement par une mémoire très heureuse : ils apprennent à la manière des perroquets et deviennent, comme eux, facilement polyglottes, ou bien ils offrent une aptitude remarquable pour une branche spéciale des lettres, des sciences ou des arts. Ces enfants précoces font la joie des familles et l'orgueil des maîtres, mais au fur et à mesure que le raisonnement devient indispensable à l'étude, on voit pâlir ces météores d'un jour et ne plus donner qu'une clarté douteuse. L'intelligence a produit chez eux, en quelques années, tout ce qu'elle était capable de produire. Qui n'a connu ces favorisés du moment? Que sont-ils aujourd'hui? des êtres inutiles joignant à leur inutilité un orgueil qui n'a d'égal que leur ignorance, se croyant aptes à tout et n'étant capables de rien. Un certain nombre finissent par la police correctionnelle ou les assises. Étonné d'une dépravation si précoce, on cherche, on interroge, et le plus souvent on arrive à saisir l'hérédité alcoolique. D'autres appartiennent à cette catégorie d'individus que le' bon sens public a flétris du nom de crevés ou de gommeux. C'est la grande classe des imbéciles à prétentions, excentriques dans leur tenue comme dans leurs actes.
(( Il semble que la nature ait horreur des anomalies, des mons truosités de toutes sortes que l'alcoolisme entraîne chez les descendants des ivrognes, à un tel point qu'elle soit conduite à les rejeter de son sein. Selon Darwin, les familles des ivrognes s'éteignent à la quatrième génération, après avoir gravi toute l'échelle de la dégradation physique et intellectuelle. La race disparaîtrait, soit que les organes génitaux soient mal conformés, comme cela
se montre dans rimbécillilc ou dans l'idiotisme, conséquence de l'alcoolisme ; soit qu'il y ait absence de désirs vénériens, ou bien stérilité. Voici, d'après Morel, la marche la plus habituelle des transformations successives que subissent les familles des ivrognes :
« A la première génération, ivrognerie, accès maniaques, excès alcooliques, abrutissement moral.
« A la seconde, ivrognerie, accès maniaques, paralysie générale.
« A la troisième, tendances hypochondriaques, lypémanie, idées de suicide, tendances homicides.
« A la quatrième, intelligence peu développée, stupidité, idiotisme, et en définitive, extinction probable de la race. »
La dernière expression, répétons-le encore à cette occasion, est prise ici dans le sens restreint qui la fait confondre avec celle de famille, car en fait on voit bien que c'est seulement la descendance de l'alcoolique qui ne se reproduit plus, celle de ses frères et sœurs continuant la race, ainsi du reste que celle de tous les autres individus de môme type naturel et de môme origine. Toujours estil que, sans faire intervenir la nature, ce qui n'est plus guère de mode aujourd'hui et n'est point à regretter d'ailleurs, on doit constater, d'après les observateurs les plus autorisés, que les effets de l'alcoolisme ne se perpétuent jamais longtemps. Après s'ôtre transmis durant quelques générations, ils disparaissent par extinction des individus qui les présentent, ceux-ci ayant été incapables de se reproduire. Nous avions donc raison de dire en commençant que le fléau de l'alcoolisme, pour si déplorable que soit l'extension de ses sévices, ne menace point pour cela nos races de décadence ou de dégénérescence. Il ne laisse pas néanmoins d'ôtre à redouter, à cause de son influence sociale, à laquelle il est impossible de ne pas songer lorsqu'on passe devant les cafés en vogue, au moment que leurs habitués appellent « l'heure de
l'apéritif ». En les voyant si peuplés de journalistes, d'hommes politiques, de littéi-ateurs, d'artistes, d'hommes d'aflaires, etc., cela ne peut manquer de donner à penser. II n'y a certes pas que les travailleurs manuels, que les ouvriers, qui abusent de l'alcool. Mais poursuivons.
J'ai suivi de très près, durant une vingtaine d'années, les deux filles d'un alcoolique chronique avéré, que j'ai aussi beaucoup connu. Leur mère, d'une intelligence bornée mais saine, était une femme excellente, douce, d'un caractère d'une égalité parfaite, d'une indulgence, d'une bonté et d'un dévouement rares, que son mari, brave homme d'ailleurs et lui aussi très dévoué et très désintéressé, avait souvent mis à l'épreuve. Il avait pris le fusil au 2 Décembre dans sa province pour la défense du droit et il est mort pensionné pour cela du gouvernement de la République. Il fut, très probablement, entraîné à l'alcoolisme par raison de métier.
La fille aînée, très intelligente, nature délicate et affinée, de tempérament sec et nerveux, a commencé dans sa jeunesse par manifester une dévotion catholique outrée, allant souvent jusqu'à l'extase et à l'hallucination. A l'âge de vingt-trois ou vingt-quatre ans, elle s'est mariée avec un homme veuf ayant presque le double de son âge, père de deux enfants, et d'une condition qui paraissait supérieure à la sienne. Elle était couturière et lui exerçait une des professions qualifiées de libérales. Lui aussi avait été pieux dans sa jeunesse, ayant été élevé dans une institution religieuse, dans un petit séminaire. Mais il était devenu, ce qui n'est point rare en pareil cas, ce qu'on appelle un libre penseur, sans doute pour la raison qu'il n'y a guère d'hommes dont la pensée soit moins libre que celle de ces anciens fervents du catholicisme. Ils sont en général des fanatiques ou d'athéisme, ou de matérialisme, ou de spiritualisme. Peu restent dans la mesure d'une appréciation vraiment saine des choses naturelles. Celui-là avait versé du côté du spiritualisme, et il était
prêt pour se laisser envahir par les insanités du spii-itisme.
Toujours est-il que peu de temps après son mariage, notre jeune femme, endoctrinée par son mari, avait complètement abandonné ses croyances religieuses, et comme il arrive infailliblement dans les dispositions mentales telles que les siennes, elle était allée à l'extrême opposé. La réaction est toujours égale à l'action. De spiritualiste catholique excessive elle était devenue spirite, avec une ardeur de propagande dépassant celle de son mari, ce qui n'est du reste pas peu dire. Étant l'un et l'autre bons et dévoués autant que désintéressés, on ne pouvait pas les rencontrer, elle surtout, sans qu'aussitôt ils fissent des efforts de dialectique pour vous convertir à leurs croyances. Ce n'était pas pour eux des idées dites philosophiques, adoptées pour la satisfaction de leur propre esprit; non, c'était une véritable religion, indispensable au bonheur de l'humanité.
La santé physique de la jeune femme, peu robuste à vrai dire, n'avait cependant subi encore aucune atteinte sérieuse lorsque survint la guerre de 1870. Son existence matérielle était à peu près bonne, assurée par le travail de son mari. Elle vivait et se nourrissait comme tout le monde, avec la cuisine ordinaire des ménages, dans les environs de Paris. Ardents patriotes, il est à peine besoin de le dire, et prévoyant après nos premiers désastres l'envahissement de leur localité par l'ennemi, ce qu'ils se sentaient incapables de supporter, ils l'abandonnèrent pour venir participer à la défense de la capitale. L'ébranlement des événements terribles que nous eûmes tous à subir durant le blocus n'était pas fait pour améliorer l'état constitutionnel de notre jeune malade. .A la paix elle dut revenir chez elle. Mais les ressources étaient épuisées et les conditions tout à fait changées. La clientèle du mari, à peu près complètement perdue, ne fournissait plus aux nécessités de l'existence. C'était la misère en perspective. Pleine de confiance en elle-même (ce qui
était le fond de son caractère) elle se persuada qu'elle pourrait sauver la situation en allant çn Angleterre fonder un établissement de couture. Étant en relations avec une Anglaise de son voisinage, elle se mit avec ardeur à l'étude de la langue. Munie de quelques bribes d'anglais, de sa bonne volonté pour tout capital et d'une lettre de recommandation de sa voisine pour une miss londonienne, elle partit, laissant son mari avec la conviction qu'elle lui rapporterait bientôt la fortune. Après quelques semaines de séjour à Londres il fallut déchanter. Les courses interminables, infructueuses, à la recherche du travail, les illusions perdues, la misère, furent plus fortes que le courage et la bonne opinion de soi. Il fallut revenir dans un état de santé physique pitoyable. Le médecin de la maison, après un examen minutieux, la déclara phtisique et pronostiqua une fin prochaine. Il se trompait, ne connaissant pas sans doute ses antécédents et prenant pour des signes de tuberculose pulmonaire ce qui n'était que des phénomènes purement nerveux. La suite l'a bien prouvé.
A vrai dire, l'erreur de diagnostic était bien compréhensible. Toutes les apparences extérieures y étaient, et sans doute aussi les signes stéthoscopiques. La malheureuse était devenue étique, elle faisait entendre à chaque instant une petite toux sèche et l'appétit était complètement perdu. Mais l'excitabilité nerveuse persistait et la confiance aussi. On quitta la localité, reconnue malsaine au physique et au moral, pour aller fonder un nouvel établissement en Bourgogne, au pays natal. C'est là que l'hérédité alcoolique se manifesta dans tout son développement.
En Angleterre, notre malade avait été mise en relations avec quelques détraquées comme elle, s'occupant des billevesées hindoues qu'on nomme les doctrines ésotériques et théosophiques. Avec son ardeur accoutumée, laissant de côté toute occupation de ménage, dont son
excellente mère d'ailleurs se chargeait, sa santé physique s'étant un peu améliorée par le changement de lieu, elle employa son temps à se perfectionner dans la connaissance de la langue anglaise et à étudier les livres où ces doctrines étaient exposées. Elle s'affilia aux cercles ésotériques, entraînant, bien entendu, son mari avec elle, et bientôt elle en devint une des lumières, passant, dans ces cercles, pour avoir atteint le dernier degré de la spiritualisation, c'est-à-dire l'état de pur esprit, sachant tout sans avoir jamais rien appris, devinant tout, perçant par intuition les voiles les plus épais, affirmant de science certaine qu'elle avait antérieurement vécu dans le corps d'une chèvre. Du reste n'ayant point cessé d'être fort intelligente, spirituelle, d'un commerce agréable et excellente amie, mais toutefois fort convaincue de sa supériorité en toutes les choses de l'intelligence et ne le laissant ignorer à personne. Il fallait voir avec quel aplomb elle parlait de la profonde stupidité des savants les plus renommés du monde entier. Newton ne lui allait certainement pas à la cheville, et le plus grand des physiologistes des temps modernes n'était à ses yeux qu'un pauvre ignorant. Elle ne se contentait pas de le dire dans l'intimité, elle l'écrivait et le publiait, car elle en était arrivée à concevoir les plus hautes prétentions littéraires. Elle se croyait toujours sur le point de tirer de sa plume de grandes rémunérations, ayant fait pour une certaine revue théosophique quelques traductions. La manie orgueilleuse était arrivée à son comble.
La vie physique, avec cela, ne tenait que par un fil. Une maigreur extrême, dont il est difficile de se faire une idée quand on ne l'a point vue, une pâleur de cadavre, une peau transparente, mais nonobstant une énergie extraordinaire, soutenue par la seule volonté. Mais de temps à autre des crises terribles la mettant, par suffocation, à deux doigts de la mort. Une indifférence complète pour la toilette, que je n'ai rencontrée chez aucune
de SOS paroilles avec lesquelles elle a absolument tenu à me mettre en rapport. Ce n'était pas de rexcentricilé, c'était du dédain. Elle se sentait Lien au-dessus de ces misérables préoccupations du soin de sa personne. Le respect de soi et des autres lui était inconnu. C'était l'immensité de l'orgueil, exclusif de toute vanité.
Il serait à peine besoin de dire que les prétentions de notre sujet s'étaient étendues à la médecine, et que pour elle les plus célèbres médecins n'étaient que des ânes. Les applications qu'elle a faites de sa conviction à cet égard, sur elle-même et sur ceux qui ont eu la faiblesse de céder à ses ardentes convictions, sont peut-être une des meilleures preuves de son état maladif héréditaire. Elle n'avait pas tardé, on le comprendra bien, à devenir dyspeptique. Elle s'était mise au régime exclusif du lait. Jusque-là, rien de bien extraordinaire. C'est l'un des traitements habituels. Mais elle se persuada bientôt que ce régime était le seul qui pût convenir pour tout le monde, et elle le préconisa autour d'elle avec l'ardeur qu'elle apportait en tout. Il aurait fallu, pour que ses prétentions fussent satisfaites, que personne ne vécût plus que de lait. Cela toutefois, comme le reste, ne dura qu'un temps, du moins dans les mêmes termes.
Un auteur américain dont j'ignore le nom, bien que j'aie eu son ouvrage entre les mains et que j'aie été tourmenté par elle pour en prendre connaissance, a imaginé, parait-il, d'attribuer aux lumières colorées une action thérapeutique particulière. Je ne sais comment cela se fait, mais ces ouvrages-là arrivent toujours à la connaissance des gens comme ceux dont nous nous occupons ici, et ils ne manquent jamais de les goûter. Notre malade fut donc aussitôt convaincue, ce qui était immanquable, et bien entendu elle agit aussitôt aussi dans le sens de sa conviction. Elle ne prit plus son lait qu'après qu'il avait été exposé, durant plusieurs heures, au soleil dans une bouteille en verre jaune. Nous avions chez nous une enfant
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atteinte de coxalgie. Elle s'empressa d'envoyer, avec les plus chaudes recommandations, des pkujucs de verre diversement colorées, assurant, sur un ton tout à fait péremptoire, que la lumière arrivant à l'enfant après avoir traversé ces plaques lui ferait le plus grand bien.
Ce n'est pas tout. Elle se persuada qu'une insolation prolongée de son corps lui serait salutaire. Elle s'en allait ensuite chaque jour au milieu d'un champ, et après y avoir établi une enceinte en toile pour se soustraire aux regards des passants, elle se mettait nue et restait ainsi exposée aux ardeurs du soleil aussi longtemps qu'elle pouvait les endurer ; ce qui n'est pas peu dire, car on sait jusqu'où peut aller, en pareil cas, l'énergique volonté des névrosées.
Le mari de celle-ci s'adonnait à la culture des abeilles. Tout allait bien de ce côté, lorsque à un moment donné l'odeur dont ses vêtements étaient imprégnés quand il revenait de son rucher produisit chez elle des accès de suffocation. Cet effet, que dans son langage toujours prétentieux elle attribuait à l'odeur de l'acide formique, alla ensuite s'aggravant à ce point qu'il mettait sa vie en danger et qu'il fallut vendre les ruches et renoncer ainsi à l'une des ressources du ménage.
Entre temps notre névrosée avait eu l'idée que le pain des boulangers, fabriqué avec des farines obtenues par le nouveau système de mouture à cylindres devait être mauvais, et alors il lui fut impossible de le digérer. Elle en mêlait un peu avec son lait. Si frôle et si peu forte qu'elle fût, elle n'hésita pas à se procurer de la farine provenant d'an moulin à meules et à pétrir elle-même son pain. Selon son invariable coutume, elle nous en envoya des échantillons, avec force dissertations et recommandations, pour nous convaincre de la nécessité d'en faire autant. L'idée était absurde, assurément. Ce n'est pas ici le lieu de le démontrer. Mais absurde ou non, il suffisait qu'elle se fût établie pour que son résultat ne pût manquer.
L'épidémie (rinnucnza mit fin h cette existence si peu solide et si tourmentée. La malheureuse femme en lut atteinte et en moins d'une nuit elle y succomba. Elle était âgée de quarante et quelques années et n'avait jamais eu d'enfant. Sa stérilité ne peut pas faire doute, puisque j'ai dit qu'elle avait épousé un veuf qui, lui, en avait eu de sa première femme.
L'héritage paternel de la seconde fille, qui vit encore, n'a pas été, à beaucoup près, aussi accentué. C'est elle qui, dans la famille dont elle est la seule survivante, représentait le bon sens relatif, et réparait, dans la mesure du possible, les résultats des écarts de son père et de sa sœur. Elle s'est mariée, elle aussi, il y a maintenant plus de vingt ans, et elle non plus n'a pas eu d'enfant. Sa stérilité est donc au moins extrêmement probable, sinon certaine. Etant donnés son origine et l'exemple de sa sœur, il serait peut-être excessif d'en douter. Quant à son état mental, on n'y peut trouver à noter qu'une certaine inconstance dans les résolutions, que sa santé physique suffirait d'ailleurs à expliquer. Son mari, de caractère calme et placide, peu doué de volonté, a dû, à son instigation ou par ses désirs exprimés d'une façon quelque peu impérieuse, changer plusieurs fois de situation. Fort intelligente comme sa sœur, elle est de ces femmes qui semblent ne se trouver bien que là oiî elles ne sont pas. Bonne et dévouée, serviable, elle n'a pas non plus trop mauvaise opinion d'elle-même, sans aller toutefois jusqu'à l'orgueil de sa sœur, bien loin de là, orgueil qu'elle appréciait exactement, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir pour elle des soins quasi-maternels. Bref, elle n'a jamais eu non plus ce qu'il fallait pour arriver à faire ce que, dans l'industrie ou le commerce, on appelle une bonne maison. Ce n'est pas, dans le véritable sens du mot, une intelligence équilibrée.
Mais ce qui chez elle, où l'on ne trouve rien de comparable dans l'état mental à ce qu'on a vu chez sa sœur,
existe au môme degré, c'est la dyspepsie nerveuse. Je ne l'ai pas constaté personnellement, du moins par des manifestations nettes, mais je ne serais point surpris d'apprendre qu'elle soit quelque peu hystérique. De vagues renseignements me portent à le penser. Dans une circonstance il m'est arrivé, sans le vouloir, de provoquer une crise de pleurs dont le caractère était plus ou moins suspect. En tout cas les antécédents héréditaires ne seraient point contraires à la supposition. Laissons toutefois cela dans le doute.
Quoi qu'il en soit, la stérilité notoire, la dyspepsie nerveuse et le reste suffiraient pour établir ici l'hérédité alcoolique, comme chez le sœur aînée, où elle n'est pas, je pense, à contester, d'après l'histoire plus détaillée que nous avons donnée de son existence mouvementée. Je ne crois pas qu'il y ait dans la science un exemple plus complet et plus net de cette hérédité. C'est véritablement un type d'une pureté remarquable. Il sera évidemment jugé comme tel par tous ceux qui connaissent bien les effets de l'alcoolisme chronique chez un homme né d'ailleurs intelligent, comme c'était le cas de celui qui avait engendré les deux filles dont nous venons de parler.
J'en puis citer encore deux autres cas observés personnellement et suivis de même durant de longues années, et non pas seulement avec l'intérêt de l'homme de science. Comme dans les précédents, il s'y mêlait des sentiments d'affection, ou tout au moins de bonnes relations.
Le premier de ces cas porte sur deux générations. Il s'agit d'un homme qui n'était pas ivrogne assurément, mais qui, par nécessité de métier, avait dû contracter l'habitude de boire beaucoup et régulièrement^ surtout de la bière. Peut-être il appartenait à la catégorie de ceux que les médecins spéciaux appellent des alcoolisables. Toujours est-il qu'il mourut alcoolique dans un âge peu avancé. Il avait eu quatre enfants, deux garçons et deux filles. J'ai perdu de vue l'une des filles et j'ignore
complètement ce qu'elle est devenue. Quant aux trois autres descendants, voici ce qu'il en est advenu :
L'un des garçons est mort paralytique général avant l'âge de trente ans ; l'autre, d'une intelligence restreinte, d'un caractère faible et passif, incapable d'initiative, est ce que l'on peut justement nommer un débile. Il a eu en outre de bonne heure des poussées de couperose à la face et plus tard des accidents trophiques aux extrémités. 11 ne s'est pas marié et il vit encore vieux garçon et inutile. La fille, elle, s'est mariée fort jeune, dans des conditions qui paraissaient heureuses, avec un jeune homme ayant de la fortune et qui avait rétabli les affaires laissées fort embarrassées par le père de sa femme, mais aimant par-dessus tout le plaisir. Elle aussi est d'une intelligence au plus médiocre et d'une faible capacité. La conduite de son mari ayant fait d'assez fortes brèches à la situation du ménage, elle en est arrivée, sans motif raisonné, à se persuader qu'elle était complètement ruinée. Alors, à l'insu de son mari, elle écrivait à la famille de celui-ci, habitant à l'étranger, lettre sur lettre où elle exposait la situation de ruine imaginaire qu'elle avait conçue. A un moment, le mari étant tombé en démence paralytique, elle s'empressa de vendre, à des conditions désastreuses, l'établissement industriel qui lui appartenait. A la mort de ce mari, la liquidation de la fortune du ménage montra que l'on était bien loin de la ruine supposée.
De son mariage, la personne en question avait eu un fils qui fut élevé, comme l'on dit, en dépit du bon sens. Mais en cela il pouvait y avoir, et il y avait en effet, autant de la faute du père que de celle de la mère. 11 n'y a donc pas lieu de s'y arrêter. Toutefois ce fils, que j'ai eu l'occasion d'observer fréquemment, dans sa jeunesse, était d'un tempérament manifestement nerveux et d'un caractère bizarre. Étudiant en droit à Paris, sa mère lui avait fait une installation luxueuse, où elle venait lui faire de fréquentes visites. Sa tenue et ses manières étaient celles des gommeux. Ses
camarades de lycée, dont quelques-uns, étudiants comme lui, fréquentaient aussi ma maison, le trouvaient à juste titre ridicule. Il s'est marié et s'est fait nommer bientôt après conseiller de préfecture, mais n'a jamais voulu rejoindre son poste. 11 est mort paralytique général, comme son oncle, avant l'âge de trente ans.
Je ne pense pas qu'on puisse méconnaître, dans la suite de cesphénomènes, l'influencede l'hérédité de l'alcoolisme. Dans le cas du jeune homme dont il vient d'être parlé en dernier lieu, cette hérédité, à vrai dire, pouvait aussi bien venir du père que du grand-père, par l'intermédiaire de la mère. Il est permis à cet égard de rester indécis. Mais cela n'importe point. Dans l'une comme dans l'autre des deux alternatives l'influence héréditaire n'en subsiste pas moins.
Le troisième et dernier cas de mes observations personnelles que je veux, encore citer se rapporte à une femme, fille unique d'un alcoolique avéré, ivrogne notoire en son pays. Je l'ai connu et je ne me souviens pas de l'avoir jamais rencontré le soir autrement qu'en état d'ivresse plus ou moins complète. Il était du Bas-Poitou, pays où la chose est malheureusement commune, et non pas seulement chez les paysans. Sa fille, fort intelligente, se faisait remarquer surtout, dans sa jeunesse, par l'excellente opinion qu'elle avait d'elle-même. Elle ne s'en cachait pas. Sous ce rapport elle n'a point changé, en avançant en âge. D'ailleurs excellente femme, d'une sollicitude exagérée pour les siens et pleine de cœur pour tout le monde, Elle en a donné des preuves incontestables dans de graves circonstances, où il ne s'agissait pas seulement de paroles. Mais dans la vie courante prétendant toujours tout savoir et faire mieux que personne. C'est ce qu'on appelle ordinairement un travers de caractère, sans en chercher autrement le motif. A ce degré-là cependant, lorsque la mesure de l'absence de toute modestie est à ce point dépassée, il est difficile d'admettre que cela reste dans les
limiLes d'un état normal. N'y eût-il que la maniiestalion de ce prétendu travers, l'observateur attentif serait porté à l'attribuera quelque influence pathologique dont il ne pourrait manquer de rechercher l'origine. Je puis dire que dès longtemps, chez la personne en question, je n'avais, pour mon compte, pas hésité à y reconnaître l'influence héréditaire paternelle.
Mais, depuis, d'autres signes sont venus s'ajouter, qui excluent toute espèce de doute. Cette personne a eu, du côté du foie, des accidents qu'un séjour aux eaux de Vichy faisait disparaître pour un temps. Son mari, entaché lui aussi d'hérédité nerveuse, mais d'un tout autre genre, a été pris, à la suite d'une grave maladie aiguë, de phénomènes sur la nature desquels il n'est pas nécessaire que je m'explique davantage. Il suffit de dire qu'ils ont eu pour effet d'exciter encore sa sollicitude déjà exagérée. Elle en est arrivée à se convaincre que tout le monde autour d'elle, non seulement son mari et ses enfants, particulièrement sa fille, mais encore ses amis et connaissances, étaient gravement malades et à les tourmenter sans cesse pour les persuader delà nécessité de se soigner. Lorsqu'on la distrait de ses préoccupations habituelles, elle redevient une femme charmante, abstraction faite de ses prétentions natives. Dans son ménage, au milieu des siens^ sa manie la reprend, et sans doute avec les meilleures intentions du monde elle leur rend la vie insupportable. Ceux qui, parmi ses connaissances, ne se rendent pas compte de son état pathologique, lui en veulent des tourments que sa sollicitude inflige ainsi autour d'elle. Ils ne savent point qu'elle n'est pas responsable.
De tous les faits précédemment exposés, et auxquels beaucoup d'autres semblables ou analogues pourraient être sans doute ajoutés, il ressort clairement, je pense, que l'hérédité de l'alcoolisme se manifeste principalement, sinon presque exclusivement, par des troubles cérébraux qui, à leurs divers degrés, ont un fond com-
mun. Ce fond commun est une excitation particulière qui me paraît se traduire surtout, au degré le moins accentué, par une excessive confiance en soi, à la condition, bien entendu, qu'on ait hérité en môme temps de facultés intellectuelles un peu développées. Dans le cas contraire, l'héritage peut être l'imbécillité ou l'idiotisme, mais je me permets de ne pas croire que ce cas soit le plus commun, ainsi que les aliénistes paraissent le penser. Leur opinion à cet égard pourrait bien tenir à ce qu'ils observent surtout dans les asiles. Taguet toutefois, comme on l'a vu, admet une nombreuse catégorie d'héréditaires qui ne sont ni imbéciles ni idiots, dans le sens pathologique de ces mots.
Magnan a rangé dans sa classification des héréditaires dégénérés ceux qui manifestent un amour exagéré des animaux, qu'il a appelé folie des antivivisectionnistes. Cette folie, « née, dit Dejerine, de toutes pièces dans des cerveaux mal équilibrés, à propos des expériences physiologiques que l'on pratique journellement sur les animaux, l'amour exagéré de ces derniers en est la véritable cause. Les préoccupations des antivivisectionnistes, respectables en principe, deviennent absolument maladives dans certains cas, et s'accompagnent de troubles nerveux, caractérisant bien nettement la souffrance physique et morale de ces malades. Constamment tourmentés, inquiets sur le sort des pauvres animaux, ces derniers occupent toute leur existence ; de là mille extravagances dont seul l'antivivisectionniste n'a pas conscience. Nuit et jour obsédé par l'idée de rendre les animaux heureux, il délaisse souvent ses occupations journalières, passant son temps à écarter de la route les pierres susceptibles de faire tomber un cheval, attelant lui-même les chevaux d'un voiturier brutal, etc. Les exemples en sont nombreux et leur caractère syndromique ne fait aucun doute. Tous les malades de Magnan étaient des héréditaires. »
Quand on a eu l'occasion d'observer de près la compo-
sition de la Société protecLi-ico des animaux, on est amené à établir entre ses membres, qui tous l'ont montre des dispositions dont il vient d'être parlé, une distinction que Magnan a eu le tort de négliger. Il y a les convaincus et ceux qui ne le sont pas. Les premiers se recrutent principalement parmi les femmes, surtout parmi les vieilles filles. Celles-là sont tout à l'ait sincères dans leur amour exagéré. Elles payent toujours de leur personne, et de leur bourse, quand elles le peuvent. Ce sont des héréditaires, je le veux bien, du moins pour la plupart, mais héréditaires de quoi? Leurs parents étaient-ils, comme elles, pris de cette sollicitude zoophile qui les caractérise? On ne le dit pas. Je n'ai point, pour ma part, de lumières sur ce sujet, mais si j'apprenais que ces tendres amies des chiens ou des chevaux, surtout des chiens, sont filles ou petites-filles d'alcooliques, je n'en serais pas autrement surpris. Cela concorde parfaitement avec les idées que je me suis faites à l'égard du genre d'hérédité dont nous nous occupons.
On a vu que la stérilité, chez la femme, et la paralysie générale, chez l'homme, font souvent aussi partie de l'héritage alcoolique. Il ne paraît point que la propension irrésistible à l'ivrognerie soit infaillible, comme cela semblerait résulter de la marche habituelle tracée par Morel. Dans sa remarquable leçon sur les manifestations cérébrales de l'alcoolisme, Lasègue a au contraire fait la remarque suivante : « De tout ce que nous venons de dire, retenez surtout ce fait : c'est qu'un sujet qui boit beaucoup à la fois tombe dans l'ivresse, état pathologique bien différent de l'alcoolisme, qui n'y conduit jamais, à un tel point qu'on peut dire : Valcoolique est un homme qui ne s'enivre pas (1). »
En somme tout cela dérive, on n'en peut guère douter, d'une lésion cérébrale produite par la substance toxique
(1) Lasègue, Éludes médicales, t. Il, p. 255.
et transmissible à la descendance. Malheureusement, dans l'état de la science, on ne sait ni de quelle sorte est cette lésion, ni sur quels éléments elle porte. Il est facile de dire, quand on se contente d'hypothèses, que c'est sur les cellules nerveuses. Sans doute, mais est-ce seulement sur les cellules nerveuses? Nous savons que l'alcool n'est pas un élément nutritif et qu'il ne s'élimine qu'en partie ; qu'il s'accumule dans le cerveau et ailleurs, où Ludger Lallemand, Perrin et Duroy l'ont retrouvé; qu'il s'y accumule d'autant plus sûrement qu'il est ingéré à plus petites doses et durant plus longtemps. L'effet physique de l'alcool in vitro sur les éléments nerveux est bien connu. Mais estce bien ce môme effet-là qui se produit chez l'être vivant et qui détermine les perturbations observées dans le fonctionnement? Encore ici comme dans tant d'autres cas analogues, nous en sommes réduits à constater les faits accessibles et à attendre des progrès ultérieurs de la science les lumières qui nous manquent. Ce qui seulement n'est pas douteux, c'est que la lésion quelconque, physique ou fonctionnelle, la modification de propriétés caractéristique de l'alcoolisme, est transmissible par la voie héréditaire, et qu'elle se manifeste diversement selon les individus qui en ont hérité, toutefois toujours et avant tout par des signes cérébraux. Ces signes présentent une infinie variété, depuis la plus petite singularité ou bizarrerie de caractère jusqu'à la paralysie générale.
A propos de cette hérédité il faut répéter qu'elle obéit, comme toutes les autres, aux lois générales, et que, par conséquent, elle n'est pas plus qu'aucune autre infaillible lorsqu'elle ne peut être qu'unilatérale. C'est un point sur lequel on ne saurait trop insister, à cause de la tendance que nous avons déjà plusieurs fois signalée, de la part des médecins surtout, à ne pas tenir suffisamment compte de la distinction visée. Bien que l'alcoolisme sévisse sur les femmes plus souvent qu'on n'est généralement disposé à le croire, et non pas seulement dans ce qu'on appelle les
classes populaires, il n'en paraît pas moins vrai que les alcooliques hommes sont; plus nombreux que les alcooliques femmes. C'est sans doute le contraire pour les autres intoxications analogues, notamment pour celle de la morphine. Comme on peut hdriter aussi bien de sa mère que de son père, si celui-ci seul est alcoolique il y a donc en principe la moitié des chances pour échapper à l'héritage. Dans le cas de la mère, la question se complique. A l'hérédité se joint, dans ce cas, l'influence congénitale qui a été souvent confondue avec elle. Nous en avons cité un exemple emprunté à Magnan, et il y en a d'autres nombreux. Il s'ensuit toutefois que l'intoxication maternelle est nécessairement plus dangereuse que la paternelle, car s'il y a, avec elle, les mêmes chances d'échapper à l'hérédité par la prédominance de la puissance héréditaire masculine, il n'y en a guère pour que l'influence congénitale soit évitée. Je ne sais pas s'il y a des enfants de femme alcoolique qui. lorsqu'ils sont nés viables, soient exempts de toute infirmité. Je l'ignore, mais je crois qu'il est permis d'en douter fortement. Ce serait à rechercher, et le temps qu'on consacrerait à la recherche ne serait certes point du temps perdu.