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CHAPITRE Y

L'état de proche parenté des conjoints est appelé consanguinité. On a quelquefois parlé de la consanguinité de race, en la distinguant de la consanguinité de famille, mais la distinction n'a jamais été admise par ceux qui se sont occupés spécialement du sujet. En réalité ne sont considérés comme mariages entre consanguins ou individus de môme sang, que les unions de parents à un degré peu éloigné, c'est-à-dire appartenant notoirement à la même famille. Cela ne dépasse guère les cousins germains. L'Eglise catholique prohibe les mariages jusqu'au quatrième degré inclusivement, mais on sait qu'elle accorde facilement des dispenses. A notre point de vue purement physiologique, et quand on envisage d'une manière générale la reproduction de l'espèce dans la classe des mammifères, l'état de consanguinité ne comprend que les unions entre pèr'e et fille, grand-père et petite-fille ou arrière -petite-fille, entre fils et mère, petit-fils et grand'mère, frère et sœur, cousin et cousine, oncle et nièce ou neveu et tante.

Dans nos sociétés humaines, les mœurs et les lois prohibent les premières, qui sont dites incestueuses. On n'admet que les mariages entre collatéraux. Il est facile de comprendre comment il n'en est pas ainsi à l'égard des animaux domestiques, et c'est pourquoi ceux-ci, pour la

solution du problème que nous abordons, nous fournissent des faits en abondance.

Cet dtat de consanguinité ou de proche parenté a été durant longtemps unanimement considéré comme constituant par lui-môme et indépendamment de toute autre considération une cause de reproduction viciée. Toutes les graves altérations de l'organisme qui affligent Thumanité lui ont été attribuées. On l'accusait de produire la scrofulose, le rachitisme, l'albinisme, le crétinisme, l'imbécillité et toutes les formes de la folie, la surdi-mutité, le sexdigitisme, la stérilité, l'impuissance et encore beaucoup d'autres états qualifiés de dégénérescences. Bon nombre d'éleveurs insuffisamment éclairés, au sentiment de qui Darwin s'en est rapporté, même parmi ceux qui passent pour être des meilleurs, se montrent encore convaincus qu'elle n'a que des inconvénients, et ils se préoccupent, dans ce qu'ils appellent leur élevage, de rafraîchir, comme ils le disent, le sang; ce qui veut dire emprunter à des familles étrangères leurs reproducteurs mâles. Il ne manque pas non plus de médecins pour partager le même préjugé. Fréquemment on voit, dans leurs écrits, la consanguinité invoquée comme cause des maladies qu'ils décrivent. Ils l'indiquent en qualité de pure affirmation, comme si son influence nuisible était de notoriété publique et ne fût l'objet d'aucune contestation.

Parmi les partisans systématiques de la nocuité absolue des unions entre consanguins, deux ont surtout marqué dans ces derniers temps : F. Devay, de Lyon, et Boudin. Le premier a écrit sur le sujet un livre (1) oiîil a accumulé le plus qu'il a pu d'observations particulières, mais en tirant au fond son principal argument des prohibitions del'Église. En admettant que cet argument puisse avoir une valeur scientifique, avant de s'en servir il aurait fallu au préalable établir qu'en interdisant les mariages entre

(1) Francis Devay, Du danger des mariages consanguins sous le rapport sanitaire, 2<= édit. Paris, 18G2.

parents jusqu'au quatrième degré, l'Église a été inspirée par des considérations d'ordre hygiénique, comme le fut Moïse lorsqu'il interdit aux Juifs l'usage de la viande de porc. A quelles idées elle a obéi, on ne le sait pas au juste. Il est en tout cas bien plus probable qu'elle a visé plutôt les mœurs que la santé. Étant donné l'état de la société au moment oii la décision a été prise, on n'a pas de peine à le comprendre. Mais ce qui le fait surtout penser, c'est la facilité avec laquelle elle s'est départie de sa rigueur à mesure que ces mœurs se sont améliorées. Aujourd'hui, on le sait, les parents au degré prohibé qui désirent s'unir en mariage, et dont les croyances religieuses s'opposent à ce qu'ils se passent de son sacrement, obtiennent d'elle sans difficulté les dispenses nécessaires, à la seule condition de payer une somme destinée à des bonnes œuvres. Il n'est pas admissible qu'à ce prix l'Église catholique consentît à propager sûrement les épouvantables maux supposés, si elle pensait que tel dût être le résultat infaillible de la consanguinité. Évidemment ce serait la calomnier de l'en croire capable, et c'est à quoi notre auteur n'a point songé, pas plus que ceux qui partagent encore sa manière de voir sur le sujet. L'Eglise se réserve d'examiner les cas particuliers, en se plaçant uniquement au point de vue des inconvénients que les mariages peuvent avoir pour la conservation des mœurs sociales, et elle ne prohibe, comme celles-ci, que ceux qui sont réputés incestueux.

Il faut donc écarter du débat l'argument en question, comme n'ayant aucune valeur physiologique. Quant à ceux tirés par Devay de ses observations particulières, sans contester le moins du monde l'exactitude de celles-ci, nous verrons qu'ils ne sont pas davantage valables. Ces observations, ainsi que toutes celles du même genre, se prêtent à deux interprétations. I] s'agit de savoir quelle est la bonne, celle de l'auteur ou l'autre.

Boudin, de son côté, a appuyé son ardente conviction

exclusivement sur des statistiques, qu'il s'est efforcé de rendre aussi nombreuses que possible, en les accompagnant de longs commentaires. Elles ont eu surtout pour objet les enfants des institutions de sourds-muets (1). Parmi ces enfants, il n'a en vérité pas eu de peine à en trouver un grand nombre qui étaient issus de mariages entre consanguins. Mais Boudin appartenait à cette espèce de statisticiens qui ont si puissamment contribué à déconsidérer la statistique , espèce malheureusement trop nombreuse, qui. fait le désespoir des savants sérieux adonnés à sa culture. Il appartenait à la catégorie de ceux qui cherchent pour prouver et non pas seulement pour trouver. Aussi a-t-il négligé, dans ses statistiques, de faire état des sourds -muets issus de parents non consanguins ; en sorte qu'on ne peut point savoir au juste si la proportion des premiers était plus forte, ou égale, ou inférieure. Eût-elle été considérablement plus forte que celle des seconds, et même la totalité des sourds-muets entretenus dans les établissements en question fût-elle issue de consanguins, cela ne suffirait point pour que leur surdi-mutité pût être sûrement attribuée à la seule influence de la consanguinité. On serait tout au plus autorisé à en conclure qu'elle favorise sa production ; non pas du tout qu'elle la détermine. Dans le cas les statistiques de Boudin ont simplement établi qu'un certain nombre de sourds-muets proviennent de mariages entre proches parents. Il est notoire que beaucoup d'autres ne sont point dans les mômes conditions, ce qui, avant tout autre examen, suffirait pour faire douter de la validité du procédé de raisonnement. Il est clair, en effet, que des père et mère sans aucun degré de parenté entre eux pouvant néanmoins engendrer des enfants sourds-muets, la con-

(1) Boudin, Dangers des unions consanguines et nécessité des croisements dans l'espèce humaine et parmi les animaux. Atm. d'hygiène publique et de médec. légale, 2" série, t. XVI il, 1862. — Du croisement des familles, des races et dés espèces. Mém. de la Soc. d'anthropologie de Paris, t. l", p. 506, 1863.

sanguinité des conjoints n'est pas la condition nécessaire et suffisante de la surdi-mutité.

Elle ne l'est à coup sûr pas davantage pour les autres infirmités auxquelles le môme procédé de recherche et de raisonnement a été appliqué, notamment pour les diverses variétés de l'aliénation mentale. Il y aurait en vérité lieu de s'étonner qu'il ait pu être utile de combattre les conclusions de Boudin, si l'on ne connaissait la puissance des préjugés. L'objection à opposer à ses statistiques défectueuses, encore plus qu'aux observations de Devay et des autres partisans de leurs idées, était si évidente, elle devait si bien s'imposer aux esprits, qu'on aurait bien pu laisser sa conclusion tomber d'elle-même. Cependant le préjugé était tellement enraciné, que pour essayer de le détruire, ne fût-ce que dans l'opinion des physiologistes impressionnés par la persistance qu'on mettait à l'affirmer, il fallut faire connaître les faits si nombreux et si précis, empruntés aux connaissances zootechniques, qui démontrent la parfaite innocuité propre de la consanguinité. L'histoire de la variété des chevaux de course et celle de la variété bovine des courtes-cornes en sont remplies. En consultant le Slud-Book et le Herd- Book anglais de ces variétés, il me fut facile alors d'en trouver de très significatifs et de les publier (1).

Toute une série d'étalons célèbres par leurs victoires dans les courses et par leur carrière de reproducteurs, signes certains d'une constitution vigoureuse, indépendamment de leurs mérites spéciaux, Flying-Childers^ High-Flycr, Old-Fox^ Omar, Marske, Sweelbriar, Goldfinder, Buckhunter, Chevalier de Saint-George, pour ne citer que les plus connus, étaient issus de parents consanguins aux degrés les plus rapprochés, et souvent la consanguinité, dans leur ascendance, s'était en quelque sorte accu-

(1) A. Sanson, La consanguinitû chez les animaux domestiques. DuUelin de la Société d'unlhropolo(]ie de Paris, 1" série, t. III (1862) p. 154 ; et Comptes rendus, t. LV, p. 121, 18G2.

mulée, en ce sens que leurs parents directs n'avaient pas seulement un père ou une mère, mais encore un grandpère ou unegrand'mère, et parfois un bisaïeul, communs. A ces exemples, dont la citation remonte à une trentaine d'années, on en pourrait ajouter maintenant encore d'autres non moins significatifs, tirés de la môme source; car les éleveurs de chevaux de course n'ont pas cessé de montrer, par leur conduite, que contrairement à l'opinion commune ils étaient bien loin de redouter les effets de la consanguinité. Ils ont en cela suivi la pratique générale des éleveurs anglais qui, dans la création des variétés améliorées de leur bétail, ont toujours fait un large usage de ce qu'ils appellent breeding m and in.

Je citai aussi le cas si démonstratif du taureau Favourile, du troupeau de Charles Colling, le principal améliorateur des courtes-cornes de Durham, dont le livre généalogique en fournit, lui aussi, tant d'analogues. Il est connu que ce taureau féconda six générations consécutives de ses propres filles et petites-filles, ayant fait, chose rare, la monte durant seize ans. C'est avec sa propre mère, la vache Phœnix, qu'il engendra le taureau Cornet, l'un des plus remarquables de la variété. Les historiens de cette variété racontent qu'au moment où Favourite intervint, la fécondité menaçait de s'éteindre dans le troupeau de Colling. Ses deux prédécesseurs, Bolingbroke et le célèbre Hubback, le fondateur de la famille, étaient, disent-ils, enclins à la mollesse pour cause d'aptitude excessive à l'engraissement. Ils étaient bientôt devenus lourds et peu prolifiques. La vigueur peu commune de Favourite, leur petit-fils, issu pourtant d'une de leurs petites-filles, la releva. Au moment où, en 1810, Charles Colling prit sa retraite par la vente publique de son troupeau, celui-ci n'était pas seulement le plus renommé, mais encore 1 un des plus prospères de l'Angleterre. La somme énorme que cette vente produisit en est la preuve convaincante. L'exposé pur et simple de ces faits attira vivement l'at-

HÉRÉDITÉ DE FAMILLE OU CONSANGUINITÉ. '123; lention, notamment à l'Académie des sciences, et l'on peut dire que c'est de là que date le revirement qui s'est produit dans l'opinion. Peu de temps après, lors d'un congrès médical qui se tint à Lyon, je fus invité à le reproduire, afin de l'opposer à Devay, à l'instigation de qui, sans, doute, la question avait été mise à l'ordre du jour.

Les faits semblables ne manquent pas en France, dans nos races de bétail, avec des conditions peut-être encore plus remarquables. Bellamy a le premier constaté (1), en le déplorant, du reste, qu'en Bretagne les bêtes bovines se reproduisent en consanguinité depuis les temps les plus reculés. Le mâle y est toujours pris dans le troupeau vivant sur la lande et féconde par conséquent sa mère, ses tantes et ses sœurs. De même en Auvergne. Au moment où les vaches, qui ont passé l'hiver dans l'étable du domaine de la vallée, partent pour le pâturage de montagne, où elles restent tout l'été, un jeune taureau de l'année précédente, choisi parmi ceux qui sont nés dans le troupeau môme, les accompagne et les saillit ensuite à mesure qu'elles deviennent en rut. Ces vaches étant toujours, elles aussi, quand elles sont réformées, remplacées par des génisses également nées dans le troupeau, c'est encore, comme on voit, de la consanguinité accumulée. Le fait fut signalé par Renard à la Société centrale de médecine vétérinaire (2), et nous pûmes le vérifier lors d'un séjour de trois mois que nous fîmes en d868 sur les montagnes du Cantal, pour y étudier la maladie charbonneuse qui sévissait sur les vaches auvergnates. Les choses se passent ainsi depuis des siècles, et pourtant il n'y a point de populations bovines plus vigoureuses, plus rustiques, plus résistantes, de constitution plus solide, que celles de la Bretagne et de l'Auvergne. Elles sont à juste titre réputées l'une et l'autre pour leur bon tempérament.

(1) Bellamy, La vache bretonne, etc., p. 137. Rennes, 1857.

(2) L. Renard, Mémoire sur la consanguinité. Mémoires de la Soc. centr. de méd. vélér., t. VI, 18G4.

Du reste, si la rejDroduction des consanguins dtait ipso facto une cause de dégénérescence, comme on l'a prétendu, il y a longtemps que certaines espèces animales, domestiques ou sauvages, seraient éteintes, par exemple celles des Colombins. Les pigeons font invariablement deux petits de sexe différent qui, sauf accident, s'accouplent entre eux. Chez les perdrix et chez les cailles, les accouplements se font dans la compagnie, conséquemment de même entre frère et sœur. Cependant leurs espèces n'ont pas le moins du monde périclité. On n'en finirait point s'il fallait passer en revue les faits analogues qui se présentent innombrables à l'observation. Et vraiment on ne peut comprendre, en présence de ces faits, comment s'est établi le préjugé si persistant que nous combattons.

Au cours de la controverse on a souvent parlé de familles nobles, princières ou royales, qui se seraient éteintes uniquement pour cause de consanguinité dans leurs unions. A cela Bourgeois a opposé l'exemple de sa propre famille dont il a fait connaître, à ce point de vue, l'histoire détaillée (1). Cette famille est issue d'un couple consanguin marié en 1729. Au moment où l'auteur écrivait elle avait donc déjà cent trente ans d'existence et elle se composait alors de 416 membres. Il y avait eu 91 unions fécondes, dont 68 consanguines, sur lesquelles on en comptait 16 où la consanguinité était superposée. Malgré cela on n'y avait constaté ni avortements, ni retards de conception. Tandis que dans les unions non consanguines la mortalité des enfants au-dessous de sept ans s'était montrée de 1 sur 6,40, elle ne fut, pour les consanguines, que de 1 sur 8,1, la mortalité générale, d'après Duvillard, étant de 1 sur 2,7. La vie moyenne s'est élevée à 39,22. On n'y a constaté ni monstruosité d'aucune sorte, ni idiotie, ni surdi-mutité, ni paralysie. Il s'y est produit seulement

(I) BocRGEOis, QueUe est Tinfluence du mariage entre consanguins. Thèse de doctorat en médecine. Paris, 1857. Mémoires de la Soc. d'anthropol. de Paris, t. 1, 1860; et Comptes rendus, t. LVI, p. 177, 1863.

2 cas d'épilepsie, dont 1 accidentel, 1 cas d'imbécillité, 1 accidentel" d'aliénation mentale, 2 cas de phtisie et 1 cas de scrofule.

Dans la no te des Comptes rendus de l' Académie des sciences l'auteur fait les réflexions suivantes : « Il y a lieu de remarquer que l'état général de santé atoujours été remarquablement bon chez les descendants des mômes auteurs, avec une consanguinité extrême chez plus de deux cents individus, contrairement à ce qui a eu lieu chez les autres, tous petits-enfants et arrière-petits-enfants provenant de l'union désignée comme doublement germaine. Mais leur tempérament scrofuleux vient évidemment de leur mère et de la famille de celle-ci, qui est étrangère à l'autre et présente cette disposition, sans contenir aucune consanguinité. Il ne s'agit là que d'un fait d'hérédité qui n'a pas été pallié par des unions avantageuses, d'autant mieux que dix-huit autres petits-enfants provenant de la même union doublement germaine, et notamment les six quadruplement consanguins, jouissent comme leurs pères et mères de la belle santé commune à la famille, excepté cependant l'un d'eux, le dernier, dont le défaut de développement intellectuel est attribué à une cause traumatique et accidentelle. »

En vue de corroborer les observations de Bourgeois, Seguin aîné a fait ensuite connaître (1) les résultats de dix alliances de sa propre famille avec celle des Montgollier. Ces noms si célèbres dans la science suffiraient, sans plus ample informé, pour édifier le lecteur. De ces dix alliances entre cousins germains, ou oncle et nièce, dont la première remonte à 1813, il estné 61 enfants dont 46 étaient encore vivants en 1863. « Je n'ai jamais appris, dit l'auteur, qu'il y eût parmi tous les enfants provenant de ces mariages aucun cas de surdi-mutité, d'hydrocéphalie, de bégayement ou de six doigts à la main. » Quant à la fécondité,

(.1) Seguin aîné, Sur les mariages consanguins. Comptes- rendus, t. LVII, ■p. 253, 18G.3.

126 L'IIÉRÉDITlî NORMALE ET PATHOLOGIQUE.

dans un cas il y a eu 13 enfants, dans un autre 10, dans un autre 9, dans un autre 8, et enlin dans un autre 6. On ne peut évidemment pas exiger mieux. Un seul mariage était encore stérile à ce moment, mais il n'avait eu lieu qu'en 1858.

De ce fait de stérilité seulement apparente, car le peu de temps écoulé depuis le mariage ne permettait point de la considérer comme définitive, Boudin s'est empressé de s'emparer pour faire remarquer que cela constituait une •énorme proportion d'infécondité. Mais ainsi que Gallard l'a déjà objecté (1), cette proportion serait au contraire inférieure à la moyenne générale. En effet, d'après Spencer Wells il y aurait une femme stérile sur huit, et Simpson a constaté que sur 1252 mariages pris au hasard il y en avait 146 de stériles, soit 1 sur 8,5.

A. Voisin a fait sur le même sujet une recherche intéressante (2) qui se résume ainsi : « La commune de Batz (Loire-Inférieure) est située dans une presqu'île bordée de rochers, et compte une population de 3300 habitants qui ont, avec le reste du département, des rapports très limités. Leur intelligence est très développée. Tous les adultes savent lire. Leur tenue et leurs mœurs sont excellentes. Les enfants y sont tous allaités par leurs mères. L'alimentation y est bonne, les maladies chroniques y sont rares, les plus graves d'entre elles inconnues. Il existe en ce moment dans la commune 46 unions entre consanguins, dont 5 entre cousins germains, 31 entre issus de germains, 10 entre cousins au quatrième degré, plus un très grand nombre, sinon presque toutes, entre cousins de cinquième et sixième degrés. Ces 46 unions ont produit 174 enfants <lont 29 ont succombé à des affections aiguës. Tous les

(1) T. Gallard, art. Consanguinité du Nouveau dictionnaire de médecine et de c/iirurgie pratiques, t. I, I8G8.

(2) Auo. Voisin, Étude anthropologique sur la commune de Batz (Loire- Inférieure) et sur l'innocuité des unions entre consanguins. Bu/let. de la Soc. d'anthr. de Paris, t. VI, 18G6, p. 291, et Contribution à l'histoire des mariages entre consanguins. Mém. de la Soc. d'anllir. de Paris, t. II, p. 433.

autres se portent parfaitement et sont d'une excellente constitution ainsi que leurs parents. Deux mariages ont été stériles.

« Cette étude, ajoute l'auteur, m'a laisse convaincu que la consanguinité n'est nullement préjudiciable aux enfants lorsque le père et la mère n'ont aucune diathèse, aucune maladie héréditaire, sont de bonne santé et de forte constitution, dans de bonnes conditions hygiéniques et climatériques, et que dans ces cas la consanguinité ne nuit d'aucune façon au produit et à la race, mais au contraire exalte les qualités comme elle ferait pour les défauts et les autres causes de dégénérescence. »

Mais on ne s'en est pas tenu à accumuler des faits montrant l'innocuité des unions entre consanguins. En opposition avec les partisans absolus des méfaits de ces imions, il s'en est trouvé pour prétendre qu'elles ne peuvent avoir au contraire que des avantages. Cela ne pouvait manquer. Dans les mouvements intellectuels, comme en mécanique, l'action est toujours suivie d'une réaction équivalente. Le phénomène s'est produit à la fois pour ce qui concerne les populations animales et à l'égard des sociétés humaines. Au sujet des premières, la consanguinité a été présentée comme ayant par elle-même la propriété de les perfectionner. Quant aux secondes, Périer notamment, dans plusieurs mémoires (1), étendant outre mesure le sens de la notion, et avec l'intention non douteuse de combattre les opinions de son collègue Boudin, s'est efforcé de prouver que les populations humaines pures étaient de beaucoup supérieures aux populations croisées ou métisses. Celles-ci, pour lui, comparées à chacune des races qui ont contribué à les former, leur seraient touj ours inférieures sous tous les rapports. Les mulâtres,

(1) J.-A.-N. Péiuer, Essai sur les croisements ethniques. Quatre mémoires. Mém. de la Soc. d'antliropol. de Paris, t. I, II, III, 1861, 1865, 1870, Voy. notamment le 4" mémoire, où il est plus particulièrement question de la consanguinité.

par exemple, ne vaudraient môme pas les nègres.

En outre de ce que Périer détournait ainsi, comme son antagoniste d'ailleurs, et comme beaucoup d'autres, la définition scientifique du terme de croisement, en l'appliquant aux familles, tandis que ce terme ne convient que pour l'accouplement entre types naturels différents ou types spécifiques de race, il n'est pas possible d'admettre avec lui que les produits résultant du mode de fécondation dont il s'agit s'abaissent, ni physiquement ni moralement, au-dessous du niveau de la moindre des races qui ont contribué à les former. Les lois connues de l'hérédité s'y opposent. Le pire qui puisse arriver, c'est l'égalité avec cette race inférieure par rapport à l'autre. Le croisement n'améliore point les races, puisque, comme l'ont fait remarquer Iluzard d'abord, puis Baudement, il les dénature, selon l'expression du premier, ou les détruit, ainsi que l'a dit plus correctement le second. Cela signifie seulement que là où se trouvent des métis il n'y a plus de type naturel et par conséquent plus de race proprement dite. Autrement il en est quand il s'agit d'apprécier les populations métisses, animales ou humaines. Dans la généralité des cas elles représentent une moyenne plus ou moins élevée entre leurs races procréatrices. Elles peuvent cumuler les vices de celles-ci, mais elles peuvent de môme cumuler leurs vertus. Les chances les plus nombreuses sont pour qu'il se produise un mélange des deux. Les efforts de Périer n'ont donc abouti qu'à mettre en évidence son opinion bien décidée en faveur de l'innocuité de la consanguinité, opinion fort respectable sans doute, ainsi que celle de beaucoup d'autres auteurs qui ont pris part à la controverse si passionnée dont la question a fait l'objet. Ils n'ont produit aucune preuve convaincante à l'appui de cette opinion, aucun fait précis comparable à ceux que nous avons précédemment exposés.

Ces cas négatifs, si nombreux et si bien observés qu ils soient, ne sauraient toutefois infirmer la valeur des cas

positifs produits par les partisans de la nocuité. C'est une faute de raisonnement souvent commise, d'opposer ainsi des faits négatifs aux faits positifs, sur le môme sujet, en pensant que les premiers détruisent la signification des autres. Chacun de ces deux ordres de faits a sa signification particulière, qu'il faut trouver par leur interprétation exacte, et conséquemment sa valeur propre, que rien ne pourrait détruire. Cette signification, nous l'avons indiquée depuis longtemps, dès le début de nos recherches, et la formule en laquelle elle fut alors exprimée paraît avoir été tout de suite acceptée par tous ceux qui n'avaient point de parti pris et cherchaient seulement la vérité. Etant générale, elle comprend toutes les observations en conciliant leurs résultats en apparence opposés et les faisant rentrer sous l'empire de l'unique loi qui les gouverne.

Il n'est pas niable, d'une part, que certains produits en plus ou moins grand nombre, issus d'unions entre consanguins, se montrent entachés de vices constitutionnels. Quiconque a porté son attention sur le sujet qui nous occupe a eu l'occasion d'en observer, indépendamment des cas qui ont été publiés. Il n'est pas davantage niable, d'autre part, que souvent aussi ces unions donnent naissance à des produits parfaitement indemnes de tout vice quelconque. On a exprimé cela parfois en admettant une consanguinité saine et une consanguinité morbide. En ces termes le langage est défectueux. La consanguinité n'est par elle-même ni morbide ni saine. Elle est purement et simplement, comme nous l'avons dit, l'état de proche parenté des conjoints. Elle ne met enjeu que l'hérédité. Lorsque ces conjoints appartiennent à une famille saine, leurs produits naissent de môme sains; si au contraire cette famille est entachée d'un vice constitutionnel ou d'une malformation quelconque, l'un ou l'autre se manifeste dans les produits. Seulement l'hérédité fonctionne, en ce cas de consanguinité, suivant un mode spécial, que nous examinerons tout à l'heure en détail, et qui

a pour effet de la rendre sinon infaillible, du moins d'en augmenter considérablement les chances : ce que nous avons formulé en disant que la consanguinité élève l'hérédité à sa plus baute puissance.

Un auteur hippologue d'une grande célébrité, Eugène Gayot, avait voulu sans doute exprimer la môme idée (1), lorsqu'il a dit : a La consanguinité ! c'est la loi d'hérédité agissant à puissances cumulées, ainsi que deux forces parallèles appliquées dans le môme sens ! » L'expression était fautive, car en ce cas le cumul n'est point possible. En effet, l'hérédité est, ainsi que nous l'avons vu, unilatérale ou bilatérale. Les procréateurs ne peuvent transmettre que ce qu'ils possèdent eux-mômes. Que ce soit un état normal ou un état pathologique, c'est cet état qui est transmis en totalité, et rien de plus. S'il vient des deux à la fois, il est ce qu'il serait ne venant que d'un seul, et pas autre chose. Chacun n'y peut donc contribuer que pour une part, non davantage. Sans cela l'état ne serait plus un, mais un plus une fraction, ou deux, selon que les puissances héréditaires auraient été inégales ou égales. La seule chose certaine, c'est que l'état est transmis, quelles que soient les parts respectives prises par les deux puissances héréditaires en présence, parts qui n'importent d'ailleurs point pour le résultat produit.

Les partisans systématiques de l'influence nocive absolue de la consanguinité ne se sont jamais enquis, dans leurs observations ou leurs statistiques, si les familles des sujets sur lesquels ont porté ces observations ou ces statistiques étaient ou non entachées d'une tare héréditaire. S'ils en avaient eu le souci, indispensable pour donner aux documents toute leur valeur, ils n'auraient point manque de la rencontrer. Dans mes recherches personnelles, touchant soit les familles d'animaux domestiques, soit les familles humaines, le résultat n'a jamais fait défaut, ie

(1) EuG. Gayot, art. Co.ssANOUiNrrÊ du Nouveau dictionnaire de Boclev et Reynal, 1858, p. 186.

me souviens, entre autres, d'une famille appartenant à la noblesse, dans laquelle j'étais reçu en Suisse et où il y avait plusieurs enfants sourds-muets. Le père et la mère étaient cousins germains, et l'on n'hésitait point, dans le pays, pour attribuer purement et simplement à leur degré de parente l'infirmité des enfants. Le père paraissait assez chétif, mais en observant la mère il me fut facile de constater, à première vue, qu'elle était atteinte de ce tic de la face qu'on appelle tic du lapin. Sans plus ample informé l'on était autorisé à conclure de là que nous nous trouvions en présence d'une famille de névropathes. Une enquête plus approfondie aurait sans doute révélé d'autres signes encore plus convaincants.

Je ne sais pas d'exemple plus frappant de la double action de la consanguinité, dans le sens purement héréditaire, que celui qui nous est fourni par l'histoire du troupeau de mérinos à laine soyeuse, dont il a été déjà parlé. Il s'agit du troupeau qu'Yvart forma, pour le compte de l'administration de l'agriculture, en empruntant ses éléments à celui de M. Graux, de Mauchamp. Il fut d'abord placé à Lahayevaux, dans le département des Vosges. Au bout de quelque temps il y contracta une sorte d'arthropathie, qui fut attribuée, avec raison sans doute, à l'influence de l'humidité du sol local. En vue de la faire disparaître, le troupeau fut transféré, sous une nouvelle direction, à Gevrolles, dans la Côte-d'Or. Là, malgré l'habitation sur un sol sain et malgré les soins pris pour la guérir, la maladie n'en persista pas moins. Les agneaux nés dans la nouvelle bergerie la contractaient comme leurs prédécesseurs, et l'on dut constater dès lors qu'elle était devenue héréditaire. On prit enfm le parti de réformer les béliers et de les remplacer par d'autres, qu'on alla chercher dans le troupeau même de M. Graux. Il eût été impossible de faire autrement, attendu que ce dernier et celui de l'État étaient les deux seuls qui existassent. La mesure eut le résultat qu'on en espérait. Au bout de peu

de temps la maladie avait disparu. Les agneaux issus des béliers sains ne la présentaient qu'en faible proportion. Quand on put réformer toutes les mères malades, elle ne reparut plus.

Il n'y a pas de doute que dans ce cas la consanguinité des reproducteurs avait puissamment contribué à la persistance de la maladie à Gevrolles. Sous son influence elle y était devenue une maladie de famille. Il n'est pas moins clair que cette môme consanguinité ne l'a point empêché de disparaître, dès que les béliers atteints furent remplacés par des béliers indemnes. Ceux-ci, pris dans le troupeau de Mauchamp, n'étaient pas moins consanguins que les premiers, puisqu'on sait que tous les mérinos à laine soyeuse, dont la population n a jamais été nombreuse, étaient issus d'un seul et même bélier, né à Mauchamp même.

La consanguinité est donc puissante pour le bien comme pour le mal, et au même degré, du moment qu'elle n'est pas autre chose que l'un des modes de l'hérédité, n'ayant rien de cette malfaisance en quelque sorte métaphysique, par conséquent imaginaire, qui lui était attribuée.

Dans la reproduction des animaux, rien de plus aisé que de s'assurer ses avantages, en se mettant à l'abri contre ses inconvénients. Il suffit pour cela de faire avec un soin suffisant sélection des reproducteurs dans une famille exempte de toute tare héréditaire et douée au contraire des qualités recherchées. Aucun empêchement ne gêne en ce cas la volonté de l'éleveur. Dans les sociétés humaines, où les unions se décident par des considérations d'ordres tout à fait dilférents, par des inclinations de sentiment ou par des calculs de fortune, le plus souvent sans aucun souci de sélection, il n'en est plus de même. Nul, à cette heure, ne serait en mesure de dire si la liberté des mariages entre consanguins entraîne, pour ces sociétés, plus d'inconvénients que d'avantages, ou si ce n'est pas plutôt l'inverse. Les documents statistiques nécessaires

HÉRÉDITÉ DE FAMILLE OU CONSANGUINITÉ. 133 pour étudier la question font absolument défaut, et il n'y a aucun moyen de les établir. A la suite de la controverse dont nous avons rendu compte, à l'instigation de quelques démographes désireux d'étudier la question, le ministre de l'intérieur avait adressé aux officiers de l'état civil une circulaire les invitant à interroger, au moment de la célébration des mariages, les futurs époux sur le degré de leur parenté, afm qu'il en fût pris note dans l'acte. Cette circulaire est restée lettre morte. Les maires s'en sont tenus aux prescriptions de la loi. Pour arriver au but, qu'il serait en vérité bien désirable d'atteindre, c'est donc celle-ci qui devrait contenir l'injonction. Dans l'état actuel des choses il est tout à fait impossible de savoir si, eu égard à l'intérêt social, qui doit dominer tous les autres, ce serait une bonne ou une mauvaise mesure de proscrire les unions entre consanguins, comme le demandaient sans hésitation les adversaires systématiques que nous avons combattus. Dans le doute, c'est la liberté qui doit l'emporter.

11 n'en est toutefois pas moins utile d'étudier de plus près encore l'hérédité de famille, à laquelle, comme on l'a vu, se rattache la consanguinité. Les éleveurs éclairés lui donnent une très grande importance dans leurs opérations. Elle prime pour eux l'hérédité individuelle. A qualités de conformation et d'aptitude égales et môme individuellement inférieures, ils accordent a juste titre la préférence au reproducteur dont les antécédents de famille sont les meilleurs. En vue, par exemple, de l'aptitude laitière des vaches, ils ne manquent point de s'enquérir avant tout, dans le choix du taureau, des qualités de sa mère, de ses grand'mères et arrière-grand'mères, sous le rapport de cette aptitude. Ils sont persuadés qu'il la transmettra d'autant plus sûrement à sa descendance et à un degré d'autant plus élevé qu'elle se sera depuis plus longtemps montrée plus forte dans les deux lignes de son ascendance paternelle et maternelle. Et l'expérience leur donne cons-

tamment raison. Elle prouve que la puissance héréditaire, à l'égard d'un caractère quelconque, grandit comme l'ancienneté de la manifestation de ce caractère dans la famille, ancienneté qui lui a fait acquérir ce qu'on nomme la constance.

La notion de famille, en zootechnie, est fondée principalement sur cette considération. La famille zootechnique, en effet, n'est pas purement et simplement la famille zoologique ou naturelle. En fait, tout individu appartient nécessairement à une famille, en ce sens qu'il a eu des ascendants plus ou moins nombreux. Mais si ces ascendants ont été quelconques, cela ne constitue pas pour lui une famille zootechnique. Celle-ci n'existe qu'à la condition de pouvoir remonter à un chef connu et qui s'est fait connaître par des qualités éminentes. On voit que c'est absolument la môme notion que celle qui s'applique aux familles humaines qualifiées de nobles. Dans les deux cas il faut avoir des aïeux, c'est-à-dire une généalogie, et dans les deux cas aussi la valeur de la famille se tire du nombre et de l'illustration de ces aïeux, autrement dit de l'ancienneté de l'établissement et de la valeur même des fondateurs. Sur les livres généalogiques établis pour les races animales n'ont été et ne sont encore admis à l'inscription, comme chefs de famille, que les individus satisfaisant à certaines conditions déterminées, en vue du perfectionnement des aptitudes. Là n'"interviennent ni le caprice, ni la faveur d'un roi conférant des titres de noblesse. Le but à atteindre n'est jamais perdu de vue. Et puis, dans la suite, les non-valeurs accidentelles sont impitoyablement éliminées.

On n'aura pas de peine à comprendre, d'après cela, que pour notre étude actuelle les familles zootechniques fournissent des documents plus sûrs et par conséquent plus démonstratifs que ceux qui peuvent être empruntés aux familles humaines qualifiées. Parmi celles-ci il y a, comnie on le sait, un grand choix à faire. S'il en est, ce qu'on n'a

nullement rintention ici de mcllre en doute, qui ont soio-neusement conservé leurs trcaditions de grandeur et de véritable noblesse, et l'on peut remarquer que ce sont en général précisément les plus anciennes, d'autres, en trop grand nombre, hélas! se montrent profondément déchues et sont bien au-dessous de ce qu'on nomme le commun. Dans les familles zootechniques, rien de pareil. Reproduites sous notre direction immédiate, comme elles ont été fondées, le souci de leur perfectionnement n'est pas un seul instant abandonné, et nous pouvons suivre, sans aucune chance d'erreur, les progrès que l'hérédité a contribué à étendre en les transmettant à la descendance.

Il est clair que les enseignements tirés de l'observation des familles zootechniques peuvent cependant s'appliquer de tout point aux sociétés humaines. Au point de vue de l'hérédité, il n'y a évidemment aucune distinction à établir entre les aptitudes. Que celles-ci soient purement physiques, intellectuelles ou morales, elles se transmettent en raison des mêmes lois dans toute la série animale. Le moindre ver de terre hérite comme un Montmorency, n'en déplaise à notre orgueil humain. C'est au sujet de l'hérédité morbide que cette vérité éclate surtout. Nous sommes tous égaux devant la maladie et devant la mort. Ce n'est pas seulement par tradition éducationnelle qu'un vrai noble ne commet point, dans la vie courante, certains actes que d'autres accomplissent sans songer à ce qu'ils peuvent avoir de peu loyal. Il s'en abstient parce qu'il ne lui vient pas à la pensée qu'il pourrait les commettre. Pour s'y résoudre, il lui faudrait faire un grand effort. Son cerveau n'en a pas l'aptitude. En vertu de l'adage : Noblesse oblige, ses aïeux sont arrivés, par l'entraînement de l'habitude, à une façon de penser qu'ils lui ont transmise héréditairement, tout comme le cheval de course ti-ansmetà sa descendance l'excitabilité réflexe qui lui est propre. On ne serait pas embarrassé pour citer des familles d'illustration moins ancienne où la droiture, le désint(^-

ressèment, la ddlicatesse exquise se montrent de même des vertus héréditaires ; pour mieux dire, ce ne sont point des vertus, car tout cela s'accomplit sans effort et sans songer qu'il en pourrait être autrement.

Il va sans dire que l'hérédité de famille comprend, comme l'hérédité individuelle, les qualités acquises qui, du reste, ont nécessairement commencé par être individuelles. Le terme de qualités est ici pris, bien entendu, dans son sens général, applicable à la fois aux bonnes et aux mauvaises, à celles qui assurent des aptitudes estimées comme à celles qui appartiennent à la catégorie des états pathologiques. La seule différence qu'il y ait entre l'hérédité individuelle et l'hérédité de famille, c'est que la puissance héréditaire, dans le cas de la dernière, est renforcée. La première est ordinairement fort aléatoire. Les sujets qui en sont doués à un degré élevé se montrent, comme on l'a vu, exceptionnels. La seconde, au contraire, est certaine ou à peu près, surtout lorsque sa puissance date de loin. La répétition de ses manifestations la consolide de plus en plus, jusqu'à la rendre infaillible, même dans le cas oii elle ne peut être qu'unilatérale. C'est pourquoi les éleveurs, ainsi que nous l'avons déjà dit, attachent tant de prix aux reproducteurs appartenant aux familles les plus anciennement renommées. Il suffit, pour s'en convaincre, de constater le soin avec lequel ceux qui s'occupent en particulier des courtes-cornes anglais [shorthorns) relèvent dans le Herd-Book de la variété les généalogies de leurs familles.

Rien de plus facile, d'après cela, que de comprendre les effets de la consanguinité des reproducteurs, ou autrement dit de la reproduction dans la famille, de Vin and in des Anglais, que les Allemands appellent précisément Familienzucht. Ce mode de reproduction réalise tout à fait le cas indiqué jadis par Linné dans sa formule : Similia simUibus paruntur, qui assurément ne s'y appliquait point dans son intention. L'illustre naturaliste ne visait

alors que la reproduction de l'espèce et la loi qui assure sa perpétuité. Cette loi des semblables, envisagée de moins haut, régit en vérité chacun des caractères ou chacune des qualités de Tindividu. Lorsque ce caractère existe à la fois chez les deux conjoints, lorsqu'ils sont semblables en ce qui le regarde, sa transmission au produit est certaine, sauf réserve de l'intervention de l'autre mode d'hérédité dont nous aurons à parler dans le chapitre suivant. Au cas où caractère ou qualité ont cessé d'être purement individuels pour devenir caractère ou qualité de famille, la réserve n'a plus de motif. En effet, il n'importe point dans ce cas que l'hérédité soit unilatérale ou bilatérale, immédiate ou ancestrale. Le résultat sera toujours le même, pour la raison que deux quantités égales à une troisième sont nécessairement égales entre elles. Que le produit répète, sous le rapport visé, son père, sa mère, son grand-père, sa grand'mère ou l'un quelconque de ses aïeux, ce sera toujours la même chose, puisque tous les membres de sa famille, sous ce même rapport, sont égaux. Et c'est ce qui explique comment nous avons ,pu dire avec vérité que la consanguinité des conjoints élève l'hérédité à sa plus haute puissance en la rendant infaillible.

La consanguinité n'est donc que le cas le plus complet de l'hérédité de famille. Mais il faut redire que celle-ci existe et se manifeste indépendamment d'elle, soit par des transmissions directes en prévalant contre la puissance héréditaire individuelle du conjoint appartenant à une autre famille moins ancienne, moins ou pas du tout qualifiée ou sans antécédent, soit comme l'un des modes de manifestation de l'atavisme dont nous allons maintenant nous occuper.

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