CHAPITRE VIII
HÉRÉDITÉ DE l'aUTHRITISME.
Je n'ai ni l'intention ni la prétention de faire ici de la pathologie proprement dite. Je n'aurais pas tout à fait qualité pour cela. Toutefois, n'étant pas absolument étranger aux études qu'elle exige, je puis peut-être comprendre les travaux dont elle a été l'objet et en apprécier, sans commettre de trop grosses fautes, la valeur comparative. En outre, l'habitude de l'observation attentive appliquée aux êtres vivants, jointe à ma première éducation médicale, et l'intérêt que je n'ai pas cessé de prendre au mouvement scientifique de la médecine, dans une carrière déjà longue, me mettent en mesure, je crois, de discerner quels sont les guides qui, dans l'ordre de recherches que nous abordons maintenant, méritent le mieux d'être suivis. C'est la chose importante, car en cas de confusion sur les états pathologiques dont nous avons à nous occuper, en cas d'erreur sur les manifestations symptomatiques diverses auxquelles ils peuvent donner lieu, le lien héréditaire qui les unit ne manquerait pas de nous échapper. De même qu'il est arrivé à bon nombre d'auteurs, médecins purs, de ne le point saisir, et à d'autres de le voir là oii il n'existait point, pour cause d'insuffisance de connaissances théoriques sur les lois de l'hérédité, de même il nous arriverait, si nous nous trompions dans l'appréciation de ces états pathologiques.
Ces lois de l'hérédité, je pense l'avoir montré suffisamment, ne pouvaient ôtre dégagées que de l'observation et de l'expérience pratiquées sur les animaux qui sont les sujets de la zootechnie. Il n'est vraisemblablement plus nécessaire maintenant de faire remarquer qu'en dehors de ce champ d'études les chercheurs ont échoué, du moins en grande partie, ne pouvant avoir à leur disposition la vérification expérimentale. Il leur est arrivé aussi, comme on l'a déjà dit et comme j'aurai plus tard des occasions de le montrer d'une manière plus précise, de prendre pour héréditaire ce qui était seulement congénital. C'est de l'association des connaissances zootechniques avec les connaissances pathologiques autant que possible positives que peuvent seulement résulter les notions solides que nous cherchons à établir.
A l'égard de l'arthritisme, par lequel nous croyons devoir commencer parce que son existence est sans contredit la plus étendue, il se trouve que j'en puis parler en connaissance tout à fait personnelle de cause. Depuis une quarantaine d'années j'en observe sur moi-môme et sur ma famille les manifestations diverses. J'ai constaté, au sujet de ces manifestations, des faits curieux, bien observés, je crois, qu'il serait intéressant d'exposer, si c'en était ici la place. Qu'il soit héréditaire, cela ne fût-il point admis, je n'en pourrais, pour mon compte, douter un seul instant. Je le tiens de mon père qui le tenait du sien, et je l'ai transmis à mes enfants, dont l'un, le seul qui se soit marié jusqu'à présent, l'a de môme transmis aux siens. Cela fait donc une hérédité continuée durant trois générations au moins, car je n'ai pas connu mes bisaïeux. Quand je dis que c'est moi qui l'ai transmis à mes enfants, je m'avance peut-être un peu, attendu que leur mère est assurément encore plus arthritique que moi-même, et elle aussi, arthritique héréditaire. Son père, officier à demi-solde de l'Empire, l'un de ceux que la Restauration appelait les brigands de la Loire, est mort à Paris pendant la Révo-
IIÉllÉDITÉ DE L'ARTimiTISME. 231
lution de 18 30, dîme attaque de goutte aggravée par les événements. Nos enfants ne pouvaient donc pas y échapper. Nos petits-enfants guère davantage, pour la raison que leurs père et mère étaient cousins germains dans la ligne paternelle, et que d'ailleurs leur mère est manifestement arthritique elle-même, comme l'était leur père. Ici la consanguinité est venue se joindre à l'état semhlable des deux parents immédiats. Le champ d'observation est, • comme on voit, complet. Pour n'en pas tirer bon parti, il aurait fallu, en vérité, être dépourvu des qualités les plus vulgaires de l'observateur.
Mais qu'est-ce que l'arthritisme? Du temps de Bazin, à qui l'on doit surtout d'avoir réagi, à son sujet, contre l'étroite cenception anatomo-pathologique des maladies, il s'agissait principalement de faire cesser l'ancienne distinction entre la goutte et le rhumatisme, pour les comprendre sous le nom renouvelé d'arthritis, mais aussi de rattacher au môme état pathologique ou diathésique un certain nombre de manifestations cutanées auxquelles Bazin a donné le nom commun d'arthritides (1). A ce moment, la cause du profond observateur, du clinicien sagace, n'était point gagnée apparemment, car il écrivait ceci : « En terminant cette étude, que l'importance du sujet ne nous a pas permis d'abréger davantage, il nous paraît intéressant de rechercher comment un fait d'observation pure, et qui, à ce titre, semblerait devoir entraîner de soi la conviction, a pu soulever autour de lui tant de critiques et d'incrédulités.
(f II y a premièrement, selon nous, cette espèce de défaveur ou de suspicion, quelquefois même de parti pris, qui s'attache d'abord à toute idée tendant à s'écarter du cercle des opinions généralement reçues.
« Deuxièmement, et comme conséquence nécessaire de cette première cause, c'est la sévérité excessive et souvent
(1) Bazin, art. Aiitiiiutides du Diciionnaire encijclopé'/iqiie des sciences médicales. 18G7.
232 L'IlfiniÎDITlî NORMALE ET PATHOLOGIQUE,
puérile que l'on apporte dans l'appréciation de l'idée suspecte. Malheur à elle si l'évidence ne déborde pas de toutes parts, si le doute peut se glisser dans quelque recoin laissé obscur, si tel caractère que vous avez donné ne répond pas aussitôt à l'appel, etc. ; elle ne doit s'attendre à aucune concession.
^ « Enfin, et nous en passons bien d'autres, l'obstacle, l'obstacle le plus sérieux qu'aient à vaincre les arthritides, résulte de l'incompétence et de l'incuriosité du plus grand nombre en matière de dermatologie. Les faits parlent haut, il est vrai, mais encore faut-il que leur voix soit entendue, et ceux-là môme qui sont à portée de l'entendre ne la comprennent pas toujours. Là est la véritable source du mal; de là toutes ces critiques basées sur une connaissance imparfaite de la chose en litige, avec leur cortège habituel de vues erronées, d'arguments spécieux, d'interprétations fausses, de vices de logique, de raisonnements a priori, etc. C'est qu'il faut de l'expérience et du temps pour consacrer une vérité de la nature de celle que nous défendons en ce moment; car les juges ne s'improvisent pas dans de semblables questions, ils se produisent lentement et successivement au contact des faits. Combien n'a-t-il pas fallu d'années de recherches pour constituer les unités syphilis, scrofule ! Que d'erreurs, que de tâtonnements avant d'y arriver ! Un jour viendra également, nous le disons avec une conviction profonde, car le présent nous répond déjà de l'avenir, un jour viendra où les dermatoses arthritiques, après tant de luttes, prendront droit de domicile dans la science, sur le même rang et aux mêmes titres que les dermatoses syphilitiques. »
Ce jour est arrivé. Il n'y a plus personne sans doute pour méconnaître les relations qui existent entre les manifestations cutanées, eczémateuses, herpétiques ou autres, ce qu'on appelait anciennement les dartres, et la diathèse en question qui, dans le cas, était jadis désignée
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par le nom de vice dartrcux, lorsque florissait la doctrine humorale. Quel est l'arthritique qui n'a pas observé sur lui-même ces manifestations eczémateuses au pourtour de l'anus et sur les régions voisines, derrière les oreilles ou à l'orifice du conduit auditif, sur le cuir chevelu et notamment vers la nuque, s'accompagnant, sous l'inlluence de la chaleur du lit, d'un prurit insupportable ? Elles alternent ordinairement avec les crises ou accès de douleurs musculaires rhumatismales. Lorsque la poussée cutanée disparaît brusquement, il y a une grande chance pour qu'une attaque musculaire ne se fasse pas beaucoup attendre; ce qui ne veut pas dire que les deux sortes de manifestations ne puissent point coexister. On les voit au contraire souvent ensemble, mais j'ai lieu de croire que c'est seulement chez les individus fortement atteints, et surtout sous la forme goutteuse.
Ce n'est pas seulement la peau qui est le siège de ces manifestations arthritiques. Les muqueuses, et en particulier la muqueuse gingivale, comme Magitot l'a établi, n'en sont point exemptes. Là elles provoquent successivement et à la longue la chute des dents par un processus qui est toujours le même, celui de l'affection à laquelle l'auteur que nous venons de nommer a donné le nom de gingivite rhumatismale. Les dents se déchaussent progressivement, l'une après l'autre, à des intervalles plus ou moins éloignés, quelquefois de plusieurs années, et tombent dans la bouche presque sans occasionner une douleur bien sensible. La calvitie précoce est du reste, elle aussi, une des conséquences de la diathèse. Celle-ci imprime en outre son cachet particulier aux irritations accidentelles dont le tégument muqueux peut être le siège. Un simple coryza ou un simple rhume qui serait, chez un sujet indemne, tout à fait passager et sans conséquence, prend chez l'arthritique un caractère de persistance qui le fait durer pendant toute la mauvaise saison. Cela, je l'ai constaté bien des fois sur moi-même et sur les miens,
mais aussi sur d'autres à l'égard desquels, il faut le dire, on n'avait guère l'air de s'en douter. Toujours est-il que le fait est certain.
Quant à l'étroite parenté du rhumatisme et de la goutte, il n'y a sans doute pas lieu d'y insister. Les différences purement cliniques, h certains égards, ne sont ni niables ni niées. Mais bien subtil serait, à coup sûr, celui qui pourrait établir une démarcation nette entre le rhumatisant et le goutteux. Il n'y a évidemment là que des degrés. On a dit qu'ils étaient cousins germains, ce qui impliquerait d'ailleurs qu'ils sont de môme souche. Ce n'est pas assez dire : ils sont parfaitement frères, bien que quelque peu dissemblables en apparence. Le rhumatisant engendre le goutteux, et réciproquement. Et c'est là ce qu'il importe de constater, à notre point de vue actuel. Les manifestations diverses sont dominées par la diathèse arthritique, et c'est celle-ci qui se transmet.
Il est reconnu aujourd'hui que ces manifestations articulaires, musculaires, cutanées, muqueuses, ne sont point les seules. Pour les médecins de l'école scientifique actuelle, tout arthritique est ce qu'on appelle un névropathe, migraineux jusqu'à un certain âge ordinairement, puis névralgique. J'en sais personnellement quelque chose, le moindre refroidissement brusque d'une partie c[uelconque de la peau, en particulier du cuir chevelu, provoquant toujours chez moi des névralgies plus ou moins douloureuses. Avec l'âge cependant cette sensibilité excessive semble s'être un peu atténuée. A ce sujet je veux raconter une observation qui s'est plusieurs fois répétée et que j'ai plusieurs fois aussi, sans succès, soumise verbalement à des physiologistes pour en avoir l'interprétation.
On sait que le général Morin a établi, dans les amphithéâtres du Conservatoire des arts et métiers, une ventilation très active, nécessaire pour évacuer, pendant les cours du soir, les gaz de la respiration des nombreux
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auditeurs qui les fréquentent et aussi ceux résultant de la combustion du gaz qui les éclairait alors. Depuis, celuici a été remplacé par la lumière électrique. Dans celui de ces amphitliéâtres qui est en hémicycle, une disposition que je n'ai pas à expliquer fait que, durant le jour, il vient d'un point du vitrage supérieur vers le sol un vif courant d'air froid, véritable douche aérienne. Lorsque l'Institut national agronomique était installé au Conservatoire, je devais enseigner dans cet amphithéâtre : il m'est arrivé à diverses reprises, marchant devant la table, de me trouver précisément sous cette douche et de la recevoir en plein sur la tête. Tant que j'avais eu le soin, comme c'est ma coutume, hélas ! nécessaire, de protéger mon crâne dénudé par une calotte, je n'en ressentais aucun inconvénient. Mais chaque fois qu'ayant oublié la précaution j'ai eu le malheur de me placer, par inadvertance, sous la douche d'air froid, l'effet sur lequel je désire appeler l'attention n'a pas manqué de se produire instantanément. Cet effet était en même temps une sensation de vertige qui m'obligeait à me retenir à la table et une aphasie ou peut-être mieux une dysphasie passagère, une extrême difficulté à trouver les mots qui ne m'est point habituelle. 11 me fallait un grand effort intellectuel pour continuer de parler et je disais un mot pour l'autre. Cela ne durait qu'un court instant. En dehors de la condition que je viens de dire, pareille chose ne m'est jamais arrivée. Il n'y a donc pas de doute qu'elle soit déterminante. Bien entendu, la suite invariable de l'accident était une névralgie plus ou moins intense, plus ou moins persistante, de ce que je suis bien obligé d'appeler, faute d'expression plus exacte, le cuir chevelu.
A'^oilà le fait tel quel. Je ne crois pas qu'il en ait été observé de semblable ou même seulement d'analogue en dehors de l'arthritisme. Chez les sujets indemnes, ces brusques refroidissements de la peau, si passagers, provoquent simplement des réflexes muqueux des premières
voies respiratoires, qui se traduisent par du coryza ou de la laryngite Idgèrc. Ici c'est à peu près infailliblement la névralgie cutanée ou musculaire qui en est la suite, selon le lieu qui a été impressionné.
Dans la thèse de Dejcrine que j'ai déjà plusieurs fois citée, d'une érudition si complètement documentée, ces relations entre l'arthritisme et les névropathies sont signalées en détail, peut-être môme parfois en dépassant la mesure, en ce sens que certains phénomènes intéressant le système nerveux sont attribués à la diathèse, alors qu'il semble plus probable qu'elle en a seulement facilité la production, sous l'influence d'une autre condition déterminante.
« Dans la goutte, dit l'auteur, les troubles nerveux de toute espèce sont très fréquents, tiennent une grande place dans la symptomatologie de cette affection et peuvent affecter l'intelligence, la motilité, la sensibilité générale et spéciale. M. Charcot a fait remarquer que l'on peut rencontrer, dans la goutte, des formes analogues à celles du rhumatisme cérébral, le délire aigu, la folie et la céphalée (1). L'aliénation mentale a été observée dans la goutte par Whytt, qui en a rapporté plusieurs exemples ; on a observé également des cas de folie, survenant à la suite de la cessation brusque d'un accès : Lo"\7', Garrod en ont rapporté plusieurs cas, et Dagonet a mentionné des faits d'accès d'aliénation mentale (2) alternant avec des accès de goutte, mais c'est surtout l'hypochondrie, pouvant aller jusqu'à l'impulsion suicide, que Ton rencontre le plus souvent chez les goutteux, en tant que manifestation mentale. Féré en a rapporté récemment un exemple (3). Quant à la mélancolie, qui n'est pas très rare dans la goutte, le retour des accès la fait en général
(Il GARnon, édition française par CnAncox et Oluvier, 18G7, p. 582.
(2) Dagoniît, Traité élémentaire et ■pratique des maladies mentales, 18G2 p. 210.
(3) Cii. Ferré, La famille névropathigiie, p. 57.
HÉRÉDITÉ DE L'ARTllRITISMK. 23/ disparaître. Notons enfin que la paralysie générale ellemême peut s'observer au cours de la goutte. M. Charcot en a observé un exemple (1). L'hémorrhagie et le ramollissement du cerveau sont fréquemment observés chez les goutteux et les arthritiques. L'hémorrhagie cérébrale, en particulier, est souvent une maladie de famille : Piorry en a cité un exemple, et Dieulafoy a montré que l'hérédité dans cette allection était chose assez fréquente (2). Mais, ici, il ne s'agit pas d'une affection héréditaire du système nerveux; ce qui se transmet des parents aux enfants, en vertu de la goutte ou de l'arthritisme, ce n'est point l'hémorrhagie cérébrale, mais bien la prédisposition à l'artérite, amenant à sa suite l'anévrysme miliaire (Charcot et Bouchard), et partant l'hémorrhagie. Ce qui s'hérite dans ce cas, c'est la lésion vasculaire, et non l'hémorrhagie cérébrale. Enfin ce qui montre encore bien qu'il ne s'agit pas dans l'espèce d'une maladie nerveuse héréditaire, c'est que les descendants de ces malades ne paraissent point plus exposés que d'autres aux affections du système nerveux (névroses ou psychoses) : ils héritent ou non des anévrysmes miliaires de leurs générateurs, mais là se borne toute l'influence de la transmission héréditaire, qui porte sur le système vasculaire et non point sur le système nerveux. »
A l'égard de la folie, de Thypochondrie, de la mélancolie, dont parlent les auteurs dont les noms viennent d'être cités, sans doute les goutteux n'en sont point exempts. Mais je me permettrai de contester qu'elles aient une liaison directe, nécessaire, avec la goutte. Il n'y a eu je pense, dans les observations de ces auteurs, que de simples coïncidences. Que la condition de névropathe de l'arthritique soit favorable à l'action des circonstances
(1) Cité par Ferré, obs. LXXVlII, p. 58.
(2) Dieulafoy, Du rôle de l'hérédité dans la production de l'hémorrhagie cérébrale. Acad. de méd. 187G. Gaz. hebdom. 187C, p. ùO^i. — Voy. aussi la thèse de Cellier, insplréé par tiiEtjLAFoy, De l'iii/luence de l'hérédité dans la produclion dè l'/iéinorrhatfie ddvéùraie. Th. Paris, 1877.
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capables d'engendrer ces vdsanies, cela se conçoit. Mais que cette condition soit toute seule suiTisanle, il faudrait pour l'admettre des faits plus démonstratifs. Quant à la prétendue hypocliondrie pouvant aller jusqu'à l'impulsion suicide et que l'on rencontrerait le plus souvent chez les goutteux, on comprend trop aisément que les douleurs de la goutte, dans certains cas intolérables, portent, lorsqu'elles se prolongent, à se débarrasser du fardeau d'une telle vie, pour qu'il soit besoin de voir dans la détermination du goutteux une preuve d'aliénation mentale. Il ne manque pas d'ailleurs de bons esprits qui ne croient point à la folie suicide.
Ces réserves faites, reprenons l'exposé de notre auteur. « A côté de ces apoplexies à lésions matérielles on peut, poursuit-il, observer, chez les goutteux, des phénomènes congestifs ou apoplectiformes, alternant parfois avec les manifestations articulaires, ce qui tend à prouver que quelquefois ces métastases de la goutte vers le cerveau sont purement dynamiques, semblables, en cela, aux attaques d'aphasie ou d'aphémie transitoires que l'on peut observer aussi dans les mêmes circonstances (Gairdner, Charcot). Notons enfin que, chez les goutteux, on rencontre fréquemment, parmi les troubles du début, le vertige, pouvant simuler la symptomatologie du vertige labyrinthique (Bouchard).
« Parmi ces troubles prémonitoires, on peut noter encore les gastralgies, la migraine (1) si commune chez eux, l'asthme qui peut précéder les accès ou alterner avec eux, et qui, parfois même, peut alterner avec des accès de manie goutteuse, comme Norman en a rapporté tout récemment des exemples, dont un entre autres avec hérédité nerveuse très nette (2).
« L'épilepsie n'est point rare chez les goutteux. Féré
(1) NoKMAN, On insanity alternating with spasmodic asthina. Journ. o, Mental science, 1885, apriL
(2) Loc. cit., p. 52. Obs. LXXII, LXXIV, LXXV, LXXYI. .
HÉRÉDITÉ DE L'ARTlllUTISME. 239
en a rapporte plusieurs exemples dans sa Famille névropathiqne. » L'auteur ajoute à cela, en note : « Je rappellerai ici que, dans le tableau statistique portant sur 3oO épileptiques, que je rapporte dans le tableau de la page 117, la migraine se rencontre chez les ascendants dans la proportion de 24,5 p. 100, proportion plus forte que celle de l'épilepsie, qui n'est que de 21,2 p. 100. » Et à ce propos je répéterai, comme pour ce qui va suivre immédiatement, les réserves déjà faites. Il ne parait pas admissible que l'état névropathique du goutteux puisse à lui tout seul engendrer l'épilepsie, non plus que l'hystérie. 11 y faut sans doute une autre condition déterminante, comme par exemple une forte émotion douloureuse, physique ou morale. L'auteur dit donc que l'épilepsie n'est point rare chez les goutteux; puis il ajoute : « Il en est de même des accidents hystériformes qui, comme l'a montré M. Charcot, se voient quelquefois chez les femmes au cours de la diathèse urique. Mossé en a rapporté récemment un exemple chez un enfant de dix ans et demi. Les tics ont été observés aussi chez les . goutteux, et Lhirondel et Féré ont noté la coexistence de la goutte et de la maladie de Parkinson. Notons enfin, chez ces malades, la fréquence des névralgies de divers ordres, de la sciatique entre autres, et des douleurs lancinantes des membres. »
En terminant sur ce premier point, Dejerine signale Fangine de poitrine comme s'observant assez communément dans la goutte, mais en faisant remarquer que son pronostic est alors tout autre que lorsqu'on la rencontre associée à d'autres états morbides. « Ucmgor pectoris^ dit-il, est un syndrome et non point une maladie. Associé fréquemment aux lésions cardio-aortiques, oii son pronostic est extrêmement grave, elle peut se rencontrer dans d'autres états morbides, tels que le tabès (Landouzy, Vulpian), l'hystérie, la maladie de Basedow (Marie), la dyspepsie (Potain), aussi doit-on, ainsi que l'a montré
Landouzy, diviser cette névrose en doux grandes classes. « Dans la première l'accès angineux est produit par des « causes occasionnelles agissant sur un substratum orga- « niquement lésé ; dans la deuxième, les malades doivent « leurs accès à des causes occasionnelles survenant sur « son substratum fonctionnellement lésé, » et plus loin Landouzy (1), étudiant la pathogénie de ces fausses angines de poitrine, l'établit de la façon suivante :
« Une interprétation plus complète des faits montre « qu'il est toute une catégorie de malades qui soutirent « d'angine de poitrine, comme ils ont souffert d'asthme, « d'accès de palpitations, de névralgies, d'anesthésies, de « contractures ou de mille autres perversions nerveuses, « qui pour apparaître n'ont besoin que d'être conditionnées « par des perversions fonctionnelles, fuyantes ou tenaces, « légères ou graves, circonscrites ou diffuses, frustes ou « éclatantes, ressortissant à des vices de nutrition transice toires ou durables, que ceux-ci soient acquis ou qu'ils « soient héréditaires. C'est envisagée de la sorte, que la « question de l'angine deviendra une des questions doctri- « nales et pratiques les plus intéressantes, et qu'on se con- « vaincra que, par l'analyse de ses conditions étiologiques « et pathogéniques, on ne saurait pas plus la distraire de « l'étude de l'arthritisme que de l'étude de l'un de ses u aboutissants les plus accapareurs du nervosisme. » (Landouzy.)
A ce sujet il faudrait répéter la remarque déjà faite à propos d'autres maladies nerveuses venant se greffer, en quelque sorte, sur l'arthritisme. Il se peut qu'au point de vue clinique le fond arthritique, ce que l'auteur appelle le « substratum fonctionnellement lésé », ait une grande importance. Je n'ai point qualité pour en décider. Mais ce qui nous intéresse seulement ici, c'est le nervosisme lui-même, comme une des conséquences de cet arthri-
(1) L. Landouzy, De l'angine de iDoitrine envisagéé comme symptôme dans ses rapports avec le nervosisme arthritique. Progrès médical, 1883.
HÉRÉDITÉ DE L'ARTIIRITISME. 241
tisme, et non pas l'angine de poitrine qui, si j'ose me permettre de le faire remarquer, n'est point en réalité provoquée par des « causes occasionnelles », mais bien par sa propre condition déterminante, ainsi que le pourrait être, dans le môme cas, toute autre maladie nerveuse. L'état initial assure l'efficacité de cette condition, qui n'en est pas moins indispensable.
Cela dit, poursuivons l'intéressant exposé de Dejerine. Il en arrive à l'autre mode de manifestation de l'arthritisme, à l'égard duquel il y a lieu, selon nous, d'avertir le lecteur que les mêmes réserves devraient être faites, si ce n'était se répéter. Etant averti, il y suppléera. « Les associations morbides entre la goutte et les affections nerveuses, que je viens de passer brièvement en revue, dit notre auteur, s'observent aussi, et avec une fréquence à peu près égale, dans le rhumatisme. Dans l'hystérie, il n'est point rare de rencontrer ce dernier, et les deux maladies peuvent évoluer ensemble, sans s'influencer notablement l'une l'autre. Les manifestations cérébrales du rhumatisme, comme celles de la goutte, sont bien connues ; dans ces différents cas, le rhumatisme ne fait que réveiller une prédisposition : c'est surtout chez les névropathes et chez les héréditaires que l'on voit éclater le rhumatisme cérébral, tantôt sous forme de céphalée, tantôt sous forme de délire avec ou sans agitation maniaque (folie rhumatismale, Griesinger, Mesnet), et cela suivant la prédisposition spéciale du sujet. Peut-être en est-il de même pour les localisations du rhumatisme sur la moelle et ses enveloppes, mais ici encore, comme pour les localisations spinales des maladies infectieuses, les documents que nous possédons sont encore insuffisants pour se prononcer d'une façon certaine dans un sens ou dans l'autre.
« C'est en ràiëOn de la coexistence fréquente du rhumatisme et des névl'opathies, que l'on peut se rendre compte de la fréquence des manifestations psychiques au cours
des maladies du cœur (1). 11 est à regretter que l'hérédité nerveuse n'ait pas été recherchée avec plus de soin dans tous les cas d'encéphalopathie dite cardiaque : cependant le travail de Laurent renferme plusieurs observations tendant à prouver que la prédisposition joue un rôle prépondérant dans le développement du délire.
« Le rhumatisme peut accompagner quelquefois la maladie de Parkinson, mais c'est surtout avec la chorée qu'il affecte des rapports intimes, à tel point que, pour certains auteurs, la chorée ne serait qu'une des formes du rhumatisme, d'où le nom de chorée rhumatismale qui est quelquefois donné à cette névrose.
(( Les relations du rhumatisme et de la chorée sont importantes à étudier, non seulement au point de vue purement statistique, mais encore et surtout au point de vue doctrinal, car c'est sur l'existence d'une chorée dite rhumatismale que l'on s'est appuyé pour chercher à établir la nature arthritique de beaucoup d'affections du système nerveux, en particulier des névroses.
« Ce fut Bouteille d'abord, puis des médecins anglais, Copland, Babington, Bright, qui insistèrent les premiers sur la coexistence de la chorée, du rhumatisme et des affections cardiaques, et la première statistique sur ce sujet est due à Hughes (2) qui, sur 108 cas de chorée en mentionne 14 compliqués de rhumatisme et d'affection cardiaque. Dix ans plus tard, le même auteur publia avec Burton Browne une deuxième statistique où la proportion précédente se trouve absolument renversée (3) ; car sur 104 cas bien observés, les auteurs précédents n'en constatent que 15 sans rhumatisme ou lésion cardiaque.
(l) HiRTZ Des manifestations cérébrales dans les affections cardiaques. (Th Piris 'l877.) — Maratté, Des troubles mentaux dans Casystolic. (Tli. Cis 1881) ) - LiMBO, Conlrihidion à l'étude des encdphalopathies d'ongine cardiaoue. (Th. Paris, 1880.) - D'Astros, Des troubles psychiques chez les carTaques.i^h. Paris, 1881.) - J-B. Lauhent. Contribution al élude du délire dans les maladies du cœur. (Th. de Lyon, 1884.) 12) Hvohes, Gu!/'s Hospital lieporls,m(\.
(3) Ik'OiiES and E. Burton Brownk, Guy's Ilospilal Reports, IBoG.
llÉRÉDlTli DE L'ARTimiTlSME. 243
S. Kirkes (1) soutient une opinion analogue, et en 1850, G. Sée, publiant un travail sur les relations de la chorée et du rhumastinie, arrive aux mômes conclusions que les auteurs précédents (2). M. Roger, notant également les coïncidences entre la chorée, le rhumatisme et les affections cardiaques, distingue une chorée rhumatismale, une chorée cardiaque et une chorée rhumatico-cardiaque ; il insiste sur ce fait, à savoir que, le rhumatisme articulaire des enfants étant plus souvent subaigu qu'aigu, et fréquemment limité à un petit nombre de jointures, bien souvent la présence du rhumatisme doit avoir échappé à l'attention des observateurs. Sur 71 choréiques, cet auteur à observé 47 fois l'endocardite seule, 19 fois l'endopéricardite et 5 fois seulement la péricardite (3). 6. Sée avait sur 128 choréiques constaté 61 fois le rhumatisme et les affections du cœur. West (4), Ogle, Jacobi, Pye Smith (5) rapportèrent des statistiques concordantes avec celles de G. Sée et de Roger, et en 1878, Clifford Albutt et G. Gee (6) insistèrent encore sur les relations qui existent entre la chorée et l'endocardite. Enfin Broadbent, cherchant à établir une relation entre les affections du cœur et la chorée au point de vue pathogénétique, en vint à imaginer l'hypothèse de l'embohe cérébrale capillaire, comme pouvant donner lieu aux symptômes par lesquels se traduit cliniquement la danse de Saint-Guy.
« La nature rhumatismale ou rhumatico-cardiaque de la chorée, admise par beaucoup de médecins en France et en Angleterre, ne trouva que peu de crédit en Allemagne. Steiner, sur 252 choréiques, ne constate que 4 fois l'existence du rhumatisme articulaire ; Ziemssen, tout en
(1) s. Kirkes, Med. Times and Gazette, 1869. vifdec' 1850 ^'^ ''^"'''^ affections nerveuses. Mém. de l'Ac. de
(3) Roger, Séméio tique des maladies de l'enfance, Paris 18G4
(4) Wrst, Diseases of infancy and children, London, 1873, "
(5) Pyk S.mith, Guy's Hospital Reports, 1876
(G) Glifkoru ALDurr and Gee, .Ued. Times and Gazette, 1878, p. m
reconnaissant que l'on rencontre rendocardiie chez les choréiqucs, ne croit pas la chose très fréquente, et Leube, s'appuyant sur les efl'ets négatifs du salicylate de soude dans la chorée, s'oppose à toute identité de nature entre cette affection et le rhumatisme articulaire (1). Lebert, Strûmpel (2), émettent une opinion analogue à celle de Ziemssen. Eichhorst croit que, dans beaucoup de cas, les souffles de la pointe des choréiques relèvent de l'anémie et non d'une lésion valvulaire (3). Enfin Yirchow, tout en reconnaissant que, dans bon nombre de cas, le rhumatisme accompagne la chorée, estime que, dans la grande majorité cependant, cette connexion n'existe pas (4). En résumé, pour les auteurs précédents, on voit que si tous ou presque tous admettent une coïncidence plus ou moins fréquente du rhumatisme avec la chorée, ils n'y voient pas cependant l'expression d'une loi. En résumé, nous sommes aujourd'hui en présence de deux opinions fort différentes, quant aux rapports qui peuvent exister entre le rhumatisme et la chorée. En France et en Angleterre, on y voit une relation de cause à effet ; en Allemagne, une coïncidence. Ajoutons enfin que récemment, une nouvelle opinion vient de se faire jour sur la question qui nous occupe. Pour Joffroy, les arthropathies des choréiques ne seraient point rhumatismales, mais bien de nature nerveuse, et analogues à celles que l'on rencontre dans certaines affections du système nerveux central ou périphérique : ce seraient arthropathies choréiques et non rhumatismales. Cette interprétation, possible dans quelques cas exceptionnels, me paraît inadmissible, si on l'applique d'une façon générale aux lésions articulaires que l'on rencontre au cours de la chorée de Sydenham (o).
m TvtmF Deutsch, Arc/iiv. f. Idiiu Médecin, XXV, 2 et 3, p. 2«. •! ^Zm.ZM^ cl. spécial PathoL Uncl Thérapie, 1884 t I , p.JO . m EicimoRST, Lehrbuch d. spécial Pathol. and Thérapie, 1885, t. 111, p. m. (i^ Vmcnoyf, Pathologie und Thérapie, fi, p. m-iG^. . ... ,
(5) JoFFROv, De la nature du traitement et de la chorée. Progrès wedica/, 1885, p. 437 et 48G.
IIERÉDlTlî: HE L'ARTHRITISME. 245
« Dims un travail très récent, Prior (1), reprenant rétude du rhumatisme chez les chordiqucs, donne les chifTrcs suivants basés sur une statistique personnelle •. Dans un premier groupe comprenant 85 malades, il n'existait ni rhumatisme, ni affection cardiaque; dans un deuxième groupe comprenant un seul malade, il y avait affection du cœur et rhumatisme ; dans le troisième groupe comprenant 4 malades, il y avait bien encore lésion cardiaque, mais cette dernière s'était développée plusieurs années avant l'apparition de la chorée.
« Ainsi donc, sur les 92 malades de Prior, il n'y en a que 5 où il existe une connexion entre le rhumatisme, les lésions du cœur et la chorée, 5, 4 p. 100, tandis que la non-coïncidence est de 94, 6 p. 100. Du reste, comme le fait remarquer cet auteur, quelle que soit l'importance de la statistique, on peut invoquer un grand nombre d'autres arguments contre l'existence d'une relation entre le rhumatisme et la chorée. Cette dernière est surtout une affection de l'enfance et de l'adolescence, c'est le contraire pour le rhumatisme articulaire aigu et l'endocardite ; la danse de Saint-Guy frappe les filles plus souvent que les garçons, et c'est encore précisément l'inverse pour le rhumatisme. L'étiologie de ces deux affections ne se ressemble donc guère ; en outre, et c'est là un point sur lequel Prior n'a point à mon avis suffisamment insisté, l'hérédité nerveuse joue, comme je l'ai montré précédemment, un rôle prépondérant, sinon unique, dans le développement de la chorée. Enfin, le rôle considérable que peuvent jouer les impressions morales, la suggestion, dans le développement de cette affection, sont, comme l'indique très justement Prior, bien peu en faveur de la nature rhumatismale de la danse de Saint-Guy. »
Avant de poursuivre la citation, il faut absolument
(I) PiuoH, Uebor den Zusammenhang zwischen Choreaminor mit Golekrheumatismus iintl Endocarditis. Berliner kliniscit. Wochenscli., 188(1, n" 2, p. 17.
nous arrêter un instant pour signaler, dans ce qui va venir après, un exemple frappant de l'importance des notions précises sur l'hérédité, mise en évidence par l'inconvénient môme de leur absence. On va voir que cette absence entraîne môme les meilleurs esprits à des confusions fâcheuses. 11 est clair que s'il n'y a véritablement aucune relation nécessaire entre la chorée et le rhumatisme, il ne sera pas possible qu'un choréique ait hérité sa chorée d'un rhumatisant. Cependant notre auteur admet que la chorée ne reconnaît pour cause que l'hérédité nerveuse, et il a établi précédemment que les rhumatisants sont des névropathes. En ce sens, la relation serait exactement la même que celles sur lesquelles nos réserves antérieures ont porté. La vérité est, semble-t-il, qu'elle n'existe pas plus dans ce cas que dans les autres, et que la chorée, elle aussi, a sa condition déterminante, qui ne se rattache à aucune des manifestations de Tarthritisme. C'est du reste ce que Dejerine reconnaît, tout en faisant la confusion sur laquelle nous venons d'appeler l'attention.
« On peut donc dire aujourd'hui, continue-t-il, que la chorée de Sydenham n'est point une affection rhumatismale, que, suivant les races et suivant les pays, la proportion peut varier quant à la fréquence de la coïncidence de ces deux affections, mais qu'en tous cas, il n'existe pas entre elles une relation de cause à effet, l'une ne dérive pas de l'autre. Le rhumatisme articulaire n'engendre point la chorée, il peut bien apparaître chez un malade, avant, pendant ou après la danse de Saint-Guy, mais ce n'est qu'affaire de pure coïncidence. La chorée de Sydenham ne reconnaît qu'une seule cause, à savoir : l'hérédité nerveuse, similaire ou dissemblable, qui crée la prédisposition. Cette dernière peut être réveillée de différentes façons, tantôt par une impression morale quelconque, tantôt par la suggestion, souvent par le rhumatisme articulaire, quelquefois par d'autres maladies infectieuses (rougeole, scarlatine, fièvre typhoïde.
HÉRÉDITÉ DE L'ÂRTIIRITISME. 247
diphtérie), enfin par l'état de gestation. Dans ces différents cas, on a toujours affaire à la même symptomatologie, la prédisposition héréditaire a été mise en jeu de diverses manières, mais le résultat est toujours le môme, c'est toujours de la chorée dont il s'agit. Il faut donc se garder de l'axiome : Post hoc, ergo propter, et ne point prendre pour une cause ce qui n'est que le résultat d'une simple coïncidence. Il n'existe pas une chorée rhumatismale, mais bien du rhumatisme chez un choréique ; cette dernière éventualité est, du reste, loin d'être la règle, et lorsqu'elle existe, il ne s'agit, somme toute, je le répète, que d'une pure et simple coïncidence. »
La chorée est très fréquente, à la suite de ce qu'on appelle la « maladie des jeunes chiens ». 11 n'y a pas apparence qu'aucun rapport existe entre cette maladie et l'arthritisme. Peu de chiens en sont exempts dans leur jeunesse. Elle se manifeste par des symptômes variés, sur un fond qui est d'ailleurs toujours le même. Mais elle est passagère. Ce n'est point une diathèse pouvant se manifester, à un moment quelconque de la vie, par des troubles nerveux ou autres. La chorée est une de ses formes, comme l'on dit, et elle se manifeste sous cette forme sans doute lorsque l'altération encore inconnue qui la caractérise atteint le système nerveux. Ce n'est point celui-ci qui, dans le cas de rhumatisme ou de tout autre mode de manifestation de l'arthritisme, est affecté.
Pour montrer jusqu'à quel point la notion d'hérédité a besoin d'être rectifiée en médecine, il faut encore ajouter ce qui va suivre à nos longues citations. Cela donne la mesure exacte des idées qui ont cours dans l'esprit des maîtres : « Ce que je viens d'exposer, dit Dejerine, à propos des rapports du rhumatisme et de la chorée, s'applique à ce qui concerne les relations de la goutte et de l'arthritisme avec toutes les affections du système nerveux. Ici non plus, il n'y a pas de relation de cause à effet, il n'y a que des associations symptomatiques plus ou moins fré-
L'IlÉRfiDlTft NORMALE RT PATHOLOGIQUE.
quontes, c'osLunc question de terrain et non une question de graine. L'artliritisme et le norvosisme ont enti-e eux de nombreux points de contact, mais ils ne s'engendrent pas mutuellement ni réciproquement. Si l'on compare chacun de ces états morbides à un arbre à nombreux rameaux, on voit facilement (M. Charcot, communication orale) les points où certains de ces derniers, passant d'un arbre à l'autre, établissent entre les deux souches primitives des liens d'étroite parenté. En continuant à employer la môme comparaison, on peut dire que certaines branches de l'arbre neuro-pathologique (chorée de Sydenham, maladie de Parkinson, hystérie), sont en connexion plus ou moins marquée avee des branches de l'arbre de l'arthritisme ; tandis que d'autres, issues également de la môme souche nerveuse (épilepsie, neurasthénie), affectent avec celles de l'arthritisme des rapports beaucoup moins intimes. Pourquoi cette intimité existe-t-elle dans certains cas, et point dans d'autres? C'est là une question à laquelle il est encore impossible de répondre actuellement; le fait existe, il attend encore son interprétation.
« Envisagés dans leur pathogénie, l'arthritisme et le nervosisme peuvent ôtre, ainsi que je l'ai indiqué précédemment, considérés comme relevant d'un trouble général de la nutrition, et c'est à ce fait qu'ils doivent vraisemblablement leurs connexions fréquentes. Ce sont l'un et l'autre des produits de dégénérescence, et, comme le fait remarquer Féré, « c'est à ce titre que la névropathie, « la scrofule, la tuberculose, l'arthritisme, etc., se trouce vent diversement combinées dans les familles, et dans « certaines conditions, leurs manifestations se transfor- « ment et s'excitent réciproquement » (1).
« Si nous jetons maintenant un regard sur les faits rassemblés au cours de ce travail, nous pouvons voir que ce qui domine, dans toutes les affections du système nerveux
(I) FÉnÉ, loc. cit., p. G3.
envisagées au point de vue de leur genèse, c'est le facteur de l'hérédité. Celte dernière peut être similaire ou dissemblable, directe ou collatérale, atavique, homochrone, etc., mais on peut dire qu'elle existe toujours à la base de toutes les alTections nerveuses. C'est elle qui crée l'état d'opportunité morbide, ce que l'on appelle la prédisposition, qui peut être définie : la maladie qui sommeille. Mais tous les sujets prédisposés ne voient pas leur névropathie éveillée par le môme excitant. Chacun d'eux a son organe faible et plus irritable, dont l'excitation détermine l'explosion de la névropathie qui existait chez lui à l'état
de tension... »
Pour quiconque aura lu attentivement les premiers chapitres du présent ouvrage, il sera évident que de ce facteur de l'hérédité on ne se fait pas une idée exacte quand on admet que par lui la névropathie peut engendrer la scrofule, la tuberculose; que l'hérédité peut être dissemblable et même collatérale ! Mais tenons-nous-en à l'arthritisme, dont il s'agit seulement pour le moment. Si nous avons tant insisté sur ses manifestations nerveuses, on verra tout à l'heure pourquoi. Auparavant il faut revenir sur ces diverses manifestations, au sujet desquelles il importe de s'entendre, afin que ce qui concerne son hérédité puisse devenir clair.
Si nous avions sur l'altération fondamentale caractéristique de l'état pathologique ainsi nommé des connaissances précises, la tâche serait beaucoup simplifiée. Malheureusement il n'en est pas ainsi. Le nom qui le désigne aurait en outre pu être remplacé par un meilleur, de signification moins restreinte, s'appliquant mieux au groupe de manifestations formant ce qu'on appelle les maladies arthritiques. On a vu que Bouchard et ses élèves considèrent ces maladies comme étant produites par un ralentissement de la nutrition. C'est une pure hypothèse, mais peu importe pour ce qui nous occupe. L'important est de constater que ce groupe comprend toute une série de
syndromes, depuis les simples névralgies plus ou moins intenses, plus ou moins passagères ou durables, tenaces môme, à siège exlrômemcnt variable, cutané ou musculaire, auxquelles ont été donnés des noms particuliers, jusqu'aux manifestations aï-ticulaires dites goutteuses, avec ou sans tophus, en passant par la migraine et par les éruptions cutanées, par les artbritidcs de Bazin. Ces syndromes se montrent isolément, successivement ou simultanément. Cela dépend de l'intensité de l'état général. Chez les tout jeunes enfants, celui-ci se manifeste par une irritabilité excessive, par des colères sans motif, par des terreurs nocturnes. Ils cherchent, à certains moments, l'occasion de rager et de pousser des cris. Quand on les laisse seuls dans l'obscurité, ils appellent avec insistance leur mère en criant.
Sur l'intensité de ces diverses manifestations de l'état arthritique, l'hygiène a une influence indéniable. La vie réglée, sobre, l'abstinence surtout des vins généreux et des liqueurs fortes, l'exercice musculaire, le travail modéré, les atténuent. Les habitudes opposées les exaspèrent. La goutte proprement dite, qui en est la plus accentuée, est rare dans les campagnes, chez les paysans, du moins dans la plus grande partie de notre pays. Ce n'est pas une maladie de pauvres gens. Il en est autrement, paraît-il, en Angleterre, et il ne serait peut-être pas bien difficile de trouver la raison de la différence. Le rhumatisme sous ses diverses formes, que le vulgaire appelle « les douleurs », y est au contraire fort commun. Peutêtre n'y a-t-il pas en France un seul village oii ne se trouve au moins un rhumatisant. Du reste cela ne semble guère influencer la longévité, en général. L'état arthritique ne met pas par lui-môme, apparemment, la vie en péril. Mon père avait un frère et deux sœurs, tous arthritiques comme lui et comme leur père commun. Tous sont morts âgés de quatre-vingts ans au moins. L'une des sœurs est allée jusqu'à quatre-vingt-quatre ans, et mon père est mort
llÉnÉDlTÉ DE L'ARTimiTISMR. 2151
d'accident à quatre-vingt-trois. Sans cet accident, auquel son état général était tout à fait étranger, il aurait certes encore vécu plusieurs années.
D'après tout cela il ne me paraît pas douteux que l'arthritisrae soit essentiellement caractérisé par un état pathologique spécial du système nerveux sensitif, qu'il faille pa^r conséquent le ranger dans la catégorie des maladies nerveuses proprement dites. Ce qu'est au juste cet état, nous n'en savons rien et nos moyens actuels d'investigation ne peuvent nous l'apprendre. Lorsqu'on nous dit, comme Landouzy et Ballet, que c'est un « dynamisme anormal de la cellule, qui met l'organisme en opportunité morbide nerveuse », ou bien que les cellules nerveuses sont douées à un taux bas ou élevé d'activité fonctionnelle, on ne nous apprend sur ce sujet rien de précis. Il convient seulement de constater le fait qui, je le répète, ne peut guère être mis en doute. Ses manifestations purement sensitives sont évidentes. Celles qui se traduisent extérieurement par des éruptions cutanées sont reconnues comme étant d'origine nerveuse. Leur apparition subite et leur disparition de même subite à intervalles plus ou moins éloignés, et surtout leur alternance avec les douleurs musculaires ou articulaires, durant toute l'existence de l'individu, plus fréquentes que leur permanence, en sont des preuves incontestables. Elles résultent de phénomènes vaso-moteurs, dont le mécanisme a été si bien mis en évidence par les expériences de Claude Bernard. J'ai eu l'occasion d'observer sur moi-même la congestion de l'oreille, je veux dire de la peau de la conque auriculaire, suivie de l'eczéma habituel. Quant aux manifestations goutteuses proprement dites, avec ou sans production de tophus, l'hyperesthésie qui les accompagne, hors de proportion avec l'intensité et l'étendue de la lésion inflammatoire, la qualité tout à fait particulière de la douleur qu'elles provoquent, ne peuvent pas non plus laisser de doute sur leur origine purement nerveuse. Les phéno-
252 L'IIlîlRIiiniTÉ NOKMALE ET PATHOLOGIQUE,
mènes d'ordi-c cliimique qu^ ont conduit les patliologistes à faire dépendi-c ces manifestations symptomatiques d'une diathôse urique ne sont que des conséquences du phénomène nerveux initial, dont l'intensité, dans le cas, est suffisante pour déterminer des troubles nutritifs. Cette intensité est variable entre des limites très étendues, et c'est ce qui fait, comme nous l'avons déjà dit, que la démarcation nette entre la manifestation rhumatismale et la manifestation goutteuse est impossible à établir. Aux extrêmes, le clinicien n'hésite pas assurément. Entre une franche attaque de goutte et une simple douleur de rhumatisme il n'y a en effet pas à hésiter. Mais le rhumatisant habituel, qui a quelquefois senti dans l'une de ses articulations des doigts ces douleurs piquantes accompagnées de tension de la peau, ou dans son canal de l'urèthre le passage d'un petit cristal d'acide urique, ne peut pas non plus rester dans l'indécision. Il conclut seulement que la goutte n'est pas autre chose que la manifestation la plus accentuée de l'arthritisme, dont les moindres sont la névralgie rhumatismale ou la migraine. Il n'y a dans tout cela que des degrés.
La caractéristique essentielle de toutes ces manifestations symptomatiques d'un état au fond toujours le môme, c'est leur apparition par attaques ou par accès, à intervalles variables, sous des influences dont l'impression causée sur la peau par un courant d'air froid et humide paraît être la principale. Ce n'est pas la seule assurément, mais nous n'avons point à passer ici en revue toutes celles qui peuvent agir dans le même sens. L'une quelconque de ces influences ne provoque pas toujours la même manifestation. Cela dépend sans doute ou de l'intensité de l'état arthritique de l'individu, ou de son individualité même, probablement plutôt de la première condition. J'ai quelques raisons personnelles de penser que cet état, chez un seul et même individu, s'atténue, s'use en quelque sorte, ou s'aggrave avec le temps, selon le régime qui a été
IIÉRÉDITÉ DE L'ARTimiTISME. 253
suivi. Dans le premier cas les attaques deviennent de plus en plus rares, de moins en moins douloureuses et durables. J'ai observe aussi que la suggestion peut les faire cesser. Dans le second ças elles se rapprochent jusqu'à établir finalement un état permanent de soullrance de plus en plus accentué. Tout cela montre bien qu'il s'agit toujours d'un état particulier du système nerveux ganglionnaire, dont on peut dire qu'il sommeille dans l'intervalle des attaques ou des accès et qu'il est réveillé par les influences provocatrices de ceux-ci.
Ces notions sur la pathologie de l'arthritisme étaient indispensables pour arriver à la compréhension de l'objet spécial- de notre étude. Dans les termes vagues et très généraux où la question a été posée jusqu'à présent par les purs cliniciens, dont, bien entendu, nous ne contestons nullement la compétence, il n'y aurait pas eu possibilité d'aboutir autrement qu'en affirmant comme eux, d'une façon vague et générale, l'hérédité de l'arthritisme. Cela ne serait pas suffisant. Il faut arriver à quelque chose de plus précis.
D'abord constatons un premier point. L'état pathologique fondamental que nous avons essayé de dégager de ses diverses manifestations extérieures est incontestablement susceptible d'être transmis par hérédité. Cela ne fait doute pour personne. Ce n'est pas à dire qu'il soit toujours nécessairement héréditaire, ou en d'autres termes qu'il ne puisse pas s'établir indépendamment de l'hérédité. Le plus souvent sans doute l'arthritique a hérité son état de ses parents, immédiats ou ataviques, mais il arrive aussi que n'étant point né arthritique il le devient. Ceci est dit ici seulement pour écarter l'argument qui pourrait être tiré, à rencontre de l'hérédité, des cas dans lesquels, si loin qu'on puisse remonter dans la généalogie, on n'y rencontrerait point trace d'arthritisme. Sous quelles influences celui-ci peut-il prendre naissance, cela n'importe pas, mais il est permis de dire toutefois que certaines
d'entre elles ne sont pas tout à fait inconnues. 11 y a telle région de la France, et aussi telle catégorie sociale, où il est, sous sa forme goutteuse notamment, plus commun que partout ailleurs. Il s'y propage sans doute par hérédité, mais il y naît aussi apparemment. Sans cela sa plus grande fréquence ne s'y comprendrait guère. Ce n'est du reste pas le seul état pathologique constitutionnel qui soit dans ce cas, ainsi que nous le verrons. Les influences provocatrices des accès ou attaques peuvent, par leur intensité et leur continuité, devenir pathogéniques. Je ne crois pas que cela soit contestable. N'insistons donc pas.
Un second point, qui est capital celui-là, c'est que les divers modes de manifestation de l'arthritisme sont capables de s'engendrer réciproquement. Cela se comprend sans peine, quand on songe que c'est seulement l'état indéterminé mais certain du système nerveux, caractéristique de l'aflection, qui est transmis. Les manifestations symptomatiques par lesquelles il se traduit dépendent des conditions extrinsèques dans lesquelles l'individu qui en a reçu l'héritage se développe et vit. Peut-être aussi dépendent-elles de son intensité initiale. Mais la chose est difficile à démêler, tandis que l'observation rend le coefficient individuel évident. On voit naître d'un simple névropathe, atteint seulement de névralgies rhumatismales peu intenses, à accès peu durables, ou d'un migraineux, ou d'un herpétique, des goutteux au degré le plus élevé; d'un goutteux avéré, des névropathes ou des migraineux ou de simples herpétiques. Je connais des fils de goutteux dont l'héritage s'est traduit uniquement par l'affection herpétique du cuir chevelu. J'ai connu aussi un fils de migraineux, fortement atteint de cette même affection et qui a fini par succomber à la suite d'une maladie cardiaque rhumatismale. Il avait commencé, lui aussi, dans sa jeunesse, par de fréquentes atteintes de migraine. Dans notre ignorance, nous le plaisantions alors au sujet des indispositions dont il se
IIÉIIÉDITÉ DE L'ARTllllITlSME. 235
plaignait, nous autres ses camarades, et nous étions loin de soupçonner la gravité de son état. Les faits de môme genre sont nombreux.
Ce n'est donc ni les névralgies, ni la migraine, ni les éruptions cutanées, ni les rhumatismes musculaires, ni la goutte, en tant que syndromes, qui sont héréditaires, c'est simplement l'état du système nerveux d'où dérivent toutes ces manifestations symptomatiques diverses. Cela ne constitue point, comme on l'a dit, une famille de maladies arthritiques, pouvant se transformer les unes en les autres. Pas plus que les espèces zoologiques ou botaniques, les espèces pathologiques ne sont sujettes à transformation. Pour les unes comme pour les autres, la doctrine transformiste est le résultat de confusions, dues à l'absence de définitions précises. C'est pourquoi nous avons tant insisté sur la véritable caractéristique de l'arthritisme. Il faut toujours et avant tout, conformément à la recommandation de Voltaire, bien définir ce dont on veut parler.
L'héritage morbide est un état spécifique. Il se manifestera ultérieurement, selon les individus et selon les circonstances, par l'un ou l'autre des modes qui ont été signalés, quelquefois en même temps par deux ou plusieurs, mais non point, comme les neuro-pathologistes semblent l'avoir admis, par une maladie nerveuse quelconque ne ressortissant point à la partie du système qui est ici atteinte. L'hérédité nerveuse exprimée en terme vague ne dit rien qui puisse éclairer la pathologie. Encore une fois elle ne saurait être dissemblalDle, pour la raison excellente qu'on ne peut transmettre que ce que l'on a. L'arthritique transmet ce qui donne lieu aux affections reconnues arthritiques, et pas autre chose. Cela se manifestera diversement, mais ne changera pas, pour autant, de qualité. La prédisposition, dont on parle si volontiers, est un vocable qui ne devrait pas avoir cours dans la science. Il est commode, à coup sûr, pour dispenser
L'IIÉIIÉDITÉ NORMALK ET PATHOLOGIQUE, d'aller uu fond des choses. Mais en vdrilé l'on n'est prédisposé à la goutte ou au rhumatisme que quand on est bien décidément arthritique, c'est-à-dire quand on a le système nerveux atteint comme nous avons essayé de le montrer, et pas autrement ou d'une façon quelconque. C'est sa modification en ce sens qui est la véritablemaladie et qui est transmissible par hérédité.
La transmission est-elle infaillible ou seulement chanceuse? voilà ce qu'il faut maintenant examiner, en prenant pour base nos connaissances générales sur les lois des phénomènes héréditaires. Si l'on en croyait la généralité des neuro-pathologistes et surtout des aliénistes, qui ont si grande tendance à faire jouer, dans les termes vagues déjà signalés, un rôle exagéré à l'hérédité, nos espèces seraient en voie rapide de dégénérescence. Ils voient volontiers un peu partout des dégénérés héréditaires. Nous aurons l'occasion d'en citer d'autres exemples. A l'égard de l'affection qui nous occupe en ce moment, ce serait aller un peu loin de prétendre qu'elle est un résultat de cette prétendue dégénérescence. Son nom seul indique qu'elle existait déjà dans l'antiquité. Il y avait apparemment déjà des goutteux dans la Grèce de Périclès et de Phidias. Si leur nombre a proportionnellement augmenté depuis lors, c'est ce qu'il serait bien difficile d'établir avec certitude. En tout cas, je doute, pour mon compte, que dans l'affirmative on pût l'attribuer de même avec certitude à l'influence de l'hérédité toute seule. Mais il faudrait avant tout établir que dans nos sociétés actuelles la proportion des arthritiques, pour cent habitants, est plus forte que dans les sociétés anciennes. C'est ce que personne, je crois, n'est en mesure de savoir. Il faudrait ensuite faire la part des at-thritiques héréditaires et celle des individus chez lesquels l'état en question a été engendré par les conditions d'existence dont nous avons parlé plus haiit, et probablement aussi par des troubles survenus dtirant la gestation de leur mère;
HÉRÉDITÉ DE L'ARTIIRITISME. 2U7
Cette dernière part ne serait peut-être pas la moins forte.
En tout cas, on accordera bien que les plus grandes chances sont pour que l'arthritique s'unisse en mariage avec un conjoint indemne, encore Lien que dans sa recherche il ne se soit point préoccupe de son dtat sous le rapport dont il s'agit, ce qui ordinairement se voit. A l'âge moyen oii les mariages se contractent, les manifestations arthritiques ne sont pas encore assez accentuées pour attirer beaucoup l'attention, môme de ceux qui sont en mesure d'en tenir compte. Dans ces conditions, avec un seul des procréateurs atteint, les chances d'hérédité et de non-hérédité sont en principe égales. En fait, la balance s'inclinera du côté de celui des deux conjoints qui sera doué de la plus grande puissance héréditaire individuelle. Or ce peut-être aussi bien l'un que l'autre, aussi bien l'individu sain que l'individu affecté. 11 y a lieu de penser que ce sera tantôt l'un et tantôt l'autre, et en raisonnant sur de grandes masses, comme il convient en cas pareil, on doit admettre qu'encore ici les chances sont égales. D'où il suit que d'une manière générale la transmission héréditaire de l'arthritisme n'a pas dû faire varier beaucoup, dans le cours du temps, la proportion des arthritiques, et accentuer la dégénérescence de la race de ce chef, si tant est qu'un arthritique soit véritablement un dégénéré. Je me refuse énergiquement à l'admettre, pour mon compte, croyant avoir de bonnes raisons pour cela.
L'hérédité paternelle, dans le cas indiqué, élimine l'hérédité maternelle, ou bien c'est l'inverse. On veut dire que l'hérédité saine, quand elle prévaut, élimine l'hérédité morbide, aussi souvent que la première élimine la seconde. Cela, dans l'ensemble, a pour effet de maintenir les choses dans l'état. Donc, de ce que la transmissibilité héréditaire de l'arthritisme est manifestement établie, on n'est pas autorisé à en déduire que l'hérédité multiplie le nombre des arthritiques.
De ce que, dans l'ascendance d'un arthritique, pour le petit nombre de générations jusqu'auquel on peut seulement remonter d'habitude, on ne trouve point trace d'arthritisme, on n'est point davantage autorisé à écarter pour cela le facteur de l'hérédité. En l'absence d'hérédité immédiate ou individuelle, il peut toujours y avoir hérédité atavique, laquelle, comme on le sait maintenant, ne perd que bien rarement ses droits, ou mieux sa puissance.
C'est seulement lorsque les deux conjoints sont l'un et l'autre arthritiques à des degrés quelconques, et surtout lorsque l'un et l'autre appartiennent à des familles arthritiques, que la transmission peut être considérée comme inévitable. Alors les puissances héréditaires respectives n'y font rien. Que l'enfant hérite de son père, de sa mère, de son grand-père ou de sa grand'mère, peu importe, il n'a plus aucune chance d'échapper à l'héritage fatal. Il sera sûrement arthritique lui-môme.
Si les conjoints sont consanguins et de famille arthritique, il n'est même plus nécessaire, pour qu'il en soit ainsi, que l'un et l'autre se montrent ostensiblement affectés. Il faut se résigner, en cas pareil, au malheur de procréer des arthritiques et diriger l'hygiène de ses enfants, dès leur naissance, dans le sens qui doit atténuer, autant que possible, les effets fâcheux de leur triste héritage. On sait qu'alors aussi l'infaillibilité de celui-ci est démontrée par l'expérience.