CHAPITRE VII
Maintenant que les divers modes de l'hérédité ont été analysés, autant que possible à fond, en écartant les conceptions imaginaires dont le sujet était encombré ; que chacun a été solidement appuyé sur des faits absolument authentiques, tirés surtout de l'observation zootechnique et de l'expérimentation à laquelle se prêtent sans difficulté les animaux dont les générations se succèdent avec rapidité, en telle sorte qu'on en peut suivre soimême une assez longue série, sans compter les livres généalogiques dont un grand nombre de leurs variétés sont pourvues ; la partie générale de nos études étant ainsi terminée, nous pouvons consacrer un court chapitre aux effets pratiques résultant de l'intervention combinée ou séparée de ces modes divers. Ils ne sont pas toujours aussi simples que l'ont cru la plupart des auteurs d'ouvrages sur l'hérédité, qui ont considéré celle-ci en bloc, sans se préoccuper d'établir les distinctions sur lesquelles nous avons insisté, et qui sont cependant, comme on Ta vu, dans la nature même des choses. Ces auteurs parlent volontiers de la loi d'hérédité. Il est clair à présent, je le pense du moins, qu'il n'y a point qu'une seule loi, à laquelle obéissent tous les phénomènes héréditaires ; il y en a plusieurs plus ou moins impérieuses, dont le jeu intervient dans tous les cas. Ici il s'agit de faire à chacune sa part, dans chacun de ces cas.
Pour la reproduction des machines animales, objets de notre exploitation, à vrai dire plutôt pour celle de toutes nos espèces domestiques, nous avons des méthodes fondées sur la connaissance de ces lois et dont nous disposons à notré gré. Leurs effets sont prévus, et nous mettons en œuvre l'une ou l'autre, selon ceux quenous voulons obtenir. Les erreurs, trop nombreuses malheureusement, commises par les éleveurs dans l'emploi de ces méthodes, et celles qui se commettent encore journellement, tiennent à ce qu'ils n'en ont qu'une connaissance empirique, sans aucune notion des lois qui les régissent. Nous en avons donné des exemples frappants, particulièrement en ce qui concerne la méthode de métissage, dont les effets de réversion au type naturel de l'un ou de l'autre des premiers ascendants des métis accouplés entre eux sont infaillibles. Aussi les éleveurs instruits, initiés aux connaissances scientifiques, se gardent-ils d'avoir recours à cette méthode, sachant bien qu'elle ne leur offre aucune sécurité. Quand ils l'emploient, c'est qu'elle leur est imposée par les circonstances au milieu desquelles ils opèrent, et alors ils s'appliquent à diriger la réversion inévitable toujours dans le même sens, qui est celui du type naturel qu'ils veulent restaurer. C'est ainsi, entre autres cas, qu'a été constituée par une association d'éleveurs de l'Isère, sous l'habile direction de M. Bevière, vétérinaire à Grenoble, une nouvelle variété de la race bovine jurassique, au Villars-de-Lans, oii il n'y avait auparavant qu'une population métisse en variation désordonnée. On y voyait apparaître tout à fait inopinément tantôt le type jurassique et tantôt le type alpin, qui avaient contribué à sa formation, en vue d'associer les facultés laitières de l'un avec l'aptitude mécanique et comestible de l'autre.
Dans notre société, où les mélanges de races sont d'ailleurs de môme si communs, il n'en va pas, et il n'en peut du reste point aller ainsi. Les mobiles auxquels obéissent les unions sont tout autres. Dans le choix des conjoints,
on ne se préoccupe de la descendance guère qu'au point de vue pathologique, et encore pas toujours. L'attrait ou les calculs de fortune, malheureusement plutôt les seconds que le premier, l'emportent le plus souvent. Les jeunes hommes qui veulent se marier visent la dot de la future de préférence à sa personne et aux antécédents de sa famille, du moins en ce qui ne touche point à la moralité. J'ai indiqué ailleurs (1) les moyens législatifs qui m'ont paru capables de remédier, dans la mesure du possible, à ce fâcheux état des choses, sans toutefois me faire aucune illusion sur les dispositions de nos législateurs à leur égard. Les mœurs d'un peuple ne se réforment point si facilement. Toujours est-il que ces moyens ont montré leur efficacité, en Angleterre notamment, et qu'il serait bon de les voir adopter dans notre pays. L'Anglais, n'étant détourné par aucun autre mobile, choisit sa femme en vue d'en obtenir une progéniture nombreuse, saine et vigoureuse, autant du côté intellectuel que du côté physique, et ce n'est pas l'une des moindres raisons qui expliquent la puissance du peuple britannique. Dans l'intérêt national, cela n'est pas douteux, il vaudrait mieux que nous fissions ainsi. Avec les ressources naturelles dont elle est privilégiée, notre chère France se verrait bientôt sans conteste à la tête des nations, au lieu de n'être qu'au premier rang.
Quoi qu'il en soit, ne pouvant pas compter que la préoccupation des lois de l'hérédité intervienne de sitôt comme principale dans l'accomplissement des unions matrimoniales, françaises ou autres ayant les môme? mœurs, il y a néanmoins utilité grande à supputer les chances qu'elles font courir lorsque cette préoccupation a été absente, ce qui, répétons-le, est le cas le plus fréquent. Au point de vue purement pathogénique, c'est en outre du plus grand intérêt, le nombre des états pathologiques reconnus héréditaires allant sans cesse croissant.
(1) A. Sanson, art. Sélection du Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales.
Les médecins, je pense, y trouveront, pour leurs recherches étiologiques, des éckircissements qui ne leur paraîtront peut-ôtrc pas tout à fait à dédaigner.
Nous avons vu que les puissances héréditaires individuelles sont fort inégales, et qu'elles se montrent parfois affaiblies jusqu'à la nullité complète. Dans ce dernier cas, à moins que les deux conjoints soient également mal doués, ce qui n'est guère possible et tout au moins ne semble point probable, l'hérédité se montre nécessairement unilatérale, en faveur de celui qui est le moins mal doué. Mais le cas ordinaire est que chacun ait sa puissance ou ses puissances propres, car ces puissances sont partielles ou totales, et que la prévalence se manifeste d'un côté ou de l'autre. Contrairement à ce qui a été admis avec tant de facilité par la plupart des théoriciens du croisement, en désignant les produits obtenus en application de la méthode de reproduction ainsi nommée par les expressions de demi-sang, trois-quarts sang, sept-huitièmes sang, et ainsi de suite, le partage égal entre les puissances héréditaires en présence est ce qui se voit le plus rarement. Si je m'en rapportais à mes seules observations personnelles, et je necroispas que personne puisse justement se flatter d'avoir, dans une plus longue carrière d'observateur, examiné de plus près la question, je dirais même que cela ne se voit jamais ; car je ne me souviens point qu'il me soit arrivé, dans aucun cas, de constater la fusion complète de caractères qui devait en résulter. On •avait imaginé, sous le nom d'appareillement des reproducteurs, un procédé de reproduction sur lequel Magne surtout a insisté. Ce procédé consistait à opposer l'un à l'autre deux défauts inverses, en vue de les corriger. ■C'était une application du système des compensations. A une jument à garrot trop bas, par exemple, on recommandai t de donner un étalon à garrot trop haut et tranchant. Le poulain résultant de leur accouplement devait ■avoir, d'après la doctrine, un garrot de hauteur convenable
i96 L'HÉRÉDITÉ NORMALE ET PATHOLOGIQUE.
et suffisamment épais. Il n'est pas à ma connaissance que jamais l'expérience ait confirmé une telle conception. Lepremier qui l'a formulée et ceux qui l'ont adoptée ne se sont du reste point donné la peine de la vérifier et de l'appuyer sur des faits. Il suffisait qu'elle leur parût a priori rationnelle.
Elle l'était en effet, dans le véritable sens du mot si souvent employé à faux, c'est-à-dire dans le sens de pure conception de ce que les métaphysiciens appellent la raison, de pur raisonnement sans base objective, sans prémisse établie sur un fait. Pour être rationnelle une chose n'est point nécessairement vraie. Dans le cas présent, rationnelle ou non, la conception dont il s'agit est à coup sûr en opposition avec l'observation journalière. On voit bien, en vérité, l'hérédité se montrer bilatérale, commenous l'avons dit, ce qui signifie que le produit hérite à la fois de ses deux procréateurs. Mais alors ce sont toujoursles puissances héréditaires partielles qui entrent en jeu et', qui se manifestent par l'association, non point par la fusiom des caractères. On voit, entre autres cas, comme chez les Bovidés métis du Nivernais, le môme individu présenterà droite ou à gauche la forme du cornage durham, tandis que de l'autre côté se montre celle du cornage charolais,. ce qui signifie que les deux os frontaux sont d'originedifférente. Nous avons déjà cité le môme fait observé surun étalon anglo-normand, et un autre analogue, touchant les lacrymaux, observé sur une pouliche anglo-percheronne. Et dans ces cas la méprise n'est pas possible pour un observateur connaissant les formes naturelles du squelette. A l'égard du premier elle ne l'est môme pour personne. Entre la corne courbée, dès sa base, en arc à longue flèche du durham et celle à peine courbe vers sa pointe du charolais, la confusion ne se comprendrait pas. Il est I clair qu'ici les formes frontales de l'un des types se sont simplement associées avec celles de l'autre, pour donner- | un crâne asymétrique comme on en voit souvent résulter-
de runion d'un brachycéphale avec un dolichocéphale, aussi bien chez les hommes que chez les animaux domestiques.
L'une des puissances héréditaires individuelles étant prédominante en totalité, les faits comme ceux que nous venons de signaler ne se voient plus. L'hérédité est alors nettement unilatérale. L'individu procréé se montre, sous tous les rapports, une reproduction exacte et complète de l'un de ses parents. Nous en avons cité des exemples, lorsqu'il s'agissait de mettre en évidence la réalité du mode d'hérédité, d'une manière générale.
Mais la prédominance héréditaire ainsi manifestée par l'un des conjoints ne se maintient pas toujours durant toute sa vie de reproducteur, ce qui tendrait à faire admettre qu'elle est ou seulement relative, ou qu'elle varie chez l'individu, selon l'état physiologique dans lequel il se trouve au moment de la copulation. C'est peut-être la dernière supposition qui est la plus probable. Cependant il y a des individus dont la puissance héréditaire prévaut constamment en totalité. Le plus ordinairement toutefois elle n'est que temporaire. J'en ai chaque jour sous les yeux un exemple des plus frappants, dans une famille où il y a eu quatre enfants. Le premier-né est un garçon dont j'ai déjà eu l'occasion de parler, en faisant remarquer qu'il est, par le physique, par les facultés intellectuelles et par le caractère, de tout point la reproduction exacte de son père. Après est venue une fille. Celle-ci ne ressemble par aucun trait, du moins d'une façon bien saisissable, ni à son pere m à sa mère. Le troisième enfant a été un garçon, mort en très bas âge. Il promettait de ressembler plutôt à son père. Enfin le quatrième est une fille, dont les traits ne sont franchement ni ceux de son père ni ceux de sa mère, mais dont les aptitudes intellectuelles
le caractère paraissent tenir plutôt du premier que de ia seconde. Ces quatre enfants ont cependant un trait commun, celui des yeux d'un beau noir, et grands, sauf
pour la dernière fille qui les a plutôt petits. Pour la couleur des yeux le mode d'hérddité 6tait indiiïcrent, le père et la mère, qui étaient d'ailleurs cousins germains, les ayant eux-mômes l'un et l'autre dgalcment noirs. Je reviendrai sur cette famille, au sujet d'un cas particulier d'hérédité pathologique dont elle a fourni un curieux exemple.
Lors donc que deux individus s'unissent en mariage, n'étant ni de la môme famille, ni comme cela se montre souvent, quoi qu'on en pense, de la môme race, il serait bien difficile de prévoir ce qui, au point de vue héréditaire, résultera de leur union, sauf peut-être à l'égard du sexe dans le cas d'écart considérable entre les constitutions physiologiques. Les plus fortes chances sont du côté de la divergence des puissances héréditaires en présence. De ce que l'un des conjoints, notamment, serait affecté d'un vice reconnu héréditaire, de ce que même les deux à la fois en seraient affligés, ce n'est point une raison suffisante pour que ce vice soit nécessairement reproduit dans la descendance immédiate. On connaît des père et mère sourds-muets ayant engendré des enfants parfaitement entendants et parlants. On comprend encore mieux que la transmission n'ait pas lieu quand un seul des parents pourrait transmettre l'état pathologique. En fait les observations n'en sont pas rares. Il suffit pour se l'expliquer de songer que l'hérédité individuelle est toujours plus ou moins précaire. Et en tout cas il est clair que l'état pathologique d'un reproducteur n'est pas une condition favorable pour la prédominance de sa puissance héréditaire individuelle, d'autant moins que cet état est plus grave.
Ce n'est pas à dire qu'il soit sage de passer outre, en cas pareil, lorsqu'il s'agit d'une union raisonnée. Dans le doute, plus que jamais il convient ici de s'abstenir. La plus simple prudence en fait une obligation. Si faibles que puissent être les chances mauvaises, la certitude de n'en avoir que des bonnes vaut toujours mieux. Mais toutes les unions ne se décident point par le raisonnement. Il y
a des situations dans lesquelles on ne peut opter qu'entre deux malheurs. Les hygiénistes n'ont pas, à ma connaissance, l'habitude de tenir compte de ces situations. Ils n'envisagent que le côté de leur science, sans songer que le sentiment d'amour, assez impérieux de sa nature, a pourtant encore un rôle, si réduit qu'il soit, dans notre société. Renoncer à s'unir, pour deux amoureux, et môme pour un seul, est toujours un grand sacrifice qui peut, avec un certain caractère, coûter le bonheur de la vie. C'est donc un malheur certain. Quand il s'agit de le mettre en balance avec celui de procréer des enfants malsains, il n'est pas indifférent de savoir que celui-ci est seulement aléatoire, qu'il y a des chances d'y échapper en contractant l'union, et que ces chances sont d'autant plus grandes qu'on est soi-même dans un état plus vigoureux.
Ces divergences des puissances héréditaires, dont les effets ont été observés et ont parfois conduit certains auteurs à contester des hérédités pourtant certaines,' expliquent en outre d'une manière satisfaisante les observations en apparence négatives sur lesquelles ces auteurs se sont appuyés. Leur connaissance a donc à la fois une double importance scientifique et pratique. Elles ne sont pas dues seulement à la prédominance complète de l'un des conjoints, dont il y a tant de preuves expérimentales. L'une des plus irrécusables, à ce qu'il me semble, m'a été personnellement fournie par mon expérience d'accouplement entre une truie celtique et le sanglier d'Algérie. On se souvient que les sujets engendrés par cet accouplement sont nés avec la peau presque entièrement dépourvue de pigment, comme celle de leur mère. Mais en outre leurs squelettes, tous conservés dans mon laboratoire, ont tous les caractères de celui de la race celtique. Crâne et rachis ne diffèrent en rien du crâne et du rachis caractéristiques du type naturel de cette race. L'erreur est d'autant moins possible, à l'égard de l'un et de l'autre, que le nombre des vertèbres n'est pas le même dans les deux cas, le sanglier
n'ayant que cinq lombaires, tandis que le cochon celtique en a six, et que le prolil du crâne de ce dernier étant fortement angulaire rentrant, celui du sanglier est rectiligne. Il ne peut donc y avoir de doute. Dans ce cas l'hérédité individuelle de la mère a évidemment prédominé en totalité. Les résultats de l'expérience exécutée à Poppelsdorf, dans une intention tout autre, ne sont pas moins démonstratifs. On sait qu'il s'agissait alors d'accouplements analogues effectués à plusieurs reprises entre une femelle de l'espèce du cochon masqué et des verrats de variétés anglaises. Ceux-ci avaient tous les soies blanches et la peau dépourvue de pigment noir, tandis que la truie était complètement noire. Or tous les gorets qu'elle a faits avaient la peau et les soies sans pigment sur toute l'étendue de la surface du corps, ou pigmentées seulement sur quelques petites places, ceux-ci étant de beaucoup les moins nombreux. Ici ce n'était plus l'hérédité maternelle individuelle qui avait prédominé, mais bien la paternelle, dans presque tous les cas complètement.
En outre de ces divergences entre les hérédités individuelles, une autre, encore plus fréquente, se montre entre elles et l'un ou l'autre des deux modes de l'atavisme. Dans la lutte qui s'engage pour la transmission héréditaire, c'est le plus souvent l'hérédité individuelle qui est vaincue, et conséquemment l'atavisme de famille ou l'atavisme de race qui l'emporte. En ce qui touche l'hérédité pathologique, il va de soi que le premier seul peut intervenir. Il n'y a point en effet de race qui soit entachée d'un vice héréditaire quelconque. Malheureusement il n'en est point ainsi pour les familles. Mais on comprend sans peine, étant donnée l'apparition d'un état pathologique constitutionnel chez un individu appartenant à une famille jusqu'alors indemne de cet état, que celui-ci ne sera point transmis à la progéniture si l'atavisme de famille prévaut sur la puissance héréditaire individuelle. Or il y a au moins des chances pour que cela soit. Dès lors, de ce
qu'un vice généralement reconnu comme héréditaire, ou plus exactement comme transmissible par hérédité, existe <;hez un individu, il n'est pas permis de considérer sa transmission comme certaine. Elle est possible assurément, il est peut-être môme sage de la tenir pour probable, mais elle n'a pas nécessairement lieu. Avec un conjoint doué d'une très forte puissance héré4itaire, ou avec un atavisme de famille solide, ce qui veut dire sain depuis de nombreuses générations, elle pourra être évitée. A un jeune agrégé ayant à faire, à la Faculté de médecine, un cours sur l'hérédité dans les maladies, qui me faisait l'honneur de me consulter sur ce point et sur quelques autres, je n'ai pas hésité à répondre en ce sens, parce que l'état de la science me parait autoriser pleinement une telle réponse. En examinant en particulier chacune des maladies héréditaires, j'aurai d'ailleurs l'occasion d'en fournir des preuves irrécusables, qui ne seraient pas à leur place ici.
En résumé, il n'est pas douteux que les trois modes de la puissance héréditaire, individuel, familial et spécifique, peuvent diverger, ou autrement dit se combattre entre eux. Quand on n'est pas bien renseigné sur les antécédents il est fort difficile, sinon impossible, de prévoir le résultat de la lutte ou du conflit qui, dans ce cas, s'engagera nécessairement. Étant au contraire muni de documents certains et précis sur les individus et sur leurs familles respectives on peut, sans de trop grandes chances d'erreur, supputer les chances d'hérédité dans tel ou tel sens. En thèse générale, ces chances se balancent ou à peu près, non pas lorsqu'on n'envisage qu'un seul et môme individu, l'hérédité individuelle étant le plus souvent primée par l'atavisme, mais lorsque les deux conjoints sont considérés en même temps.
L'hérédité ne doit être tenue pour infaillible que dans le cas où les puissances héréditaires, au lieu de diverger, convergent au contraire, ou en d'autres termes agissent
toutes dans le môme sens. Ce cas se réalise à coup sûr lorsque les deux conjoints sont non seulement de la môme . race, mais encore de la môme famille, comme on l'a fait remarquer à propos de la consanguinité. De môme qu'il est, pour les éleveurs d'animaux, le moyen le plus efficace pour conserver et consolider les qualités acquises sous l'influence de la gymnastique fonctionnelle, de môme aussi le cas assure la manifestation de l'hérédité à l'égard desvices constitutionnels. 11 n'est point nécessaire pour cela que l'un et l'autre, ou seulement l'un des deux conjoints en soient ostensiblement atteints, parce qu'alors, ainsi que nous l'avons déjà dit, il est indifférent que l'un quelconque des modes de l'hérédité entre en jeu plutôt que l'autre. Que ce soit l'atavisme ou l'hérédité individuelle, ou les deux à la fois, peu importe, le résultat sera toujours le môme, puisque de toutes parts l'état en question existera, soit objectivement, soit en puissance. On peut admettre, à titre de très rare exception, que, dans ces conditions, l'un des conjoints personnellement indemne soit doué d'une puissance héréditaire individuelle suffisamment forte pour l'emporter sur son atavisme de famille. On peut admettre aussi que ce soit le cas pour les deux. Théoriquement alors l'hérédité du vice ne devrait pas se manifester. Mais si en théorie la supposition n'est pasimpossible, je doute qu'en fait elle se soit montrée exacte, si ce n'est à l'état de simple apparence. On voit en effets assez souvent, l'hérédité pathologique sauter, comme Ton dit, une génération, pour reparaître à la suivante. Il va sans dire que nous voulons parler seulement de l'atavisme de famille réel, remontant à plusieurs générations oii le vice constitutionnel s'est manifesté sans interruption. Quand il n'y en a pas plus d'une ou deux, l'atavisme est encore assez précaire pour qu'il puisse être vaincu par l'hérédité individuelle. En règle cet atavisme de famille solidement établi ne peut céder que devant un autre de solidité encore plus grande.
CONVERGENCE ET DIVERGENCE DES PUISSANCES. 20:i
iXous en avons eu un frappant exemple dans ce qui s'est passé à la bergerie de Gevrolles, au sujet du troupeau de me'rinos à laine soyeuse. On se souvient que ce troupeau, dont il a été déjà parlé, était atteint d'une maladie héréditaii-e des articulations, et qu'il en a été délivré par l'intervention de béliers pris à Mauchamp. Ces béliers étaient consanguins avec les brebis de Gevrolles, puisque cellesci provenaient elles-mêmes du troupeau de Mauchamp. Mais elles avaient contracté leur maladie dans les Vosges, à Lahayevaux, après avoir quitté ledit troupeau. Leur atavisme morbide était donc beaucoup moins ancien que l'atavisme sain des béliers venus de Mauchamp, dont les familles avaient toujours été indemnes de la maladie. Par conséquent celui-ci ne pouvait manquer de l'emporter sur l'autre, et c'est en effet ce qui est arrivé comme on l'a vu, puisque la maladie a bientôt définitivement disparu dans la descendance de ces béliers.
En définitive, la convergence n'est donc véritable qu'à la condition d'une égalité à peu près complète, non pas des puissances héréditaires, ataviques ou individuelles^ mais bien des états transmissibles, à la fois chez les individus accouplés et chez leurs ascendants de même famille ou de familles différentes. Cette égalité des puissances héréditaires, ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer,, ne se rencontre sans doute jamais réalisée, bien qu'elle puisse se concevoir en théorie. C'est seulement dans le cas de sa réalisation que l'hérédité est infaillible ou inévitable, pour la raison excellente qu'il n'en peut pas être autrement. Quel que soit en effet le mode qui prévale, que ce soit l'hérédité unilatérale ou l'hérédité bilatérale, que le produit hérite exclusivement de son père ou de sa mère ou d'un ancêtre quelconque, ou partiellement des uns et des autres, c'est tout de môme, du moment que tous sont semblables entre eux. Toutes les combinaisons possibles en ce cas aboutissent nécessairement toujours au môme résultat.
Mais quand on cherche à se rendre compte des phénomènes héréditaires, soit de l'ordre normal, et notamment, dans cet ordre, de ceux que les philosophes qualifient de psychologiques, soit de l'ordre pathologique, les difficultés commencent dès l'instant oii il s'agit de déterminer les états transmissibles. Pour quelques-uns, nettement caractérisés par des signes accessibles à nos procédés physiques d'investigation, ces difficultés n'existent point. Peut-être, et probablement même, en sera-t-il dans l'avenir ainsi pour tous. Quant à présent il en reste encore beaucoup dont la condition déterminante nous échappe tout à i'ait, et dont les effets se manifestent à nous sous des modes très divers, dont nous ne saisissons pas toujours la liaison. Aleur sujet on est fort enclin à se payer de mots. Sommesnous plus avancés lorsque Bouchard (1), considérant l'hérédité pathologique comme un trouble de la nutrition transmis des parents aux enfants par les éléments mômes de la génération, par l'ovule et le spermatozoïde qui participent au mouvement nutritif de chacun des générateurs et dont l'activité vitale est exactement la même que celle de chacun de ces derniers, nous dit que par conséquent l'hérédité des parents aux enfants, n'étant qu'une hérédité cellulaire, ne peut être que la transmission, dans les cellules qui se forment successivement chez l'embryon, de l'intensité du mouvement nutritif de chacun des générateurs, et que l'enfant représente le type vital de ses générateurs, parce qu'il tient d'eux la reproduction d'un type vital déterminé ; lorsque le même auteur ajoute que l'hérédité mauvaise consiste en une déviation du type nutritif normal dans toutes les cellules de l'organisme et très vraisemblablement dans des déviations en plus ou en moins de ce mouvement nutritif? Cela ne nous apprend en réalité rien, si ce n'est que les états pathologiques transmis sont des états anormaux existant dans les élé-
(1) Cité par Dejerine, loc. cit., p. 241, d'après un cours fait à la Faculté de médecine de Paris en 1882.
ments générateurs. On pouvait assurément s'en douter. Que ces états soient des intensités diverses du mouvement nutritif des cellules, c'est ce que personne, dans l'état actuel de la science, n'est en mesure de démontrer.
D'après le môme auteur, ces déviations du type normal de l'activité nutritive ne se montreraient pas nécessairement avec le môme degré, dans tous les systèmes et dans tous les appareils, bien qu'elles existeraient dans tous, selon lui. Les conséquences de la permanence de cet état anormal de la nutrition pourraient se traduire par des états dynamiques et des troubles fonctionnels. L'élaboration insuffisante de la matière à l'intérieur de la cellule pourra, dit-il, laisser s'accumuler, dans les tissus ou les humeurs, des substances qui normalement doivent être métamorphosées, ou bien les cellules ayant une nutrition imparfaite, pourront être par cela même conduites à fonctionner d'une manière anormale. Au premier groupe appartiendraient l'obésité, le diabète, la goutte ; au second reviendraient la migraine, l'asthme, les névroses, dans lesquels on est forcé d'admettre une modification dans le fonctionnement de l'élément nerveux. Il existe, ajoutet-il, un grand groupe de maladies de la nutrition dont le fonds commun consiste certainement dans un ralentissement de cette dernière. Ces maladies, qui sont presque toutes héréditaires, constituent le groupe des maladies arthritiques, que l'on peut prendre comme type. Cliniquement et anatomiquement, ces maladies sont multiples, mais elles sont de môme famille et peuvent s'associer, se succéder ou alterner les unes avec les autres. Il n'est point rare d'observer que les sujets présentant d'une manière bien nette le trouble nutritif qui se traduit par ces maladies engendrent des individus névropathes, hystériques, choréiques, migraineux, asthmatiques, névralgiques, atteints de céphalée pendant leur adolescence, etc. L'hypochondrie, l'épilepsie, l'aliénation mentale, peuvent aussi se rencontrer dans ces conditions.
Telle est, d'après Dejerine, la conception de Bouchard. Il est évident que cette conception purement hypothétique d'une activité amoindrie ou excessive de la nutrition cellulaire se transmettant des parents aux enfants n'est pas autre chose que l'explication du fait héréditaire par ht fait lui-môme. C'est une forte illusion d'y voir un éclair- 'Cissement scientifique. Autant vaut s'en tenir à constater simplement ce fait. Quant à la parenté des diverses manifestations de l'arthritisme, elle n'est pas douteuse. Ces manifestations sont bien en effet de la même famille, puisqu'elles s'engendrent entre elles. Qu'elles soient dues -à un ralentissement de la nutrition, comme \t professeur -de pathologie générale de la Faculté l'affirme, c'est une autre affaire. En saine physiologie il devrait avoir pour ■conséquence un ralentissement corrélatif des manifestations de l'énergie, soit musculaires, soit intellectuelles, soit calorifiques. Or, depuis que j'ai l'âge d'homme, et surtout depuis que, comme physiologiste, je puis observer •cela d'aussi près que possible, étant moi-même un arthritique de la plus belle espèce, si j'ose ainsi dire, je ne me suis point aperçu qu'il en fût de la sorte chez moi. Et pourtant il n'y aurait pas d'autre moyen de constater cet -affaissement nutritif supposé. On ne voit pas, entre autres choses, comment il pourrait se traduire par une activité plus grande et une plus grande ténacité dans le travail intellectuel.
Deux élèves du maître (1) ont encore renchéri, comme c'est du reste assez l'usage, sur son subjectivisme. « Ce dynamisme anormal de la cellule, disent-ils, qui met l'organisme en opportunité morbide nerveuse, ce dynamisme anormal — résultante vraisemblable de la prédominance chaque jour plus grande, dans nos civilisations intensives, du fonctionnement du système nerveux — peut, on le conçoit, par hérédité directe ou par atavisme, se trans-
(1) L. Landouzy et G. Ballet, Mémoires sur les causes de l'alaxie,
mettre à tout ou partie de la descendance. De cette manière, nous pouvons, de nos générateurs, recevoir des cellules nerveuses qui, douées à un taux bas ou élevé, d'activité fonctionnelle, nous préparent un tempérament nerveux; le tempérament », ajoutent-ils en citant textuellement leur maître, « n'étant que la caractéristique « dynamique de l'organisme, le tempérament étant tout « ce qui concerne les variations individuelles des activités « nutritives. »
Sans doute nous recevons de nos générateurs des cellules nerveuses et autres douées à un taux bas ou élevé d'activité fonctionnelle. Nous ne pouvons guère les recevoir d'ailleurs. Elles sont normales ou anormales, c'est «ntendu. Mais quand on a constaté cela, le sujet qui nous occupe en est-il éclairci ? On ne nous apprend pas grand'chose non plus en nous disant que le tempérament est la caractéristique dynamique de l'organisme, tout ce qui concerne les variations individuelles des activités nutritives. Si ce n'était une irrévérence, on pourrait faire remarquer qu'il n'y a là qu'un assemblage de mots peut-être un peu creux.
En vérité, l'on ne sait encore rien de précis sur ces états morbides des éléments des tissus organiques dont l'hérédité est constatée. De fait, nous ne connaissons leur existence que par les manifestations symptomatiques qu'ils entraînent. Essayer de les déterminer, c'est, dans l'état actuel de la science, s'engager dans une voie qui ne peut conduire qu'à des conceptions imaginaires, sans valeur scientifique réelle. Il est donc sage d'y renoncer et de s'en tenir, dans la recherche des antécédents de famille, en vue de l'hérédité, à ces manifestations accusatrices d'une tare quelconque ayant pu donner lieu, en se transmettant à la descendance, à celles qui sont constatées. Ainsi que nous l'avons dit en commençant, la théorie de l'hérédité n'est encore pas possible, avec nos connaissances embryologiques actuelles. L'établir sera la tâche de l'avenir. En
attendant, abstenons-nous d'hypothèses qui, n'étant point vérifiables, ne sont pas légitimes et ont l'inconvénient de maintenir dans une quiétude illusoire ceux qui sont disposés à s'en contenter.
Mais il es t permis de rechercher, d'après les faits, quellessont les conséquences du fonctionnement des divers modes de l'hérédité, soit en divergence, soit en convergence, et de contrôler par là bon nombre de conclusions erronées qui ont été tirées de ces faits. Elles sont erronées précisément parce qu'en les tirant il n'a été tenu compte que d'un seul de ces modes, tandis que dans les raisonnements iî faut les faire intervenir tous. Nombreux sont les auteurs, à commencer par Darwin, qui pour avoir constaté, commenous l'avons établi, l'hérédité individuelle des variations ou de certaines malformations congénitales, n'ont pashésité à les considérer comme définitivement acquises à la descendance des individus chez lesquels elles se sont manifestées, et à conclure que cette descendance constituait de la sorte une race nouvelle, désormais fixée. De la facilité avec laquelle une telle erreur a été admise, de Quatrefages, qui pourtant s'est toujours défendu d'être transformiste — ce qui était en contradiction flagrante avec ses opinions résolument monogénistes — nous a donné les plus remarquables exemples.
Parmi les faits qu'il reproduit dans son dernier ouvrage déjà cité et dont il entretenait ses auditeurs dans chacun de ses cours du Muséum, il faut écarter ceux qui se rapportent à des variétés réelles, dépendantes du milieu dans lequel vivent les animaux. Celles-ci subsistent aussi longtemps que ce milieu ne change point. Ici l'hérédité intervient sans doute, mais elle n'est pas la condition déterminante. Il est bien connu qu'elle se montre impuissante à maintenir la variation aussitôt que cette condition, qui est le degré de fertilité du milieu, disparaît. Cela concerne en particulier les variations détaille et de volume du corps des animaux, qui présentent en vérité des écarts énormes.
mais non pas toutefois aussi énormes que notre auteur l'a supposé en admettant que les sujets visés par lui appartenaient à une seule et môme espèce. Il a comparé notamment les chevaux de brasseur anglais, qui ont jusqu'à 2 mètres de hauteur au garrot, aux petits poneys des îles Shetland, qui n'ont que 79 centimètres. C'est aux chevaux irlandais et aux bretons, de la môme race, qu'il faut comparer ces poneys. Le maximum de la taille, dans cette dernière race chevaline, n'atteint pas le minimum que l'on constate dans celle à laquelle appartiennent les chevaux de brasseur. La race de ceux-ci est dolichocéphale, tandis que celle des poneys shetlandais et des chevaux irlandais et bretons est brachycéphale. Les types naturels sont différents. La variation, réelle d'ailleurs, n'est donc pas si étendue que les nombres sembleraient l'indiquer. Mais encore une fois ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Les poneys shetlandais, transportes en Bretagne, y acquierraient la taille des chevaux bretons. Leur hérédité y perdrait ses droits.
Il convient de s'en tenir aux faits où l'hérédité peut être seule enjeu. « Comme chez les végétaux, dit de Quatrefages (1), il apparaît chez eux (les animaux) des variétés parfois très caractérisées; et, lorsque celles-ci répondent à un besoin réel, l'homme s'en empare, les rend héréditaires et souvent les exagère par les procédés de la sélection. Lorsque la mode ou le caprice entrent en jeu, ce ne sont plus seulement les variétés utiles que fixe l'industrie des éleveurs ; ce sont aussi les formes les plus aberrantes, les plus bizarres. Cette considération bien simple fait comprendre pourquoi certaines espèces animales, le chien et le pigeon surtout, semblent avoir le privilège d'une variabilité dont nous ne connaissons probablement pas encore les limites. Mais il arrive bien souvent aussi que, en dehors de l'action de l'homme et même en dépit de sa volonté, il
(1) Loc. cit., p. 15.
se forme des races extrômement différentes et quelquefois des plus étranges. »
C'est de ces dernières qu'il doit s'agir ici. Pour le reste, il y a une part de vérité. L'erreur est seulement de croire que les variétés, utiles ou de simple caprice, sont fixées par l'industrie des éleveurs. La nécessité d'une sélection constante est la preuve suffisante du contraire. Les variétés ne se fixent point dans le véritable sens du mot. Yariété et fixité sont deux termes contradictoires. Seules lesespèces sont fixes. On peut sans crainte défier quiconque de citer un seul cas authentique d'une variété réelle^ s'étant reproduite sans variation dans une longue suite de générations, comme on l'observe pour les espèces véritables, dont les caractères spécifiques restent intacts, quelque variation que puissent subir les autres qui, eux, sont essentiellement variables. Nous allons voir ce que valent les faits invoqués par notre auteur à l'appui de sa doctrine de l'hérédité persistante de ces caractères variables. Le dogme de l'unité de l'espèce humaine, étayé par de tels appuis, court grand risque de s'écrouler.
Le premier de ces faits est celui des porcs solipèdes. Et à ce propos il est affirmé sans hésitation que l'homme a domestiqué le sanglier, alors que j'ai démontré depuis longtemps (1) qu'il n'en est rien et que nos porcs n ont avec le sanglier qu'une relation générique. « Pourtant, dit de Quatrefages, il s'est formé des races fort différentes de taille, de proportion, etc. Chez un certain nombre d'entre elles, le nombre des vertèbres a varié dans les diverses régions de la colonne vertébrale. Il en est où le pied caractéristique, bien connu à coup sûr de tous mes lecteurs, s'est singulièrement modifié. Les deux doigts médians, les seuls qui servent à la marche, ont été englo-
(1) A Sanson, Mémoire sur la prétendue tronsformalion du sanglier en cocln dome tique. Cnnples rel/us, t. LXIIl, p. 743-928, et Jouru. de TatTcîdXllnj.ioL, 1HG7. - Sur l'origine des cochons domestiques (Sonse îun LLoive de Nehring). Journ. de l'anat. et de la p/^wl., t. XXIV, 1888.
bésdans un seul sabot. Ces po7xs solipèdes étaient connus des anciens et apparaissent parfois comme variétés, surtout dans le nord de l'Europe. Mais à Cuba, d'après les renseignements recueillis par M. Alphonse Edwards, ils ont formé une véritable race^ qui s'est évidemment fixée spontanément et a envahi tout un quartier de l'île. «
Et c'est tout ! Un fait si curieux d'hérédité durable aurait cependant mérité d'être entouré de détails plus circonstanciés, capables d'en assurer la réalité. Il n'est pas douteux que la particularité en question s'est montrée accidentellement à plusieurs reprises. Elle a été décrite par divers auteurs, encore tout récemment, d'après des pièces isolées, dont j'ai eu moi-même l'occasion de voir quelques-unes. Elle consiste en une soudure congénitale des deux phalanges unguéales, laissant voir, par un sillon, leur division primitive. Il est remarquable, contrairement à ce qui est avancé par notre auteur, que cette particularité n'a été observée que sur des porcs des régions méridionales de l'Europe, appartenant à la race que nous avons nommée ibérique, en Hongrie, en Italie, en Corse, en Espagne. C'est à cette race qu'appartiennent aussi nécessairement ceux de l'île de Cuba. Pour admettre qu'il s'en soit formé une race dans cette île, quand on n'a pas, comme de Quatrefages, son siège fait sur les choses de cette sorte, il faudrait des constatations autres que les renseignements dont il est parlé. On sait la valeur scientifique de tels renseignements. Il avait été assuré aussi à Darwin, à Buenos-Ayres, qu'il existait dans les pampas une race de bœufs natos. Nous avons déjà montré ce qu'il en faut penser, et nous y reviendrons tout à l'heure. Pour des faits de cette importance, en zoologie générale, il est difficile de comprendre que des savants sérieux se contentent à si peu de frais. En science, un fait n'est acceptable pour tel que quand il a été bien constaté et contrôlé par des observateurs compétents.
Chez les moutons, notre au tour invoque ensuite l'exemple
de la prétendue race de Mauchamp, sur laquelle nous nous sommes déjà expliqués. On sait que la famille ainsi nommée nous a fourni lun de nos nombreux cas à l'appui de la réversion. Il n'en faut donc plus parler. Mais il n'en est pas de môme au sujet d'une autre, dont vraiment transformistes et monogénistes ont abusé et abusent encore. « En 1791, dit notre auteur, naquit au Massacbusetts un agneau mâle ayant des jambes torses et très courtes, tandis que le corps avait conservé à peu près ses formes normales. A raison de sa conformation, cet animal ne pouvait franchir les clôtures trop peu élevées pour retenir les moutons ordinaires. Avec leur esprit pratique, les Américains comprirent l'utilité de ce qui pouvait être regardé de prmie abord comme un vice de conformation. Par une sélection attentive, ils multiplièrent ce type nouveau et créèrent la race des montons ancons ou race loutre. » Quel est, parmi nos contemporains, l'observateur digne de foi qui ait dit quelque part avoir, aux États-Unis d'Amérique, constaté l'existence d'une telle race? Je le demande avec la certitude que personne ne pourra répondre à ma question. Nous connaissons, dans la grande République du Nouveau Monde, environ quarante-cinq millions de moutons mérinos exploités pour leur toison. Dans les nombreux documents que nous possédons sur les populations ovmes du pays, nulle part il n'est question de ces moutons ancons. Ils n'existent en réalité que dans les livres des auteurs qui en parlent pour les besoins de leur cause. Il se peut qu il en ait existé. Mais à coup sûr ils ne se sont point perpétués. Et c'est ce qu'il importe seulement de constater, a notre point de vue actuel.
Il est en vérité quasiment puéril de parler des moutons qui en Afrique, dans les régions chaudes de l'Amérique centrale, et môme ailleurs, auraient perdu leur laine qm serait remplacée par du poil raide et court. Cela ne peut que faire sourire un zootechniste qui sait que naturellement les Ovidés sont pourvus des deux sortes de produc-
COiN'VERGEiVCE ET DIVERGENCE DES PUISSANCES. 213
tions pileuses. La prédominance de la laine sur le poil, jusqu'à disparition de celui-ci, est un effet de culture. Dès que cette culture attentive cesse, le poil reprend le dessus. C'est-à-dire que les choses reviennent à leur état naturel. N'est-il pas curieux de voir présenter ce retour à l'état naturel ou normal comme un effet de variation perpétué par hérédité? Quant à l'effet contraire, qui est bien, lui, une variation réelle déterminée par l'homme, on sait avec quel soin les éleveurs démontons à laine fine s'appliquent à éliminer les individus dont la toison contient du jarre, preuve évidente que cette variation n'est point solide. En l'absence de ce soin, en effet, la peau serait bientôt tout entière envahie.
M. de Rochebrune-a signalé il y a quelques années l'existence au Sénégal de Bovidés portant sur le nez une production cornée soutenue par un noyau osseux. Il en a fait une espèce particulière à laquelle il a donné le nom de B. triceros. Ce sont, paraît-il, des zébus, dont de Quatrefages n'a pas manqué de s'emparer à l'appui de sa thèse. Il s'est peut-être un peu trop pressé, car il n'est pas à ma connaissance que l'observateur de ces Bovidés ait constaté la transmission héréditaire de la particularité signalée par lui. En outre, il parait que c'est la coutume, dans la région où ils se montrent, d'inoculer aux animaux le virus péripneumonique par une forte incision, qui atteint jusqu'au périoste, précisément sur le point oii se développe la production cornée. Il se pourrait donc bien que ni la variation ni l'hérédité n'eussent rien à voir dans l'affaire. En tout cas c'est chose à vérifier, et en attendant la vérification il convient de mettre un point d'interrogation au B. triceros dont la production cornée nasale ne semble, du reste, au simple aspect, guère normale.
Ce qui montre bien le parti pris de ne tenir aucun compte des objections, si valables qu'elles puissent être, de la part de l'auteur que nous suivons, c'est ce qu'il répète imperturbablement au sujet des bœufs dit natos.
« Une des plus étranges races bovines, dit-il, est celle qui parait avoir pris naissance spontanément chez les Indiens au sud de la Plata, et qui est connue dans cette province sous le nom de race rjualo. C'est une race trapue, à jambes relativement courtes, sui'tout par devant, et dont la tête est profondément modifiée. « Comparé au crâne d'un « bœuf ordinaire, a dit Darwin, presque pas un os n'a la « même forme, et le crâne entier a un aspect tout k fait « différent. » Les figures ci-jointes''permettent de comprendre combien ces paroles sont vraies. Celle qui représente la tète du bœuf gnato a été faite d'après une photographie que je tiens de l'illustre naturaliste anglais. 11 a lui-même observé deux troupeaux de gnatos et s'est assuré qu'il s'agissait d'une véritable race et non d'une monstruosité individuelle. »
Nous avons eu déjà l'occasion de dire (p. 11) ce qu'il convient de penser à ce sujet. Les témoignages les plus autorisés sont venus, à diverses reprises, attester qu'il n'avait jamais existé nulle part, en Amérique, une race de cette sorte. On n'aurait d'ailleurs pas de peine à le comprendre, en songeant à la difficulté qu'auraient, pour se nourrir sur un pâturage, des individus atteints de la malformation dont il s'agit. Mais aux arguments précédemment exposés j'en veux ajouter ici un autre qui paraîtra, je pense, tout à fait décisif.
lly a eu en 1890, à Buenos-Ayres, une exposition d'ani maux de toute la République Argentine, et qui était de plus internationale. A son sujet il a paru alors dans le principal journal de la ville, « La Nacion », un article signé Ramon Lista et dont le titre était : Un aniinalinteresante. En voici les premières lignes, traduites du texte espagnol : « Le palais de l'Exposition agra peciiaria argentina contient maintes choses capables de provoquer l'admiration; pourtant je dois déclarer en toute franchise que ce qui a le plus excité ma curiosité de naturaliste, c est une petite vache iiata que l'on pourrait bien appeler bou-
ledogue, parce qu'elle a la même expression de physiononomie, due au relèvement constant de sa lèvre supérieure, laissant voir les dents comme dans le cas du chien ainsi nommé. Le propriétaire, M. Ernesto Gibson, de Ajo, la destine au Jardin zoologique de Londres, où le Musée d'histoire naturelle possède un squelette de môme anirnal qui a été étudié par le célèbre naturaliste Owen. « L'auteur ajoute ensuite des détails sur ce qui a été dit antérieurement par les auteurs et notamment par Darwin au sujet de l'origine attribuée aux natos. Mais il ne parle nullement de leur existence à l'état de race. Il se borne à signaler la petite vache de l'exposition comme une curiosité à visiter.
Il est donc vraiment hardi, après tant de preuves, de persister à présenter la malformation dont il s'agit comme s'étant reproduite dans une longue série de générations.
Chez les chiens notre auteur trouve, cela va de soi, des arguments nombreux. Nous ne nous arrêterons qu'à ceux qui touchent le crâne osseux, parce qu'ils sembleraient les plus forts. « Dans la tête osseuse, dit-il, ce n'est pas seulement le volume qui s'exagère ou s'amoindrit; ce sont aussi les proportions qui changent. Il suffit, pour le reconnaître, de comparer à ce point de vue le dogue au lévrier . ou au king's Charles. Chez le bouledogue, la mâchoire supérieure se raccourcit plus que l'inférieure, et, par suite, celle-ci dépasse la première; chez certains lévriers, les deux mâchoires sont aussi inégales, mais l'inférieure est la plus courte. Chez le premier, les dents, trop rapprochées, prennent une direction transverse; chez le second, elles sont, au contraire, espacées. Ajoutons avec Isidore Geoffroy Saint-Hilaire que, même les carnassières et les tuberculeuses ne sont pas toujours développées dans le même rapport; et l'on sait quelle est l'importance de ce rapport dans la caractéi'isation des espèces mammalogiques.
« Chez le dogue, les pariétaux sont comme aplatis, et son crâne est plus petit que celui du chien de berger,
quoique sa tûtc soit d'un tiers plus grande, au dire de F. Cuvier. Chez les barbets et les chiens de berger, les os latéraux du crâne sont tombés et contribuent à donner à la cavité crânienne des dimensions relativement assez grandes. Dans aucune race toutefois, ce développement relatif du crâne n'est plus prononcé que dans le king's Chaides. On voit combien est réduit en outre chez lui tout le squelette delà face. I. Geoffroy Saint-Ililaire avait déjà signalé ce caractère chez un chien japonais ; mais ce trait paraît être chez lui moins frappant que chez notre petite race. »
Tout cela est incontestable. Mais ce qu'il faudrait démontrer, c'est que les différences ainsi constatées sont dues à la variation. Avec ceux qui, comme lui, sont convaincus a priori de l'existence d'une seule espèce canine, notre auteur se borne à le supposer. Les caractères différentiels qu'il décrit si bien sont pourtant au premier chef spécifiques. Et en admettant qu'ils soient des effets de variation, qui est-ce qui sait à quel moment cette variation se serait produite? Le lecteur se souviendra peut-être des faits signalés par Broca (p. 169) au sujet des chiens figurés sur les monuments de l'antique Égypte et de Babylonc. Les types différents étaient dès lors ce qu'ils sont encore aujourd'hui. Nul n'est en mesure de remonter à leur origine. Le plus probable, en même temps que le plus simple, n'est-il pas de les tenir pour naturels? Il n'est venu à l'idée de personne de considérer l'âne comme une variation du cheval, ou réciproquement, pas plus que la chèvre comme une variation de la brebis. Or il y a certainement moins d'écart entre certains ânes et certains chevaux, entre certaines chèvres et certaines brebis, qu'il n'y en a entre le chien dogue et le chien lévrier.
C'est en vérité une singulière notion de l'espèce, celle qui conduit à de tels résultats. C'en est aussi une singulière définition ou, pour être plus précis, une caractéristique bien élastique, celle qui permet, en présence de ces
faits, absolument identiques, d'accorder aux uns la valeur do types spécifiques ou naturels et de la refuser aux autres, pour n'y voir que celle de simples variétés héréditaires. Les auteurs franchement transformistes sont au moins logiques, eux, en admettant, sans preuves d'ailleurs, que toutes ces formes diverses ont pour origine la variation, et en les faisant dériver toutes soit d'un type ancestral unique, soit d'un petit nombre de types. Mais, encore une fois, le monogénisme qui lui tenait tant à cœur empêchait de Quatrefages de s'apercevoir de l'énorme inconséquence qui éclate ici. L'unité de l'espèce humaine exigeait que le Blanc européen, le Nègre et le Kalmouk ne fussent que des variétés héréditaires ou races d'une espèce primitive dont il ne nous a, au demeurant, jamais fait connaître les caractères.
On vient de voir combien peu solides sont les arguments empruntés aux connaissances zootechniques sur les mammifères. Nous passerons sous silence ceux qui se rapportent aux oiseaux, pour abréger. Il en a été du reste déjà question. L'auteur les emprunte à Darwin. Mais ce qui paraît étonnant, quand on se place à son point de vue, c'est qu'il n'ait pas insisté davantage sur le cas des bœufs sans cornes, qui semblerait pourtant bien démonstratif lorsqu'on admet comme lui que le type primitif de l'unique espèce bovine était nécessairement cornu. A son sujet il s'en tient à une simple phrase, qui ne vise môme pas les principaux représentants de la race. « La province de Corrientes, dit-il, a produit une race à jambes courtes; le Paraguay, une race à cornes droites et verticales ; une autre entièrement dépourvue de cornes, comme notre hœuf sarlabot. » Et c'est tout! Sur ces matières, la montre de notre éminent et excellent anthropologiste retardait toujours. Au moment où il écrivait, il avait été établi déjà depuis longtemps que ce prétendu bœiif sarlabot n'était pas autre chose qu'une famille de la variété de Suffolk implantée, àl'aide du croisement continu, par M. Dutrône
en son château de Normandie, et il eûl été bien difficile à quiconque de signaler quelque part chez nous un sujet qui ne fût pas identique à la variété que les Anglais appellent Red-Polled. Les représentants de cette variété y étaient d'ailleurs et y sont encore fort rares. Mais ce que de Quatrefages n'a point fait, d'autres l'ont tenté.
Corne vin, dans un travail spécial (1), après avoir constaté que l'existence d'une race bovine sans cornes aux temps quaternaires n'a été signalée par aucun paléontologiste, mais que dès l'antiquité elle était déjà constituée, car Hérodote (Eistoires, liv. IV) l'indique comme se trouvant au pays des Scythes et Tacite [Germania, V) en Germanie, s'est demandé qu'elle pouvait être son origine. Une première hypothèse se présentait, peu admissible a priori^ comme nous le montrerons tout à l'heure, celle de l'origine traumatique. Il l'écarté en citant les tentatives qui ont été faites à diverses reprises, et plus en détail une ayant duré vingt-trois ans, qui s'est produite dans le département delà Haute-Marne. Nous en avons déjà parlé. Une autre hypothèse consiste à attribuer à rinfluence du froid la disparition des cornes. Il l'écarté également par des arguments auxquels il n'y a pas heu de s'arrêter. Enfin il en arrive à celle qui lui paraît la plus plausible et il l'expose de la manière suivante :
« La revue de toutes les influences indiquées par l'école darwinienne comme productrices de variations et formatrices de types nouveaux, ne montre rien qui puisse être invoqué ici avec apparence de raison ; il faut chercher d'autres causes de cœnogenèse. Or, en méditant sur les faits zootechniques, rapparUion brusque de caractères nouveaux me semble aussi fréquente et aussi active que l'adaptation dans la formation des nouveaux types. L'em-
(1) Cii CouNEViN, Recherches expérimentales sur l'origine de la race bovine San rnes ou d'Angus. Empêchement apporte au déve oppemen d cornes et reproductiou en consanguinité. Jorirn. de mckl. volé,, et de soolechnie, 188G, p. SÎO.
bryologie qualifie ces caractères d'anomalies ou de monstruosités suivant leur importance, et elle en cherche actuellement le déterminisme dans des induences physiques agissant sur le germe pendant ou après la fécondation. Beaucoup de ces caractères subitement apparus sont héréditaires. La création de races de cette façon n'a rien qui répugne à l'esprit, et d'ailleurs elle est hors de discussion, puisque quelques-uns des types nouvellement formés, l'ont été certainement par arrêt de développement d'une partie de l'organisme; tels sont les moutons de Yung- Ti et les lapins sans oreilles.
« 11 y a les probabilités les plus grandes pour que la race bovine sans cornes se soit aussi formée tératologiquement, par l'apparition brusque du caractère qui la distingue. »
Et là-dessus l'auteur cite le fait auquel de Quatrefages a fait allusion, rapporté par Azara, puis un autre semblable qui se serait produit plus récemment en Sicile, sans prendre garde que ces faits peuvent être interprétés par la réversion, puis il conclut : « Les faits recueillis nous montrent que la transmission par hérédité du caractère qui nous occupe est la règle quand il a apparu par anomalie, tandis qu'elle n'a pas lieu quand on a eu recours au traumatisme, ou qu'il est le résultat des causes déprimantes signalées ci-dessus ; nous sommes donc autorisés à pencher vers la formation du type sans cornes par une anomalie dont le déterminisme est encore à étudier.
« Reste enfin, ajoute-t-il, la question de l'implantation de cette race dans le nord des îles Britanniques. D'après ce qui vient d'être dit, elle a pu être créée sur place par quelque éleveur, « curieux des choses de la nature », comme on disait jadis, mais de ce fait nous n'avons nulle trace historique. Ou bien formée ailleurs, elle y a été importée, mais par qui et à quelle époque?
« Les premiers envahisseurs des îles Britanniques, les Pit-Dwellers. venaient, croit-on, de la Scandinavie et ils
220 L'IlÉIlÉDITl!; NORMALE ET PATHOLOGIQUE.
ont ubordé par l'Ecosse. Ils furent les constructeurs de Barrows, connurent, comme iladté dit, la plupart de nos animaux domestiques actuels, possédèrent une race de bœufs cornus et ne dépassèrent point l'âge du bronze. Ils doivent donc être mis hors de cause.
« Se basant sur des considérations que je ne puis développer ici, les pala^ethnologues admettent que le fer et l'argent furent connus des habitants de la Grande-Bretagne environ trois siècles avant l'invasion de César, qui eut lieu cinquante-cinq ans avant Jésus-Christ. Or depuis deux siècles déjà la race bovine sans cornes avait été signalée en Scylhie par Hérodote et Ilippocrate. Puisqu'elle existait, il se pourrait qu'elle eût été introduite en Grande-Bretagne en môme temps que le fer et l'argent, mais il faudrait pour en avoir la quasi certitude, savoir d'abord quels sont les peuples introducteurs de ces métaux et s'ils venaient de Scythie ; dans l'affirmative il y aurait de fortes probabilités pour qu'on pût leur attribuer cette importation.
« Si l'on se rallie à cette hypothèse, on voit que cette fois encore, comme lors des premières invasions, l'envahissement s'est fait par le Nord, puisque c'est dans le pays des Gallov^ays que cette race a été signalée tout d'abord et que ce n'est qu'à une époque récente qu'elle a été exportée du comté de Forfar dans ceux de Suffolk et de Norfolk. Si l'envahissement se fût fait par le Sud, les envahisseurs auraient probablement laissé quelques têtes de leur bétail soit en Gaule, soit en Belgique et en Hollande, ce qui n'eut pas lieu. D'autre part, César qui poussa jusqu'au Norfolk, ne signale point la race bovine sans cornes dans le récit de son expédition en Grande-Bretagne. A ce moment cette race existait en Germanie, mais nous ne savons point si déjà elle se trouvait aussi en Ecosse, puisque le futur empereur romain, qui nous a légué par ses Co/nmentaires tant de matériaux précieux pour l'histoire de son temps, n'est point arrivé jusque-là. Il y a ici une
inconnue que je ne vois pas la possibilité de dégager poulie moment. »
Que la race des bœufs sans cornes soit arrivée en Ecosse par le Nord, ce n'est pas douteux. Elle n'existe pas seulement en Grande-Bretagne. On la trouve aussi en Islande, et de plus Middendorff nous a appris récemment (1) qu'il y en a encore aujourd'hui des représentants dans la Russie centrale, où ils sont désignés comme bétail scythique sans cornes {scT/thische hornlose Vich). Il fait remarquer que les Scythes se sont répandus de plus en plus vers le Nord, entraînant avec eux leur bétail, jusqu'en Scandinavie, sur les côtes et sur les îles de la mer Glaciale.
Mais ce n'est pas l'origine ethnique de la race qui nous intéresse pour le moment, bien qu'il ne soit pas toutefois indifférent, pour notre discussion, de constater que cette origine est incontestablement dans le pays des anciens Scythes. Il s'agit seulement de savoir si, comme le pense notre auteur, les plus fortes probabilités sont pour qu'elle se soit formée tératologiquement, par l'apparition brusque du caractère qui la distingue, lequel, bien entendu, se serait ensuite perpétué par hérédité. Sans nous arrêter à ce que ce caractère de l'absence des cornes n'est point le seul par lequel cette race diffère des autres, voyons ce qu'il aurait fallu, d'après ce qui est admis par tout le monde, pour que les choses pussent se passer ainsi, même en cas où il ne s'agirait que d'une simple variété plus ou moins durable. Tous les faits connus montrent que quand on a voulu reproduire et fixer ainsi une variation accidentelle, il a fallu s'astreindre à une sélection attentive et persévérante des produits. On sait que malgré cette sélection il n'en a jamais été obtenu de durable. Mais admettons qu'il en soit autrement : est-il non pas probable, mais même seulement vraisemblable, que les
(1) A. VON MiDDENDonFF, Ueber die Rindvichrasso des Nôrdlichen Russllands and ihre Veredlung, trad. en aUemand pai' REnNiiAno Bajoiih. LandavirthscL Mjrbucher, XVII Bd. (1888), p. 298.
Scythes, barbares entre les barbares, aient eu la notion de cotte sélection, et encore qu'ils l'auraient eue aient pu s'y astreindre? Pour l'admettre il faudrait n'avoir aucune idée de leur état. En son absence on sait bien ce qui arrive dans les cas pareils, conformément aux lois de l'hérédité. Les troupeaux des Scythes vivaient et se reproduisaient évidemment en pleine liberté, comme ceux de toutes les peuplades non civilisées. Un tel sujet né accidentellement sans cornes au milieu de l'un de ces troupeaux, en admettant que ce fût un mâle, n'aurait pu s'accoupler avec aucune femelle, vaincu dans la lutte par ses concurrents cornus ; si c'eût été une femelle, l'hérédité des mâles pourvus de cornes n'aurait pas tardé à prévaloir dans sa descendance. De toutes façons la perpétuité du type nouveau ne se comprendrait pas. Et en tout cas quel intérêt les Scythes auraient-ils eu à perpétuer ce type accidentel?
L'hypothèse tératologique sur l'origine de la race des bœufs sans cornes n'est donc pas soutenable, et il faut reconnaître purement et simplement que le type de cette race est naturel comme celui de toutes les autres, ni plus ni moins.
C. Dareste est allé encore plus loin que tous ses devanciers et que tous ses contemporains. Il n'a pas hésité à soutenir (1) que toutes les races domestiques ont ainsi une origine tératologique, sans en donner d'ailleurs aucune preuve ; car on a vu que la malformation des bœufs natos, sur laquelle il a insisté, n'en est pas une, et il n'y a ajouté que le cas de la forme crânienne des poules dites dePadoue, dont l'origine serait à démontrer, aussi bien que celle des poules à cinq doigts. Personne ne sait d'où viennent ces poules et depuis quand elles
(1) c Dareste Mémoire sur le mode de production de certaines races d'animaux domestiques. Comptes rendus, t. LXIV, p. -'.23, et Archives du Comice de Lille, 18G7. - Mémoire sur l'origine des races chez les animaux domestiques. BiblioUièqiœ de l'École des Hautes Études, section des sacnces naturelles, t. XXXVI, 1888.
existent. Nul n'est donc autorisé à les considérer comme des déviations d'un type naturel.
S'il n'est pas contestable que ces déviations survenues accidentellement peuvent se transmettre, ainsi que nous en avons donné de nombreux exemples dans le chapitre où l'hérédité individuelle a été étudiée en particulier, la vérité est que la science ne possède aucun fait établissant que la transmission héréditaire en ait été durable au point qu'il se soit de la sorte constitué une race nouvelle, dans le sens exact du mot, c'est-à-dire un type spécifique nouveau. Tous les types réels sont naturels au même titre et leur origine nous est absolument inconnue. Tout au plus nous est-il possible de créer des variétés passagères, qui ne se conservent durant un certain temps qu'à force de soins et à la condition qu'elles soient l'objet d'une sélection continuelle. Ce ne sont que des types artificiels. Dès que ces variétés sont abandonnées à elles-mêmes, se reproduisant en liberté, elles disparaissent.
La raison en est facile à comprendre, quand on connaît les lois de l'hérédité. Dans le cas il y a nécessairement divergence entre les deux modes qui se trouvent en présence, l'hérédité individuelle et l'atavisme de race. Le premier peut prévaloir durant un certain temps, mais tôt ou tard il sera infailliblement vaincu par l'autre, en principe plus puissant, comme nous l'avons montré. Pour s'en convaincre a priori il n'y aurait qu'à se reporter à la définition exacte que Baudement a le premier donnée de cet atavisme. Mais on a vu que les faits invoqués à rencontre par les auteurs, et notamment par de Quatrefages, le plus autorisé d'entre eux, ne supportent pas l'examen. Encore bien que l'atavisme de famille viendrait se joindre à l'hérédité individuelle, comme cela est arrivé parfois, par exemple dans le cas observé par Bédart que nous avons cité (p. 54), où une malformation des mains et des pieds s'est reproduite durant trois générations, et
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aussi pour des cas de sexdigitisme ; malgré cela l'expérience montre que l'atavisme de race finit toujours par rétablir le type naturel. S'il n'en était pas ainsi, il y a belle heure que la notion d'espèce, dans les sciences naturelles, ne correspondrait plus à la réalité. 11 y a, il est vrai, une école qui considère cette notion comme purement conventionnelle et tout au plus utile pour mettre un peu d'ordre dans les classifications. Mais il n'est pas moins vrai que cette école méconnaît absolument les faits, auxquels elle substitue des conceptions d'ordre purement philosophique et subjectif. Les objets sont là qui montrent invariablement les caractères typiques qui les ont toujours distingués, aussi loin qu'on puisse remonter dans le temps, même jusqu'aux époques géologiques qui ont précédé l'époque actuelle. Tout a varié et varie sans cesse autour de ces caractères ; eux sont restés immuables, quand on les considère dans la série des temps, depuis leur première manifestation. A qui ou à quoi est due cette première manifestation, nous l'ignorons et nous ne cherchons même pas à le savoir, bien convaincu que ce serait une recherche vaine. Nous n'avons jamais consenti à nous laisser enserrer entre les cornes du fameux dilemme du créationisme et du transformisme. Le procédé de raisonnement qu'il accuse n'est pas scientifique. C'est du pur philosophisme. En science, on n'explique point, on constate, et Ton ne doit tenir pour légitimes que les hypothèses vérifiables. On ne persuade pas, on démontre. Où la démonstration est absente il n'y a point de science.
Mais reprenons notre propos. 11 est donc bien entendu que les variations individuellement héréditaires, qu'elles soient ou non congénitales, ne peuvent pas se fixer d'une façon définitive et être ainsi le point de départ de véritables races, pour cause de divergence nécessaire, infaillible, à un moment donné, entre la puissance héréditaire individuelle et celle de l'atavisme, celle-ci devant toujours finir par prévaloir. L'expérience l'a toujours démontré, et
il est clair d'ailleurs que le contraire serait une infraction aux lois connues de l'iiérédité. Les arguments qui ont été opposés à la proposition ainsi formulée n'ont pour base que de pures suppositions ou des erreurs d'interprétation des faits observés.
Des divergences de même ordre se constatent à tout instant dans les populations croisées ou métisses, humaines aussi bien qu'animales. Elles permettent de se rendre sans difficulté compte de phénomènes en apparence contradictoires, eu égard à la caractéristique des races. Nous n'en citerons que quelques-uns, qui seront suffisants. Il serait trop long et du reste superflu d'exposer tous ceux qui sont à notre connaissance.
On rencontre assez souvent des femmes qu'on appelle des belles brunes aux yeux bleus. L'étrangeté de l'association de ces yeux bleus, de nuance variable, avec une chevelure brune ou noire, attire l'attention. Il a été remarqué que cette association n'est pas rare dans les populations bretonnes en particulier. Je l'ai souvent constatée aussi, pour mon compte, dans les Pyrénées, chez les femmes béarnaises surtout. Gela donne à l'expression de leur physionomie un charme attrayant. Les termes dont on se sert pour caractéiiser les individus dont il s'agit ne sont pas précisément exacts. Sont-ils bruns ? Sont-ils blonds ? Ils ne sont en vérité ni l'un ni l'autre, la caractéristique ne pouvant se tirer exclusivement ni des yeux ni des cheveux, mais bien des deux à la fois. Quoi qu'il en soit il n'est pas rare de voir un individu de cette sorte être né soit de deux parents franchement bruns, soit de deux parents franchement blonds. Le premier cas, qui se montre en Bretagne et en Béarn, est cependant le 'plus commun. Comment l'interpréter ? On pourrait admettre une variation congénitale de la couleur de l'iris, qui assurément ne serait pas impossible. Il y a, comme on sait, des faits analogues. Mais il est bien plus conforme à l'observation d'y reconnaître l'influence d'un ancêtre blond dont
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l'atavisme s'est ainsi manifcstd. En Bretagne, cet ancêtre est venu soit de Normandie, soit d'Angleterre; dans la région pyrénéenne, c'est l'envahissement et la longue occupation des Gotlis qui l'a fourni. Les populations s'étant depuis lors maintenues sous ce rapport en variation désordonnée, pour cause d'absence de sélection, absence bien compréhensible, il n'est nullement surprenant que la couleur des yeux de ces éléments ethniques étrangers se soit ainsi reproduite de temps à autre et maintenue de la sorte durant si longtemps ; d'autant mieux que l'occupation n'a pas été seulement passagère. C'est de même que se comprend l'existence d'individus complètement blonds en Kabylie, au milieu des Berbères naturellement très bruns. Il suffit de songer, pour en avoir la raison, que leur pays a été envahi par les Vandales, ainsi que tout le nord de l'Afrique, où l'on en trouve aussi la trace non douteuse dans les populations chevalines, par la présence des chevaux du type germanique qu'ils avaient amenés avec eux. Bêtes et gens se manifestent de la sorte par réversion, ou autrement dit par divergence héréditaire entre les deux modes connus.
Je puis, dans ma propre famille, signaler un fait semblable. Ma mère était nettement brune, avec des yeux et des cheveux très noirs, mais avec la peau très blanche. Mon père, brun au contraire de peau et de chevelure, avait les yeux tirant plutôt vers le bleu. Ils étaient ce que l'on appelle gris bleu. Je ressemble moi-même de tout point à ma mère, et non pas seulement pour le physique. J'ai eu un frère et deux sœurs. Mon frère et l'une de mes sœurs étaient très bruns de peau comme de chevelure et d'yeux. L'autre sœur était au contraire tout à fait blonde, à peau très blanche, à chevelure de nuance très claire avec des reflets dorés, et aux yeux d'un beau bleu. Elle ne ressemblait donc ni au père ni à la mère par son teint. Je n'ai guère vu de divergence plus accentuée que celle-là, bien qu'il me soit arrivé d'en rencontrer beau-
coup depuis que je m'occupe de l'étude des phénomènes d'hérédité.
Ces phénomènes de l'ordre physique sont frappants et peuvent ôtre aisément ainsi constatés par tout le monde. Dans l'ordre intellectuel, dépendant de dispositions cérébrales particulières qui s'héritent comme le reste, et non pas les idées, comme on le dit parfois, les mêmes faits ne se laissent pas moins observer. Mais il n'est pas si facile et il pourrait être désobligeant d'en citer des exemples parmi ceux que nous connaissons. Il convient donc de se borner à y appeler l'attention. Le lecteur attentif en trouvera sans beaucoup de peine dans son entourage.
Ces divergences entre l'hérédité individuelle et l'atavisme, si fréquentes, ne sont point les seules qui se manifestent. Elles se présentent aussi souvent, et peut-être môme plus souvent, entre les hérédités individuelles, dont les puissances sont si exceptionnellement égales, du moins dans leur totalité. On rencontre à chaque instant des individus qui ont hérité des principaux caractères physiques de leur père et des aptitudes intellectuelles de leur mère, ou inversement. Les mêmes divergences se montrent en outre pour les caractères physiques, ou pour les intellectuels. Chez certains individus on constate des mélanges, en proportions indéfiniment variées, des paternels et des maternels, soit de l'un soit de l'autre ordre. Et c'est ce qui fait que les effets de l'hérédité envisagée d'une façon générale ne sont pas aussi faciles à prévoir qu'il l'a semblé à certains auteurs. Sans doute on en peut, comme nous l'avons déjà dit, supputer les chances dans bon nombre de cas. Mais seulement lorsque tous les modes convergent, ce qui est le cas le plus rare, il y a certitude, pour les raisons sur lesquelles nous n'avons pas à revenir. Toutes les fois que la divergence est possible, on ne peut pas savoir d'avance si elle se produira ou ne se produira point, s'il y aura ou
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s'il n'y aura pas ce qui a 6i6 si singulièrement appelé disjonction des caractères.
Les notions expérimentales que nous avons exposées et dont les conséquences zoologiques ont été indiquées dans le présent chapitre ont une importance toute spéciale au point de vue de la transmission des états pathologiques, dont nous aurons désormais à nous occuper exclusivement. C'est, du reste, surtout en considération de cette transmission, de l'hérédité des maladies, comme l'on dit, que l'état de la science sur les phénomènes de l'hérédité en général et sur les lois qui les régissent a été au préalable établi. Il me parait y avoir beaucoup de choses à rectifier dans les ouvrages d'ailleurs fort intéressants qui ont été publiés sur ce sujet, de si grand intérêt lui-même. Ainsi qu'on Ta dit déjà, la préoccupation n'existe guère, dans les populations humaines, d'assurer la transmission des plus beaux ou des meilleurs caractères normaux. On ne s'aperçoit point, en outre, que la lutte pour la vie, le struggle for life, y ait les effets attribués par Darwin à la sélection naturelle, à la survivance des plus aptes. La sélection artificielle, dont le souci devient de plus en plus grand dans la reproduction de nos animaux, n'y a qu'une part bien faible. Seule l'appréhension des maladies héréditaires peut, dans quelques cas, primer les considérations qui, en général, décident des unions. C'est donc celle-là qu'on doit seulement viser ici en particulier.