CHAPITRE VI
On peut dire que la notion de l'atavisme est devenue presque vulgaire, depuis que se sont répandues les idées •de Darwin sur l'origine des espèces. Le mot du moins se présente à chaque instant dans les conversations mondaines et sous la plume des journalistes.
Ce n'est pas que le public, ni môme le philosophe anglais et les partisans de sa doctrine qui ont vulgarisé cette notion, se la soient représentée d'une façon tout à fait exacte. L'atavisme, qu'on appelle encore hérédité ancestrale ou hérédité des aïeux {à'atavus, aïeul), n'est guère connu d'eux que sous l'un de ses modes de manifestation. C'est du reste sous ce mode seul que Darwin en a parlé. Et sous ce mode-là les transformistes se sont laissé entraîner jusqu'à lui attribuer une puissance poussée jusqu'à la plus grande exagération. Us en ont vraiment abusé au delà des limites permises, au point de provoquer, de la part de certains auteurs pourtant on ne peut mieux disposés en faveur de la doctrine, une réaction allant jusqu'à la négation.
Il serait donc superflu d'entreprendre de prouver la réalité du phénomène naturel dont il s'agit, La tâche est plutôt de le bien défmir, d'en étudier les manifestations et de marquer exactement la mesure de leur extension. Il n'y a pas de craintes sérieuses qu'il soit contesté, puisque la tendance serait au contraire à l'abus.
A ma connaissance c'est Baudement qui, le premier (1), s'est fait une idée juste de l'atavisme. Il l'a considéré comme l'expression de l'hérédité ou de l'ensemble des puissances héréditaires de la race. Résumant sa pensée par une image élégante, il a dit qu'en raison de l'atavisme chaque individu, dans la race véritable, n'est plus qu'une épreuve, tirée une fois de plus, d'une page une fois pour toutes stéréotypée. On ne pourrait pas mieux dire. Mais pour comprendre tout à fait la définition de Baudement, <lin rend compte de toutes les observations, dont elle est l interprétation exacte, il faut au préalable savoir ce qu'est c-n réalité la race. La notion de race ayant, en ces derniers temps, été faussement appliquée par les auteurs, notamment par de Quatrefages qui s'en est tant occupé et qui a exercé une grande influence, il convient de la définir telle qu'elle avait toujours été entendue chez nous jusqu'à ces auteurs et telle qu'elle est en réalité.
On confond maintenant souvent, le plus souvent même, il faut le dire, la notion de race avec celle de variété. Pour de Quatrefages, en effet, la race était une variété constante de l'espèce, ou une variété devenue héréditaire. C'est en ces termes qu'il la définit dans ses divers ouvrages, et en particulier dans le dernier paru (2), où il pose la question d'une façon qu'il sera curieux de relever :
« On sait, dit-il au début de son chapitre deuxième, que les populations disséminées à la surface du globe se décomposent en groupes que distinguent des particularités diverses et souvent très frappantes. Lorsqu'il s'agit des caractères physiques, l'éducation inconsciente de notre ceil exagère il est vrai ces différences; mais elles n'en sont pas moins réelles. Le Blanc européen, le Nègre de Guinée et le vrai Kalmouk n'ont rien de commun dans les traits,
(1) Émh.e Bauiiement, art. Atavisme de l'Encyclopédie pratique de l'agriculleiir de ^\ou. et Gayot, t. II, 18.50.
(2) A. iiR QiiATREFAGEs, Histoire générale des races humaines. Introduction à l'élude des races humaines. Paris, Hennuyer, 1887.
le teint, la chevelure; môme les proportions de certaines parties du corps ne se ressemblent pas chez ces trois termes extrêmes, autour desquels s'étagent à des distances variables tous les types secondaires de l'humanité, séparés encore par le langage, la forme et le développement des civilisations.
« Ainsi, d'un groupe à l'autre, l'être humain tout entier est modifié. Eh bien! ces différences sont-elles radicales et accusent-elles l'existence espèces distinctes? ou bien ne sont-elles que les traits caractéristiques des races d'une seule et même espèce? On sait que les deux opinions ont été et sont encore soutenues; on sait qu'elles ont partagé les savants qui s'occupent de l'homme en deux camps, celui des polygénistes et celui des monogénistes. Ici la différence des doctrines est d'une importance capitale. La science, dans son ensemble et dans une foule de détails, change du tout au tout selon la solution adoptée... »
Et là-dessus l'auteur donne un tableau comparatif des conséquences de chacune des deux doctrines, où il y aurait, du moins en ce qui concerne le polygénisme, quelques erreurs à rectifier. Mais ce n'est pas ce qui importe. Le point intéressant est de constater, en ne considérant que la méthode scientifique, le singulier état d'esprit qui conduit ainsi à poser, avant toute recherche, une doctrine générale qui doit primer sur les faits. Pour savoir s'il y a en réalité plusieurs espèces humaines ou s'il n'y en a qu'une seule, il paraît cependant élémentaire de se demander d'abord quelle est, en zoologie, la caractéristique de l'espèce, ou plutôt ce que c'est qu'une espèce. Cette caractéristique déterminée, il ne restera plus ensuite, pour résoudre la question, qu'à étudier, sans autre parti pris que celui de constater les faits, les populations du globe à l'aide des procédés d'investigation dont nous disposons. De la sorte on évitera certainement les contradictions auxquelles se sont si aisément laissé entraîner nos doctrinaires. Par exemple, aucun d'eux ne manque de ranger
dans des espèces distinctes lïine et Thémione, le loup et le chien, le renard et le chacal, le lapin et le lièvre, etc. Or, y a-t-il en vérité, entre l'homme blanc et le nègre, moins de diflercnces qu'entre ces diverses espèces animales?.Je parle de différences morphologiques. Ces différences sont-elles morne moins grandes entre le chien lévrier et le dogue qu'entre l'homme caucasien et le Kalmouk?
Mais sans insister davantage, arrivons aux définitions de Quatrefages.
« Constatons d'abord, dit-il, que, tacitement ou explicitement, les polygénistes confondent V espèce et la race, ne faisant ainsi aucune différence entre une forme organique primitive et ses dérivés, oubliant les caractères morphologiques qui distinguent ces deux choses. Je n'ai pas à entrer ici dans les détails d'une démonstration que j'ai longuement exposée ailleurs et à diverses reprises. Je me borne à reproduire les définitions et à rappeler quelques faits fondamentaux :
« L'espèce est l'ensemble des individus, plus ou moins semblables entre ceux, qui sont descendus, ou qui peuvent être regardés comme descendus d'une paire primitive unique par une succession ininterrompue et naturelle de familles.
« La variété est un individu ou un ensemble d'individus appartenant à la môme génération sexuelle, qui se distinguent des autres représentants de la même espèce par un ou plusieurs caractères exceptionnels.
« La race est l'ensemble des individus semblables, appartenant à une môme espèce, ayant reçu et transmettant, par voie de génération sexuelle, les caractères d'une variété.
« Les races qui se caractérisent les premières et se séparent du type primitif par quelques caractères, sont dites races primaires. Chacune d'elles peut donner naissance à des variétés et à des races secondaires, tertiaires, etc.
•142 L'IiÉHÉDlTÉ NORMALE ET PATHOLOGIQUE.
C'est là ce que nous constatons chaque jour dans nos plantes cultivées, comme chez nos animaux domestiques.
« Quelque nombreuses et différentes que soient les races sorties d'une môme espèce, elles ne font pas moins partie de cette espèce. Celle-ci est donc une unité dont les races sont les fractions. Ou bien l'espèce peut être regardée comme un arbre dont les races primaires, secondaires, tertiaires, etc., représentent les brandies, les rameaux et les ramuscules. »
La variété, résultant d'une variation, est par là même nécessairement variable. Elle ne peut donc point devenir constante. Et de fait on n'en citerait aucune qui ait acquis la constance définitive. Celles sur lesquelles notre auteur a appuyé ses affirmations sont toutes empruntées aux sujets de la zootechnie. Il n'y en a pas une seule dont je n'aie eu l'occasion, de prouver la variabilité. La plus frappante de toutes ces prétendues races, à ses yeux, dont il invoquait encore l'exemple longtemps après qu'elle avait cessé d'exister, la variété des mérinos à laine soyeuse de Mauchamp, n'avait pu être maintenue dans son état fort précaire qu'à la faveur d'éliminations continuelles de sujets de plus en plus nombreux, nés sans présenter le caractère distinctif de cette variété. Ce n'est pas là, j'imagine, une preuve de constance. De même pour les autres, à l'égard desquelles nous sommes obligés de recommander une sélection persévérante, à laquelle du reste les éleveurssoigneux ne manquent point de s'astreindre. Les variétésne se conservent qu'à cette condition.
Mais de Quatrefages, anthropologiste éminent, avait fort à cœur de faire admettre que l'humanité a commencépar un type unique. Il était chez nous le chef de l'Ecole monogéniste. Il fallait établir, notamment, que le nègre et le blanc sortent d'une seule et même souche, que ce n'est point deux espèces, mais seulement deux variétés d'une même espèce qui, avec le temps, sont devenues héréditaires ou constantes, par conséquent de simples races. Comme:
ni lui ni personne parmi ses contemporains n'avait pu, bien entendu, constater les phénomènes de cette prétendue évolution, il fallait bien se contenter de chercher à démontrer sa possibilité, sinon sa vraisemblance, par des faite analogues tirés de l'observation des animaux actuels et des inlluences que les milieux exercent sur eux. Dans une telle disposition d'esprit, avec une solide conviction formée d'avance, on ne se montre pas habituellement difficile sur les preuves. Les nombreuses discussions sur le sujet aux- ' quelles nous avons pris part à la Société d'anthropologie de Paris, discussions toujours si agréables avec un adversaire si courtois, ont fait voir, comme ses écrits, que les faits avaient pour lui une signification toute particulière,, étant dominés par sa propre conviction.
Toujours est-il que la notion de la race dont il a été le principal protagoniste et qui est maintenant, on doit le reconnaître, la plus généralement répandue, n'est point celle qui correspond à la réalité. Pour les auteurs du siècle dernier, pour Voltaire, pour BufFon, qui passent pour avoir su la langue française et qui, on ne le contestera point, tenaient quelque peu à la propriété des termes, surtout le premier, les deux notions de race et d'espèce se rapportaient aux mêmes objets, envisagés seulement à deux points de vue différents. Il est facile d'en fournir la preuve.
Buffon a écrit, dans son article sur les Aigles (1), ceci : « L'espèce de l'aigle commun est moins pure, et la race en paraît moins noble que celle du grand aigle. » Il est clair, d'après ce texte, que pour lui les deux espèces de l'Aigle commun et du grand Aigle n'avaient chacune qu'une seule race.
Voltaire, de son côté, qui n'était point un naturaliste, mais seulement un philosophe et un maître écrivain, a dit : « Le fait est que la race d'Ismaël a été infiniment
(1) Buffon. Hist. nat. des oiseaux.
plus favorisée de Dieu que la race de Jacob. L'une et l'autre race a produit à la vérité des voleurs, mais les voleurs arabes ont été prodigieusement supérieurs aux voleurs juifs. Les descendants de Jacob ne conquirent qu'un Lrès petit pays, qu'ils ont perdu; et les descendants d'Ismaël ont conquis une partie de l'Asie, de l'Europe et de l'Afrique, ont établi un empire plus vaste que celui des Romains, et ont chassé les Juifs de leurs cavernes qu'ils appelaient la terre de promission (1). »
Ces citations montrent à l'évidence qu'au temps de Yoltaire et de BufTon la notion française de la race n'était pas autre chose qu'une notion de descendance. Et c'est ce qu'elle doit rester, pour que les choses soient désignées par leur véritable nom. Elle n'est qu'une extension de la notion de famille. La race comprend toutes les familles issues d'un couple primitif, dont l'origine nous reste inconnue. Chaque race est d'une espèce particulière, ce qui veut dire que tous les individus qui la composent sont de même type naturel, comme l'étaient leurs ascendants. Et il en est ainsi en raison même des lois de l'hérédité, notamment de la loi des semblables, ce qui n'est pas difficile à démontrer, indépendamment de ce que l'observation nous révèle au sujet de la permanence des types spécifiques, du moins pour la longue période de temps qu'elle peut embrasser, depuis l'époque quaternaire jusqu'à nos jours.
En effet, les représentants de l'espèce se reproduisent suivant une progression géométrique dont la raison est indéterminée, mais par la reproduction même leur nombre est allé nécessairement grandissant, à moins qu'à un moment donné la race ne soit tombée en décadence. Dans tous les cas la progression ascendante que ce nombre a suivie en implique une descendante qui lui est corrélative. En partant de l'état actuel pour remonter jusqu'à l'ori-
(1) Voltaire, Dictionnaire philosophique, art. Abrah.^m.
ginc, on est donc forcement conduit au plus petit nombre possible, qui est le couple ou deux individus de sexe différent. Comment a commencé ce couple et d'où il est venu, nous l'ignorons absolument et nous n'avons pas à nous en occuper, sachant bien que dans l'état actuel de la science ce serait peine perdue. Ce qui est scientifiquement établi, toutefois, c'est que les deux individus formant le couple primitif, point de départ de la race, étaient nécessairement l'un et l'autre du type qui s'est ensuite perpétué par l'hérédité et qui est le type naturel de la race ou son type spécifique. S'il en eût été autrement, nous n'aurions point des races, mais seulement des populations animales composées d'individus en continuelle variation désordonnée, comme nous l'observons chaque jour pour celles qui, à notre connaissance, sont issues de deux types différents.
Dans chaque genre naturel il y a donc des espèces dont chacune est, au moment actuel, comme elle l'a été dans le passé et comme elle le sera dans V avenir, aussi longtemps que les circonstances lui permettront de subsister, représentée par sa race. Chaque race comprend un nombre plus ou moins grand de variétés caractérisées par des signes distinctifs qui n'ont rien de commun avec ceux de l'espèce. Chaque variété,' à son tour, se divise en familles. Chacune de ces trois catégories de collectivités, race, variété, famille, a son atavisme propre, de puissance inégale, correspondant à l'ancienneté de son existence. Le plus puissant de tous, celui sur lequel aucun autre mode de l'hérédité n'a jamais pu prévaloir, est par conséquent l'atavisme de la race. Après vient celui de la variété, puis celui de la famille, ces deux derniers se confondant le plus souvent par leurs manifestations, attendu que les caractères qui les accusent sont de môme ordre.
L'atavisme de la race, ce qui revient à dire son hérédité ou l'ensemble de ses puissances héréditaires, selon l'expression de liaudement, ne se rapporte qu'aux caractères
spécifiques, à ceux dont l'ensemble constitue le type naturel de cette race. En fait ces caractères appartiennent exclusivement au squelette, en particulier au rachis et à la tôte osseuse ou crâne. C'est en raison de cet atavisme que ces caractères de forme se transmettent invariablement de génération en génération dans la reproduction normale, et que les types naturels sont ainsi venus sans altération jusqu'à nous. Lorsqu'une circonstance les trouble, comme celle du croisement, par exemple, qui est la principale, l'atavisme les ramène bientôt intacts, infailliblement. Le phénomène qui produit ce résultat est celui qu'on a appelé réversion ou retour. C'est le seul qui ait attiré l'attention dans ces derniers temps, comme manifestation de l'atavisme. Il est en vérité le plus frappant, mais ce n'est point le plus important. Et c'est de celui-là qu'il a été fait un si grand abus, en vue de la doctrine transformiste.
On a vu notamment Karl Yogt, dans un mémoire d'ailleurs intéressant (1), attribuer la microcéphalie de l'homme à l'atavisme du singe, supposé son prédécesseur en évolution. Des anatomistes ayant rencontré dans leurs dissections des anomalies musculaires, chez l'homme (2), se rapprochant plus ou moins de la musculature normale des singes anthropoïdes, les ont présentées comme un retour aux formes simiennes. D'autres ont de même attribué l'accident tératologique consistant en l'existence d'un doigt supplémentaire à l'un ou à plusieurs des membres, chez les chevaux, au retour vers celles de l'hipparion,' comme nous avons eu déjà l'occasion de le dire. Et bien' d'autres hardiesses de même sorte, qu'il serait trop long et sans utilité d'énumérer. A la Société danthropo-
(1) Karl Voot, Mémoire sur les microcéphales. Mém. de V Institut nilional genevois t. XI, et tirage à part, in-i» avec 26 pl. Gen.ve l8b..
(2\ L Testut Les anomalies viusculaives chez l'homme, expliquées par Vanatomie coinparée, leur importance en anthropologie. Pans, 1884.
IIle DOUBLE, Dullet. de la Soc. d'anlhropol de Pans, 1«9 - P; f
CUUDZINSKY, nombreuses communications, dans le même Bulletin.
[lÉRÉDITÉ DE RACE OU ATAVISME. 147
logie de Paris, où les partisans de la doctrine ne manquent pas, il s'en produit à chaque instant, et elles y passent pour choses qui ne se discutent point. Celles que nous venons de citer suffisent à notre hut, qui est de montrer jusqu'à quel point elles peuvent aller, de la part des esprits qui se satisfont avec de pures suppositions.
Il est à peine hesoin de faire remarquer, en effet, que nul ne pourrait avoir la prétention d'appuyer ces prétendus retours ou réversions autrement que sur de simples analogies. La démonstration expérimentale en est nécessairement impossible. A l'égard de la microcéphalie en particulier, il est au contraire démontré, du reste, qu'elle est due à la synostose prématurée des os du crâne. Pour les autres hypothèses semblables, le nombre incalculable des siècles écoulés depuis que l'évolution supposée se serait accomplie obligerait d'ailleurs d'accorder à l'atavisme une puissance bien invraisemblable. Nos collections anthropologiques contiennent des restes humains notoirement quaternaires et absolument semblables au type de certaines des races encore vivantes à l'époque actuelle. L'hipparion, lui, s'est même éteint dans les temps tertiaires. Quelque réelle que soit l'hérédité de race et quelque atavisme qui en résulte, il n'est vraiment pas possible d'admettre que celui-ci se conserve intact durant si longtemps. D'autant moins que nous sommes en mesure de citer des faits montrant la disparition complète de son influence après moins d'un siècle écoulé.
Notre population de moutons mérinos a été formée en grande partie par voie de croisement continu des anciennes races françaises, à l'aide de sujets importés d'Espagne. La création du troupeau mérinos de Rambouillet, formé de ces sujets, date de 1786. Les importations ultérieures ne se sont arrêtées qu'en 1810, et la transformation des troupeaux français n'a guère été terminée que vers cemomentla. Or il y a déjà longtemps que dans ces troupeaux, qu'en raison de leur origine on. appelle encore chez nous, à
tort sans doute, métis mérinos, on n'observe plus aucun cas de retour aux anciennes races françaises. Je ne crois pas que personne puisse se targuer justement de les avoir suivis déplus près que je ne l'ai fait moi-même, dans les diverses régions de notre pays qui en sont peuplées. Dans le cours de ma carrière zootechnique déjà longue, puisque mes premières publications sur les mérinos remontent à l'année 1860, je n'ai jamais eu l'occasion de rencontrer même un seul de ces cas. Pourtant, dans les premiers temps, ils n'étaient point rares. Ce qui attirait le plus l'attention, pour des raisons faciles à comprendre, c'était le caractère de la toison. La laine de mérinos diffère tellement de toutes les autres, qu'à première vue on la reconnaît. Le retour à la race des premières mères, manifesté entre autres choses par la réapparition de leur toison, était donc facile à constater. Pour exprimer le fait, les Allemands, qui paraissent avoir été les premiers à en saisir la signification, ont employé les y ocahles Rûckschlag et Rûckschritt. Le but des opérations étant de réaliser un progrès, en substituant des toisons de laine fine aux toisons de laine commune, plus ou moins grossière, et en tout cas de moindre valeur, ces vocables, qui se traduisent mot à mot par « coup en arrière » , « pas en arrière » ou « recul », exprimaient bien l'idée de ce fait. Les Anglais, eux, dans le môme sens, se servent de celui de Rétrogradation.
Il va sans dire que dans les deux langues les termes usités ont été étendus à tous les cas quelconques de réversion. L'apparition inopinée d'un caractère ancestral, quel qu'il soit, est toujours en Allemagne appelée de môme, mais préférablement Rûckschlag. Et là aussi les auteurs n'ont pas toujours su se mettre en garde contre l'exagération de la portée attribuée aux coups en arrière. Si pourtant, comme nous venons de le montrer, il serait impossible d'en citer qui remontassent incontestablement jusqu'au delà d'un siècle, comment admettre la réahté de
ceux qui nous reporteraient au moins jusqu'aux temps préhistoriques?
Môme parmi les cas présentc's comme tels dans la limite étroite, on en peut citer dont la réalité est au moins douteuse. Ils sont fournis par les auteurs d'intéressantes études sur l'hérédité de la robe chez les chevaux du haras deTrakehnen, fondé en 1745, et des haras de l'Autriche- Hongrie (1). Ces études pleines de faits instructifs étaient rendues faciles en même temps que très solides par le soin que les fondateurs de ces haras ont eu d'instituer tout de suite ce que les Allemands appellent un Stammbuch ou livre généalogique, où se trouve indiqué le signalement de tous les individus. L'un de ces auteurs ayant constaté l'apparition plus ou moins fréquente de la robe alezane [Fuchs] dans des familles de robe noire ou autre, n'hésite pas à considérer cela comme des cas de Rûckschlag . C'est possible assurément, mais rien n'est moins certain. Il ne serait en tout cas pas facile de le démontrer. D'après ce que nous savons sur les variations de couleur qui se montrent dans les productions pileuses des animaux et aussi des hommes, le passage du noir au rouge se comprend sans peine. En sorte que les faits en question peuvent tout aussi bien, et peut-être mieux, être dus à l'une de ces variations se produisant durant la vie fœtale et dépendantes de la nutrition, qu'à la réversion vers un ancêtre d'ailleurs inconnu. Une faible différence dans la quantité ou la qualité du pigment suffit. L'apparition de la chevelure rousse ou rouge dans les races humaines à chevelure brune ou noire n'est point un phénomène rare.
Il faut, pour mettre en pleine évidence celui de la réversion, s'en prendre à des caractères d'une solidité mieux constatée, dont la réapparition ne puisse pas être mise en
(1) Crampe, Die Farben der Pferde von Trakchnen, Landwirlhschaflliche Jahr/jUcher, XVI Bd. (1887), p. 831 et XVII Bd. (1888), p. 755.
M. WiLCKENs. Ueber die Vererbung der Ilaarfarbe und deren Beziehung zur Formvererbung bel Pferden. Ehend., XYII Bd., p. 555.
doute. La pratique zootechnique, avant qu'elle fût éclairée par la science, nous a fourni pour cela des faits en abondance, relatifs à tous les genres d'animaux dont elle s'occupe.
Sur presque tous les points de l'Europe les éleveurs progressifs se sont mis avec une grande ardeur à la poursuite de la chimère qui consiste à créer des races nouvelles par le croisement des anciennes. Chaque fois que, par erreur sur la détermination de celles-ci, de simples variétés d'une seule et même race, ayant par conséquent les mêmes caractères spécifiques, ont été accouplées entre elles, tout a marché pour le mieux. Il n'y a eu qu'une illusion théorique. Mais dans le cas contraire, alors qu'il s'agissait bien véritablement d'espèces distinctes et par conséquent d'un réel croisement suivi de métissage, il n'en a plus été ainsi. Comme cela fut le cas le plus fréquent, les exemples de réversion attestant l'atavisme de race delà façon la plus positive ne nous manqueront donc point. Mais avant de les exposer nous voulons en signaler un qui, chez les insectes parthénogénésiques, chez les abeilles en particulier, est régulier, normal, et de plus nécessaire. Il est incontestablement le plus significatif de tous, étant donné, comme on l'a déjà fait remarquer, que les lois de l'hérédité s'étendent à toute la série animale, sans exception.
On sait que les mâles de la ruche ou faux bourdons n'ont point de père, étant produits par parthénogenèse, c'est-à-dire sans que l'œuf ait été imprégné par l'élément màle. On sait aussi sans doute que par leurs formes corporelles ils diffèrent considérablement des femelles, soit mères, soit ouvrières. Ils ont la tête et le corselet plus larges et conséquemment plus courts, et l'abdomen à l'avenant. De plus leurs pattes sont dépourvues de ce que les apiculteurs appellent la corbeille, espace creux du tarse oii les ouvrières accumulent le pollen qu'elles butinent. Les faux bourdons, en effet, ne butinent point. Leur
HÉRÉDITÉ DE RAGE OU ATAVISME. loi
unique fonction, dans la ruche, est d'assurer la fécondation de la mère. En outre on compte dans leurs antennes im article de moins que dans celles des femelles. Leurs caractères ne peuvent donc pas être un héritage maternel, puisque ces caractères sont de tout point différents de ceux de leur mère. Ils ne peuvent pas davantage être un héritage paternel puisque, comme nous l'avons dit, ils n'ont point de père. Ils héritent en conséquence nécessairement de leur grand-père maternel, auquel ils ressemblent comme lui ressemblait au sien propre, et ainsi de suite.
Un fait qui s'est reproduit nombre de fois dans ces derniers temps, depuis qu'on a introduit dans les ruchers de notre pays les abeilles italiennes, le montre de la façon la plus claire. L'abeille italienne {A. ligurica) diffère de la nôtre (^1. mellifica) principalement par la couleur des trois premiers anneaux de son abdomen, qui est jaune orangé au lieu d'être brune. C'est pourquoi elle est appelée vulgairement abeille jaune, tandis que l'autre est qualifiée de brune. Pour atteindre leur but à moindres frais, les apiculteurs achètent en Italie une mère fécondée et l'introduisent dans la ruche. Mais il arrive que les filles de cette mère, fécondée par un mâle italien ou jaune, le sont elles-mêmes par un mâle brun, qu'elles ont rencontré en l'air, lors de ce que les apiculteurs allemands appellent leur voyage de noces. Elles font alors des ouvrières métisses, facilement reconnaissables à la présence de deux ou d'un seul anneau jaune, ou à l'absence complète d'aucun. J'en ai publié des observations (1). Mais les mâles qui naissent d'elles ont invariablement tous les caractères italiens.
Il ne peut pas, dans ce cas, subsister le moindre doute au sujet de l'héritage. Le fait fut publié par nous comme l'une des preuves certaines de la réalité de la reproduc-
(1) A. Sanson, Note sur la parthénogenrsc chez les abeilles. Annalr.s des scenres naluielles (Zoologie), t. VII, 1678, art. 10.
152 L'IlÉRÉniTÉ NORMALE ET PATHOLOGIQUE.
tion parthénogénésique, qui avait été contestée, mais il prouve non moins évidemment que si une mère abeille jaune, fécondée par un mâle brun, produit cependant invariablement des mâles jaunes, c'est bien parce que, dans tous les cas, les mâles d'abeille héritent par atavisme de leurs aïeux maternels. C'est donc là, comme nous l'avons dit, un exemple des plus frappants de réversion normale, régulière, contre laquelle aucun autre mode de l'hérédité ne prévaut jamais, par conséquent infaillible.
On n'en constate point de semblables dans la reproduction des mammifères. La lutte qui s'engage chez eux entre les diverses puissances héréditaires peut retarder durant un certain temps le résultat. Toutefois l'atavisme de race finit toujours tôt ou tard par prévaloir, ainsi que nous allons maintenant le montrer par des faits incontestables, et qu'on n'a d'ailleurs jamais essayé de contester ouvertement.
Sur divers points de l'Europe, en Angleterre d'abord, surtout dans le Yorkshire, en Allemagne dans le Holstein, le Mecklembourg et l'Oldenbourg, en France dans notre Normandie, il a été opéré vers la fin du siècle dernier et au commencement du siècle actuel des croisements entre deux races chevalines très éloignées l'une de l'autre autant par leurs caractères spécifiques que par leurs aptitudes. Le but était d'améliorer les populations des régions indiquées, dont le type était alors très inférieur à celui de la race avec laquelle elles furent croisées. Ce dernier type était l'asiatique, représenté par le cheval anglais de course, dont nous avons eu précédemment l'occasion de faire connaître les aptitudes. L'autre était le germanique, originaire de l'ancienne Germanie, que les Anglo-Saxons ont introduit dans les îles Britanniques et les Northmans en France, dans la province à laquelle ils ont donné leur nom. Le premier est brachycéphale et il a le profil de la tête rectiligne; le second est dolichocéphale et son profil
UliUÉDITÉ DE RACE OU ATAVISME. Ib3
est fortement curviligne, donnant le prototype de ce qu'on nomme la tôte busquée. Ils sont donc on ne peut plus faciles à distinguer l'un de l'autre. De leur croisement, suivi de métissages, c'est-à-dire de la reproduction des produits croisés entre eux, sont résultées partout des populations métisses nombreuses, auxquelles on a donné abusivement le nom de race demi-sang, qui est qualifiée en outre chez nous d'anglo-normande. En vue d'arriver à la création d'un type intermédiaire fixe, participant à la fois des caractères des deux types naturels croisés, on a eu recours aux combinaisons les plus compliquées, dont la théorie, d'ailleurs fort obscure, a été faite surtout par X]ugène Gayot. Nous n'avons pas à entrer ici dans ces détails, qui n'intéressent que les études de zootechnie pure. Il suffit d'avoir indiqué clairement les origines des populations dont nous voulons nous occuper à notre point de vue actuel, pour rechercher comment l'hérédité s'est comportée à leur sujet. On comptait, bien entendu, sur la puissance héréditaire individuelle des produits croisés représentant le mieux le type nouveau voulu. Qu'est-il arrivé ?
C'est la question que je m'étais déjà posée en 1866. Pour la résoudre j'eus alors l'idée de faire une enquête dans les écuries du régiment des dragons de la garde impériale, caserne à l'École militaire de Paris. Ce régiment était monté en chevaux provenant exclusivement des dépôts de la Normandie, par conséquent en chevaux anglonormands dits demi-sang; et en sa qualité de régiment d'élite on ne lui envoyait, bien entendu, que les sujets de remonte jugés les mieux réussis. Accompagné d'un dessinateur aux impressions de qui je laissai, pour assurer le plus possible l'impartialité de la recherche, toute latitude (nous n'avions pas alors la photographie instantanée), je recueillis ainsi, dans une rangée d'écurie prise sans choix, une série de portraits des types de tête que le dessinateur jugea différents. Les résultats furent communi-
l'o4 L'HÉRÉDITÉ NORMALE ET PATHOLOGIQUE.
qués à rAcadémie des sciences (1). Ainsi qu'on a pu le voir aisément sur les portraits et qu'on peut le voir •encore en consultant mon Traité de zootechnie oii ils sont reproduits, sur 26 individus composant cette rangée d'écurie, 11 représentaient exactement le type germanique, 7 le type asiatique, et les 8 autres se montraient, à des degrés divers, soit un peu plus près du type asiatique que du germanique, soit un peu plus près de celui-ci que de celui-là. Sur 33 jeunes chevaux récemment arrivés des dépôts de la Normandie, et non encore incorporés dans les escadrons, 7 étaient franchement dolichocéphales avec la tète husquée cà des degrés divers, 9 étaient dolichocéphales avec la tète à profil rectiligne, et enfin 17 étaient hrachycéphales avec ce môme profil rectiligne. Ces derniers avaient donc fait complètement retour à la race asiatique, comme les premiers étaient revenus à la germanique. Les autres se trouvaient encore en état oscillant. En 1867, le môme travail d'enquête fut fait par nous sur les étalons anglo-normands du dépôt de Strasbourg, et en 1868 sur ceux du dépôt d'Aurillac. Ces étalons représentaient bien, on ne pourrait le contester, encore mieux que les chevaux des dragons de l'Impératrice, l'élite de la production. C'est à ce titre seulement que l'administration des haras les avait admis dans ses dépôts. Tous sont connus par leur nom et ils ont une réputation, bonne ou médiocre. Si mes appréciations avaient été en erreur, on n'aurait donc point manqué de les relever, d'autant que l'administration des haras, me considérant, à tort ou a raison, comme l'un de ses adversaires les plus dangereux, n'avait aucune raison pour me ménager. Eh bien! là encore, nulle contestation ne s'est produite depuis la première publication des résultats. Ces résultats furent que les étalons de Strasbourg nommés Domitien, Ulric, Atour, Kauffmann, Uranium, Artaban, Électrique, Foniiosus, Ber-
(1) A. Sanson-, Sur la variabilité des métis. Comptes rendus, t. LXIH, p. 1113.
choux, Oméga, Écossais, Argenteuil, Tibère, Ronval, (ï Connel, De fi et Flocon, étaient dolicliocéphales à profil busqué, conséquomment germaniques ; tous les autres étaient brachycéphales à profil droit, ou asiatiques. Au dépôt d'Aurillac, comptant en tout33 étalons, dont'18 anglonormands, de ces derniers, Nouant, Capitaine, Cobourg, Judas, Infortuné étaient germaniques. Harmonica, Hérode, Furioso, Essling, Salomo7i, Edmond, Ivry, Byron, Sérieux, Beurnonville, Pillard, Courtier et Ciguë étaient asiatiques.
On constatait donc, là comme pour les chevaux de troupe, la réversion soit du côté de l'un, soit du côté de l'autre des types naturels formateurs, dont les atavismes n'avaient pu être vaincus. Les chefs de notre administration des haras, au lieu de persévérer dans la poursuite de leur chimère, eurent le bon esprit de suivre depuis lors les indications qui furent données, d'après ces faits, sur la meilleure méthode à suivre pour la reproduction des anglo-normands. Ils s'attachèrent à faire la plus possible sélection des sujets brachycéphales à profil droit, de façon que la réversion inévitable fonctionnât de plus en plus dans le sens du type asiatique. En sorte que maintenant il est devenu tout à fait difficile, quand on visite les dépôts, d'y découvrir des sujets reproduisant le type germanique. Lorsque tous les éleveurs en seront arrivés à procéder de môme pour leurs juments, la population chevaline de la Normandie, encore actuellement en variation désordonnée, comme toute population métisse, se verra bientôt remplacée ainsi par une nouvelle variété de la race asiatique, réunissant aux qualités zootechniques cherchées la fixité des caractères spécifiques propre à toute race véritable.
Nous pourrions trouver dans d'autres populations chevalines métisses, qui ne sont malheureusement pas assez rares, des exemples semblables de réversion. Celui-là suffit, étant assez démonstratif. Passons aux Bovidés, où nous en trouverons un, entre beaucoup d'autres, qui ne
laisse non plus rien à désirer, à cause de son évidence.
Il est connu qu'au siècle dernier le comté écossais d'Ayr était peuplé par un bétail de petite taille, exploité pour la laiterie, et qui était l'une des variétés de la race à laquelle appartiennent nos vaches bretonnes. A mesure que l'agriculture de ce comté fit des progrès, on sentit le besoin d'améliorer son bétail sous le rapport de l'aptitude à la production de la viande. Pour y arriver on opéra des croisements avec des taureaux courtes-cornes, et plus tard les produits de ces croisements furent admis à se reproduire entre eux. Il en résulta une population nouvelle, à laquelle les auteurs donnent le nom de race d'Ayr ou d'Ayrshire, . et qui, comme toutes celles des îles Britanniques, a son Herd Book ou livre généalogique particulier.
L'École nationale d'agriculture de Grand-Jouan entretenait depuis longtemps un troupeau de ces ayrshires, d'après lequel Cliazely en a tracé une bonne description (1), où sans viser le moins du monde le phénomène que nous étudions (il ne se doutait même pas de son existence), il en montre clairement les effets. A un moment, dans le courant de 1873, l'administration décida que ce troupeau serait supprimé. Deux des vaches qui le composaient durent être envoyées, comme laitières, à l'Ecole de Grignon où nous avons pu les étudier jusqu'en septembre 1873. L'une s'appelait Constance, l'autre Lucie. Yoici leurs généalogies, intéressantes à connaître :
Constance était née à Grand-Jouan le 13 mai 1868. Elle avait eu pour père Ruisdaël et pour mère Coralie. Les père et mère de Ruisdaël étaient Rubican et Gratiana; ceux de Coralie, Rubican et Cornélie. Les père et mère de Gratiana, Hamilton etGriersen; ceux de Cornélie, Straven et Candide.
Rubican était venu d'Ecosse, en passant par l'Ecole de
(I) CiiAZELY, art. Ayh de V Encyclopédie pratique de l'agricullcur, de Moll et Gayot.
la Saulsaic; Ilamilton, Grieisen, Straven et Candide avaient été importés directement d'Ecosse à Grand-Jouan.
Lucie, l'autre vache, naquit à Grand-Jouan le 17 décembre de la même année 1868. Son père était Kiîigston et sa mère Léontine. Les père et mère de Léontiiie, Eamillon et Lavallière; ceux de Lavallière^ Bolingbroke et miss Lochwood.
Kingston était venu d'Ecosse en passant par la ferme de Korn-er-Houet ; Bolingbroke et miss Lochwood venaient directement d'Ecosse, comme Hamilton.
On remarquera que les deux vaches Constance et LiLcie avaient ce dernier taureau pour ancêtre commun. Il était le bisaïeul de Tune et l'aïeul de l'autre. Par conséquent on était en présence de consangaines. Pourtant en examinant leurs portraits que j'ai de même publiés, il serait impossible d'y trouver le moindre trait de ressemblance spécifique. Elles n'avaient en effet de commun que le pelage, à la nuance près, un peu moins claire chez l'une que chez l'autre. Ce pelage, blanc et rouge orangé, est, pour les praticiens empiriques, la principale caractéristique de la prétendue race d'Ayr. A première vue il était frappant que Constance avait fait retour complet au type des courtes-cornes et Lucie à celui de la race irlandaise. Elle ne pouvait être distinguée des petites bretonnes que par son pelage. J'ai rarement vu des effets de réversion plus évidents que ceux-là.
Deux groupes d'Ovidés métis, de création moins ancienne, nous montrent à chaque instant des faits semblables. L'un est connu sous le nom de race dishley-mérinos, l'autre sous celui plus ambitieux de race charmoise. Le premier de ces noms, comme celui des chevaux anglonormands, indique l'origine des sujets ; le second marque seulement le lieu où ils ont été d'abord formés. Le mode de formation attribué à ceux-ci nous fournira l'occasion d'examiner en passant une singulière théorie formulée par leur auteur et qui compte encore des partisans, ayant
ii)8 L'HÉRÉDITÉ NORMALE ET PATHOLOGIQUE.
été adoptée par Darwin, bien qu'elle soit d'une physiologie on ne peut plus risquée.
La formation des dishley-mérinos remonte seulement au moment où, vers 1840, se produisit sur les laines de mérinos une baisse énorme, due à la concurrence des laines coloniales. Les éleveurs furent alors pris de panique, et Yvart, inspecteur général des bergeries royales, eut l'idée de remédier à la situation nouvelle en mettant à leur disposition un type nouveau réunissant l'aptitude à la production d'une plus grande quantité de viande avec celle à la production de toisons dont la laine fut qualifiée par lui d'intermédiaire. Cette laine, moins fine, mais plus longue, devait d'ailleurs, à son idée, correspondre mieux que celle des purs mérinos aux besoins actuels de la fabrication des tissus dits de nouveauté, dont la mode s'accentuait alors de plus en plus. Pour atteindre son but, il ne pouvait guère songer, à ce moment-là, vu l'état de la science, qu'à croiser les mérinos avec l'une des variétés de moutons anglais précoces à laine longue. 11 choisit celle qu'on appelait alors dishley, que les Anglais désignent maintenant sous le nom de leicesler. Les premiers croisements furent opérés à l'Ecole d'Alfort et on les fit suivre, comme d'usage, de métissages, afin d'arriver à la fixation du type intermédiaire cherché. Quelques années après, une bergerie spéciale fut instituée dans le Pas-de- Calais, à Montcavrel, près de Boulogne-sur-Mer, pour le troupeau de dishley-mérinos de l'Etat. Cette bergerie fut plus tard transférée à Haut-Tingry, dans le même département, où elle a subsisté jusqu'en 1880. A ce moment, sur les injonctions de la commission du budget, on décida sa suppression, et le troupeau fut affecté à l'Ecole de Grignon, où il m'a été permis, depuis lors, de le suivre de très près.
Peu de temps après qu'Yvart avait commencé son entreprise, un éleveur de Seine-et-Oise, M. Pluchet, de Trappes, en fit une semblable, qu'il a poursuivie durant
HÉRÉDITÉ DE RACE OU ATAVISME. Iby
toute sa carrière. Contrairement à son prédécesseur, qui n'a jamais rien écrit sur le sujet, ne s'étant point fait illusion sur les résultats (j'en ai recueilli, de sa bouche même, la confidence), il on a exposé, avec une entière bonne foi, dans un mémoire détaillé (1), les diverses phases, pour rectifier des assertions erronées de Gustave lleuzé relatives à celles-ci. Comme spécimen des idées curieuses qu'il n'a malheureusement pas été le seul à se faire sur les phénomènes de l'hérédité, il ne sera pas inutile de résumer ici son exposé :
L'opération commença par le croisement d'un « bélier disliley pur sang de moyenne taille acheté en 1839 à Alfort, avec des brebis mérinos de la souche de Rambouillet ». Deux ans après, un second bélier pur sang dishley, acheté de môme, fut employé à la lutte -des brebis mérinos durant deux nouvelles années. Ensuite la lutte de ces mômes brebis fut faite par des jeunes béliers résultant du croisement et que l'auteur qualifie de demi-sang. Ce mode d'accouplement devait donner, d'après lui, des quarts de sang dishley, et par conséquent trois quarts de sang mérinos. Ces mêmes béliers quarts de sang dishley furent, ensuite accouplés avec des brebis demi-sang, pour obtenir, pensait-on, des produits 3/8 dishley et S/8 mérinos. Pendant douze années consécutives ces produits furent accouplés entre eux, et M. Pluchet assurait qu'il était arrivé, en quelques années, à créer « un nouveau type d'animaux qui avaient des caractères entièrement différents de ceux de leurs ascendants dans les deux races ». Pourtant, il ajoute qu'en 1856 un troisième bélier dishley pur sang, acheté à Montcavrel, à la bergerie de l'État, fut de nouveau employé pour l'accoupler avec des brebis 3/8 sang dishley, afin d'obtenir ainsi encore une fois des brebis 5/8 sang dishley, devant être à leur tour accouplées avec des
(1) F. Pluciiet, Bulletin des séances de laSociélé centrale d'agriculture du France, séance du 27 janvier 1875, ai Journal de l'agriculture, t. I de 187;>, p. 213,
brebis 3/8 sang dishley. « Je constituais ainsi, dit l'auteur, le demi-sang par le mélange de deux sangs déjà fondus par d'anciens accouplements consanguins, »
Il est sans doute à peine besoin de faire remarquer que i toutes ces combinaisons de sangs, c'est-à-dire d'atavismes, combinaisons par lesquelles d'autres que notre éleveur, plus scientifiquement autorisés, ont été séduits, sont purement imaginaires. Elles sont établies théoriquement sur l'hypothèse, toute gratuite, que le produit représente toujours nécessairement la demi-somme des puissances héréditaires de chacun de ses procréateurs, que chacun de ceux-ci, autrement dit et pour employer le langage courant, lui transmet infailliblement la moitié de son sang, quand il est pur sang, ou la moitié de chacun des sangs dont il est lui-même supposé doué, en sa qualité de métis. Ce qui est plus difficile à comprendre, dans cette hypothèse, c'est que 3/8 sang dishley plus 5/8 sang mérinos, d'une part, et de l'autre 3/8 sang mérinos plus 3/8 sang dishley, accouplés ensemble, donnent sûrement 1 /2 sang dishley plus 1/2 sang mérinos. Et cependant c'est ce qui a été présenté, à diverses reprises, comme la méthode infaillible pour obtenir le demi-sang fixe.
Quoi qu'il en soit des idées théoriques et de leurs difficultés, ce que nous allons montrer de l'état dans lequel se trouvait le troupeau de Trappes, vingt-cinq ans après le dernier événement indiqué, fera voir que ceux qui ont affirmé l'identité spécifique des sujets de ce troupeau n'étaient en tout cas point des observateurs bien pénétrants. En 1865, un concours régional se tenait à Versailles. Conformément à la méthode que je m'étais imposée dans mes recherches de ce genre, je chargeai un dessinateur de prendre à ce concours, en dehors de toute intervention de ma part, les portraits des béliers et brebis dishleymérinos désignés par le jury pour recevoir les prix de leur catégorie. Ces portraits, peints à l'aquarelle, ont été présentés, comme ceux des chevaux anglo-normands, à
HEREDITE UE RACE OU ATAVlSMIî:. 161
l'Académie des sciences (i), puis gravés sur bois el insérés dans mon Traite de zootechnie^ cù ils peuvent elre consultés. 11 s'est trouvé que trois des sujets primés, deux béliers et une brebis, avaient été précisément exposés au concours par M. Pluchet. La quatrième, une brebis, appartenait à un autre éleveur. Mais cette brebis n'en provenait pas moins, par ses parents, du troupeau de Trappes. Il est clair qu'aux yeux de leurs éleveurs ces sujets, ainsi choisis pour l'exposition et distingués par le jury, représentaient bien le type dishley-mérinos tel qu'ils le comprenaient. Or il est frappant que sur les quatre, deux, un bélier et une brebis, avaient fait, par leurs caractères spécifiques, retour au dishley, tandis que les deux autres retournaient au mérinos.
Et c'est ce qu'on ne manque jamais de constater quand on se trouve en présence d'un troupeau de la môme sorte. Nous le faisons chaque année remarquer à nos élèves sur celui de l'Ecole de Grignon, sur lequel nous reviendrons au sujet de la réversion d'un autre caractère qui n'est pas de même ordre. Ici encore les deux atavismes de race se sont donc conservés intacts. Aucune combinaison d'hérédités n'a pu réussir à les vaincre.
Celle que le créateur du troupeau de la Charmoise croyait avoir mise en œuvre pour atteind)-e son but n'est pas moins curieuse. Ce but était théoriquement le môme. Il s'agissait toujours de créer un type nouveau de race. Mais d'esprit moins pratique que celui d'Yvart, Malingié, le fermier de la Charmoise, n'avait eu, à aucun degré, égard à la toison. Il a écrit, dans l'ouvrage spécial où il a raconté ses opérations (2), que dans les conjonctures actuelles le mouton idéal serait celui qui ne porterait point de laine. Idée peu sensée, à quelque point de vue
t,^!l ^\ tTT' Sur la variabilité des métis. Comptes rendue, t. LXF, p. 73 et Bulletins de la Soc. d'anthropologie de Paris, t. VI, p. 282 18G() (2 Maungie, Considc'ratio7is sur les bêles à laine au milieu du XIX"' siècle et Notice su?' la race de la Charmoise, 18ol.
qu'on se place pour l'envisager, caria laine disparue serait nécessairement remplacée par du poil dont la valeur ne pourrait atteindre celle de la laine, si minime que lut celle-ci, et exigerait tout autant de matière nutritive pour sa production. C'est donc des moutons aptes surtout à la production de la viande que Malingié voulait obtenir. 11 fit venir pour cela d'Angleterre un petit troupeau de ceux appelés new-kent, afin de produire lui-môme les béliers nécessaires pour réaliser l'opération de croisement qu'il avait conçue. Les brebis à croiser furent prises sur les confins delaTouraine, parce que, d'aprèslui, elles devaient contenir à la fois du sang tourangeau, du sang berrichon, du sang solognot et du sang mérinos, mélange de sangs brassés ensemble qui, disait-il, avait affolé les races, sur lesquelles dès lors l'hérédité du new-kent ne pouvait manquer de prévaloir du premier coup. Singulière doctrine, en tout cas, qu'on est étonné vraiment d'avoir vu soutenir par des gens sérieux. Mais en fait le mélange en question était purement supposé. Les moutons tourangeaux, berrichons et solognots sont tous d'un seul et même type naturel. Ils ne sont que des variétés de la race du bassin de la Loire. Leurs caractères spécifiques ne diffèrent point. Quant à l'intervention du mérinos, elle a été réelle sur l'un des points du Berri, au siècle dernier, et quelques sujets berrichons en montrent encore des traces dans leur toison, jamais, à ma connaissance, dans leurs formes spécifiques. Toujours est-il, ainsi qu'on va le constater, que Malingié, voulant en réalité substituer le type du new-kent à celui des mères, s'est trop pressé de remplacer le croisement par le métissage. Yoici ce qu'il en était au moment même où il affirmait sans hésitation que dans son troupeau les sujets se reproduisaient entre eux toujours identiques :
Il était d'usage alors que l'administration de l'agriculture fît prendre, dans ses concours régionaux, des photographies des sujets primés, d'après lesquelles elle pubUait,
dans un compte rendu annuel, des lithographies représentant ces sujets. Pour les besoins du travail déjà plusieurs fois cité, j'ai fait copier, d'après ces lithographies, les portraits de quatre individus du troupeau de la Charmoise, exposés et primés à Nevers en 1834, à Tours en 1806 et à Blois en 1838. Deux de ces portraits sont ceux de purs new-kent, les deux autres ceux de purs berrichons. Tout en eux est différent, caractères céphaliques et caractères faciaux. Les différences sont d'autant plus faciles à saisir que le premier type est brachycéphale avec la face large, tandis que le second est dolichocéphale avec la face mince et tranchante. Les os du nez de l'un sont €n voûte plein cintre, ceux de l'autre en voûte ogivale. La réversion avait donc ramené, dans toute leur pureté de forme, les deux types naturels croisés au début de l'opération.
C'est ce qui se voit encore, chaque fois qu'on se trouve -en présence d'un groupe de ces charmoises, comme on les nomme communément, à la condition, bien entendu, ■qu'on soit en mesure de distinguer les types naturels. Parfois, lorsqu'il n'y en a que trois, ainsi que c'est l'habitude dans les concours de reproducteurs, il arrive de les trouver semblables entre eux. Mais en ce cas ce sont tous les trois ou de purs new-kent ou de purs berrichons améliorés.
Jusqu'au commencement du siècle il n y avait dans les îles Britanniques qu'une seule espèce de cochons, qui ■était celle dont la race peuple presque exclusivement l'ouest de la France, la race à grandes oreilles larges et pendantes, à tète longue dont le profil est fortement angulaire rentrant, que nous nommons race celtique. A ce moment, lord Western, voyageant en Italie, fut frappé de la supériorité d'aptitude des cochons napolitains, dont la race, appelée ibérique, se distingue par des oreilles allon- .gées, étroites et portées presque horizontalement en avant, par une tête effilée à profil également angulaire rentrant,
mais très obtus. Il importa des verrats de cette race dans son domaine du comté d'Essex et les croisa avec les truies indigènes. Il en obtint des produits améliorés qui se répandirent bientôt dans toute l'Angleterre. Un peu plus tard furent introduits de l'Indo-Chine des sujets de la race asiatique, remarquable par sa tôte très courte, à face extrêmement camuse, avec de petites oreilles dressées, comme celles du sanglier. On les croisa avec les métis celtibériques, en vue d'améliorer encore ceux-ci sous le rapport de l'aptitude à l'élaboration de la graisse. De ces croisements, suivis comme toujours de métissages pratiqués dans un grand nombre de comtés par des éleveurs habiles comme le sont les Anglais, il est résulté une multitude de populations métisses, qu'on a cherché, durant un temps, à distinguer par des noms particuliers qu'il serait superflu de rappeler. Avec le sens pratique qui les caractérise, les Anglais ne tardèrent point à s'apercevoir que sous des noms divers plusieurs de ces populations n'étaient pas distinctes entre elles. Ils y reconnurent seulement deux groupes, reconnaissables par la taille : celui des grandes races et celui des petites races. Après avoir constaté expérimentalement que ces dernières sont moins avantageuses à exploiter que les autres, ils les ont à peu près complètement abandonnées, et maintenant ils n en admettent plus que deux grandes, différentes par leur couleur, l'yorkshire, qui est blanche, et la berkshire, qui est noire. Ils n'y voient que le côté purement zootechnique.
Toutes ces opérations de métissages, où sont intervenus, ainsi qu'on vient de le voir, trois types naturels différents, le celtique, l'ibérique et l'asiatique, les trois seuls qm existent du reste chez les cochons domestiques, ont fourni l'occasion fréquente de constater le phénomène de la réversion. J'ai eu par exemple sous les yeux, durant plusieurs années, à Grignon, une porcherie dequatre-vmgts truies mères berkshires. Il n'y en a plus mamlenant qu'un nombre beaucoup moins grand. Souvent j y ai vu
naître, d'un verrat et d'une truie présentant l'un et l'autre les caractères très nets de la race ibérique, des gorets présentant ceux de la race asiatique. Dans une même portée, il n'était pas rare d'en trouver des deux types originaires. En compulsant les comptes rendus annuels des concours dont il a été parlé plus haut, on peut s'édifier sans peine à cet égard. Sur 3S leicesters, appartenant à l'ancienne catégorie des petites races, j'y ai trouvé 10 portraits montrant que les modèles avaient fait retour au type asiatique, 20 reproduisant l'ibérique, et 5 seulement présentant un mélange des deux. Parmi les berkshires, les uns sont franchement ibériques, d'autres ont la tète celtique. Chaque année l'on voit, au concours général de Paris, des yorkhires avec la petite tête asiatique, d'autres avec la tête ibérique, d'autres enfin avec la tête plus ou moins celtique. Celle-ci est toutefois rare, la réversion se prononçant plutôt en faveur des deux types améliorateurs, qui sont intervenus pour une plus forte part dans la formation des métis; du moins il en est ainsi pour les formes céphaliques, car à l'égard de la longueur du corps les yorkshires tiennent plus souvent du celtique que des deux autres types naturels. C'est ce que nous appelons la variation désordonnée des produits de croisement, avec Naudin qui, dans ses remarquables expériences sur les végétaux (1), en a fourni de si curieux exemples, montrant que la loi d'atavisme régit à la fois tous les êtres vivants.
A ceux que nous venons d'exposer, empruntés à l'observation des animaux domestiques, il faut en ajouter un autre qui a une particulière valeur, à cause du parti qu'ont voulu tirer du fait auquel il se rapporte les transformistes de tous les pays. Il s'agit du léporide, ainsi nommé par P. Broca, et qui est considéré par eux comme un type fixe de nouvelle création artificielle, comme une espèce à laquelle Haeckel a donné le nom de Lepus Darwinii.
rendmThi^\\T^>^Q dcsordonnée des plantes hybrides, etc. Comptes
d66 L'HÉRÉDITÉ NORMALE ET PATHOLOGIQUE.
Les ld=porides résultent, comme on sait, du croisement du lièvre (L. timidus) avec le lapin domestique (L. cuniculus). Lorsque Broca, le premier (1), fit connaître l'existence de ce croisement réalisé aux environs d'Angoulôme, l'exactitude de son assertion fut fortement mise en doute. On alla même jusqu'à contester la possibilité physiologique de l'opération. Cela se passait en 1838. Il est de fait que Broca n'avait point pris toutes les précautions exigibles pour assurer à son observation l'authenticité voulue. Il s'était en vérité un peu trop hâté d'en prendre texte pour rédiger un long mémoire sur lequel nous aurons à revenir plus loin. Mais depuis, sur divers points du pays, et notamment à Brétigny-sur-Orge, sous la direction de Gayot qui s'était fait lardent propagateur du nouveau produit, pour des raisons que comprendront facilement tous ceux qui connaissent sa carrière, les faits sont devenus si nombreux et si patents, que tous les doutes auraient dû tomber. On en rencontre cependant encore, de temps à autre, de la part de personnes peu réfléchies, qui confondent le résultat avec ses moyens de production. A part ce qu'il y aurait d'excessif à contester la bonne foi de ceux qui ont affirmé avoir effectué le croisement en question, nous avons maintenant des preuves scientifiques certaines de sa réalisation. Ces preuves ont été exposées en détail dans un mémoire spécial (2). Elles ont été contrôlées et vérifiées depuis en Allemagne.
J'avais demandé à Gayot lui-même de vouloir bien mettre à ma disposition des crânes de ses deux sortes de léporides, qu'il appelait, l'une, léporide ordinaire, et l'autre, léporide longue soie, pour motif de différence dans la fourrure. Il eut l'obligeance de se rendre à mon désir. Je mesurai avec tout le soin possible ces crânes
fl) Paul Broca, Recherches sur l'hybridito, etc., Journal de la physiologie de l'homme et des animaux, t. II, p. 444, 1858, et Mémoires d anthropologie,
(1) A IInson, Mémoire sur les métis du Uèvre et du lapin, avec planche lithographiée. Ann. des se. naturelles {Zoologie), avril 18/2.
comparativement avec des crânes de lièvre et de lapin, selon la méthode crâniologique, et je les fis dessiner. De la comparaison des mesures et des dessins il est résulté jusqu'à l'évidence que ceux de la première sorte étaient identiquement des crânes de lapin; que ceux de la seconde participaient à la fois des caractères du lièvre et de ceux du lapin, mais plus du premier que du dernier, D'oii il suit que le léporide ordinaire était déjà complètement revenu au lapin, tandis que le longue soie, manifestement métis, était encore en état d'équilibre instable, en voie de retour. Celui-là ne s'est pas répandu. Nul doute que s'il s'était reproduit en liberté, il eût fait retour au lièvre.
Quant au léporide ordinaire, dont on voit figurer des individus dans toutes les expositions publiques, sa ressemblance parfaite avec le lapin est ce qui porte les personnes auxquelles nous avons fait allusion et qui en élèvent pour les besoins du commerce, à contester ses origines. Hermann von Nathusius, voulant contrôler mes dires à son sujet, s'est lui aussi adressé à Gayot pour s'en procurer, moyennant finances, un couple. Le savant allemand n'ayant point fait connaître ses intentions, ledit Gayot a cru que c'était pour la délicatesse de leur chair qu'il désirait posséder des léporides et consentait à les payer fort cher. La Société nationale d'agriculture en fut aussitôt informée, comme une preuve de la grande estime que les Prussiens accordaient à ces animaux, après en avoir consommé durant leur séjour à Brétigny-sur-Orge, lors de la guerre. Toujours est-il que le sort du couple expédié à Berlin a été tout autre. Nathusius s'empressa de le disséquer, et il nous a fait connaître (1) dans ses plus minutieux détails les caractères de toutes les parties de l'organisme des deux individus, en confirmant de tout point ma propre conclusion.
De là il résulte d'abord que le léporide ordinaire est
(1) Herm. V. Natiiasius. Veber die sogenanien Lcporiden, Berlin, 1876, et Zur Leporiden Frage, Zoblogischen Garteu, 1879.
168 L'IIÉRÉbITÉ NORMALE ET PATHOLOGIQUE.
tout simplement un lapin, présentant peut-ôtre quelques caractères superficiels de variété dus à la culture, et non pas du tout, comme on l'a prétendu, une espèce nouvelle. C'est un L. cwiiciilus par tous ses caractères spécifiques. Ensuite, qu'il s'est ainsi constitué par réversion des métis primitivement obtenus au type naturel le plus approprié aux conditions d'existence dans lesquelles ces métis étaient appelés à vivre.
Depuis que ce fait a été ainsi scientifiquement établi par moi, d'autres auteurs (1) l'ont de nouveau confirmé. Seulement ils ont eu le tort d'en méconnaître la signification et d'en conclure, tout au moins en apparence, que la possibibilité du croisement des deux espèces originaires devait être mise en doute, sinon contestée, alors qu'elle a été au contraire constatée d'une manière indéniable par des témoins tout à fait dignes de foi.
La généralité du phénomène, moins facile à constater dans les populations humaines de l'Europe et de l'Amérique, si mélangées, à ce point que certains anthropologistes en sont arrivés à nier qu'il existât encore des races humaines, est incontestable. Elle a été reconnue toutefois pour les populations des Antilles, métisses de blanc et de nègre. La reproduction des mulâtres entre eux la met aisément en évidence. Il n'en est plus de môme quand il s'agit de caractères différentiels moins accentués. Qui n'a vu cependant, parmi nous, des enfants ne ressemblant par le type ni à leur père, ni à leur mère, ni à aucun de leurs aïeux connus? Comment expliquer cela autrement que par réversion au type d'un ancêtre inconnu, de race autre que celle des parents rapprochés? Les faits passés en revue ne laissent pas de doute à ce sujet.
Sans s'apercevoir de la contradiction qu'il faisait éclater,
(1) F.-X. Lesbr/E, Sur les caractères ostéorologiques différentiels des lapins et des lièvres. Comparaison avec le léporide. Comptes rendus, t. CXV, p. 1090. — ReiMY-Saimt-Loup, Reviie des sciences nalurelles appliquées, anv. 1893
eu égard à son affirmalion relalive à la crdation de l'espèce du loporidc, Broca en a fourni une preuve des plus remarquables, empruntée à l'histoire des chiens (1). Il faut le citer textuellement :
« On trouve, dit-il, aujourd'hui sur les bords du Nil une race indigène autrefois soumise à l'homme, maintenant libre et nomade, et à qui trente siècles de civilisation,' suivis de mille ans de barbarie, n^ont fait subir aucun chargement. Ces chiens, qu'on désigne vulgairement sous le nom indien de parias^ sont tout à fait semblables à ceux dont les corps embaumés se retrouvent en grand nombre dans les plus anciens tombeaux de l'Égj'pte. C'est leur image qui forme le signe unique et invariable du mot chien dans toutes les inscriptions hiéroglyphiques. Ce type indigène n'était certainement pas le seul qui existât dans le pays de Ménès et de Sésostris. On y connaissait aussi le lévrier, le chien de chasse et le basset, dont les formes caractéristiques sont reproduites exactement sur des bas-reliefs et des peintures qui datent de quatre mille ans environ. Je citerai en particulier les scènes figurées sur le tombeau de Roti, célèbre amateur de chasse, qui vivait sous la douzième dynastie, plus de deux mille ans avant notre ère. Sur les monuments plus anciens, on ne trouve guère que le chien hiéroglyphique, ce qui permet de supposer que les autres races étaient d'origine étrangère. Il n'est pas moins curieux de constater que le type du lévrier et celui du basset étaient alors aussi distincts, aussi bien caractérisés qu'ils le sont aujourd'hui, et que ces types ont persisté sans altération notable, depuis l'origine des temps historiques, sous les climats les plus divers et dans les conditions les plus changeantes. Quant au mâtin proprement dit {Canis loniarius), il ne figure pas sur les monuments de l'Egypte, mais il ne laisse pas que d'avoir encore une généalogie assez respec-
(1) P. Broca, Recherches sur l'hybridité, etc. Loc. cit., p. 444.
table, car ses ancêtres avaient déjà des statues à Babylone et à Ninive plus de six cents ans avant Jésus-Christ. M. Nott, dans son intéressant travail sur YBistoire monumentale des chiens (1), a donné la gravure d'un magnifique bas-relief trouvé dans les ruines de Babylone et sculpté, au dire des archéologues orientalistes, sous le règne de Nabuchodonosor. On y voit un superbe mâtin, dont la forme et les proportions, la physionomie et les allures se retrouvent, sans aucune modification, dans la race des mâtins actuels. Il ne s'agit pas ici d'une simple ressemblance, mais d'une identité complète, à tel point que ce dessin paraît calqué sur l'image photographique d'un de nos plus beaux chiens de garde.
« Ainsi, malgré les croisements fortuits ou méthodiques qui ont produit un grand nombre de races secondaires (?\ et de variétés nuancées à l'infini, certains types de chiens, le basset, le lévrier, le mâtin, le chien de chasse, le chien d'Égypte, se sont perpétués sans changement depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à l'âge moderne. Quarante siècles au moins ont passé sur eux sans en altérer la pureté. Les sociétés humaines ont été cent fois bouleversées jusque dans leurs bases ; les migrations des peuples ont été sans limites ; à plusieurs reprises la civilisation a fait place à la barbarie, la barbarie à la civilisation ; tour à tour chasseur, pasteur ou guerrier, nomade ou sédentaire, agriculteur ou artisan, l'homme a toujours trouvé dans le chien un auxiliaire obéissant, un serviteur infatigable ; il l'a plié aux fonctions les plus diverses ; il l'a transporté sous toutes les zones, depuis l'équateur jusqu'au pôle ; il l'a soumis à tous les genres de vie; il a réussi à faire de ce Carnivore un être omnivore comme lui. Eh bien ! ni le temps, ni les climats, ni le régime, ni les habitudes n'ont pu effacer le sceau de la nature; les
(1) Monumental Hislovy ofDogs, Cet article fait partie d'un remarquable chapitre sur l'hybridité, publié dans le bel ouvrage de .MM. Nott et Glid- DON, Types of Mankind, Lond. 1854, in-4'', p. 386-394.
croisements ont fait surgir dos races nouvelles et des nuances infinies, mais les types primitifs sont restés intacts et se sont transmis jusqu'à notre époque tels qu'ils sont représentés sur les pages les plus anciennes et les plus authentiques de Thistoire, sur ces pages de pierre oiî les premiers despotes de FOrient faisaient graver leurs exploits. »
A quoi cela pourrait-il être dû, si ce n'est à l'atavisme de race qui, en rétablissant par réversion le type naturel, chaque fois qu'il avait été troublé par les croisements inévitables dans la vie libre des chiens, lui a permis ainsi de venir jusqu'à nous? Rien ne saurait être plus démonstratif à la fois de la continuité de transmission des caractères fondamentaux ou spécifiques et de l'infaillibilité avec laquelle ils réapparaissent lorsque le croisement les a pour un instant confondus ; je dis pour un instant, car dans le cours des siècles quelques années peuvent à peine compter. Non, rien ne témoigne plus en faveur de l'invariabilité des formes typiques et de l'impuissance du croisement à en créer de nouvelles, pas même les fameuses expériences de Darwin sur les pigeons, dont on parle si souvent après avoir lu seulement ce qui en est dit dans le livre Sio' L'Orkjine des esjièces, si ce n'est dans des ouvrages de seconde main, et par conséquent sans les connaître en détail.
A l'exposé complet de ces expériences l'auteur a consacré un chapitre spécial (1), où il en raconte les péripéties et en donne les résultats, comme toujours avec la plus entière bonne foi, n'hésitant pas à se contredire lorsque les faits constatés sont eux-mêmes contradictoires. Dans ce chapitre, il a eu pour objet de prouver que les nombreuses variétés ou prétendues espèces actuelles de pigeons descendent toutes du bizet [C. Hvia), caractérisé par son plumage bleu ardoise, traversé sur les ailes par deux
(1) Ch. Darwin, De la viri ition des animaux et des plantes, traduction française de J.-J. Moui.iNiii, t. I, p. 1.39 et suiv.
barres noires. Il en tire la preuve de l'apparition fréquente de cette couleur bleue ou des barres noires chez les descendants d'individus de ces variétés qui, depuis plusieurs générations, en étaient dépourvus. C'est ce qu'il appelle le « retour par la couleur ». Il a eu le soin d'accompagner son texte de gravures représentant quatre types crâniologiques différents, auxquels se rattachent toutes les variétés connues, en négligeant d'établir que ces types ne sont pointnaturels, ce qui eûtcependantété nécessaire avant tout.
J'ai publié, il y a déjà longtemps (1), un examen critique de ces expériences, oii je crois avoir montré d'une façon péremptoire qu'elles ont purement et simplement contribué à prouver la réalité de la réversion, dont il existait d'ailleurs auparavant tant d'autres preuves, ainsi qu'on l'a vu, en signalant des exemples de cette réversion chez les pigeons. Rien n'y autorise à conclure que les véritables espèces de ces sortes d'oiseaux, qui paraissent être naturellement au nombre de quatre, d'après les types.figurés dans le chapitre de Darwin, dérivent toutes de C. livia. Qu'il en soit ainsi pour quelques-unes des nombreuses variétés que les éleveurs colombophiles, anglais ou autres, ont obtenues, et même pour la plupart, ce n'est pas impossible. Les faits constatés de réversion dont il s'agit ici doivent même le faire considérer comme certain. Mais pour en tirer la conséquence à laquelle, renchérissant beaucoup sur la conviction de l'auteur, les transformistes de son école se sont laissé entraîner, il faudrait d'abord mettre hors de doute que les sujets chez lesquels le retour à la couleur du bizet s'est manifesté, au lieu d'appartenir à de simples variétés, étaient bien des représentants d'une
véritable espèce.
Du reste, Darwin lui-même s'est expliqué (2) sur la
(1) A. Sakson, Les expériences de Darwin sur les pigeons. La philosophie iinnliue lanvier-février, 1873. „ ^
(2) Ch. DAnwiN, De Vorigine des espèces, trad. franc, de aEMENCK Royeb,
2« édit., p. 28.
possibilité de créer des espèces par voie do croisement : « On a souvent répété oiseusement, dit-il, que toutes nos races de chiens ont été produites par le croisement de quelques formes originales; mais, par le croisement, on peut obtenir seulement des formes en quelque degré intermédiaires entre leurs parents; et si nous avons recours à un pareil procédé pour expliquer l'origine de nos . diverses races domestiques, il faut admettre alors l'existence préalable des formes les plus extrêmes, telles que le lévrier italien, le limier, le bouledogue, etc., à l'état sauvage. De plus, la possibilité de produire des races distinctes à l'aide de croisements a été beaucoup exagérée. On connaît des faits nombreux montrant qu'une race peut être modifiée par des croisements accidentels, si on prend soin de choisir soigneusement les descendants qui présentent le caractère désiré ; mais qu'on puisse obtenir une race presque intermédiaire entre deux autres très différentes, j'ai peine à le croire. Sir J. Bright a fait des expériences expressément dirigées dans ce but, et n'a pu réussir. Les produits du premier croisement entre deux races pures sont en général uniformes et quelquefois parfaitement identiques, ainsi que je l'ai vu pour les pigeons. Les choses semblent donc assez simples jusque-là; mais quand ces produits sont croisés à leur tour les uns avec les autres pendant plusieurs générations, rarement il se trouve deux sujets qui soient semblables, et c'est alors qu'apparaît l'extrême difficulté, ou plutôt l'entière impossibilité de la tâche. Il est certain qu'une race intermédiaire entre deux formes distinctes ne peut être obtenue que par des soins extrêmes et par une sélection longtemps continuée ; encore ne saurais-je trouver un seul cas reconnu où une race permanente se soit formée de cette manière. » C'est assez clair.
L'atavisme de race, dont la portée en histoire naturelle générale est énorme, comme on vient de le voir, étant ainsi bien démontré, arrivons maintenant à l'ata-
visme de famille qui, au point de vue pathologique, a une importance pratique plus grande. Le premier, en eiïct, ■ ne met en jeu que les caractères du type naturel, dont il assure la transmission invariable et infaillible dans le cours des siècles. Le second ne touche que les caractères acquis individuellement, caractères essentiellement variables, et sa puissance est dès lors précaire. D'après tout ce que l'observation et l'expérience ont pu nous apprendre, elle ne s'étend guère au delà d'un petit nombre de générations. Elle n'en est point pour cela moins réelle et moins intéressante à étudier.
11 est sans doute peu de personnes capables d'observer qui n'aient eu l'occasion de rencontrer dans quelque famille un enfant dont les traits du visage, ou la couleur des yeux, ou celle de la chevelure, ne sont ni ceux du père ni ■ceux de la mère, mais bien ceux de l'un de ses grandspères ou de l'une de ses grand'mères, du côté paternel ou •du côté maternel. L'enfant, dit-on, ressemble à cet aïeul ■ou à cette aïeule, et la ressemblance persiste quand il est devenu adulte. Souvent il suffit d'un seul trait commun pour l'établir, pourvu que ce trait soit de ceux qui prédominent dans la physionomie. Les faits de ce genre sont si nombreux et si faciles à observer qu'il serait superflu d'en •citer de particuliers. Quand nous en serons à nous occuper des transmissions pathologiques, il sera temps d'en préciser quelques-uns, que j'ai pu malheureusement constater dans ma propre famille et qui sont à cet égard ■on ne peut plus démonstratifs.
Rappelons cependant celui qui a été déjà donné comme preuve de transmissibilité d'un caractère individael acquis, consistant en une déviation très accentuée du petit orteil chevauchant son voisin à chacun des deux pieds. On a vu que cette malformation, particulière à la grand'mère maternelle, s'est reproduite, non pas chez sa fille, mais chez ses deux petites-filles, avec cette différence que chez l'une de ces dernières un seul pied en est aflecté. Celles-ci
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ont un frère aîné qui en est exempt comme sa mère, et aussi comme le père et le grand-père. Dans cette famille lanière a donc, sous ce rapport, hérité de son père seulement, mais en môme temps apparemment d'une part d'atavisme maternel, puisqu'elle a transmis la malformation, plus ou moins complète, à ses filles. Rien ne dit que le fils indemne ne la transmettra point de même à sa propre descendance. Pour l'instant on ne le peut savoir, le jeune homme n'étant pas encore marié. Les cas ne sont pas rares de la conservation de cet atavisme de famille dans une série de générations. La mèche blanche de la chevelure des Rohan en est un exemple frappant.
Ils paraissent surtout communs dans les familles animales, sans doute pour la raison qu'ils y sont, encore une fois, plus faciles à observer, à cause de la connaissance que nous avons des généalogies. On voit, ainsi que nous l'avoQs déjà fait remarquer, naître de reproducteurs individuellement médiocres par une aptitude quelconque des sujets chez lesquels cette aptitude se manifeste au degré le plus élevé, par cela seul qu'elle a existé à ce degré chez les ascendants de la génération précédente. C'est donc bien la réversion qui la ramène. En ce qui regarde les formes extérieures non spécifiques, la reproduction des métis entre eux montre que ces formes y sont sujettes tout autant que celles qui caractérisent le type naturel. Accordant enfin, en présence des preuves expérimentales accumulées, l'impossibilité de la création des types zoologiques nouveaux, on a parfois soutenu qu'il était possible de fixer, par la génération, par conséquent par l'hérédité certames des qualités acquises par le croisement. A ce sujet l'illusion est facile, car il arrive qu'on attribue à la transmission héréditaire ce qui dépend uniquement de la contmuité des pratiques de ce que nous avons nommé la gymnastique fonctionnelle. Ces pratiques agissent sur les métis comme sur les sujets purs, et elles y ont les mômes résultats. L'excitabilité du système nerveux moteur, la
maturité précoce, l'apLitude à l'engraissement et les formes corporelles qu'elle entraîne, sont des effets d'entraînement que l'hérédité peut transmettre, mais que la gymnastique seule suffit à faire développer. Pour savoir si la réversion peut être évitée par la création d'un atavisme nouveau durable, il faut s'adresser à des caractères dépendant exclusivement de l'hérédité. La toison des Ovidés, qui, d'après l'expérience, est à coup sûr dans ce cas, nous fournit un excellent moyen de vérification.
On connaît les dishley-mérinos dont nous avons déjà parlé, et l'on sait que l'une des visées, lorsqu'ils furent formés, était d'obtenir un type spécial de laine intermédiaire, participant à la fois, dans des mesures déterminées, des caractères des deux types croisés. La laine de dishley et celle de mérinos diffèrent à la fois par la forme des brins et par leur diamètre moyen. La première, qui est le type de ce qu'onnomme couramment les laines longues, est à brins à peine ondulés, atteignant, dans leur pousse annuelle, jusqu'à une longueur de O'",2o à 0'",30, et formant des mèches tombantes et pointues. Le diamètre de ces brins ne s'abaisse jamais jusqu'au-dessous de 0°"^,03 et il atteint souvent 0'"",045 et au delà. C'est plus que de la laine commune, c'est de la laine franchement grossière. La laine de mérinos, au contraire, est le type des laines frisées et fines. Ses brins présentent des ondulations alternes et opposées, plus ou moins rapprochées. Ils atteignent des longueurs variables depuis 0^,06 jusqu'à 0^,'lS, et ils forment, en se soutenant entre eux par l'imbrication de leurs ondulations, des mèches dressées, à extrémité à peine courbe, dont la réunion donne ce qu'on appelle une toison fermée, tandis que celle du dishley est ouverte. Le diamètre de ces brins n'atteint jamais, à ma connaissance, 0""",03; il se maintient au maximum aux environs de 0'"'",02S, et il descend, dans les sortes les plus fines, jusqu'à 0'"",01. Par ces caractères il est donc extrêmement facile de distinguer la laine de mérinos de celle
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de dishley. Aucune autre, d'ailleurs, ne peut être confondue avdc elle, aucune, si fine qu'elle soit, n'ayant la môme forme de frisure.
Depuis que l'École de Grignon possède le troupeau dishley-mérinos dont nous avons dit l'origine, j'ai fait chaque année prélever par chacun de mes élèves un échantillon de la toison sur autant de brebis antenaises de ce troupeau, et j'ai fait sous mes yeux mesurer au microscope le diamètre des brins. Le nombre des brins mesurés, correspondant au même nombre d'individus, s'élève aujourd'hui à 178. Sur ce nombre 8 avaient un diamètre de 0""°,02; 29 un de 0°"",02S; 58 un de 0™'",03; 38 un de 0"'",03S; 30 un de 0""", 04 ; S un de 0"'°,04S; «t enfin 10 un de 0"'",0S. Il est clair, d'après les caractéristiques indiquées plus haut, que 37 de ces échantillons «talent de la laine de mérinos plus ou moins complète; tout le reste, soit 141 échantillons, était de la laine de dishley.
J'ai recueilli de même, pour la collection du laboratoire de zootechnie de la môme école, des échantillons provenant de l'ancienne bergerie nationale de Gevrolles, où étaient élevés les mérinos à laine soyeuse dont nous avons précédemment résumé l'histoire. Sur la carte qui me sert pour mon enseignement et qui porte l'ensemble •de ceux des diverses variétés de la race des mérinos, il y «n a, placés l'un à côté de l'autre, deux de cette provenance. Ils y ont été ainsi disposés parce que si l'un présente les caractères de la laine soyeuse, faibles ondulations <3t éclat brillant, l'autre présente tous ceux de la laine •ordinaire de mérinos, tels qu'ils ont été décrits plus haut. Ici il ne s'agit plus de finesse, conséquemment de diamètre Il ne pouvait y avoir à cet égard, entre les échantillons que des différences individuelles et dès lors minimes' C'était toujours de la laine de mérinos. Seulement l'un -des mdmdus avait fait retour, par sa toison, au type nor- Jnal. Et nous savons pertinemment que dans le troupeau
le cas se produisait souvent. On ne pouvait conserver la variété' de lainage que par une élimination attentive des sujets qui naissaient avec l'aptitude naturelle de la peau de mérinos.
Chez les dishley-mérinos, où l'on est en présence de deux types naturels croisés, la réversion se prononce tantôt du côté delà toison de l'un, tantôt du côté de la toison de l'autre, mais plus souvent, dans le troupeau de Grignon, du côté du dishley, pour la raison qu'on y a, de temps à autre, fait lutter les brebis par des béliers purs dishley, afin de rétablir le type de conformation cherché. L'administration, lors des ventes annuelles de béliers, ne les annonçait point comme étant demi-sang, il y a quelques années, à l'exemple de ceux de Trappes. Elle leur attribuait 5/6 de sang dishley et 1/6 de sangmérmos. La combinaison ainsi indiquée serait difficilement compréhensible, si l'on voulait chercher à s'en rendre compte. Mais ce n'est pas ce qui importe. Le fait saillant est que les métis en question, pas plus sous le rapport des caractères de la toison que sous celui des caractères spécifiques, n'ont jamais pu arriver à l'uniformité. Les deux atavismes de race et de famille s'y sont conservés et la réversion les fait réapparaître en variation désordonnée.
Nous avons en France d'autres populations ovines où, dans le courant de ce siècle, des croisements mérinos ont été passagèrement opérés. Elles appartenaient à des races dites à laine courte, c'est-à-dire fine et frisée, analogue a celle du mérinos. Bientôt après que ces croisements lurent interrompus, elles sont toutes revenues au type spécifique de leur race. Seulement on retrouve encore dans leurs toisons des traces du lainage mérinos. Dans ce cas sont les variétés lauraguaise et du Larzac de la race des 1 yrenées et l'une des variétés berrichonnes de la race du bassin de la Loire. Dans ces variétés l'atavisme de race du mérinos a tout à fait disparu, ayant été vaincu et détmitivement éliminé par celui de la race indigène. Il n'en a pas
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été de même pour son atavisme de famille, plus puissant que celui de cette dernière.
On pourrait citer encore beaucoup d'autres cas semblables au fond, mais ils seraient en apparence moins démonstratifs, portant sur des caractères qui ne sont pas toujours exclusivement héréditaires. La reproduction des Bovidés du Nivernais, par exemple, issus de croisements entre la variété charolaise de la race jurassique et la variété courtes-cornes anglaise, dite durham, de la race des Pays- Bas, Bovidés qui sont, eux aussi, en pleine variation désordonnée, nous en fournirait en abondance. On est obligé d'y pratiquer, à chaque instant, ce qui a été appelé des croisements de retour, tantôt par le taureau courtescornes pur, tantôt par le charolais, l'atavisme de famille écartant, dans les métissages, du but zootechnique voulu. Mais les faits exposés dans ce chapitre suffiront, pensonsnous, pour mettre en complète évidence, sous ses deux formes, le mode d'hérédité auquel ils se rapportent.
A ce mode d'hérédité se rattache une doctrine que nous pouvons maintenant examiner avec le moyen d'en faire apprécier exactement la valeur. Cette doctrine est celle dite de Vimprégnatioii, qu'on est en vérité étonné de voir encore soutenir, ou tout au moins accepter, même par des auteurs devant avoir quelques connaissances physiologiques. Les Allemands l'appellent aussi doctrine de Vinfection de la mère. Elle consiste en effet en ce que le premier mâle qui féconde une femelle l'imprégnerait, ou, si l'on veut, l'infecterait de telle sorte que, fécondée ultérieurement par d'autres mâles, tous ses produits se ressentiraient plus ou moins de l'influence du premier, principalement en héritant de quelques-uns de ses caractères, smon de tous. En raison de cette idée doctrinale, beaucoup d'éleveurs d'animaux, en particulier les éleveurs de chiens de chasse, veillent soigneusement à ce que leurs jeunes femelles ne s'accouplent pour la première fois qu'avec des individus de leur variété, appartenant à de
bonnes familles. A coup sûr cela n'a pas d'inconvénient et ne peut même avoir que des avantages. Mais les effets attribués à l'événement contraire sont-ils réels? C'est ce qu'il faut se demander.
Avec nos connaissances actuelles sur le phénomène de la fécondation chez les mammifères, il ne serait guère possible, au point de vue purement théorique, de l'admettre. Il est connu d'abord que l'imprégnation ne pourrait s'effectuer que par l'intermédiaire d'une cellule spermatique dite spermatozoïde. Il est connu ensuite que l'ovule est fécondable seulement au moment où il a attemt sa maturité, moment qui arrive successivement pour chacun de ceux dont l'ovaire de la femelle est pourvu, en nombre variable, dès sa naissance, nombre qui décide de sa fécondité individuelle.il faudrait donc que chacun de ces ovules trouvât en réserve dans l'ovaire, au moment de sa maturité, un des spermatozoïdes provenant du premier mâle, car il ne paraît point possible de supposer qu'il ait pénétré jusque dans les profondeurs du stroma ovarien, pour imprégner l'un des ovules encore à l'état rudimentaire qui y sont accumulés. D'un autre côté, les recherches de Coste, de F. Pouchet et autres savants embryologistes nous ont appris que tous les spermatozoïdes qui n'ont point rencontré un ovule mûr pour se fusionner avec ui périssent peu de temps après leur introduction dans les organes génitaux de lafemelle.il n'en est pas d'eux comme de ceux qui se conservent en réserve dans une vésicule spéciale remplie de liquide, chez les insectes qm ne s'accouplent qu'une seule fois pour toute leur vie. Le mucus génital leur est apparemment mortel. ^
Dans ces conditions, comment comprendre le phénomène admis? Mais, compréhensible ou non, si les faits Qu'on invoque pour prouver sa réalité, étant constants, ne pouvaient pas recevoir une autre interprétation plus conforme à l'état de la science, force serait bien de s incliner. Il ne manque point d'autres phénomènes incontes-
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tables dont le mode de production nous est encore inconnu. A ces faits positifs il en a été opposé, pour combattre la doctrine, des négatifs, particulièrement en Allemagne. Settegast raconte (J) que furent tentés avant 1813, sur la métairie de Birkenwalde, dépendante du haras de Trakehnen, des essais de production mulassicre, auxquels on affecta les juments Gonorilla^ Ida^ Hijdra et Rutilia. Après avoir fait à Birkenwalde des mulets, elles rentrèrent au haras pour y faire des poulains. Pour Gonorilla^ quatre poulains succédèrent à trois mulets ; pour Ida^ quatre poulains à quatre mulets; pour Hydra, trois poulains à un mulet ; enfin pour Rutilia^ deux poulains à deux mulets. Le livre généalogique de Trakehnen indique que la valeur moyenne de la descendance bhevaline de ces mères n'a pas été inférieure à celle des autres du haras. Elles aussi ont produit des sujets très distingués. Par exemple les juments Fury et Idania^ issues de Gonorilla et d'Ida, immédiatement après qu'elles avaient porté des mulets, ont été signalées comme appartenant à l'élite. En 1861 il se trouvait encore au haras principal de Trakehnen, comme descendantes de Goiiorilla, les juments Dogdo^ Doralice, Darioletta, Batura, Barling, Dogaressa et Delta. Ses filles ont produit quatre étalons estimés : Delos, Djalma et Danila à Trakehnen et Deltura au haras Friederich- Wilhelm.
Le même auteur remarque que bien des milliers de brebis de la variété électorale, si nettement caractérisée, ont été accouplées tantôt avec des béliers Negretti, tantôt avec des béliers Rambouillet, après avoir porté des agneaux électoraux. Aucun éleveur, cependant, n'a eu à se plaindre, dit-il, de difficultés suscitées par l'imprégnation, dans la nouvelle voie où il s'était engagé. Il n'en a pas été autrement pour ceux qui, ayant jusque-là utilisé leurs brebis pour la reproduction des mérinos, les ont ensuite fait
(l) Settegast, Die Thierzuchl, l>° Aufl. 1888.
lutter par des béliers anglais. Au domaine de l'Académie de Proskau, environ 700 brebis de la variété électorale, qui avaient auparavant fait des agneaux de cette variété, furent luttces par des béliers soutbdowns pour en obtenir des métis southdowns-mérinos.Le troupeau électoral était caractérisé par une fréquente apparition des cornes chez les femelles: 60 p. 100 en étaient pourvues. Eh bien! aucun agneau southdown-mérinos n'en a eu et n'a manqué de présenter la face et les membres noirs caractéristiques du southdown. Settegast, lorsqu'il a publié pour la première fois ces renseignements, était directeur de l'Académie, et les faits s'étaient par conséquent passés sous ses yeux. Ce sont donc des observations personnelles qu'il rapporte.
De son côté Herm. v. Nathusius, qui n'admet pas davantage la doctrine, cite (1) un cas qui s'est produit à son propre domaine de Hundisburg. Une génisse d'Ayrshire, qui avait été accidentellement saillie par un taureau sans cornes de la variété de Suffolk, fit de ce chef un veau qui resta dépourvu de cornes, comme son père. Saillie ultérieurement par des taureaux d'Ayrshire, ses veaux n'ont jamais manqué de devenir cornus comme tous ceux de la même variété. Il ajoute qu'il a institué, depuis plus de dix ans, une série de croisements entre diverses races de moutons présentant des caractères très différents et par conséquent faciles à distinguer, en vue précisément de constater, le cas échéant, le phénomène d'infection, bur plus de mille observations notées, pas une seule n'a dépose en faveur de ce phénomène.
Settegast rapporte un autre fait, qu'il juge des plus significatifs et qui lui a été communiqué par im habi e éleveur, John Frentzel. Celui-ci reçut en 18S3 une belle levrette russe âgée de moins d'une année. Elle se fit bientôt couvrir, contre la volonté de son maître et à son msu
(n Herm. v. Nati.usios, Vortrôge aOer Vichzucht und Rassenkennlniss. Bedin, 18"-'.
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ilu reste, par un chien de berger. Il en résulta une portée de métis qui tous furent jetés à l'eau. En automne, elle commença sa carrière de chasse et elle y fit preuve de qualités supérieures. A la fin de janvier 1834, dès que les premiers signes du rut se manifestèrent chez elle, on la conduisit à un lévrier écossais. Le 10 avril elle fit des jeunes chiens, dont quatre furent élevés, deux mâles et deux femelles. De ces dernières l'une fut envoyée en Pologne et l'autre conservée. Elles n'ont jamais produit un chien tout à fait mauvais et elles en ont eu beaucoup qui étaient classés parmi les meilleurs dans les cercles de Gumbinen et de Memel, et dans celui de Mariampoler, en Pologne. Leurs deux frères ont été eux aussi des lévriers beaux et excellents.
Il est un fait que nous avons déjà cité ailleurs comme ayant dans le même sens une signification peut-être encore plus frappante. C'est celui de l'expérience effectuée à l'Académie agricole de Poppelsdorf, dépendante de l'Université de Bonn, non pas toutefois dans l'intention de vérifier la doctrine en question. Il s'agissait de toute autre chose. Cette expérience, dont les résultats ont été publiés en 1873 (1) concerne une truie de l'espèce du cochon masqué, qui se distingue des autres par de nombreux plis de la peau de la face et par sa couleur entièrement noire. C'est cette couleur qui importe dans le cas, ainsi qu'on va le voir. La truie s'accoupla pour la première fois avec un mâle de sa race, qui mourut ensuite. Après cela, elle €ut une série de portées, ayant été fécondée par des verrats de plusieurs variétés anglaises, qui tous étaient de couleur blanche. Dans ces portées ultérieures, non seulement la couleur noire ne domina point, comme cela eût dû être si l'influence du premier mâle s'était fait sentir ; non seulement elle ne fut point également répartie sur les gorets, comme il en eût été si la mère avait eu sa part
lanimHlischaflliche Zeitunj, de Fueiiling, XXI« lahrg., p. 581.
de puissance héréditaire ; mais au contraire ce fut la couleur blanche qui de beaucoup prédomina.
Du reste chacun peut aisément faire autour de soi de ces constatations négatives. Les veuves avec enfants qui convolent et qui de leur second mariage en ont encore ne sont pas rares. Je n'ai jamais vu, pour ma part, ces frères utérins se ressembler autrement qu'à la condition de ressembler aussi à leur mère. Un jour que nous discutions à la Société d'anthropologie de Paris sur ce sujet, il y a été produit, vraisemblablement pour montrer que Darwin ne s'était point trompé en acceptant la doctrine et en l'appuyant de son autorité, une conception toute nouvelle de cette doctrine. Un premier mari qui, a-t-on dit, communique à sa femme la tuberculose, par exemple, l'imprègne ou l'infecte de la sorte, et les enfants qu'elle aura ensuite d'un autre mari pourront être tuberculeux, bien que leur père ne le soit point lui-même. Il n'est sans doute pas besoin de faire remarquer que ce n'est point du tout de cela qu'il s'agit. Il est clair que l'auteur de cette conception n'était pas au courant de la question. En tout cas son argument autoriserait à le supposer.
Mais les arguments négatifs passés en revue n'ont aucunement la valeur qui leur a été attribuée par leurs auteurs. Ils prouveraient tout au plus que le phénomène de l'imprégnation n'est pas infaillible, qu'il ne se réalise point dans toutes les conditions possibles, qu'il en exige de particulières qui resteraient à déterminer, si l'on se trouvait en présence de documents positifs ne pouvant point se prêter à une autre interprétation. La preuve négative, encore une fois, n'est pas admissible en matière scientifique. Il faut donc s'en tenir à l'examen critique attentif des faits qui ont été produits à l'appui de la doctrine que nous discutons, examen auquel ses partisans ne se sont en vérité pas suffisamment arrêtés.
Le plus connu de ces faits, celui qui, sans contredit, a exercé la plus grande influence sur les esprits et qui est
d'ailleurs absolument incontestable, se rapporte à la reproduction des chiens. Il n'est pas rare de voir, dans la portée d'une chienne, des sujets dissemblables entre eux, et non pas seulement par leurs caractères individuels. Ils appartiennent soit à des variétés différentes de celle à laquelle, dans la même race, se rattachent leurs père et mère, soit même à d'autres races. Dans une portée de chienne braque à poil ras, couverte ostensiblement par un braque comme elle, on trouve par exemple un ou deux épagneuls. D'autres fois on y rencontre un ou plusieurs chiens de berger, ou bien des mâtins. S'il est arrivé, par aventure non rare en vérité, que la chienne ait été une première fois couverte par un épagneul, par un chien de berger ou par un mâtin, on ne manque pas d'y voir une preuve d'imprégnation. Dans le cas où le fait n'a pas été constaté, on n'hésite pas à le supposer.
Qu'il ait eu lieu ou non, peu importe; les choses s'expliquent aisément par des circonstances beaucoup plus naturelles. D'abord il faut remarquer que le braque et l'épagneul sont de même race et ne diffèrent absolument que par la longueur des poils. Mais en outre la superfétation est, chez les chiens, un fait commun. On sait bien que les chiennes en rut ne sont pas scrupuleuses : elles s'accouplent avec tous les chiens qu'elles rencontrent, sans distinction de race. Si l'on voulait, d'aventure, contester la possibilité générale de la superfétation, il suffirait d'opposer à la contestation les cas authentiques de juments ayant produit à la fois un poulain et un muleton, après avoir été saillies successivement parle cheval et par le baudet. Il en a été publié un il y a quelques années, observé en Italie. Enfin, en l'absence de superfétation, il suffît que le père ou la mère des chiens n'ait pas été d'une pureté immaculée de race ou de variété, que l'un ou l'autre ait eu, dans son ascendance éloignée seulement de quelques générations, un aïeul appartenant à la race ou à la variété constatée, et l'on sait combien peu de chiens
•en sont exempts, étant donnée, en général, la promiscuité des chiennes. Dans ce cas, la réversion dont nous avons donné tant de preuves rend compte du fait de la façon la plus satisfaisante. Lorsque, dit Natbusius (1), un exemple de la prétendue infection est signalé, il y a lieu d'examiner s'il présente bien les caractères d'une observation ou d'une expérience exacte. Aucun, ajoute-t-il, ne m'est encore connu, dont l'interprétation par la réversion aux aïeux ou par la superfétation ne fût plus naturelle, particulièrement chez les chiens, que par celle qui était donnée. Il fait remarquer qu'à ce sujet les illusions de l'espèce la plus grossière sont facilement possibles, et en cela il ne se trompe assurément point.
Je ne sache pas, du reste, qu'aucune de ces observations relatives aux chiens ait été nulle part publiée avec accompagnement de détails circonstanciés, surtout de généalogie certaine. On les a citées partout en bloc, à l'état de pures affirmations. Il n'en est pas ainsi pour d'autres, dont nous allons maintenant parler.
La plus détaillée de toutes a paru en Angleterre dans les Philosophical Transactions àa 182L Envoie! le résumé. En 1815 lord Morton fit saillir une jeune jument arabe par un quagga. On sait que c'est le nom d'une espèce de zèbre. La jument devint mère pour la première fois et donna un produit hybride ou métis. Peu de temps après la naissance de celui-ci, le quagga mourut accidentellement. Par la suite la même jument fit trois poulains, ayant été chaque fois fécondée par un étalon arabe de robe noire. On a eu le soin de faire exécuter des peintures de la mère, des produits et des deux étalons, quagga et cheval, et les peaux des poulains ont été conservées. Des copies i-éduites de ces peintures se trouvent au musée du Collège des chirurgiens de Londres, et c'est d'après elles que Hamdton Smith a publié plus tard une description accompa-
(1) Hebm. V. Natiiusius, loc. cit., p. 137.
gnée de planches (1). Les trois poulains présentaient aux membres et sur le dos des raies de poils noirs analogues à celles que le quagga montre sur tout son corps, et l'on n'a pas manqué de les attribuer à son intervention comme premier mâle de la jument.
Je ferai remarquer avant tout que ces raies, sur les peaux conservées, où elles se voient dans les régions inférieures des membres et aux épaules, et aussi sur les représentations peintes, sont bien loin d'être aussi nettes et frappantes qu'on Ta prétendu. D'ailleurs les formes des poulains sont purement et simplement celles du cheval arabe, sans aucune analogie avec celles deszébrides. Mais, sans s'appesantir sur la remarque, il suffira, pour enlever à l'interprétation toute valeur, de constater que sur les poulains de robe grise dont les mères n'ont jamais eu aucun rapport avec un zébride quelconque, la présence des mêmes particularités n'est point chose rare. Nathusius en a cité un cas remarquable (2) observé par lui à Hundisburg. Une jument de robe bai clair, qui avait déjà fait cinq poulains avec l'étalon pur sang Belzoni^ puis deux avec un étalon trotteur, tous d'une môme couleur, en fit un huitième avec l'étalon gris pommelé Cheradmn. Ce dernier poulain avait à la région inférieure des membres, sur les épaules et sur le dos, des zébrures beaucoup plus prononcées que celles des poulains de la jument arabe de lord Morton. L'auteur ajoute qu'elles ont disparu dans le courant de la première année et que le sujet €st revenu gris comme son père. Ce fait, fût-il unique, montrerait à lui seul qu'il n'est pas besoin de l'interven-. tion préalable d'un zébride pour qu'il se produise chez les chevaux. Mais il est au contraire assez commun. Il suffit, pour s'en convaincre, d'ouvrir un traité quelconque de la conformation extérieure de ces animaux. On y voit inva-
planches XIV, XXVI, XXVII et XXIX. Ediaibourg, I84!. ^ '
{l) Herm. v. NATiasits, loc. cit., p. 17U.
riablement figurer les zébrures parmi les particularités de leurs robes. Et il n'est pas nécessaire d'ajouter que le cas de la première fécondation d'une jument par un quagga ne s'est sans doute produit qu'une seule fois dans le cours des siècles.
Les partisans de la doctrine de l'imprégnation citent aussi une autre observation du môme genre, relative à la jument de course Catiy Sark. Cette jument, qui était de robe baie, fut saillie pour la première fois, en 182o, par Visconti, étalon gris. Son poulain né en 1826 était gris comme son père. Les années suivantes, saillie par Champignon, étalon bai comme elle, elle fit plusieurs poulains, tous gris. Pour les besoins de la cause on a affirmé que ni Catty Sark ni Champignon n'avaient dans leur ascendance aucun individu de robe grise. Une telle affirmation ne pouvait manquer de paraître bien audacieuse à quiconque connaît l'histoire de la variété des chevaux de course. Comme nous, en la déclarant incroyable, Nathusius a fait remarquer que pas un seul des individus de cette variété n'est exempt d'ancêtres de robe grise. Ne suffirait-il pas d'ailleurs, pour en être convaincu, de savoir qu'elle dérive de ce qu'on appelle la race arabe, où cette robe prédomine de beaucoup? Et faudrait-il admettre que Visconti était le seul de sa sorte? Mais en compulsant les généalogies du Stud-Book on voit aussitôt avec quelle légèreté, tout au moins, l'affirmation a été lancée. Par conséquent, la première explication du fait qui doit se présenter à l'esprit de tout physiologiste, parce qu'elle est la plus naturelle, la plus conforme à l'expérience, est celle qui l'attribue à la réversion, dont Crampe et Wilckens, dans les mémoires sur l'hérédité de la robe que nous avons déjà cités, ont donné de si nombreux exemples. C'était aussi, comme le nôtre, l'avis de Nathusius, qui s'est montré fort sévère pour ceux qui ont osé présenter ce fait comme une preuve d'infection de la mère. Nous ne voulons y voir, nous, qu'une manifestation de
la déplorable facilité avec laquelle on accepte tout ce qui peut avoir l'apparence d'une preuve à l'appui de la tiièse préconçue.
Weltheini, ayant remarqué que la conformation des chevaux de l'Algérie, de l'Italie méridionale et de l'Espagne ressemble souvent à celle des mulets, l'a résolument attribuée (1) à l'infection des juments parle baudet, parce que dans les régions où ces chevaux se produisent, l'industrie mulassière est très pratiquée. Le fait delà ressemblance n'est pas douteux. L'auteur, en le constatant, s'est montré observateur pénétrant. Il résulte de la communauté de certains traits, tels que la longueur et la largeur des oreilles, plus fortes que celles des autres chevaux, l'étroitesse et le tranchant de la croupe, etc. Mais Weltheim, au moment où il a écrit, ignorait, comme tout le monde du reste, que ces caractères sont naturels à certains chevaux algériens, italiens et espagnols. Personne ne soupçonnait alors l'existence de l'espèce chevaline africaine que j'ai découverte et ' caractérisée en 1868, et qui a été d'ailleurs fortement contestée au début. Cette espèce, qui a pris une grande part à la population des pays de l'Europe méridionale, en s'étendant aussi vers l'Asie, n'a pas que des traits extérieurs de ressemblance avec les ânes. Comme ceux-ci, elle n'a dans le rachis que trente vertèbres présacrées, dont cinq lombaires seulement, au lieu de six. Elle marque par là, comme pour le reste, dans le genre des Équidés, le passage entre les caballins et les asiniens. Devant cette constatation, l'interprétation de l'auteur tombe d'elle-même. Les chevaux en question ressemblent purement et simplement, ainsi que c'est naturel, à tous ceux de leur espèce, qui ressemblent eux-mêmes quelque peu à des mulets. Évidemment ils leur ressemblaient de la sorte bien avant qu'on ait eu l'idée de faire accoupler aucune jument avec un baudet.
(1) Weltheim, Ahhandlungenûber die Pferdzucht Englands, p. 273,
Il en est absolument de môme pour les juments poitevines qui, en raison de ce qu'elles sont le plus souvent saillies par le baudet, ont été dites par Jacques Bujault « intérieurement mulassières ». Leurs mères auraient été ainsi imprégnées, et la preuve en serait, dit-on, dans la longueur de leurs oreilles. Elles sont, elles aussi, citées en exemple par les partisans de la doctrine. La vérité est que la prétendue race mulassière du Poitou présente simplement les caractères de son type naturel, ni plus ni moins. Elle est une des variétés de la race frisonne, introduite par les Hollandais qui, sous le ministère de Sully, ont desséché les marais du littoral poitevin, sous la direction de l'ingénieur Bradley, surnommé le maître des digues. Il y a, dans les archives des anciennes paroisses, des documents qui l'établissent. Du reste, le collecteur des eaux est connu dans le pays sous le nom de canal des Hollandais. Le fait, établi depuis longtemps par mes recherches sur l'extension des races animales, n'a jamais été contesté par personne. Les jvmients ainsi que les étalons de la variété poitevine ressemblent exactement, par leurs oreilles aussi bien que par leurs formes cràniologiques, à ceux delà variété picarde, par exemple, appartenant de môme à la race frisonne. Or il est bien connu que les juments de la Picardie n'ont jamais eu, du moins dans leur pays, le moindre rapport avec le baudet. Je dis dans leur pays, parce qu'il n'est pas rare que les étalonniers du Poitou y soient allés pour remonter leurs établissements, sachant bien qu'il n'y a entre les deux variétés qu'une diiïérence géographique.
On voit donc, par tous les faits passés en revue et par leur interprétation naturelle, que l'idée d'une imprégnation durable ou infection de la mère par le premier mâle qui l'a fécondée ne peut point supporter l'examen, d'après nos connaissances sur le phénomène de la fécondation, ni d'après ces faits exactement compris, elle n'est admissible. C'est ce que les Allemands appellent une idée
HÉRÉDITÉ DE RACE OU ATAVJSME. i'M
purement subjective. L'observation et l'expe'rience nous montrent qu'on hérite seulement de ses parents directs, soit de la dernière génération, soit de l'une des générations antérieures, pourvu toutefois, parait-il, que celle-ci ne soit pas trop éloignée. Cela seul est certain. Tout le reste n'est qu'imagination pure. Et c'est là-dessus qu'il faut absolument s'établir dans les recherches sur les cas particuliers d'hérédité, si Ton ne veut pas abandonner le terrain solide de la science.
La réalité de l'atavisme ou hérédité ancestrale a été mise hors doute, comme celle de l'hérédité individuelle qui n'a jamais été contestée. Les deux croyances à l'influence malfaisante de la consanguinité et à l'imprégnation durable de la femelle par sa première fécondation ont été réduites à leur valeur de conceptions purement imaginaires. Tout cela est applicable aux phénomènes héréditaires d'ordre quelconque, normal ou pathologique. Il n'y a, en effet, entre eux aucune différence sous le rapport des lois qui régissent leur transmission à la descendance. Les vices héréditaires obéissent à ces lois comme les caractères normaux, naturels ou acquis.