‹ L’hérédité normale et pathologiqueChapitre 11 sur 17 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

En ce temps-là je venais d'entreprendre, dans le journal La Presse, d'Emile de Girardin, alors très lu, une campagne vigoureuse contre la loi de 1838, o\x je soutenais, au sujet de la procédure à suivre pour obtenir l'internement des aliénés, les idées qui paraissent avoir maintenant toutes les chances d'être acceptées par nos législateurs. J'étais, un jour de séance, dans la salle des Pas-Perdus de l'Académie de médecine, entouré de médecins aliénistes, chefs de service d'hospice ou directeurs de maisons de santé privées, qui cherchaient à me convaincre de mon erreur, et à me faire sentir surtout mon incompétence médicale, dont je puis dire, du reste, que je n'avais point douté. Il était au contraire posé en fait, dans chacun de mes articles, que seuls les médecins ont compétence pour diagnostiquer l'aliénation mentale. Mais, disaisje à mes interlocuteurs, la difficulté est qu'il n'y a pas une définition nette, précise, juridique, delà folie. — Comment ! me fut-il répondu, aucun de nous n'a manqué de donner la sienne! — C'est justement pour cela que je me permets de vous dire qu'il n'y en a point de bonne. Il n'en faudrait qu'une seule.

N'étant pas ici placés au môme point de vue, nous ne pouvons être embarrassés par la môme difficulté. Quand il s'agit de priver un individu, un citoyen, non pas seule-

ment de sa liberté, mais encore de sa personnalité, de l'exposer, en pleine conscience de son état, à cette situation terrible de se sentir séquestré, retranché de la société, au milieu de gens dont la raison a sombré, de voir perdu, par une tache indélébile et inutilement ou injustement infligée, l'avenir rêvé, quand môme l'erreur serait reconnue, Ja plus élémentaire prudence, l'honnêteté la moins rigoriste, commandent d'y regarder de très près avant de prendre un parti qui peut avoir de si graves conséquences. Bien coupables, et tout au moins bien blâmables, sont ceux qui, en cas pareil, se prononcent à la légère, entraînés par des idées systématiques. Mais dans le domaine de la science pure, en particulier pour les études qui nous occupent, il n'en est plus ainsi. La diversité des définitions, l'incertitude de la limite qui sépare la raison saine de ce qu'on est convenu, d'une manière générale, de nommer la folie, n'importent point au même degré. Il n'est question ici ni de danger public ni d'intérêt privé, par conséquent nullement des mesures à prendre, mesures de police ou thérapeutiques, à l'égard des fous. On veut simplement chercher quel rapport il peut y avoir entre l'état des individus qualifiés tels par les auteurs spéciaux et celui de leurs ascendants, pour savoir s'il y a ou non transmission héréditaire, et dans le cas de l'affirmative, comment cette transmission a pu s'effectuer.

Sur l'hérédité de la folie dans ses modes variés de manifestation, je ne crois pas qu'il y ait aujourd'hui de contestation. Les éclaircissements que le sujet comporte concernent seulement l'interprétation plus précise des faits constatés, à l'aide des lumières que peut fournir la connaissance des lois générales des transmissions héréditaires. « L'hérédité, dît Dejerine que nous suivrons ici en tout point, ne pouvant pas choisir un meilleur guide (1), l'hérédité domine la folie tout entière, et c'est grâce aux

(1) J. Dejurine, L'/iérédilé dans les maladies du système nervetix, loc. cit., p. 43.

modifications plus ou moins profondes qu'elle imprime à l'être psychique que l'équilibre mental peut se rompre et le délire faire son apparition. Plus l'imprégnation sera grande, plus facilement agiront toutes les causes banales telles que les chagrins, les fatigues, les veilles, qui par elles-mêmes sont absolument impuissantes à déterminer l'éclosion des troubles intellectuels. L'observation journalière démontre, en effet, que l'aliénation mentale ne se développe pas chez le premier venu, au hasard, mais qu'elle ne germe au contraire que sur un terrain préparé, soit par une hérédité unilatérale soit par une hérédité bilatérale ou convergente. La recherche minutieuse de la tare héréditaire, chez les vésaniques proprement dits, a permis à Magnan d'établir une sorte de gradation qui, partant de la manie et de la mélancolie simples, passe au délire chronique, puis aux folies intermittentes, et aboutit à une catégorie de malades chez lesquels les stigmates physiques et psychiques sont réellement si frappants, les délires si spéciaux ont des allures tellement distinctes, qu'ils ont permis àMorel, Legrand duSaulle, Krafft-Ebing et Magnan de constituer le groupe de la Folie des héréditaires. »

Tout cela semble fort juste, sauf pour ce qui touche l'idée, dominante encore parmi les aliénistes, que l'hérédité transmet seulement une prédisposition à la folie. Toute distinction clinique mise à part, sur laquelle je n'ai pas la prétention d'émettre une opinion, il me parait que c'est là une erreur. S'il y a eu hérédité, l'héritage ne peut être que l'aptitude à la folie suivant l'un quelconque de ses modes, et cette aptitude se manifestera infailliblement à son moment. Rien ne saurait en empêcher la manifestation. Les causes banales dont on parle, ou les circonstances, pourront hâter ou retarder, aggraver ou atténuer cette manifestation. C'est ce que nous voyons pour tous les cas d'hérédité, sans aucune exception. On n'a pas le droit de dire qu'elles sont toutes seules impuis-

santés à faire naître l'état vésanique : il faudrait autrement admettre que cet état est né en môme temps que les premiers auteurs de la race, ce que personne sans doute n'oserait prétendre; mais dans le cas d'hérédité constatée leur intervention n'est nullement nécessaire. Sans elles comme avec elles la folie existerait toujours. Que l'on considère, par exemple, un sujet affaibli par une grave maladie aiguë, par une pleurésie notamment, comme prédisposé à la phtisie tuberculeuse, parce qu'il offre au bacille un milieu favorable de culture, cela se conçoit. C'est là en effet une véritable prédisposition. Celui qui a hérité d'un fou n'est pas seulement prédisposé, il est fatalement voué à la folie. L'hérédité, dans le sens pathologique comme dans le sens physiologique, ne peut pas s'entendre autrement. Et c'est le point sur lequel il faut insister, parce que c'est celui sur lequel, dans le sujet qui nous occupe, les médecins me paraissent avoir le plus besoin d'être éclairés.

« La prédisposition héréditaire, poursuit notre auteur, reste souvent latente pendant un plus ou moins grand nombre d'années : c'est ainsi qu'il existe des formes mentales graves, assez fréquentes, à caractères nettement déterminés, à évolution régulière, telles que le délire des grandeurs, le délire des persécutions, constituant pour certains auteurs, Legrand du Saulle entre autres, autant de formes morbides distinctes et indépendantes. Or, d'après Magnan, il n'en serait point ainsi, et ces différentes formes de délire doivent être liées les unes aux autres, et constituent ce que cet auteur nomme le Délire chrnniaue^ qu'il ne faut point confondre avec la folie chronique.

« On doit entendre, d'après Magnan, sous le nom de Délire chronique, une affection à marclie lente, à durée extrêmement longue, et caractérisée par une évolution comprenant quatre périodes, dont la marche est successivement croissante, la forme essentiellement systématique

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et qui aboutit fatalement àla démence. Ces quatre périodes du délire chronique sont : la période d'inquiétude, la période de manie de persécution, celle de la manie des srandcurs, et enPm la démence. Leur base essentielle consiste dans des hallucinations. Jusqu'à Magnan, chacune de ces périodes était regardée comme une sorte d'entité morbide, et cette opinion est encore celle de plus d'un aliéniste. Lorsqu'on suit ces malades pendant longtemps, on les voit passer, comme l'a montré Magnan, par les dilTérentes périodes précitées avant d'aboutir à l'état de démence, ce qui montre bien qu'il ne s'agit point, dans chacune d'entre elles, d'une véritable entité morbide. Ici encore l'hérédité est la cause dominante, car si l'on fouille avec soin les antécédents de famille du délirant chronique, on retrouve presque toujours, chez les ascendants en ligne directe, quelquefois seulement chez leurs collatéraux, des accès maniaques ou mélancoliques, des intoxications avec délire, et diverses modifications psychiques de durée plus ou moins longue, ayant amené soit le suicide, soit l'homicide, soit des crimes ou délits divers. De plus, et c'est là un fait très important, cette hérédité ne se démasque que tardivement, et, jusqu'au moment où le délirant entre dans la période d'incubation, rien dans ses mœurs, ses habitudes, son état intellectuel, ne fait prévoir la possibilité d'un effondrement do la raison. »

Je demande qu'il me soit permis de continuer la citation, parce que notre auteur pose bien la question dans les termes où elle est comprise par les médecins les plus compétents en matière d'aliénation mentale, et que je n'aurais pas moi-même qualité suffisante pour me borner à des affirmations : « Dans les folies intermittentes, poursuit-il, dont je n'ai à discuter ni le nombre, ni la classification, la prédisposition héréditaire est bien plus marquée encore, et souvent on parvient à découvrir une hérédité convergente, soit que le père et la mère aient

été aliénés tous deux, soit que la convergence se soit produite déjà pour l'un des deux parents. D'autre part, il n'est point inutile de noter que ces vésaniques faussent de plus en plus, du fait de leurs accès, le mécanisme cérébral déjà compromis dont ils ont hérité, et qu'ils donnent ainsi naissance à des êtres chez lesquels apparaît aux yeux de tous la marque originelle et qui côtoient le vaste domaine occupé par les héréditaires dégénérés, s'ils n'y entrent pas de plain-pied. En résumé, au fur et à mesure qu'on procède avec plus de soin à l'enquête sur la valeur mentale des ascendants, sur les désordres intellectuels qu'ils ont présentés, on arrive à la conviction que dans l'immense majorité des cas la prédisposition héréditaire est la condition 81716 qua non du développement de l'aliénation mentale.

« De même pour toutes les folies qui surviennent au cours d'un état physiologique ou pathologique, c'est la prédisposition héréditaire qu'il faut accuser, c'est son intensité qu'il faut doser pour ainsi dire, et c'est alors seulement qu'on pourra établir un pronostic en connaissance de cause. Aucune forme mentale n'échappe à cette influence, et les folies diathésiques comme les folies sympathiques n'ont point d'autonomie propre. Ces dénominations sont commodes pour l'étude, mais il faut bien savoir qu'elles ne désignent pas des entités morbides, mais uniquement la réaction d'un système nerveux dont les éléments nobles ont subi des adultérations inconnues d'ailleurs dans leur essence, et que comprend le terme général d'hérédité.

« Je n'ai jusqu'à présent envisagé la transmission des maladies mentales des ascendants aux descendants que pour en montrer la réalité, pour rendre témoignage de l'importance de la prédisposition, et je n'ai pour ainsi dire considéré que le fait brut dans son origine et dans ses conséquences. Mais il est possible de faire davantage. L'analyse clinique minutieuse des phénomènes déli-

rants présentés par un certain nombre d'aliénés a permis de s'assurer qu'ils ne dépendaient pas tous d'une môme maladie, mais qu'ils devaient, au contraire, de toute nécessité, être reconnus comme le produit de plusieurs maladies distinctes, agissant chacune pour son compte, se mêlant, mais ne se combinant jamais, et n'ayant les imes sur les autres que des réactions peu accentuées. C'est cet état pathologique complexe que Magnan a le premier réduit en ses éléments constitutifs, et dont il a cité de nombreux exemples dans son beau travail sur la Coexistence de plusieurs délires d'origine différente chez le même aliéné (1). Il résulte en effet des observations de Magnan et de celles qui sont prises journellement dans son service, que la tare héréditaire de ces maladies complexes est complexe elle-même ; il en résulte de plus qu'assez souvent l'hérédité est similaire, soit pour la vésanie, soit pour la névrose épileptique. De sorte que l'influence paternelle et l'influence maternelle ne convergent plus pour donner un produit hybride de dégénérescence, mais un descendant qui les réunit sans les confondre. Le fait est surtout frappant pour l'épilepsie, et il n'est point rare, bien que divers auteurs aient soutenu et soutiennent encore le contraire, de rencontrer l'épilepsie franche parmi les ascendants d'un aliéné. Cette coexistence de plusieurs délires, chez un même aliéné, est du plus haut intérêt au point de vue clinique, car ils évoluent ensemble sur le même terrain sans se mélanger. Ainsi on peut voir un délirant chronique à forme mélancolique être atteint d'épilepsie et de délire alcoolique. Sous l'influence d'un traitement bien dirigé, le délire alcoolique disparaîtra bientôt, l'épilepsie également, mais au bout d'un temps plus long toutefois ; et la mélancolie persistera seule. Cette idée, d'origine toute récente, pourra permettre, lorsqu'elle aura été suffisam-

(1) Magnan, Ardiives de Neurologie, t. I, p. 49. 1883.

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ment méditdo par les m(îdecins aliénistos, de mieux saisir la part de responsabilité qui revient à l'hérédité, dans la classe si nombreuse des vésanies sine maLeria. »

Ainsi, en résumé, l'on voit que l'idée dominante consiste à attribuer à l'hérédité, surtout, sinon seulement, la transmission d'une prédisposition à la folie. C'est cette idée qui ne me paraît pas conforme à nos connaissances générales sur les phénomènes héréditaires, et par conséquent pas exacte. Ou les mots trahissent la pensée, ou il y a erreur dans l'interprétation des faits, comme d'ailleurs les dernières remarques qu'on vient de lire, au sujet des intéressantes observations de Magnan, semblent le montrer. Ces remarques, relatives à la transmission héréditaire simultanée de plusieurs délires, sont en effet très démonstratives dans le sens que nous voulons mettre en évidence.

Une jeune fille, par exemple, a hérité de ses parents une excitabilité nerveuse excessive. Elle est ce qu'on appelle nervosique. Surviennent de vives contrariétés, des chagrins d'amour notamment, elle devient hystérique à un degré quelconque. Désormais, toute impression morale pénible et forte, surtout brusque, provoquera chez elle une crise dont l'intensité sera en rapport avec l'intensité de l'impression. Si rien n'était venu troubler sa quiétude, si l'existence avait été pour elle toujours heureuse, rien de pareil ne se serait produit. De même si, au lieu d'être nerveuse, elle eût été de tempérament calme, ou seulement d'une excitabilité nerveuse moyenne, les mêmes chagrins auraient pu la rendre triste, lui faire perdre l'appétit, la faire maigrir, mais non point provoquer la manifestation des crises hystériques. Yoilà ce qu'on constate et ce qui est la véritable prédisposition héréditaire dans les maladies du système nerveux. L'impression violente, qui est la condition déterminante, n'agit que si ce système est préparé par son propre état à réagir dans le sens indiqué; sinon, non. .

Los faits de transmission héréditaire cités par les aliénistes sont d'un tout autre ordre. Il ne s'agit pas ici d'un état général du système nerveux sensitif, prêt pour des réactions diverses, dépendantes du mode de l'action provocatrice. On est en présence d'un état mental particulier, reconnu anormal, opposé à ce qu'on est convenu d'appeler la raison. Cet état est en écartplus ou moins grand avec elle. Sa condition déterminante encore inconnue a été transmise par hérédité et évoluera, quoi qu'il arrive, de façon que ses effets se manifestent à leur moment, exactement comme se manifestent ceux de l'hérédité saine. L'héréditaire ne naît point fou, évidemment, dans le sens clinique. Il n'apporte pas en naissant les symptômes ou un syndrome quelconque de la folie. Mais dans le sens pathologique il est né fou comme dans le sens physiologique naissent grands géomètres ou grands artistes ceux qui ont hérité leurs facultés d'un père grand géomètre ou grand artiste. Ces effets de la condition déterminante de la folie pourront se manifester de façons diverses. Cela dépendra sans doute de la partie ou des parties du cerveau qui seront affectées. Et c'est ce qui, dans ce cas comme dans celui de l'alcoolisme, a donné lieu aux distinctions sans fondement réel entre l'hérédité similaire et l'hérédité de transformation ou de métamorphose, distinctions sur lesquelles nous n'avons point à revenir. Il n'est pas improbable, en outre, que des dispositions individuelles, dues à d'autres influences que celle de l'hérédité même, puissent faire dévier le sens des tendances mentales ou plutôt cérébrales héritées. En tout cas celles-ci n'en restent pas moins le fond de l'héritage, et il n'est pas possible d'admettre qu'elles ne soient qu'une simple prédisposition, rendant seulement possible l'éclosion de la folie provoquée par l'action d'une cause banale quelconque. S'il en était ainsi il faudrait renoncer à l'idée de la folie héréditaire, ce qui, d'après les faits, n'est pas permis.

Cependant tous les aliénisles admettent maintenant un groupe de folies héréditaires. « L'existence de ce groupe de folies, dit Dejerine, ne remonte pas à une époque lointaine, et l'on peut dire que c'est MorcI (1) qui, le premier, s'est efforcé de recueillir et de classer les stigmates que l'hérédité développait chez certains aliénés. Ces études ont été continuées depuis, et cependant aujourd'hui môme on est loin d'être d'accord sur cette question. Trois opinions se trouvent en présence : pour certains auteurs, l'hérédité n'est qu'une cause prédisposante; pour d'autres, elle donne un cachet particulier aux diverses formes vésaniques; pour d'autres enfin et c'est la majorité, il existe une psychose particulière dite héréditaire.

« Ce terme est tout à fait impropre, car l'hérédité domine toute la folie, mais son influence se fait diversement sentir dans chaque forme mentale. Ici, dans ce groupe particulier, elle devient absolument prépondérante. Aussi n'est-il pas étonnant que dès leur naissance ces malades, ces héréditaires, présentent des signes spéciaux, marques de leur origine, manifestation extérieure du sceau de l'hérédité. »

L'impropriété du terme éclate surtout lorsque, sortant du vague, on voit en quoi consistent ces signes spéciaux, ces stigmates, comme on les appelle, qui ont été signalés d'abord par Morel, puis par Legrand du Saulle (2) et ensuite par beaucoup d'autres. Les uns sont physiques, les autres sont dits psychiques.

Les premiers, les stigmates physiques, peuvent affecter tous les appareils de l'organisme, mais les plus frappants toucheraient le système nerveux et seraient de l'ordre de ceux au sujet desquels nous nous sommes déjà expliqués dans le chapitre précédent, à propos de l'observation de Magnan. Ce sont des déformations crâniennes et faciales, des asymétries, des incurvations du rachis ; on y joint

(1) Morel, Éludes cliniques. Traité des dégénérescences, 1857.

(2) Leouand du Saulle, La folie héréditaire, 1873.

des doigts surnuméraires et. des doigts palmés; aussi des déformations de la bouche, le bcc-de-lièvre, l'implantation irrégulièrc des dents, la proéminence du maxillaire inférieur, et beaucoup d'autres choses de moindre importance, inutiles à énumérer. Mais il faut au contraire citer textuellement, à cause de leur caractère, ceux qui viennent après.

« Du côté de la peau, dit Dejerine, on rencontre la coloration violacée due aux troubles vaso-moteurs, la sensation de froid qu'elle donne au contact, l'odeur spéciale qu'elle exhale souvent, puis des troubles trophiques divers, une tendance au développement exagéré du tissu graisseux, le myxœdème [W. Gull,Ord, Ballet, Hammond, Savage, Thaon, Bourne ville et d'Olier, Ridel-Saillard (1), Inglis, Biaise (2), etc.], des anomalies diverses du système pileux, qui devient ou très rare ou très abondant. Notons en passant l'existence, chez les femmes, de barbes, de moustaches ; et le double tourbillon des cheveux, trace d'une anomalie de développement de l'extrémité céphalique du canal vertébral [Féré (3)].

« Les organes des sens eux-mêmes offrent à considérer des signes spéciaux souvent très accentués : du côté de ïœil^ ce sont des blépharites chroniques, le strabisme [Morel, Féré (4), Limpritis (S)], la cécité congénitale, l'amblyopie, l'épicanthus, le daltonisme, le coloboma de l'iris [Ireland (6)], des altérations du fond de l'œil [Magnan(7)], telles que les pigmentations irrégulières de la choroïde, l'albinisme, la rétinite pigmentaire, les déformations de la papille, l'émergence irrégulière de l'artère

(1) Ridel-Saillard, Delà cachexie pachydermique. T)i. Paris, 188'i. (^!) Blaise, De la cachexie pachydermique. Aj-ch. de Neurologie, t. 1, IS82. (.3) Féré, Nouvelles recherches sur la topographie crânio-cérébrale. Rev. unthrop., 1881, p. 483.

(4) Fêué, La famille névr apathique, p. 4G.

(5) LiJiPRiTis, Semaine médicale , 1885, n" 37.

(6) Ireland, On Idiocy and Imbecilily, London, 1877, p. ICI.

(7) Maonan, Ann. Méd. Psych., 188G, p. 93.

centrale de la rétine, etc. Pour le sem de l'ouïe^ je rappellerai la surdi-mutité (1), les déformations de l'oreille externe (Morel), l'adhérence du lobule de l'oreille, les anomalies de l'hélix, dont une, décrite récemment par Féré et Huet (2), consiste en un prolongement de la racine de l'hélix, qui rejoignant Fanthélix, sépare ainsi la conque en deux parties. On a signalé encore chez les héréditaires des vices de prononciation^ le bégaiement, la blésité. Le tableau suivant, emprunté à Moebius (3), contient plusieurs de ces stigmates de dégénérescence. »

Nous ne reproduirons pas ici ce tableau dans la forme que l'auteur lui a donnée. Il sera plus simple et plus clair d'indiquer sommairement la généalogie qu'il représente et qui montre tout de suite la confusion faite au sujet des stigmates physiques dont il s'agit. En effet, le chef de la lignée en question est qualifié ainsi par Moebius : « Grand-père buveur, mort à cinquante ans de delirium tremens ». Nous sommes donc en présence d'un cas d'alcoolisme, non de folie dans le sens habituel du mot. La mère, reconnue bien portante, mais un peu excitable, a été Qiariée à un homme bien portant. Elle a eu six enfants, dont quatre fils et deux filles. L'une des filles est morte à cinq ans d'un abcès cérébral. L'autre fille était mélancolique avec tendance au suicide. Elle a eu trois enfants, une fille qui mourut d'éclampsie puerpérale, un fils tuberculeux et une autre fille morte à un an de convulsions. Le premier fils est signalé comme mélancolique avec tendance au suicide. Marié à une femme bien portante, il a eu plusieurs enfants apparemment bien portants. Le deuxième fils, mélancolique, s'est suicidé. Il avait eu huit enfants dont deux morts à un an de convulsions, deux filles névralgiques et une fille ayant des

(1) LESun, Th. Paris, 1881, p. 22.

(2) Féré et Huet, Soc. f/e 6ioZo(7!e, 1885.

(3) Moebius, Ueber nervôse Fainilien- AUg. Zeilscli. f. Pscit. 1884, p. 2>i> et 243, t. XL,

atlaques épileptiformes. Le troisième fils, névralgique, s'est marié avec une femme nerveuse. Ils ont eu quatre enfants, un fils auquel manquait l'hélix à une des oreilles (oreille de Morel), une fille morte à un an de convulsions, une autre fille dite sexdigitigrade^ avec légère hydrocéphalie, enfin une dernière fille paraissant bien portante. Le quatrième fils est mort à vingt-six ans de carie de la colonne vertébrale.

Il n'y a en définitive dans cette famille nombreuse qu'un cas de malformation de l'oreille et un de sexdigitisme, et ils se présentent chez les descendants de celui des fils de l'alcoolique qui, étant lui-même névralgique, avait épousé une femme nerveuse dont on ne connaît point les antécédents de famille. Qu'est-ce qui montre là l'hérédité du grand-père paternel? En outre de ce qu'on ne saisit point le rapport qui pourrait exister entre les tares héréditaires réelles de l'alcoolisme, sur lesquelles nous nous sommes expliqués dans le chapitre précédent, et la production également héréditaire du sexdigitisme, non plus que de la malformation de la conque auriculaire, il y a évidemment dans la circonstance confusion, d'ailleurs fréquente comme nous l'avons déjà fait remarquer plusieurs fois, entre l'hérédité et la congénitalité. On va voir qu'il y a aussi tendance fâcheuse à étendre outre mesure le cadre de la folie, jusqu'à y faire entrer les idiots, qui sont pourtant bien manifestement le contraire des fous.

« Des différents systèmes de l'économie, poursuit Dejerine, le sijstème nerveux est incontestablement celui qui porte le plus la marque de l'influence prépondérante de l'hérédité. Les parties périphériques aussi bien que l'axe central peuvent être, atteintes; je ne ferai qu'énumérer, pour le moment, les migraines, les vertiges, les convulsions, les tics, les chorées, les désordres variés de la sensibilité cutanée ou viscérale, les hallucinations, les troubles du sommeil : insomnieSj cauchemars, rêves,, somnambulisme, narcolepsie. »

Sans doute, tout cela porte la marque de l'hérédité. On l'a bien vu précédemment. Mais c'est de l'hérédité nerveuse en général, non pas de l'hérédité de la folie en particulier, dont il est ici seulement question. Nous y arrivons à présent.

(( C'est encore au système nerveux qu'il faut rapporter les symptômes d'ordre psychique que présentent les héréditaires, et dont je vais m'occuper maintenant (e^fli mental de Magnan). Ces sijmptômes ps^jchiques peuvent affecter aussi bien les facultés morales que les facultés intellectuelles. D'abord au plus bas degré de l'échelle, nous trouvons de malheureux idiots réduits à la vie végétative.

« i: Idiot est remarquable par l'arrêt de développement de toutes ses facultés. C'est un être réduit à la vie organique, à la vie des réflexes; il ne vit en quelque sorte que par sa moelle. Mais la déséquilibration dont je parlais tout à l'heure se manifeste d'une façon plus frappante encore chez ces idiots dont toutes les facultés sans exception ne sont pas réduites à néant; certains idiots, par exemple, conservent des instincts, comme l'instinct musical ; l'idiot musicien est bien connu, l'idiot calculateur également; d'autres conservent une certaine adresse manuelle, qu'ils appliquent à la confection de petits ouvrages. »

Il serait bien tentant de montrer, à ce propos, combien on se trompe, en général, sur la définition de l'instinct, et que les instincts n'étant en réalité pas autre chose que des réflexes, l'idiot n'en conserve pas seulement parfois quelques-uns, qu'il les conserve au contraire presque tous, sinon tous. Je ne sache pas que tous les hommes, même parmi les plus intelligents, soient doués de ce que notre auteur appelle l'instinct musical et l'instmct du calcul. Mais nous ne devons pas nous arrêter à cela. Ce serait ici un hors-d'œuvre.

(c i: Imbécile est moins déshérité ; il possède quelques facultés ; on commence à voir apparaître chez lui un cer-

tain degré de vie intellectuelle ; l'imbécile est parfois éducable et utilisable; mais les services que l'on peut tirer de son intelligence rudimentaire ne dépassent pas des limites très restreintes.

« Le Débile est déjà un être qui compte au point de vue cérébral; il entre dans une catégorie qui comprend un nombre considérable d'individus, classés dans le monde sous le nom de faibles d'esprit ; chez eux les facultés intellectuelles existent, mais très inégalement développées, et c'est chez eux que l'on peut surprendre facilement l'absence de pondération. Entre le débile le plus rapproché de l'imbécile et le débile le plus proche de l'homme intelligent, il y a place pour un nombre incalculable d'intermédiaires; nombre précisément en rapport avec les modalités innombrables de déséquilibration intellectuelle que l'on peut observer. Tel débile aura une mémoire excellente, à côté d'un jugement très faible; tel autre sera emporté par la prédominance de ses appétits; chez tel autre ce seront les sentiments affectifs qui prédomineront ; chez tel autre enfin, l'absence de volonté sera flagrante. Il est facile d'imaginer tous les cas possibles, démontrés d'ailleurs par la clinique, et il est également facile d'en concevoir la liste interminable. Mais chez tous les débiles, un caractère domine, c'est l'absence ou la faiblesse du jugement, de l'intelligence proprement dite. »

Très bien, mais où est dans tout cela la trace de la folie héréditaire? Le fou est celui dont les facultés intellectuelles sont déviées ou perverties, non pas celui chez qui elles sont ou seulement amoindries ou complètement abolies, comme il en est pour le débile, l'imbécile ou l'idiot. Chez le fou ces facultés sont habituellement surexcitées; c'est l'inverse chez les autres. Comment admettre qu'il y art aucun rapport entre eux? Ils ne peuvent donc pas hériter les uns des autres, et c'est ce qu'il importe de faire ressortir. Tous sont évidemment touchés par le cerveau. Il n'y a pas de doute. Et c'est pourquoi vraisembla-

blement les neuropathologistes sont enclins à les confondre dans leurs études spéciales, comme ils sont confondus dans les établissements hospitaliers, sauf les divisions par quartiers. Mais au point de vue pathologique, et surtout à celui de l'hérédité, il me paraît qu'un infranchissable fossé les sépare.

Autrement il en est au sujet de l'ordre de phénomènes dont il va maintenant être question. Ceux-là, sauf quelques réserves de détail, sont bien pour tout le monde (je -ne veux pas parler seulement des aliénistes) de véritables vésanies. « Des malades plus favorisés en apparence, continue notre guide, peuvent se développer, acquérir une instruction souvent étendue : ce sont les Dégénérés supérieurs (Magnan). Cependant il y a toujours chez eux une désharmonie complète, un manque d'équilibre de toutes leurs facultés mentales. Ces aptitudes particulières se remarquent déjà chez des imbéciles que Félix Voisin désignait pour cette raison du nom de génies partiels. Chez les héréditaires dont les facultés sont moins atteintes, elles peuvent se développer à un point tel que dans une certaine sphère l'individu devient réellement supérieur, ce qui a pu faire dire à certains auteurs que le génie n'était qu'une névrose [Moreau, de Tours (1)]. Et cependant à côté de ces facultés brillantes, il y a des lacunes, des vides, produisant cette déséquilibration intellectuelle caractéristique de l'état héréditaire. Parmi les facultés intellectuelles, la volonté surtout est affaiblie, et qui ne connaît les irrésolutions continuelles à propos de déterminations futiles, les obsessions si pénibles, les impulsions préjudiciables, la timidité véritablement morbide, les peurs enfantines, qui souvent font le désespoir de ces malheureux qui ne peuvent pas les vaincre ? hnfin I on peut dire que, d'une façon presque constante, c est le cote affectif qui est le plus atteint : et il n'est pas de troubles

(1) MouEAU (de Tours), Psychologie morbide, etc. 1859.

du caractère, des sentiments qu'on ne puisse alors observer. Instabilité, excentricité, irritabilité, susceptibilité, émotivité excessive, activité désordonnée ou apathie invincible, voilà le fond du caractère de l'héréditaire. Et si quelques-uns par hasard semblent présenter des sentiments relevés, en les passant au creuset de l'observation, on s'aperçoit vite que les qualités superficielles de ces êtres généreux, dévoués, philanthropes, cachent un affaiblissement du sens moral et reposent sur un fond d'égoïsme, toujours caractéristique de ce que certains auteurs ont appelé le tempérament de fou [Maudsley (1)]. Tel est l'état mental de ces héréditaires qui souvent passent ainsi leur vie au milieu du monde, remplissant, quelques-uns, des fonctions importantes dans la société qui supporte leurs bizarreries, et les désigne sous le nom à' originaux. »

Jusque-là ce n'est pas encore, pour nos auteurs, de la folie véritable. Ces « dégénérés supérieurs », comme les appelle Magnan, sont seulement des « candidats à Taliénation, qui passent toute leur vie sur le sentier qui sépare la raison de la folie, toujours prêts à verser dans l'abîme » (Dejerine). On voit que nous tombons encore dans la prédisposition héréditaire, dont il a été déjà plusieurs fois parlé, et qui est chose d'un vague désespérant. La difficulté est d'ailleurs dans l'appréciation exacte de ces signes de prétendue dégénérescence ou de déséquilibration. Cette appréciation dépend nécessairement toujours des idées que l'on s'est faites soi-même sur ce qui doit être considéré comme normal.

Une anecdote dont je puis garantir la véracité en fournira un frappant exemple. Une personne de ma connaissance racontait un jour devant quelqu'un que son propre fils, alors âgé de moins de dix-huit ans, s'était, en d870, engagé pour la durée de la guerre, avait été blessé, et qu'à la vue de sa blessure son chef lui avait manifesté

(1) Maudsley, Pathologie de l'esprit (traduc. française).

rintention de faire en sa faveur une proposition pour la médaille militaire; sur quoi le brave enfant avait prié ce chef de vouloir bien s'en abstenir, lui faisant remarquer qu'il n'avait point mérité une récompense pour avoir eu la malechance de se trouver sur le trajet de la balle à laquelle il devait sa blessure. Voici comment le fait fut apprécié par le quelqu'un en question : — « Cela ne m'étonne pas, dit-il, je savais depuis longtemps que dans votre famille on est mal équilibré. »

Croit-on qu'une telle façon de juger les actes de désintéressement et de droiture soit une rare exception? Ce serait malheureusement une erreur. Dans notre monde actuel, où les distinctions honorifiques de toute sorte sont si ardemment convoitées et sollicitées, est-ce que celui qui les dédaigne, celui qui pense que le titre de membre d'une académie, notamment, ne vaut point les sacrifices de dignité ou tout au moins de fierté qu'il coûte le plus souvent à acquérir, n'est pas considéré généralement comme un original, par conséquent comme un déséquilibré, comme un de ceux que Magnan appelle des dégénérés supérieurs? C'est évidemment une bizarrerie de caractère pour tous ceux qui pensent et agissent autrement et qui ne peuvent manquer de trouver que leur façon de penser et d'agir est la seule sage, puisque c'est en effet celle du plus grand nombre.

Et ce membre de l'Institut, collectionneur forcené d'autographes, que les géomètres du monde entier considéraient comme leur maître et dont la candeur se laissait vendre des papiers de Jésus-Christ et de Jeanne d'Arc par un Vrain-Lucas, n'était-ce pas un déséquilibré au premier chef? Si l'équilibre intellectuel, c'est-à-dire le développement de toutes les facultés au même degré, constitue seul l'état mental parfaitement sain, combien parmi nous pourraient se flatter de n'être pas des candidats à l'aliénation? Notre géomètre tout à fait supérieur n'a-t-il pas montré, sur l'article des autographes, qu'il était par défi-

nition au moins un débile, sinon un parfait imbdcile? Il n'était pas possible d'avoir, sur ce point-là, un jugement plus affaibli.

Non, ce n'est pas en ces termes généraux et vagues que l'hérédité de la folie se traduit. Sous les expressions nombreuses de Monomanie raisonnante ou affective (Esquirol), Monomanie instinctive onimpulsive (More), Moral insanitij (Pritchard). Délire des actes, folie d'action (B. de Boismont), Manie de caractère (S. Pinel), Lypémanie raisonne//5e '(Billod), Folie lucide (Trélat), Pseudo-monomanie (Delasiauve), Folie héréditaire, instinctive (Morel), Esthésiomanie (Berthier), Folie raisonnante ou morale (Falret), Folie instinctive ou des actes (Foville), Folie avec conscience (Baillarger), Folie affective (Maudsley), sous toutes ces expressions que rappelle Dejerine il y a incontestablement du vrai, mais il y a aussi du faux par exagération, ou plutôt par extension abusive des signes. En lisant les travaux des aliénistes, quand on ne l'est point soi-même, on s'aperçoit aisément que s'il fallait prendre à la lettre leurs définitions de la déséquilibration intellectuelle, sur la liste des déséquilibrés ils occuperaient un bon rang. Ils y seraient d'ailleurs en excellente compagnie. Leur tendance professionnelle est de voir un peu partout des signes de folie, ou tout au moins de prédisposition héréditaire à la folie. Ces signes, Magnan les a systématisés en les considérant comme des syndromes épisodiques de la folie héréditaire, comme des stigmates psychiques, par rapprochement avec les stigmates physiques dont il a été parlé plus haut. Si parmi eux il y en a beaucoup qui appartiennent en effet à la folie, bon nombre d'autres ne peuvent évidemmentpaslui être rattachés, àmoins d'étendre outre mesure son véritable domaine. Ils comprendraient en réalité tous les troubles nerveux, aussi bien spinaux que cérébraux. « De môme, dit-on, que les modalités de l'état mental du dégénéré sont indéfmies, de môme les modalités syndromiques sont innombrables. » Alors à quoi s'arrêter?

312 L'nÉRÉniTi!: normale et pathologique.

Dans la rccherclie de la véritable hérédité de la folie, nous écarterons d'abord les observations empruntées à Lombroso et à ce qu'un appelle l'École italienne. Les discussions auxquelles elles ont été soumises, dans les congrès spéciaux de ces dernières années, par les hommes les plus compétents de l'Europe, ont montré qu'elles ne méritent qu'une confiance médiocre, sinon nulle. Je ne veux pas parler de leurs conséquences sociales et des dangers que les juristes attribuent à ces conséquences. Cela importe peu. Le point de vue pénal des criminalistes cède de plus en plus la place à celui de la préservation sociale pure et simple. Les plus savants anthropologistes sont d'accord pour reconnaître que le type de l'homme criminel (£/omo délinquante) de Lombroso n'est qu'un produit de son ardente imagination. Dans ces conditions on n'est pas bien placé pour recueillir des observations exactes. Avec la meilleure foi du monde on se laisse fatalement entraîner par la thèse qu'on veut soutenir. Il convient de s'en tenir ici à celles qui peuvent être aisément contrôlées et qui portent sur des faits reconnus par tous les aliénistes comme caractéristiques de la réelle aliénation mentale, de la folie proprement dite, sur des faits de délire persistant, et non pas sur ces syndromes dits épisodiques du prétendu dégénéré, qui prêtent à trop de contestations. Je ne me permettrai point de nier leur importance clinique, n'ayant pas compétence pour cela. Je puis seulement apprécier leur caractère héréditaire, et du moins pour beaucoup d'entre eux, dans les preuves qu'on en a cru donner je n'ai pas trouvé les éléments d'une démonstration scientifique. Dans le tableau des héréditaires dégénérés, dressé par Magnan pour son cours de Sainte-Anne, il y a notamment le paragraphe des anomalies cérébrales comprenant le défaut d'équilibre des facultés morales et intellectuelles, où nous devrions nécessairement entrer vous et moi, car, ainsi que je l'ai déjà fait remarquer, nos facultés ne sont jamais

HÉRI5D1TÉ DE LA FOLIE. •"'l'^

tout à fait équilibrées, et nous les avons nécessairement héritées de nos parents, sauf le développement que nous leur avons pu faire acquérir par la gymnastique.

Pour montrer combien il importe d'examiner avec soin les affirmations des auteurs au sujet de l'hérédité de la folie, il suffira de citer le passage suivant de la thèse de Dejerine(l), où je souligne des phrases très h remarquer. (( On voit par ce rapide exposé, dit l'auteur, que le diagnostic des folies dites héréditaires est chose possible dans l'état actuel de la science. Il reposera d'abord sur une recherche minutieuse des antécédents, et, si on ne peut en recueillir, dans la constatation des stigmates. Dans ce cas, il faudra faire attentivement l'examen physique du malade, qui peut toujours être défiant ou menteur; puis chercher à reconnaître l'état mental, ordinaire ou pathologique, en insistant sur les caractères que j'ai signalés, sur les symptômes, la marche et le début de la maladie. Il paraît donc bien établi, en somme, qu'il existe une folie héréditaire à forme spéciale, à caractères tranchés; et cependant il se produit encore des discussions à ce sujet : cela tient sans doute au terme héréditaire qui est assez mauvais, comme je l'ai indiqué au début. En effet, parmi ces malades, il en est chez lesquels la recherche des antécédents héréditaires donne des résultats négatifs, et alors ces soi-disant héréditaires ne seraient plus que des congénitaux., des infantiles. Les accidents de la grossesse, les maladies de l'enfance, les traumatismes seraient les coupables [Morel, Billod, Lasègue (2), Magnan (3), Cotard(4)]. Au lieu d'être imprégnés d'hérédité, comme le disait Morel, ils n' hériteraient que d'eux-mêmes. Au fond il s'agirait de savoir si ces causes n'ont pas agi de cette façon parce qu'elles s'adressaient à un terrain spécial, de

(1) Loc. cit., p. 80.

(2) Lasègue, Los cérébraux, Études médicales, 1835.

(3) Magnan, Ann. me'd. psych., 188G, t. 1, p. 95.

(4) CoTARD, Soc. mcd. psijch. Séance du 25 janvier 188G.

3i'i' L'HÉRÉDITÉ NORMALE ET PATHOLOGIQUE.

qualité déjà inférieure, par suite de l'action des causes de dégénérescence autres que l'hérédité nerveuse simple. Quoi qu'il en soit, ces malades rentrent plus tard dans le môme groupe que ceux que je viens de passer en revue : comme eux ce sont des dégénérés, et en conséquence ils sont exposés à ces affections dites folies héréditaires, et qu'ci mon avis on ferait mieux de désigner du nom commun de Psychoses dégénérciLives^ avec Krafft-Ebing, ou de Folies des dégénérés^ avec Magnan. »

Ainsi ces folies héréditaires des auteurs peuvent ne pas avoir été héritées, et elles n'en seraient pas moins dues à l'hérédité. Tout cela est bien confus. Mais en fait il ne s'agit pas de savoir s'il existe ou non une folie héréditaire à forme spéciale, à caractères tranchés, et reconnaissable à ces caractères, sans plus ample informé sur l'état des parents du malade. La seule question qui nous intéresse est celle de l'hérédité môme des vésanies, des diverses formes de la folie. Sont-elles ou non transmissibles des parents aux enfants par voie de génération, et dans le cas de l'affirmative comment se transmettent-elles? Voilà seulement ce qu'il y a lieu de rechercher, laissant aux cliniciens le soin d'établir leurs distinctions plus ou moins subtiles, plus ou moins fondées. Ce sont des points sur lesquels nous ne nous permettons pas de formuler une opinion. Sur celui qui est de notre compétence spéciale on ne peut arriver à une solution qu'en examinant avec soin les faits recueillis par les aliénistes, en scrutant les généalogies des aliénés dont ils ont constaté l'état mental d'une façon qui le met hors de doute. Cela revient à se demander s'il y a ou non des familles d'aliénés, ce qui n'impliquerait point d'ailleurs, au cas où il y en aurait en effet, que la folie ne pût exister en l'absence d'antécédents héréditaires.

De ces faits, Dejerine en a réuni plusieurs empruntés à divers auteurs. Il faut en éliminer quelques-uns, qui se rapportent à des cas d'alcoolisme ou de névroses et qui

par conséquent ne rentrent pas dans notre sujet actuel. L'hérédité de l'alcoolisme a été établie dans le chapitre précédent et ses modes de manifestation étudiés. Il sera question des névroses dans le suivant. Tenons-nous-en aux formes de la folie proprement dite.

Le premier cas qui se présente a été observé par Doutrebcnto (1). Il l'a résumé en un tableau très bien construit et très clair. C'est celui de son observation XV, dans laquelle on suit jusqu'à trois générations. Le chef de la famille était atteint d'hypochondrie avec délire de persécution. Il est mort dans un accès de folie furieuse. Celui-là était donc bien un véritable fou. Sa femme était nerveuse, émotive, en raison surtout, dit l'auteur, des craintes que lui inspirait son mari. De leur mariage sont issus dix enfants, que nous allons passer successivement en revue. D'abord trois qui sont morts subitement aux âges de quinze, seize et dix-huit ans. Puis une fille hypochondriaque, émotive, scrupuleuse en religion, qui a eu elle-même dix enfants, dont cinq morts en bas âge, puis trois garçons très intelligents, ayant les oreilles déformées, qui se sont mariés et ont eu plusieurs enfants morts en bas âge ; puis une fille aliénée, internée dans une maison de santé à l'âge de vingt ans, et qui n'a pas eu d'enfant; puis une autre fille faible d'esprit, qui a eu un enfant imbécile et atteint d'hermaphrodisme ; puis une autre, délirante par persécution, qui s'est suicidée; celle-ci avait eu elle-même trois garçons, dont un intelligent est mort d'apoplexie à vingt-quatre ans, l'autre imbécile complet, érotique, kleptomane, et le troisième artiste, extravagant, érotique, mobile, bizarre ; puisunga\ çon simple d'esprit, quia eu deux enfants : un garçon névropathe, mort dans un accès de folie furieuse, et une fille disparue depuis longtemps ; puis un garçon soupçonneux, hypochondriaque, qui n'a jamais voulu vivre avec sa femme ; puis enfin un der-

(I) DouTREBENTK, Étude gcniîalogique sur les aliénés héréditaires. Ann. méd. psych., 18G9, t. II, p. 19G •

L'HÉRÉDITÉ NORMALE ET PATHOLOGIQUE, nier garçon hypochonrlriaquo altcint do demi-imbdcillilé.

Los faits qu'on vient do voii' peuvent se passer de commentaire. 11 est évident que dans la descendance ainsi caractérisée l'hérédité de la ligne paternelle s'est manifestée de la façon la plus précise. Quels que fussent les conjoints de cette descendance, aucun individu n'y a échappé complètement. Ce seul cas suffirait au besoin pour établir la transmissibilité héréditaire de la folie. Les formes observées ressortissent toutes à l'aliénation mentale véritable. Il n'y donc pas de place pour le doute.

Deux autres cas sont dus à Pinard. Ils ont été observés sur des femmes après leur accouchement. Dans l'un il s'agit des deux filles d'un père aliéné, mort dans une maison de santé, et d'une mère bien portante. L'aînée de ces filles eut une hémorrhagie grave qui fut suivie de manie puerpérale ayant duré six mois et qui guérit; la seconde, âgée de vingt-quatre ans, ayant accouché normalement, eut elle aussi une hémorrhagie grave, suivie d'un accès de manie à forme mélancolique qui persista pendant un mois et finit aussi par guérir. Dans l'autre cas, des deux filles d'un père bien portant et d'une mère aliénée, depuis dix ans dans une maison de santé, l'une s'est suicidée, l'autre, âgée de vingt-un ans, ayant accouché normalement, mais avec hémorrhagie abondante, fut prise deux jours après d'accès de manie furieuse dans lesquels elle voulait tuer son enfant. Depuis lors elle est dans une maison de santé, son état mental n'ayant fait que s'aggraver.

C'est là ce que les médecins aliénistes appellent de la folie sympathique. Sympathique ou non, il n'en est pas moins clair que c'est l'aliénation mentale du père ou de la mère qui a engendré celle des filles. Encore ici la transmission héréditaire n'est donc pas douteuse.

A ces faits on pourrait en ajouter beaucoup d'autres tout aussi significatifs, mais ceux-là suffisent amplement à la démonstration. Il ne sera toutefois pas tout à fait superllu d'emprunter encore à Dejerine le cas de la maison

royale d'Espagne, dont il a dressé le tableau d'après un travail de W. AV. Ireland (Il Cette famille royale, éteinte en 1700 par la mort de Charles II, imbécile, infirme, épileplique, cruel, mélancolique, aliéné, avait commencé en 1449 par le mariage de Jean II de Castille avec Isabelle de Portugal, qui devint folle dans les dernières années de sa vie. On trouve bientôt dans leur descendance directe Ferdinand le Catholique, roi d'Aragon, qui meurt mélancolique en 1516; puis Jeanne la Folle, qui était mélancolique, jalouse, et qui, considérée comme folle par le gouvernement espagnol, fut enfermée pendant cinquante ans dans le château de Tordecillos. Elle était démente et gâteuse. Mariée à Philippe le Beau, archiduc d'Autriche, d'elle naquit Charles-Quint, qui était mystique, mélancolique et épileptique. Il épousa sa parente Isabelle et d'eux naquit Philippe II qui, avec Anne d'Autriche, eut Philippe III, aliéné, puis Philippe IV, père de Prosper, mort jeune de convulsions, et de Charles II, mort aliéné sans postérité, comme il a été dit plus haut. Charles-Quint avait eu des enfants naturels avec Barbara Blombery et Marguerite Yaugest. Il est remarquable qu'aucun d'eux ni aucun descendant de ces bâtards n'est devenu aliéné. Il est remarquable aussi que dans la maison d'Autriche, qui s'allia souvent avec celle d'Espagne, on voit l'hérédité morbide de cette dernière être finalement éliminée, sans doute pour cause de plus forte puissance héréditaire de la première. Il est certain aussi que la transmission de la folie d'Isabelle de Portugal a été grandement favorisée par les fréquentes alliances consanguines contractées dans la maison royale d'Espagne.

L'hérédité de la folie ou aliénation mentale véritable ne paraît donc pas contestable. En vérité le genre de déUre qui caractérise l'état de cette aliénation n'importe point. Les délires divers que les chniciens ont désignés

(1)W. w. iREi.ANn, Tlie Blot upon the Drain-, Studies in llislory and Psychologij, Edinburgh, 1885, p; 147-159.

par tant de noms baroques, à l'aide des racines grecques dont les médecins font un si déplorable abus qui navrait tant notre savant helléniste Egger, ne sont que des modes de manilestation d'un seul et môme état essentiel des éléments cérébraux, qui malheureusement échappe encore à nos moyens d'investigation. L'autopsie la plus minutieuse du cerveau d'un aliéné quelconque, j'entends d'un pur aliéné, ne révèle encore rien de saisissable qui le puisse faire distinguer d'un cerveau parfaitement sain. Qu'il y ait cependant quelque chose, on ne peut en douter. On s'en tire en disant que ce quelque chose est d'ordre dynamique, mais en est-on pour cela plus avancé? En tout cas il est peut-être permis de considérer comme vraisemblable que les manifestations différentes de cet état encore inconnu dépendent des parties cérébrales affectées.

Quoi qu'il en soit, l'observation montre que les divers délires des aliénés s'engendrent l'un l'autre, que d'un monomane ambitieux, par exemple, peut naître un individu atteint du délire de la persécution, et réciproquement ; qu'un aliéné tranquille, atteint d'un délire inoffensif quelconque, engendre des fous furieux. Ne considérant que la modalité clinique, à laquelle ils ont accordé une importance exagérée, les médecins qui ne sont pas restés dans le vague des transmissions héréditaires et qui ont voulu préciser ont appelé cela de l'hérédité de transformation ou de métamorphose, par opposition à ce qu'ils ont nommé l'hérédité similaire. Ils ont méconnu que ce n'est point le délire même, le symptôme ou le syndrome, résultat d'une propriété de l'élément anatomique, qui peut être transmis, mais seulement cette propriété, inhérente à l'élément, et en raison de laquelle il fonctionne d'une certaine façon, à un moment donné, façon qui dans le cas sera anormale. L'être vivant est un complexus dont toutes les parties réagissent les unes sur les autres. On comprend sans peine, en y réfléchissant, que sous l'in-

HÉRÉDITÉ DE LA FOLIE. ol9

lluence de la môme altération cérébrale tous les individus ne réagissent point de la môme façon. S'il y a des semblables ou à peu près, il y a aussi des dissemblables, et beaucoup. Au fond, l'hérédité est donc toujours similaire, dans le cas de folie comme dans tous les autres, pour la raison excellente qu'il n'en peut point être autrement. C'est la loi de l'hérédité pathologique, comme c'est aussi celle de l'hérédité normale.

Il me semble certain que la méprise si générale sur laquelle j'ai insisté, au sujet de la catégorie d'individus qu'on appelle des dégénérés héréditaires, supérieurs ou inférieurs, catégorie si difficile à délimiter avec précision et d'ailleurs si dangereuse à certains égards ; il me semble, dis-je, certain que cette méprise n'a pas d'autre cause que l'erreur commune sur le phénomène môme de l'hérédité. On méconnaît que l'hérédité bilatérale, dans le cas d'alliance d'un aliéné avec un conjoint normal, peut atténuer l'intensité de la propriété morbide transmise et en modifier par là même les manifestations, ce qui du reste n'en amoindrit point pour cela l'atavisme. De sorte que, dans une génération ultérieure, si l'hérédité devient unilatérale en faveur de la ligne entachée, elle se manifestera de nouveau avec toute son intensité. Il y en a des exemples dans l'histoire de la maison royale d'Espagne dont nous avons avons parlé plus haut, et bien d'autres encore que je pourrais citer.

C'est pourquoi m'ont toujours paru bien hardis les médecins aliénistes qui, appelés par les magistrats comme experts pour se prononcer sur l'état mental de certains individus accusés d'avoir commis un délit ou un crime, ont osé conclure de leur examen que la responsabilité de ces individus ne pouvait pas être considérée comme entière, qu'elle était seulement partielle et plus ou moins atténuée. Ce sont là des subtilités que l'on comprend de la part des juristes, parce que leur éducation métaphysique les explique. Scientifiquement elles n'ont aucun

fondement. En fait, on est responsable de ses actes ou on ne l'est pas, on obdit à une impulsion inconsciente ou on agit do propos délibéré. Responsable ou non, du reste, le danger qu'on fait courir à la société reste le môme, et l'atténuation de la peine, qui est la conséquence de la conclusion médicale, ne fait qu'aggraver ce danger, en assurant la récidive. Un aliéné, à un degré quelconque, est toujours un aliéné, et il engendrera toujours des aliénés, à moins que la puissance héréditaire de son conjoint ne prévale définitivement sur la sienne. S'il est issu lui-môme d'une famille d'aliénés, la prévalence sera d'autant plus difficile que cette famille datera de plus loin et que l'aliénation s'y sera montrée plus souvent sous ses formes diverses, en raison de ce que nous avons désigné sous le nom d'atavisme de famille.

Pas plus pour ce cas que pour ceux étudiés déjà ce n'est là de la dégénérescence. C'est purement et simplement de l'hérédité pathologique. En insistant sur ce point je n'ai nullement la prétention ni l'espoir de voir les médecins aliénistes et neuropathologistes renoncer à l'emploi d'un terme qui leur est familier, pour qualifier les malades qu'ils appellent des héréditaires, dans un sens général. L'habitude en est prise. Elle vient de maîtres autorisés à juste titre par de grands services rendus à la science. Ce n'est pas moi qui pourrais la faire disparaître du langage médical. Il m'appartenait seulement, en raison de mes études spéciales, de démontrer qu'elle est fautive et que pour ce motif elle devrait être abandonnée. Il ne •faudrait pas croire toutefois qu'il s'agit seulement d'une incorrection linguistique. L'idée à laquelle correspond l'expression n'est certes pas, surtout à propos de l'aliénation mentale, sans inconvénient. Si certains aliénés héréditaires meurent jeunes et par conséquent sans postérité, si d'autres sont incapables de se reproduire, le plus grand nombre malheureusement, chez lesquels l'affection cérébrale n'éclate qu'après leur mariage et qui jouissent

nÉRÉDITÉ DE LA FOLIE. 321

d'une santé physique excellente, transmettent leur élat mental à de nombreux enfants. Les premiers pourraient à la rigueur et par déviation du sens du terme ôtre tenus pour des dégénérés. Avec les derniers ce n'est en vérité pas possible. La dégénérescence exclusivement mentale est une chose qui n'a pas de sens.

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