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CHAPITRE XI

On sait que le nom générique de névrose a été adopté pour désigner un ensemble d'affections du système nerveux dans lesquelles il a été impossible jusqu'à présent de trouver des traces visibles d'altération des éléments de ce système, par opposition avec celles où il existe, au contraire, ce qu'on appelle des lésions matérielles. Les cliniciens ne font pas entrer toutefois dans la classe des névroses les affections dont nous nous sommes occupés dans les chapitres précédents, et notamment les divers modes de l'aliénation mentale qui cependant se rattachent au premier cas. Il ne nous appartient point de discuter leurs classifications nosologiques. Nous devons les prendre telles qu'elles se présentent, pour examiner seulement à notre point de vue spécial les éléments dont elles se composent.

Ces éléments sont nombreux, malheureusement pour l'humanité. La classe des névroses comprend en effet, d'après les auteurs les plus récents, en particulier d'après Dejerine, dont je suivrai encore ici la précieuse direction, l'hystérie, l'épilepsie, les chorées, la paralysie agitante ou maladie de Parkinson, le goitre exophthalmique ou maladie de Basedow, les convulsions de l'enfance, le spasme de la glotte, la tétanie, le tétanos, les cclampsies, l'hémiatrophie faciale, les spasmes fonctionnels, le tor-

ticolis, les nt^vroses vaso-motrices et la neurasthénie. Je n'ai que peu ou point d'expe'rience personnelle sur ces choses. Je devrai donc me borner, le plus souvent, à l'examen critique des faits qui ont été produits par les auteurs à l'appui des opinions qu'ils ont formulées au sujet de l'hérédité des maladies dont les noms viennent d'ôtve indiqués, afin d'arriver au discernement de celle qui me paraîtra pouvoir être considérée comme la mieux établie, en prenant pour critérium les connaissances générales sur le phénomène môme de l'hérédité normale. Il me paraît nécessaire pour cela de les passer successivement en re^^le.

1° Hystérie. — Nous commençons par l'hystérie, parce que c'est incontestablement la plus commune de toutes les névroses. Son domaine a été, dans ces derniers temps, fort étendu par l'Ecole de la Salpôtrière, à laquelle la science doit tant de remarquables acquisitions dépassant les limites de la pure clinique, acquisitions qui ont jeté un jour si lumineux sur ce que nos métaphysiciens appellent encore la psychologie. Je me garderai bien de prétendre qu'on ait eu tort d'étendre ainsi l'ancien domaine de l'hystérie. Il est permis cependant de remarquer qu'il n'aurait peut-être pas été sans utilité de renoncer à son nom, qui ne correspond plus à l'ensemble des phénomènes qu'il a pour objet de désigner. Il suffit, pour le démontrer, de constater que ces phénomènes s'observent chez l'homme comme chez la femme, indépendamment de ce que, même chez la femme, ceux qui avaient fait désigner ainsi la maladie sont bien loin de se montrer le plus souvent. Le nom d'hystérie éveille une idée qui n'est plus en rapport avec la réalité. Pour la clarté du langage, qui a tant d'importance dans les sciences, il est donc regrettable que les savants autorisés qui ont fait faire tant de progrès à l'étude de la névrose en question, n'aient pas usé de leur autorité pour lui imposer un nom plus compréhensif et plus exact. Ils ont pourtant montré

dans d'autres cas, et peut-être même trop souvent, que le néologisme ne les eiïrayait point.

Nous n'avons pas à décrire ici les diverses manifestations de l'hystérie, qui se présentent, ainsi qu'on le sait bien, sous des aspects très variés. Ce qu'il faut constater seulement, comme point de départ pour notre recherche spéciale, c^est que l'état pathologique se caractérise par des signes permanents, qui échappent souvent aux observateurs inattentifs ou insuffisamment éclairés, et par des signes passagers, critiques, provoqués par une impression plus ou moins forte. Les premiers sont de l'ordre sensitif ou sensoriel, les seconds sont moteurs et purement réflexes. Ce que l'École de la Salpêtrière a bien mis en lumière et ce qui est, à mon humble avis, un fait capital à notre point de vue actuel, c'est que seuls les hystériques sont hypnotisables. Les observateurs de Nancy, malgré tous leurs efforts, ne sont pas parvenus à prouver le contraire. La discussion sur ce sujet entre J. Babinski et Bernheim paraît absolument convaincante. En outre il est reconnu par tout le monde que l'anesthésie cutanée est un signe constant de l'état dit hystérique. Les phénomènes de transfert sous l'influence du potentiel magnétique, ceux de suggestion et bien d'autres dans le détail desquels il est inutile d'entrer, montrent que l'état nerveux pathologique dont il s'agit caractérise essentiellement la maladie et que ceux de l'ordre moteur, dont la manifestation est cependant difficilement évitable, ne sont pas nécessaires à sa caractéristique. Ceux-ci ne se montrent que sous l'influence d'une provocation. Ce sont des réactions. On peut concevoir l'existence d'hystériques chez lesquels ils ne se sont jamais présentés, de même qu'il y en a certainement où leur manifestation ne se produit que faiblement, de loin en loin, à de très rares intervalles. Tant qu'aucune des actions provocatrices habituelles n'intervient point, le sujet demeure dans son état de calme relatif. Il Y en a d'autres, au contraire, où l'état de contracture,

OU bien celui de paralysie, sont permanents ou plus ou

moins durables.

Il y a donc dans l'hystérie un état constant du système nerveux, qui paraît affecter spécialement les éléments sensitifs, et des états variables se manifestant le plus souvent par crises ou par attaques, par ce que le vulgaire appelle des attaques de nerfs. Ces faits sont rappelés sommairement pour la raison qu^il serait impossible d'étudier avec précision les rapports qui peuvent exister entre eux et l'hérédité, si l'on n'en tenait point compte. C'est pourtant ce qui est arrivé à la plupart des auteurs qui se sont occupés du sujet. Ils l'ont envisagé en purs cliniciens, et là comme dans les autres occasions analogues ils'sont tombés dans la confusion, prenant souvent l'a'îîcessoire pour le principal. Voici, en effet, comment la question est posée : « S'il est, dit Dejerine, une névrose dans laquelle l'hérédité ne fasse pas l'ombre d'un doute, dans laquelle elle domine toute l'étiologie, c'est assurément l'hystérie. Ce fut là l'opinion formelle de Willis (1), Pomme, Hoffmann (2), Caldwell (3), opinion défendue par Schoenherder, H. Landouzy (4), Gaussait (5), Gintrac (6), mais que Georget (7) surtout eut le mérite de mettre en relief : « Les circonstances, dit-il, qui prédisposent le plus « à l'hystérie, sont une influence héréditaire, une consti- « tution nerveuse, le sexe féminin et l'âge de douze à vingtce cinq ou trente ans. La plupart des malades ont parmi « leurs proches parents des épileptiques, des hystériques, « des aliénés, des sourds, des aveugles, des hypochon- « driaques ; la plupart ont montré, dès le bas âge, des

(I) Willis, Opéra medica et physica, t. I, ch. x, p. 538.

(•J) Hoffmann, Opéra oimiia, t. III. De malo hyslerico, chap. v, p. 61.

(3) Caldwell, DeHysieria, Edinburgh, 1780.

(4) H. Landouzy, Traité complet de l'hystérie, 1846, p. 181.

(5) Gadssail, De Vinfluence de l'hérédité sur la production de la surexcilabililé, p. 147.

(6) Gintrac, De l'influence de l'hérédité sur la production de la surexcitabilité nerveuse, p. 147.

(7) Georget, Dict. deméd., art. Hystéiue, p. 166.

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« dispositions aux alTcc Lions convulsives, un caractère « mélancolique, colère, emporté, impatient, susceptible; « quelques-uns ont eu alors des attaques de catalepsie, des « serrements de gosier, des étouflements. »

« Depuis Georget, cette opinion n'a point varié, et les auteurs de tous les pays sont d'accord à placer l'hystérie parmi les alTections nerveuses héréditaires par excellence. Tantôt les parents transmettent l'hystérie directement aux enfants, tantôt on la voit se combiner ou alterner avec une de ces affections, épilepsie, aliénation mentale, dont elle est la ti^ansformation, ou dans lesquelles elle peut à son tour se transformer (1). »

Ici comme dans les cas précédents il convient d'écarter les idées de prédisposition et de transformation, qu'on vient de voir se reproduire et que nous avons déjà montrées comme n'étant pas conformes aux lois de l'hérédité, non plus qu'à celles de l'évolution pathologique. Sans doute le sujet qui a hérité de ses parents un système nerveux très excitable est plus qu'un autre susceptible de subir l'influence des conditions qui font naître l'état pathologique en question. Il y est en ce sens prédisposé. C'est le cas, par exemple, de l'arthritique héréditaire. J'observe de très près depuis une quarantaine d'années deux femmes, à la fois arthritiques et hystériques l'une et l'autre, et chez lesquelles l'hystérie s'est développée à des âges différents, sous des influences à moi connues. Aucun de ses signes aujourd'hui classiques ne fait défaut. Il est vrai que les deux malades, à part les attaques qui se produisent chez elles lorsqu'un événement approprié les provoque, ne correspondent guère par leur état moral et par leur conduite à l'idée que l'on se fait en général de la femme hystérique, d'après les peintures de nos romanciers, et qui est l'idée que s'en faisaient autrefois les médecins, ou du moins la plupart d'entre eux. Cela

(1) Dejebine, loc. cit., p. 110.

dépend évidemment du tempérament individuel, du développement des instincts et par conséquent de l'éducation. Dans le cas d'hystérie comme dans tous les autres on tombe du côté où l'on penche. Ce sont les réflexes les plus excitables qui entrent en jeu.

Ce n'est pas à dire que chez les deux malades auxquelles il est fait allusion l'arthritisme se soit transformé en hystérie. Chez elles les deux états pathologiques ont continué de coexister depuis de longues années. Ainsi que le rappelait encore récemment Babinski, en publiant de nouvelles observations recueillies par lui (1), l'hystérie est susceptible de s'associer aux maladies les plus diverses. Cela a été établi par de nombreux observateurs. « Je signalerai en particulier, dit-il, les travaux de M. Charcot, l'initiateur en la matière, ceux de MM. Raymond, Mathieu, d'Aurelle de Paladines, Séglas, Babinski, Souques, Siredey, Blocq et Onanoff, Oppenheim, Remak, Bernhardt, Mendel, Siemerling, Buzzard, Hughes.

« La sclérose en plaques, en première ligne, le tabès, la syringomyélie, la maladie de Morvan, le mal de Pott, la paralysie faciale, la myopathie primitive, la neurasthénie, l'agorophobie, l'onomatomanie, la chorée, la maladie de Basedow, telles sont les principales affections dont la coexistence avec l'hystérie a été particulièrement notée. )) Et à ces affections il en ajoute d'autres résultant de ses propres observations. Sa compétence bien connue comme clinicien et ses études spéciales sur les maladies nerveuses, ainsi que celles des auteurs cités par lui, donnent au fait signalé une valeur sur laquelle il n'est pas besoin d'insister.

Cette observation est très importante à notre point de vue actuel, en ce sens qu'elle montre avec quelles réserves

(1) J. Babinski, Association de l'hystérie avec les maladies organiques du système nerveux, les névroses et diverses autres affections. Bulletins et Mémoires de la Société médicale des hôpitaux de Pai'is, séance du 11 novembre 1892.

il convient d'accepter les appréciations des anciens auteurs au sujet de l'hérédité de l'hystérie. Ils ont pu, et ils ont dû vraisemblablement se tromper dans beaucoup de cas, non seulement sur le syndrome essentiel de la maladie' tel qu'il est maintenant admis par tous ceux qui sont au courant de la science, mais encore sur les relations de cette maladie avec les autres névroses ou affections quelconques du système nerveux. Aussi n'y a-t-il lieu de tenir aucun compte de la distinction qu'ils ont établie entre l'hérédité directe et l'hérédité indirecte, distinction qu'on est vraiment étonné de rencontrer dans des ouvrages plus récents, et qui signifie, on le comprend bien, que dans la transmission lajmaladie peut être transformée. Ainsi pense, lui aussi, Dejerine. « Les chiffres et les statistiques me manquent, dit-il, pour établir la fréquence et la valeur des facteurs générateurs de l'hystérie, néanmoins nous avons vu précédemment que l'épilepsie, par exemple, paraît engendrer l'hystérie, aussi souvent, si ce n'est plus, qu'elle n'engendre l'épilepsie. Les faits comme ceux rapportés par Doutrebente (1), dans lesquels une mère et un père épileptiques engendrent une hystérique qui elle-même est mère d'une aliénée et grand'mère d'une fille atteinte d'arrêt de développement physique, moral et intellectuel, ne sont point rares. L'épilepsie du père semble être pour la filJe hystérique ce qu'est l'hystérie de la mère.

« D'autres fois c'est l'aliénation mentale que l'on trouve dans les antécédents des malades, l'hystérie des enfants semblant être alors une atténuation de l'état névropsychopathique des parents ; mais il faut remarquer qu'avec des antécédents semblables on rencontre généralement la forme grave de l'hystérie, la catalepsie, l'hystéro-épilepsie, la chorée saltatoire, les paralysies, etc. »

Les statistiques d'après lesquelles se sont formées de

(1) Doutrebente, loc. cit., obs. IL

telles opinions ne peuvent guère inspirer confiance. Elles ont été établies sur des enquêtes où il a fallu nécessairement se contenter de renseignements vagues, et non pas sur des observations compétentes ou pour mieux dire sur des faits constates. En ce qui touche Tépilepsic notamment, la connaissance qu'on a de sa coïncidence fréquente avec l'hystérie proprement dite, ce qui a fait admettre i'hystéro-épilepsie, sur laquelle les constatations de Babinski, signalées plus haut, jettent évidemment un jour nouveau, il est clair que les épileptiques qui ont engendré des hystériques pouvaient bien être des hystéro-épileptiques, et réciproquement. Pour mon compte je connais un cas, auquel j'ai déjà fait allusion, où il en était certainement ainsi. De même pour les autres antécédents de famille des hystériques, qui n'ont pas pu être contrôlés. Du moment qu'ils sont en opposition avec les lois connues de l'hérédité, ils ne peuvent manquer d'être suspects tout au moins. Il convient dès lors de rejeter les statistiques où ils sont mentionnés et de n'accepter que celles où il ne s'agit que de ce qu'on appelle l'hérédité directe ou encore similaire, c'est-à-dire de la seule véritable hérédité.

On ne veut pas prétendre par là que d'un père ou d'une mère hystérique ne puissent naître que des enfants hystériques eux aussi dans le sens clinique, avec les signes caractéristiques de la maladie dans l'un ou l'autre sexe. On sait trop bien que l'hérédité n'est pas toujours totale, en outre de ce qu'elle est le plus souvent bilatérale. Parfois l'hystérique, marié ou mariée avec une conjointe ou un conjoint de constitution saine, ne transmet qu'une excitabilité nerveuse excessive, que de simples tics nerveux, qu'une partie en un mot de son propre état névrosique, ce qui n'implique point que cet état ne reparaîtra pas dans la descendance ultérieure par l'effet de la réversion. On peut appeler cela de l'hystérie atténuée, si l'on veut, ce n'en est pas moins de l'hystérie dans le sens pathologique, sinon dans le sens clinique. Et c'est ainsi

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que doivent ôtre inlerprétées les observations si nombreuses recueillies dans le service du professeur Charcot et publiées par ses élèves. Dans une thèse de Balault, ' faite à la Salpôtrière (1), il est dit que dans S6 p. 100 des cas d'hérédité constatée celle-ci était directe ou similaire, et par conséquent dissimilaire pour les autres. Une observation que Dejerine expose en forme de tableau généalogique et qui lui a été communiquée par Babinski, alors chef de clinique delaFaculté dans le môme service, vu nous montrer ce qu'il faut entendre par là. Un père épileptique à quarante-neuf ans et une mère migraineuse ayant des attaques de nerfs, autrement dit hys térique, ont eu huit enfants, dont trois seulement, deux filles et un garçon, sont dits bien portants. Des cinq autres, tous du sexe féminin, dont il ne paraît avoir été observé qu'un seul à l'hospice, voici ce qui est rapporté. Je cite textuellement : i) Hystérique, grandes attaques. Rétrécissement double du champ visuel. A eu à six reprises de l'hémiplégie gauche (face exceptée) accompagnée de mutisme hystérique. A diverses reprises, sommeil prolongé ayant duré la dernière fois environ dix jours. C'est complet. 2) Crises de nerfs, sommeil non naturel. 3) Nerveuse. 4) A une jambe plus faible que l'autre, boite. 5) A un fils choréique. N'est-il pas au moins probable que si, au lieu d'être obligé de s'en rapporter à des renseignements sans précision, on eût pu examiner les quatre sœurs de la malade de la Salpêtrière avec le soin mis à l'examen de celle-ci, on eût trouvé de même chez elles des signes d'hystérie? Et dans ce cas il est clair que c'est l'hérédité maternelle qui a prévalu chez ces dernières, tandis que chez la première, hystérique à grandes attaques, la transmission a été évidemment bilatérale.

La coexistence de l'hystérie et de l'épilepsie, couramment admise maintenant par tous les élèves de Chai'cot,

(1) Batault, Contribution à l'élude de l'hystérie chez l'homme. Th. de Genève, 1885.

ainsi que celle de la môme maladie avec toutes les autres névroses, ainsi que je l'ai signalé plus haut d'après Babinski, obscurcit encore dans leur esprit riniluence incontestable de l'hérédité. Et c'est ce que je voudrais faire bien comprendre, car il n'est pas nécessaire de faire aucun effort pour établir la transmissibilité héréditaire de l'hystérie môme. C'est un point sur lequel les convictions sont faites depuis longtemps. L'état d'esprit contre lequel je m'élève dérive d'une appréciation fautive du phénomène même de l'hérédité pathologique, lequel ne diffère point de celui de l'hérédité normale, ce qui n'implique en aucune façon qu'il soit permis de confondre la transmission d'un état normal avec celle d'un état pathologique, non plus que de considérer comme héréditaire un état qui n'aurait point existé chez les ascendants.

Cet état d'esprit éclate pour ainsi dire à toutes les pages de la thèse de Dejerine, qui peut ôtre regardée comme l'expression exacte des idées régnantes dans la nouvelle école neuropathologique. J'en vais donner une preuve frappante par la citation qui suit : « Mais l'hystérie, dit l'auteur (1), ne provient pas seulement d'états névropathiques graves ; la tare héréditaire peut quelquefois être fort légère, on peut ne rencontrer chez les ascendants aucune névrose convulsive, aucune psychose, et voir néanmoins l'hystérie — et non pas la petite hystérie, mais l'hystéro-épilepsie la mieux constituée — se développer chez les descendants. Si l'on regarde alors d'un peu près on trouvera généralement une mère nerveuse, irritable, impressionnable — qu'un heureux concours de circonstances a seul préservée de l'hystérie, et à laquelle il n'a manqué véritablement que l'occasion pour devenir hystérique, — donner naissance à une fille impressionnable comme elle, mais qui, placée dans des conditions moins favorables, plus exposée aux causes occasionnelles mul-

(I) Dejehine, loc. cit., p. 123.

tiples de l'hystérie — sera devenue hystérique. Ce cas est extrêmement fréquent. Ailleurs c'est la neurasthénie, le nervosisme du père, qui chez la fille se manifeste par des attaques d'hystérie. Ailleurs encore les antécédents restent muets ; on ne rencontre aucun état névropathique constitué. Faut-il dans ce cas nier la tare héréditaire, et considérer l'hystérie des enfants comme une hystérie acquise? Je ne le crois point. Si un complexus névropathique ne peut être décelé ni chez les parents, ni chez les grands-parents, on trouvera souvent un père ayant fait des excès de travail intellectuel, une mère migraineuse, arthritique, atteinte d'asthme, d'accès d'angine de poitrine neuro-arthritiques, telle que l'a si hien décrite mon ami Landouzy. Or nous connaissons aujourd'hui les relations intimes qui relient l'arthritisme au nervosisme.

« Cet état névropathique /a/en^ pour ainsi dire se réveille chez les descendants ; et la fille ou le fils, qui plus tard deviennent hystériques, manifesteront la tare nerveuse par des convulsions pendant l'enfance, un état délirant, intense, violent, au moindre mouvement fébrile, à la plus petite angine, quelque bénigne soit-elle. Qu'une cause occasionnelle survienne alors, que ce soit une émotion morale vive, de nature surtout dépressive, un changement brusque de vie, une éducation mal dirigée, que ce soit un traumatisme, un choc moral, et l'hystérie se trouvera constituée. »

Je n'ai pas l'intention de contester l'exactitude d'appréciations résultant de l'observation d'hommes dont la compétence est hors de doute. Il peut être tenu pour certain qu'un tempérament nerveux hérité des parents, une excitabilité nerveuse dépassant la limite normale (où est au juste cette limite ?), est une condition favorable à la manifestation de l'hystérie, sous l'influence des circonstances qui la provoquent. Cela correspond parfaitement aux anciennes notions de cause prédisposante et de cause occasionnelle. Mais je me permettrai de faire

HÉRÉDITÉ DES NÉVROSES. 333 remarquer que ces notions ne sont plus scientifiques. En science on ne peut plus admettre pour les phénomènes aue des conditions déterminantes, et chacun de ces phénomènes a la sienne, en l'absence de laquelle il ne pourrait se produire. Il n'est donc paspossible de considérer comme héréditaire l'hystérie manifestée dans les conditions visées.

Et à ceux qui objecteraient que la distinction ici établie n'est qu'une pure subtilité théorique, je pourrais répondre qu'elle n'est cependant pas indifférente au point de vue pratique. Les chances de transmissibilité à la descendance, pour l'hystérie véritablement héréditaire, pour celle qui a existé dans l'ascendance avec ses signes cliniques, sont autrement grandes que celles qui peuvent appartenir à l'hystérie acquise à la suite de l'héritage d'une des tares nerveuses dont il a été parlé. A l'hérédité individuelle se joint, pour la première, l'atavisme de famille toujours plus puissant, et d'autant plus puissant, comme on le sait, qu'il remonte plus loin. L'hystérie héréditaire comme nous la comprenons sera inévitablement transmise, quoi qu'il arrive, si ce n'est à la première, du moins à la deuxième génération, tandis que la transmission de l'autre pourra être évitée, si l'heureux concours de circonstances dont a parlé Dejerine en vient préserver l'héritier. La différence effective des cas est, comme on le voit, sensible.

2° Épilepsie. — A propos de l'épilepsie nous voyons encore l'hérédité considérée comme l'une des causes prédisposantes de la maladie. La plupart des auteurs qui ont envisagé ainsi la question sont arrivés à leur conviction d'après des statistiques. Les considérations déjà exposées peuvent nous dispenser de revenir sur le sujet, étant suffisantes, je crois, pour démontrer que la notion d'hérédité n'a rien de commun avec celle de prédisposition. En outre, je dois tout d'abord faire remarquer que les éléments de ces statistiques seraient trop sujets à caution pour qu'on en puisse tenir compte, si d'ailleurs il n'était patent

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que les questions comme celles qui nous occupent ne se résolvent point par la statistique. Un fait bien observé et bien contrôlé, un véritable lait y suffit. L'épilepsie est-ell. transmissible par la génération ? Voilà de quoi il s'agit simplement. Un million de cas dans lesquels la transmission n'aurait pas eu lieu n'en pourraient infirmer un seul où cette transmission aurait été démontrée. Ils autoriseraient seulement à conclure qu'elle n'est pas commune, que sa condition nécessaire ne se réalise pas souvent.

En traitant de l'hérédité normale, nous nous sommes déjà expliqués sur la valeur de ce mode de recherche et de raisonnement scientifiques. Il serait donc superflu d'y insister. On ne peut cependant se dispenser de faire observer qu'il est surtout fréquent de le rencontrer dans les questions médicales. Les médecins d'un certain temps, que nous avons du reste connu, avaient en effet alors une grande tendance à l'abus de ce qu'on nommait la méthode numérique. Dans ces conditions, un grand nombre d'entre eux ont rassemblé des observations, ou plus exactement des résultats d'enquêtes sur l'ascendance de leurs malades. Dans les unes des statistiques ainsi établies, l'épilepsie semblait avoir été transmise en une certaine proportion, plus ou moins forte, tandis que des autres, en nombre presque aussi grand, et dues à des médecins non moins autorisés, il résultait que non seulement l'épilepsie n'est point transmissible héréditairement, mais encore que la transmission d'une affection nerveuse quelconque ne pourrait y prédisposer. Parmi les auteurs de ces dernières nous trouvons Morel, Lasègue et Delasiauve, qui se sont prononcés nettement contre l'idée de l'hérédité. Pour Lasègue, l'épilepsie n'est pas une maladie ; elle est une infirmité qui n'est acquise que par deux possibilités, par traumatisme produisant des lésions permanentes, ou par malformation spontanée. Ce son t ses propres expressions ( 1 ) .

(1) Lasègue, De l'épilepsie par malformation du crâne. A7171. tncd. p^ijch. 1877, 30 série, t. XVIII, p. 12.

« Nous ne nions pas sans doute, dit Delasiauve (1), ralTinitc qui peut relier le mal caduc à d'autres névroses : il ne serait pas impossible qu'en certains cas, l'inQuence de ces maladies n'entrât pour quelque chose dans sa production ; mais ce ne sont évidemment là que des inductions vagues, des présomptions incertaines, dont l'histoire de l'épilepsie doit faire mention comme observation o-énérale, mais qu'elle ne saurait utiliser comme élément

« statistique ».

« Pour nous, du moins, nous n'avons pas cru devoir reconnaître ces sortes d'altérations pour indices d'hérédité, et à l'imitation de M. Leuret, nous avons exclusivement puisé nos preuves dans le domaine même de l'affection. » Et là-dessus l'auteur donne le résultat de son enquête sur 300 observations personnelles. Dans 167 cas il y a eu absence de renseignements, et dans 120 déclarations formelles de non-hérédité. Sur les 13 restants, S fois l'hérédité pouvait être présumée, 3 mères, 1 frère et 1 tante ayant été épilep tiques, et 8 fois il y avait ce que l'auteur appelle des affinités nerveuses établies par 2 oncles imbéciles, 1 frère idiot, 1 mère sujette aux convulsions, 1 frère prédisposé aux mêmes symptômes, 2 mères hystériques et 1 tante aliénée.

On voit, en somme, en relevant toutes les statistiques qui ont été produites par les médecins qui se sont occupés spécialement des maladies nerveuses, et sur la valeur probante desquelles nous n'avons pas à revenir, simplement que les uns sont a priori partisans de l'hérédité et les autres non, les uns et les autres interprétant ces statistiques selon leur opinion. Dejerine, qui les a toutes reproduites dans sa thèse, les apprécie ainsi : « Si j'essaye, dit-il, de tirer des conclusions des statistiques produites par les auteurs précédents, je ne pourrai admettre, saut pour quelques-unes de ces statistiques, l'hérédité épilep-

(1) Delasiauve, Traité de l'épilepsie, 1884, p. 188.

tique directe ; il me sera môme difficile d'allribuer

maladies nerveuses des ascendants un rôle bien défini dans l'étiologie de l'épilepsie des descendants. Chacun ' s'est efforcé, en effet, de relever sans distinction les maladies du système nerveux les plus disparates qui ont pu atteindre les ascendants, migraine, céphalalgie, apoplexie, etc., voire môme (dans les anciens auteurs) la psore (héréditaire), la scrofule {hérédité hétérogène), etc. Loin de moi l'idée de blâmer l'intention de ces auteurs ; au contraire je crois qu'il est utile de noter les renseignements les plus étendus sur les antécédents de famille, parce que souvent des détails qui, à notre époque, ou pour nous, semblent de peu d'importance, peuvent en acquérir, avec des idées nouvelles en rapport avec les progrès accomplis par la science. Mais de là à tirer des conclusions absolument exactes et définitives, il n'y faut pas songer.

« Aussi, les opinions et les statistiques contradictoires des auteurs que je viens de citer ne me permettent-elles guère de conclure soit à l'hérédité épileptique (hérédité similaire), soit à l'hérédité névropathique (hérédité dissemblable). »

De ce dernier mode d'hérédiié, on sait ce que nous pensons nous-meme. Il n'y a donc pas lieu de s'y arrêter une fois de plus. Pourtant, après avoir donné un tableau dressé parBourneville d'aprèsle dépouillement de 350 observations recueillies soit à la Salpôtrière, soit dans son service de Bicêtre, le même auteur formule définitivement ainsi son opinion : « En résumé, je crois pouvoir conclure à Vhérédité directe de Tépilepsie, en faisant observer qu'en tout cas son rôle étiologique est de. bien moindre importance que celui de l'hérédité névropathique. »

Il ne s'agit pas ici du rôle étiologique de l'hérédité dans l'épilepsie considérée en général. S'il y a plus ou moins de cas d'épilepsie héréditaire que de cas d'épilepsie acquise par des individus névropathes héréditaires, c'est ce dont

nous n'avons point à nous occuper. 11 nous concerne seulement de rechercher si l'aiTection bien caracte'risée du système nerveux qu'on nomme épilepsie est ou non transmissible par la génération.

Ce que l'on sait d'une manière générale au sujet de la puissance héréditaire individuelle des propriétés considérées comme normales acquises par le système nerveux, et ce qui est si bien mis en évidence notamment par ce qu'on observe chez les chevaux de course, ne pourrait manquer de porter à penser qu'il n'en doit pas être autrement pour les propriétés pathologiques. L'altération qui se manifeste par le syndrome épileptique plus ou moins accentué, seul ou associé, comme on l'a vu précédemment, avec d'autres, semble bien ne pas pouvoir échapper à la loi. Mais il y a pour en décider un fait absolument probant, un fait ayant le caractère expérimental le plus irréprochable. C'est celui qui s'est produit dans le laboratoire de Brown-Séquard, où nous avons pu voir des familles épileptiques de cobayes, issues d'individus chez lesquels la maladie avait été déterminée par les procédés de vivisection que l'on sait. L'épilepsie dite spontanée n'est pas apparemment commune chez les cobayes, si tant est qu'elle y existe. Sa manifestation si fréquente dans la descendance des sujets rendus expérimentalement épileptiques ne pouvait donc être attribuée à autre chose que l'hérédité. Comme en telle matière il n'est pas admissible qu'on objecte l'impossibilité de conclure de l'animal à l'homme, l'objection n'étant valable pour aucun physiologiste, il est clair que nous sommes en présence d'une démonstration absolument suffisante pour établir l'hérédité de l'épilepsie.

Du reste, Dejerine a publié dans sa thèse deux cas (1) qui lui ont été communiqués par le docteur Laffin (de Sallanches) et qui sont autrement valables que tous ceux

(1) DEjEniNE, loc. cit., p. 114.

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plus OU moins incei'Laiiis rassemblés dans les statistiques, parce que ce sont de véritables observations de faits constatés par l'auteur lui-môme. Dans le premier de ces cas il s'agit d'une femme épilep tique dont les trois enfants, deux fils et une fdle, étaient eux-mêmes épileptiques. Dans le second, c'est un père épilep tique qui a eu un fils également épileptique et deux filles qualifiées d'extraordinaires, de bizarres et d'irritables. Il est clair que dans ce dernier cas l'hérédité paternelle n'a prévalu complètement que pour le fils. D'ailleurs il n'est rien dit de l'état des conjoints de cette mère et de ce père. Le phénomène héréditaire n'en est pas moins évident.

Il n'y a pas à rappeler, encore à ce propos, les lois générales de l'hérédité, touchant les puissances héréditaires en présence. Cependant je ne puis m'empôcher de relever une idée qui s'y reproduit parce qu'elle me paraît trop fortement ancrée dans les esprits. « A l'hérédité, dit notre auteur, se rattache en quelque sorte la consanguinité. Ici on peut dire que les renseignements que nous possédons ne permettent pas de trancher la question actuellement. Dans le tableau de la page précédente, la consanguinité est indiquée dans une très faible proportion, 4,1 pour 100 . Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'ici, comme dans toutes les aflections du système nerveux, la consanguinité entre névropathes étant une cause puissante d'accentuation de la marche de la dégénérescence, favorisera par cela môme l'apparition de névroses graves ou de psychoses chez les descendants ; l'épilepsie n échappe pas à cette loi. Chez les sujets bien portants et sans tare aucune — c'est là comme on sait une éventualité peu commune — la consanguinité ne paraît pas avoir une influence fâcheuse sur la descendance. »

Eh bien, non, la consanguinité ne peut en aucune façon être une cause d'accentuation de quoi que ce soit, si ce n'est de l'hérédité môme, ainsi que je crois l'avoir établi d'une façon péremptoire. Elle ne fera pas que de simples

névropathes, quelque rapprochée que soit leur parenté, puissent donner naissance à des épileptiques. Je défierais bien volontiers quiconque d'en citer un seul exemple authentique. Ce qu'elle peut faire seulement, dans ce cas comme dans tous les autres, c'est de mettre en jeu l'atavisme de famille et de favoriser ainsi la transmission de la maladie héréditaire. Ce n'est pas en quelque sorte qu'elle se rattache à l'hérédité, c'est bien et dûment tout à fait.

3° Chorée. — Deux sortes sont admises : la chorée vulgaire, cliorée de Sydenham, et une autre dite chorée héréditaire des auteurs américains. Tandis que la première ne se montre que chez les enfants, jusqu'à Tage de la puberté, l'autre au contraire n'apparaît que chez les adultes. Yoici ce qu'en dit Dejerine, d'après ïïuntington, de Long-Island : « L'affection débute de trente à quarante ans, rarement après cinquante, elle atteint les deux sexes presque également, ne saute jamais une génération pour réapparaître dans la suivante, de telle sorte que si un membre y échappe, ses enfants et descendants sont pour toujours indemnes de la chorée héréditaire. Fatalement progressive, ne rétrocédant jamais, elle s'accompagne ordinairement de troubles psychiques, souvent de tentatives de suicide. »

Nous n'avons pas à donner ici plus en détail la descrip^ tion symptomatologique de cette affection, qui, paraît-il, est inconnue en France. Si étrange que puisse paraître son caractère héréditaire, exempt de tout atavisme de famille, d'après les auteurs qui l'ont signalée, je ne me permettrai pas de le contester, n'ayant aucun document à lui opposer. Il faut donc s'en tenir à l'examen de celui de la chorée que nous connaissons tous, de la chorée vulgaire.

Celle-ci, d'après ce qu'on en dit, serait assez rarement héréditaire dans le véritable sens du mot, attendu que dans l'ascendance des choréiques on rencontrerait plus souvent des névroses diverses, l'hystérie, l'épilepsie,'

l'aliénation menlalo, la neurasthénie, que la cliorée ellemême. « Ce qui montre bien, remarque Dejerine, que la cliorée appartient avant tout à la famille neuro-pathologique, ce sont les symptômes de névroses diverses s'associant fréquemment avec ceux de celte allée lion. » Le sens de la remarque dépend de celui qui est donné à la famille neuro-pathologique. Si l'on entend, comme c'est le plus probable, que la chorée peut être engendrée par une névropathie quelconque, il est clair que les associations en question n'en sont point une preuve. Ces associations, ainsi qu'on l'a vu, s'observent aussi fréquemment entre les autres névroses. Mais ce qui paraît excessivement probable, sinon tout à fait certain, ainsi que l'ont admis plusieurs auteurs, c'est qu'il y a une relation étroite entre la cliorée et l'hystérie. Les symptômes sont de môme ordre, et Dejerine emprunte à Moebius une observation d'après laquelle il semble bien que de clioréiques peuvent naître des hystériques et réciproquement. Dans cette observation, un homme, clioréique dans l'adolescence, d'ailleurs intelligent, « singulier à bien des points de vue », un peu difforme, ayant une sœur affectée d'attaques de nerfs, s'est marié à une femme de famille névropathique. De son mariage sont nés cinq enfants : 1" une fille difforme, hystérique, mariée à un homme bien portant dont elle a eu quatre filles, deux hystériques et deux nerveuses ; 2° un fils clioréique, strabique, avec tendance à l'hypochondrie, qui s'est marié à une femme bien portante et a eu un fils atteint de convulsions ; 3° une fille difforme, un peu hystérique, mariée à un homme bien portant (ici il y a un point d'interrogation), elle a eu quatre filles, la première scrofuleuse, nerveuse, atteinte de rubor essentialis, la deuxième sourde, la troisième scrofuleuse, difforme, et la quatrième nerveuse ; 4° un fils intelligent, d'humeur variable ; marié à une femme bien portante mentalement, mais tuberculeuse, il en a eu quatre enfants, dont une fille scrofuleuse et ner-

veiise, une autre fille morte jeune et ayant montré une excitabilité maladive, une troisième fille nerveuse avec tendance à la mélancolie et un fils inconnu ; S" enfin une fille choréique et folle hystérique. Le tableau généalogique de la famille en question montre bien en efiet la relation dont il s'agit. Étant donné du reste que la chorée de Sydenham ne s'observe que chez les enfants ou les adolescents, il semble parfaitement admissible qu'elle ne soit qu'un des modes de manifestation de l'état hystérique, et qu'au fond les deux affections ne soient, comme le dit Dejerine, que les deux rameaux d'une seule et même branche morbide.

Toutefois j'ai déjà eu l'occasion de faire remarquer que la chorée est fréquente à la suite de la maladie des jeunes chiens, de cette maladie à syndromes si divers et dont elle semble être la forme nerveuse. Le rapport entre elle et l'hystérie ne se saisirait pas facilement chez les canidés*. Mais néanmoins s'il m'était permis de formuler une opinion d'après ce que j'ai pu observer moi-même dans une famille dont les grands-pères et grand'mères m'étaient connus dans les deux lignes, j'inclinerais à la fois du côté de l'hérédité de la chorée et de son identité avec l'hystérie, dont elle ne serait ainsi qu'une manifestation atténuée, mais pouvant cependant reprendre, dans une génération ultérieure, toute son intensité.

4° Paralyde agitante ou maladie de Parkinson. — La recherche de l'hérédité, dans le cas de cette maladie, n'est pas facile, pour la raison que les symptômes qui la caractérisent n'apparaissent que tardivement. Elle ne débute en effet d'une manière visible, d'après les pathologistes les plus autorisés, qu'entre les âges de quarantecinq à soixante-cinq ans. On en cite bien quelques exemples dans l'enfance ou l'adolescence, mais ils sont rares et par conséquent exceptionnels. Au point de vue pratique cette recherche ne pourrait donc porter que sur l'hérédité ancestrale, car au moment oii l'on se marie, en

général, il ne serait guère possible de prévoir la manifestation ultérieure de l'aiïectinn, celle-ci ne se dénonçant alors par aucun signe.

Jo n'ai trouvé nulle part, dans les observations publiées sur le sujet, une preuve bien nette de transmission héréditaire de la paralysie agitante. On y voit bien, dans quelques-unes, que le père et le fils, ou le grand-père et le petit-fils, en ont été atteints; mais ces observations ne sont pas assez nombreuses pour entraîner la conviction. Elles ne fournissent qu'une probabilité. Pourtant, étant donné ce que nous savons sur la transmissibilité des maladies du système nerveux en général, il paraît bien difficile de se refuser à admettre l'hérédité pour celle-là comme pour les autres. Il est au moins excessivement probable que l'altération qui la détermine et qui évolue lentement, puisque ses signes extérieurs n'éclatent qu'à un âge avancé, existe dès la naissance et que conséquemment elle a été transmise par les parents. Il faut reconnaître toutefois que dans l'état actuel de la science on n'en a point la preuve irrécusable.

S° Goitre exophthalmique ou maladie de Basedoic. — Encore ici la question spéciale qui nous occupe est obscurcie par ce fait que le syndrome particulier caractérisant la maladie se montre plus ou moins fréquemment associé avec ceux d'autres névroses, notamment de l'hystérie. « Confinant aux psychoses d'une part, dit Dejerine (1), aux névroses convulsives graves (hystérie, épilepsie, chorée) d'autre part, l'hérédité de la maladie de Basedow n'a rien qui nous doive étonner. Mais l'hérédité est-elle directe, est-elle similaire, ou bien au contraire nous trouvons-nous ici encore en présence de la disposition névropathique, et constatons-nous parmi les ascendants, descendants et collatéraux de nos malades, plus ou moins bien constituées toutes les psychopathics et les névropa-

(1) Dejerine, loc. cit., p. 148.

HÉRÉDITÉ DES NÉVROSES. 343 thies que nous avons rencontrées si fréquemment dans le cours de ce travail ? L'hérédité similaire que nous avons vue si rare dans les psychopathies - que pour la grande majorité des auteurs, do toutes les vésanies la folie suicide est à peu près la seule dans laquelle elle s'observe — que nous rencontrons dans les névroses convulsives telles que i'épilepsie, l'hystérie — s'observe quelquefois dans la maladie de Basedow. Le plus bel exemple d'hérédité similaire que j'aie trouvé dans la science est assurément l'histoire familiale rapportée par Oesterreicher (1). Une mère hystérique engendre 10 enfants, 6 filles et 4 fils ; sur ces 1 0 enfants nerveux ou hystériques pour la plupart, 8 ont présenté les symptômes de la maladie de Graves. Une de ces filles, atteinte de goitre exophthalmique, est ellemême la grand'mère de 4 petites-filles dont 3 atteintes de maladie de Basedow et la quatrième hystérique. Enfin une des deux enfants indemnes engendre un fils épileptique. «

Il faut encore relever une fois de plus en passant l'épithète de similaire associée à la notion d'hérédité, comme rendant celle-ci fautive. On ne saurait trop répéter, en effet, que ce n'est point le syndrome qui peut être héréditaire,' mais bien seulement la lésion fonctionnelle ou anatomique qui le détermine. Le siège de cette lésion, en variant, fait varier le syndrome-. En réalité dès lors l'hérédité est similaire ou elle n'est point. Il faut relever aussi l'épithète de collatérale jointe à la môme notion, et qui est une véritable absurdité, ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer. On ne voit pas comment, en biologie, l'hérédité pourrait être collatérale, comment on pourrait hériter de son frère ou de sa sœur, de son cousin ou de sa cousine, de son oncle ou de sa tante. On n'hérite que dans la ligne directe, que de ceux qui vous ont engendré, que de ses père et mère ou de ses aïeux. Il y a lieu d'être étonné vraiment qu'une notion si simple soit ainsi méconnue.

(1) OESTEnnEiciiEn. Zur Aetiologie des Morbus Basedowii. Wiener med. Presse, 1884, n° l'i, p. 336.

Et c'est dvidemment là ce qui obscurcit les recherches dans les familles humaines, où il est si dilTicile de remonter avec certitude jusqu'au nombre de générations nécessaire pour être suffisamment éclairé. C'est aussi ce qui fait que les observations publiées sur le sujet manquent en général tellement de précision qu'on n'en peut à peu près rien tirer de positif. S'il est vrai que le goitre exophthalmique se montre dans des familles de névrosés associé à d'autres syndromes plus ou moins graves, il n'est pas moins vrai qu'on le rencontre seul et sans aucune complication. J'en connais pour ma part des exemples. Assurément ceux qu'il affecte sont des gens nerveux. C'est le cas de tous les individus atteints d'une névrose quelconque. Le plus suppose nécessairement le moins. Donc par cela seul qu'il est une névrose on ne peut guère douter qu'il soit transmissible par hérédité, comme toutes les autres névroses.

6° Neurasthénie. « L'hérédité de la neurasthénie, dit Dejerine (1), ne souffre aucune espèce de discussion, elle est admise par tout le monde et d'une observation journalière, et ce qui fait l'intérêt de l'étude de cette forme particulière d'affection du système nerveux, c'est que, différant en cela complètement de toutes les autres, elle peut être créée de toutes pièces, chez un individu robuste, sans tare nerveuse héréditaire, et cela dans certaines circonstances données. » Et il ajoute : « Toute cause de débilitation amène l'épuisement nerveux et peut par conséquent produire la neurasthénie. L'anémie, l'insuffisance de la nourriture, le surmenage physique, les excès sexuels (onanisme), l'abus des excitants factices (tabac, café, alcool, opium), etc., peuvent l'amener à leur suite, mais c'est surtout dans l'exagération du fonctionnement des facultés intellectuelles que l'on doit en chercher les causes. Le travail cérébral exagéré, les chagrins, les soucis, les inquiétudes de toute espèce, la vie contraire

(1) Dejerine, loc. cit., p. 1G8.

au but que l'on se propose, telles en sont de beaucoup les causes les plus fréquentes ; et parmi ces dernières on doit, je le répète, incriminer avant tout les excès de travail intellectuel, le travail cérébral doublé d'inquiétude.

'( Aussi la neurasthénie est-elle incomparablement plus fréquente dans les villes que dans les campagnes, chez les gens intelligents et cultivés que dans les classes inférieures de la société : partout où la lutte pour l'existence est intense, partout où elle se fait avec tous les raffinements de la civilisation moderne on voit la névrose naître, se développer et progresser. Ce n'est point la maladie du siècle, elle a existé de tout temps et dans tous les pays, mais on peut dire que c'est une maladie de la civilisation, qu'elle augmente d'intensité en raison des progrès de cette dernière, et qu'elle progresse à mesure que l'homme, devenant plus sédentaire, plus actif intellectuellement, se trouve réaliser les conditions de surmenage intellectuel, cause principale du développement de cette névrose. »

Rien ne pourrait, mieux que le cas présent, donner une représentation nette de l'idée fautive qu'on se fait généralement en médecine du phénomène de l'hérédité. Pour nous, en effet, la contradiction est éclatante entre les deux citations qu'on vient de lire. Il est dit d'abord que l'hérédité de la neurasthénie est admise par tout le monde, qu'elle ne souffre aucune espèce de discussion, puis en énumérant ses causes les plus habituelles on montre clairement que la véritable hérédité de la névrose en question n'est point admissible. Ce qui va suivre donnera la clé de cette contradiction. On me permettra de citer encore longuement no tre auteur. C'est tout à fait nécessaire pour le complet éclaircissement du sujet.

« Le fait que la neurasthénie peut se créer de toutes pièces, poursuit-il, sans tare héréditaire aucune, dans les circonstances que je viens d'énumérer brièvement, est d'une importance considérable, au point de vue de l'étude des maladies nerveuses en général, et en particulier de

346 LMIÉRÉDITl!; NORMALE ET PATHOLOGIQUE.

leur cause originelle. Si avec Morel on considère les maladies mentales et les grandes névroses comme une série d'êtres résultant de parents communs, en état de se multiplier et de se propager, sur le premier échelon de cette série nous trouvons la neurasthénie. Elle est pour Legrand du Saulle le germe des états morbides graves, qui éclosent et suivent leur marche, sous l'influence de l'hérédité, dès que ce germe est fécondé par de nouveaux éléments morbides. Cette idée a été reprise depuis et développée par Moebius, à l'aide de tableaux généalogiques dont quelques-uns sont très démonstratifs. Pour Moebius la neurasthénie est le germe originel d'où dérivent par développement ultérieur l'hystérie, l'hypochondrie, la mélancolie, la manie, l'aliénation, etc. Pour lui c'est le cercle central des différentes névroses et qui les relie toutes entre elles. Entre la neurasthénie et l'imbécillité se groupent, d'après leur degré de gravité, les névroses et les psychoses, qui se combinent entre elles par l'hérédité. Les résultats pourront être très différents, suivant la façon dont se comportera cette dernière. Dans la majorité des cas, les formes morbides s'atténuent, l'hérédité est divergente, une partie seulement des parents étant atteinte, l'affection réapparaît bien chez les descendants, mais elle réapparaît atténuée par mélange d'un sang normal et sous forme de neurasthénie simple; ce n'est que dans les cas d'hérédité convergente pendant deux ou trois générations que l'on voit arriver les formes graves des névroses (1) et en fin de compte la dégénérescence mentale et physique. Le tableau que j'emprunte à Moebius (2) montre bien la gravité croissante des névroses à travers les générations, à mesure que l'hérédité s'accumule du fait des mariages consanguins entre névropathes héréditaires.

(1) « C'est à cela qu'est due la fréquence des aD'ections nerveuses dans certaines races, la race juive en particulier. »

(2) Nous ne croyons pas nécessaire de reproduire ce tableau, qui porte le n" II.

HÉBÉDITÉ DES NEVROSES. 347

<( Envisagée au point de vue spécial do la transmission, nous venons de voir que la neurasthénie peut engendrer la neurasthénie, ou des formes de névroses beaucoup plus graves. Tout ceci est affaire d'hérédité, aussi la neurasthénie peut-elle Ôtre envisagée comme la forme initiale d'où dérivent toutes les autres, comme la souche d'où émergent tous les rameaux de la grande famille névropathologique. En outre c'est la seule névrose qui ne reconnaisse pas nécessairement et toujours l'hérédité pour cause, et par le fait qu'elle peut se développer chez un individu non prédisposé, par le fait qu'elle peut s'acquérir de toutes pièces, c'est bien elle que l'on peut placer à l'origine de toutes les affections nerveuses. C'est là du reste un point de la question sur lequel j'aurai à revenir par la suite. »

Les descriptions de l'état pathologique appelé neurasthénie, telles qu'on les trouve dans les ouvrages consacrés aux maladies nerveuses, ont quelque chose de bien vague. Il semble cependant que le caractère dominant de cet état est, ainsi que le nom l'indique, l'épuisement, la faiblesse de l'excitabilité nerveuse. Dès lors on ne comprend pas comment il pourrait engendrer les névroses qui sont elles-mêmes caractérisées précisément par l'état opposé, les névroses convulsives. En admettant, bien que ce ne soit point admissible, comme on l'a vu, une accumulation possible d'hérédité du fait des mariages consanguins, ainsi que le dit notre auteur, comment des épuisements accumulés pourraient-ils donner de la force ? La somme d'un nombre indéfini de zéros ne peut donner que zéro. On conçoit cependant, à l'inverse, que sous l'influence des conditions qui ont été indiquées, un individu ayant hérité de ses parents le tempérament nerveux, c'està-dire une excitabilité excessive, devienne neurasthénique plus facilement qu'un autre moins excitable, étant plus enclin à se surmener et ayant le système nerveux plus fragile, à raison môme de sa grande excitabilité. Mais

alors serait-il exact de dire que c'est la neurasthénie qui a été transmise par hérédité? A son sujet les neuropathologistes font donc une confusion. Ce qu'ils constatent dans leurs recherches étiologiqaes signilie simplement que Ja neurasthénie atteint seulement les individus nerveux héréditaires, et non pas qu'elle soit elle-même héréditaire, ou en d'autres termes qu'on puisse naître neurasthénique. La névrose en question n'a en conséquence rien à voir avec l'hérédité proprement dite.

Les névroses en général sont des perturbations du fonctionnement nerveux, dues à des troubles fonctionnels encore inconnus, ou autrement dit n'étant accusés par aucune modification actuellement visible des éléments anatomiques du système nerveux. Les plus fortes probabilités paraissent être pour qu'il s'agisse d'une suractivité fonctionnelle de tel ou tel des centres de ce système, rompant leur équilibre normal. D'après ce que nous avons montré au sujet de la transmissibilité héréditaire des propriétés physiologiques du système nerveux, aussi bien des acquises que des naturelles, il n'est pas douteux que cette suractivité pathologique doive être elle-même transmise par la génération. Il en a été d'ailleurs fourni, dans le présent chapitre, des preuves irrécusables.

Mais ici comme dans tous les autres cas la transmission est subordonnée aux puissances héréditaires en présence dans le phénomène de la génération. Elle n'est pas toujours nécessairement totale. Pour qu'elle le soit infailliblement il faut, ou que les deux reproducteurs soient également névrosiques ou névrosés, ou bien, s'il n'y en a qu'un seul, qu'il soit doué de la puissance héréditaire prédominante, individuelle ou atavique. Dans le cas contraire il peut arriver de deux choses l'une : ou que l'hérédité se montre unilatérale en faveur du conjoint sain, ou qu'ayant été bilatérale le sujet engendré n'hérite qu'en partie de son parent névrosé. Alors ceux qui n'ont pas

IIÉIIÉDITÉ DES NÉVROSES. 349

sur les phe'nomènes dont nous nous occupons des idées suffisamment précises considéreront que la névrose s'est tranformée, que l'hérédité n'a pas été similaire. Ils seront dans l'erreur. C'est ainsi que beaucoup d'auteurs ayant constaté des convulsions chez des enfants ont pu trouver qu'ils étaient issus d'un parent hystérique ou épileptique. Plus tard certains de ces enfants sont devenus choréiques, hystériques ou épileptiques, mais non pas tous. Il en est pour lesquels l'héritage se borne aux convulsions de l'enfance, suivies ou non de strabisme permanent. De même pour le spasyne de la glotte. On a trouvé aussi des antécédents héréditaires de même ordre chez des femmes atteintes d'éclampsie puerpuérale, chez des sujets tétaniques., chez des sujets atteints de la crampe des écrivains ou de torticolis grave.

Tout cela peut en effet dériver par hérédité de l'une ou de l'autre des grandes névroses convulsives que nous avons passées en revue. Étant de môme ordre pathologique, ce n'est en réalité que des manifestations atténuées de l'état indiqué plus haut, lesquelles, par atavisme de famille, peuvent ensuite engendrer l'état complet d'où .elles sont elles-mêmes dérivées. Entre ces diverses manifestations il n'y a point de différences essentielles, il n'y a que des différences de degrés.

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