SOUS L'UNION
Notre pays, sous le régime anglais, avait eu, à venir jusqu'à 1840, plusieurs formes de gouvernement. D'abord, la loi martiale, de 1760 à 1763 ; 2 o. gouvernement militaire, de 1763 à 1774; 30. gouvernement civil absolu, de 1774 à 1791 ; 4c. gouvernement tiers-parti électif, qui a commencé en 1792 et fait place à l'acte d'union, sanctionné le 23 juillet, 1840 : cet acte ne devint en force que le 10 février de Tannée suivante, sous lord Sydenham, de triste mémoire. Enfin et 5 o . la constitution de 1867, nous donnant la confédération canadienne. " Sous les trois premiers régimes, dit Garneau, le peuple ne fit que changer de tyrannie."
Nous allons voir la part qu'a prise M. Morin dans les affaires publiques qui se sont déroulées sous l'acte d'union ; mais retournons de deux ans sur nos pas.
M. Morin, de retour à Québec publiquement, demanda, comme nous l'avons déjà vu, qu'on lui fît son procès : on l'avait accusé du crime de haute trahison. Cette accusation était si peu fondée, que l'on ne jugeât pas nécessaire d'entreprendre de la prouver, même devant le tribunal le plus complaisant de cette époque.
En même temps, il se remit à la pratique de sa profession d'avocat. Il établit son bureau à l'encoignure des rues Donnacona et des Jardins, là même où se trouve le site de la boutique occupée par MM. Anderson et Forrest, plombiers. La bâ-
tisse servant de bureau à M. Moi in a été démoiie, et c'est la boutique que nous venons d'indiquer qui l'a remplacée. [1]
M. I>avid dit, dans !a biographie abrégée qu'il a faite de M. Morin :
" M. Morin rentra dans le Parlement-Uni, en mil huit cent quarante. [2] comme représentant de Nicolet. Dans la lutte qui s'engagea sous le nouveau système, il fut, comme auparavant, l'iiu des plus fermes et des plus intelligents avocats des droits de ses compatriotes. Il se rangea avec ia majorité du lias-Canada, sous la direction de M. Lafontaine, et contribua puissamment à nous rendre la nouvelle constitution favorable et utile. Il s'agissait, comme avant mil huit cent trente sept, de revendiquer pour les Canadiens-Français les principes de liberté d'une constitution que la po-
(\) Ce bureau de M. Morin out la visite des si-; «lu proconsul aoflfl
et Theller venaient de - trader <le la prison de la citadelle, i es autoritéf militaires, croyant avec assez de raison, Mie If. Morin devait avoir des -yiu-
pati. igitifà américains, tirent un.« des<
lui, bruèrent le planoherde bas, touillèrent de la m gren mitai.
Koui ' M. L.-G. Baillargév avocat,
de Q ous a t'ait voir aussi un sofa, devenu
qui formait partie de l'ameublement
du bureau <le M. Morin, au même endroit.
(2) Comme DOUS If reiTOUI plus loin, il y a une erreur «l'un an. D 1^4! que M. Miin fut élu
dejra
population anglaise croyait faite pour elle seule, et d'obtenir, dans le gouvernement, la part d'ind'influenec a laquelle ils avaient droit.''
Les brefs d'élection sortirent le 19 février 1841, et la province fut aussitôt dans une agitation extraordinaire. u Dans le Bas-Canada, dit Louis-P. Turcotte [Le Canada ssus V Union], la lutte s'engagoa entre les partisans de l'union et ceux qui étaient opposés à cet acte, ou qui voulaient l'amender. Le gouvernement, ou plutôt le gouverneur lui-môme, pour faire élire ses partisans et obtenir une majorité, tint une conduite peu digne. [I] Il employa sur une grande échelle la corruption, le défranchissement direct et indirect de plusieurs divisions électorales. Par une proclemation, il priva de son droit politique le plus précieux la plus grande partie de la population français; des villes de Québec et de Montréal. Les bureaux de votation furent fixés à l'extrémité des habitations et loin des centres populeux, afin de favoriser l'élection des candidats ministériels. Pas moins de six élections du Bas- Canada furent emportées par la violence, et plusieurs candidats importants durent céder devant la force armée. De ce nombre étaient M. Lafontaine, chef reconnu des libéraux, M. Leslie et M. L.-M. Viger, autres citoyens importants. Des troubles également sérieux se pro-
(1) Peu digne est un qualificatif bien doux.
duisireot dans le Haut-Canada. Ajoutons encore l'immense patronage mis à la disposition du guuveroement, par le grand nombre d'emplois à distribuer, et L'on aura une idée de la corruption électorale de 1S41. Jamais, depuis 1791, une élection s'était faite avec aatant de désordes et d'indignités." j fona une lettre qu'il publiait, le 2 avril 1841, M.
La Fontaine disait entre autres choses : u\Jw
dit patent que personne ne peut nier, qui résulte des actes mêmes de lord Sydenham, 'c'est qu'il l'est identifié personnellement dans a lutte électorale de notre district, dont il a pris un soin particulier à changer les places de poil ; et que, dans ces comt 's, la lutte a él4 accompagnée de violence, de l'effusion du sang et de meurtres.
En fixant pour votre comté (1) le lieu de l'élection à New-Glasgow, dans les bois, à l'extrémité des limites de ce comté, lord Sydenham a commis une injustice flagrante ; il a voulu défranchiser virtuellement votre comté ; et un fait important à constater, c'est que là, lui, lord Sydenham, est descendu dans l'arène pour combattre corps à corps un simple individu. C'est lui qui engageait la lutte avec moi ; le Dr McCulloch n'était qu'un prête-nom. Il m'a vaincu ; mais il y a de ces défuites qui sont plus honorables que la victoire, surtout quand, pour remporter cette victoire, il faut
(1) Terrebonne.
marcher dans le sang de ses concitoyens, amis ou ennemis."
A cette élection de 1S41, M. Morin devint députe du comté de Nicolet.
En dépit de toutes les fraudes, Je toutes les indignités du gouvernement, et dont on a pu se former une idée par les citation* que nous venons de faire, les électeurs du Bas-Canada firent noblement leur devoir. Presque partout où la franchise électorale fut observée, ils choisirent des députés hostiles à l'union. C'est ainsi qu'ils purent élire 23 membres libéraux ou anti-unionistes; et 19 unionistes ou conservateurs anglais supportèrent le gouvernement. Sur ces 19, six devaient leur élection à la violence, trois au défranchiss ornent des villes de Qaébec et de Montréal, et sept tenaient des emplois du gouvernement, c'est-à-dire 16 députés sur 19 qui devaient leur élection à des moyens illégaux ou corrupteurs.
A Québec, les Canadiens s'étaient assemblés, à l'appel de MM. Morin et Neilson, pour s'entendre sur les bases d'un programme électoral, qui fut adopté dans presque tous les comtés du Bas-Canada. Les points saillants de ce programme étaient la recommendation aux électeurs de n'élire que des députés hostiles à l'acte d'union, ou prêts à en demander le rappel ou l'amendement, et opposés à toute levée de taxes et à tout emploi des deniers publics par le gouvernement sans le concours des représentants du peuple.
C [ornai de i S 4 r que M. Morîti adres-
sa la lettre suivante à l'hoo. Francis Hincks, représentant alors le comté d'Oxford, clans le Haut- Canada M. Hmcks, qui a eu une belle carr. politique, n'était alors que simple député et journaliste. Dos l'été de 1840, M. La Fontaine, au grand méc ment des conservateurs, s'était mis en
communication avec lui et avec M. Baldwin, ce dernier au cœur honnête et aux vues larges.
Voici cette lettre de M. Mon'n, remarquable à tous les points de vue, et qui n'a pas besoin de commentaire-.
Québec, 8 mai 1841 Cher monsieur,
Je dois solliciter votre indu'gence, et vous exprimer mon sincère regret, pour n'avoir pas pu répondre plus tôt aux lettres très importantes que vous m'avez adressées ainsi qu'à notre ami commun, M. L.ifontaine, qui me les a envoyées sous le prétexte — non fondé à mon avis — qu'étant en dehors de la Chambre d'Assemblée, il ne devait pas en être regardé comme le chef. Mais pour ne parler que de mes propres retards, qui sont loin d'être dus à un manque personnel de respect et d'amitié pour vous, ou à un manque de sympathie et de conformité de sentiments pour nos affaires communes, plusieurs circonstances m'ont fait différer cette réponse : d'abord, ma santé qui a été mauvaise depuis quelque temp*, ensuite ma défiance à entreprendre d'écrire l'anglais, puis enfin,
plus que tout le reste, la croyance que ce n'était pas à moi de marcher en avant, lorsque de pins anciens et plus habiles politiques occupaient déjà le poste de chefs dans cette partie de la province ; le fait est que je craignais de mal représenter les opinion'; des autres et je croyais être presque seul dans ma manière de voir, et qu'à moins de modifier cette manière de voir, je ne devais pas me regarder comme représentant l'opinion générale ici. Toutefois, voyant s'approcher le temps où il me faut vous répondre, aymt vu beaucoup et conversé avec un graud nombre des députés ou autres libéraux, je dois, à tout événement, vous faire connaître l'idée que j'ai de notre position actuelle, et bien que je demande à être considéré comme parlant pour moi seul, j'oserai dire qu'une grande partie de nos déoutés tomberaient d'accord avec moi. Pour résumer tous les détails en peu de mots, je suis contre l'Union et ses principaux points, comme je crois que devrait l'être tout Bas-Canadien honnête. Mais je ne suis pas pour la violence ni la hâte. Je ne m'attends pas à une révocation directe, au moins pour un certain temps ; et, par conséquent, je ne désire pas prendre une attitude hostile et embarrasser le gouvernement à cause de l'Union. Je veux convaincre les autorités de leur erreur, et leur donner le temps nécessaire pour la réparer. Quant à des déclarations et protestations énergiques, quoique modérées, nous serions indignes d; ceux que nous représentons si nous ne les fai-
sions pas. Nous ne pouvons pas sacrifier ni compromettre leurs droits essentiels ; nous espérons même qu'une majorité libérale nous prêtera son appui pour les affirmer.
Mais je ne suis pas pour entrer en lutte avec les autres branches à raison de quoi que ce soit, s'il y a moyen, ni pour arrêter le cours des affaires, ainsi que quelques-uns ont pu se l'imaginer. Nous devons dire quels sont les défauts auxquels il faut remédier, et, jusqu'à ce que ce remède vienne ou soit refusé, faire de notre mieux pour inspirer au gouvernement colonial cette politique et ces principes libéraux et populaires qui, dans leur application, tendraient à assurer les libertés et le bien-être de tous. Si, bien, malgré moi, je dois faire de l'opposition, je ne la ft-rai pas systématiquement. Je suis pour la paix, l'union et l'harmonie, s'il y a possibilité d'y arriver. Je soupirais encore pour ces bienfaits, lorsque je résolu-; d'entrer de nouveau^dans la vie publique ; je me retirerais lientùtdans la vie privée s'ils devaient nous manquer encore longtemps. J'irai plus loin et dirai sans hésitation que puieraisde bon cœur un gouvernement dont les rts tendrai. nt à les conférer justement et honnêtement. Il y a naturellement beaucoup à faire, ou plutôt à défaire, pour me convaincre que tel est le but du gouvernement, quand, de] années,
il n'a été avancé en théorie et mis en pratique d'autres plans ix qui avaient en vue la des-
truction et la ruine de mes compatriotes. Mais,
cher monsieur, s'il est encore possible d'avoir justice, qu'on nous la fasse et qu'on aide ceux qui nous l'offriront, ceux qui sont ou pourront être prêts à gouverDer suivant la libre expression des désirs et des sentiments du peuple. Vous pouvez être convaincu que je ne dé-ire pas chercher querelle au gouverneur actuel ni à aucun autre. J'espère que toute ma vie je serai, comme je crois que je l'ai été et encore plus que jamais, si je le puis, au dessus des querelles et des considérations individuelles. Avant que les détails de l'Union fussent connus, et avant que cette loi eût reçu son exécution, je m: suis parfois imaginé que je pourrais contribuer, même dans une modeste mesure, à réconcilier le gouvernement avec le peuple. C'était là mon seul but, et, ainsi que j'ai eu l'honneur de le dire à lord Sydenham la seule fois que j'ai conversé avec lui, je ne croirais pas qu'il valût la peine pour moi de me mêler plus longtemps d'affaires publiques, si je n'avais pas l'espérance de voir cette harmonie subsister à la fia. Je puis me tromper, et je me trompe très souvent ; mais, pour atteindre ce but, je consacrerais avec plaisir encore quelques années de mes plus ardents labeurs, si je pouvais être amené à croire que nos efforts seraient utiles à nos concitoyens, et nos avis écoutés en haut lieu.
Mais en voilà assez au point de vue général. J'espère que vous ne craignez pas de malentendus entre vous et moi ; pour ma part, je n'en crains pas. Les explications et les détails qui suivent
vous convaincront, je l'espère, que ies réformistes des deux provinces doivent agir et agiront de concert, bien que les circonstances particulières à chaque ancienne province lea mettent respectivement dans une position différente.
Vos lettres sont franches, d'une grande portée, et, pour moi, satisfaisantes. Chacun des quelques amis à qui je les ai communiquées, les ont jugées ainsi, et quaut à ceux à qui je n'en pouvais donner connaissance complète, j'ai pu me convaincre, par des moyens indirects, qu'ils s'accordent avec les idées générales que ces lettres comportent. Parfois, il y a division sur les mots et sur les dénominations, de même qu'il peut y en avoir entre vous et M. Xt-ilson ici, alors qu'il n'existe pas de différence pratique. Par conséquent, vous ne devex pas vous alarmer de certaines expressions employées par un ou deux de nos hommes publics, dans la presse ou daii9 leurs discours. Et même, dans l'esprit de M. Aylwin et de M. Xeilson, de qui vous croyez avoir à vous plaindre, ces expressions ne s'appliquent pas à vous, j'en suis certain, mais seulement a quelques-uns de ceux que vous admettez vousmême n'être pas portés, sous certains rapports, à rendre justice au Bas-Canada. Non pas que j'approuve rien qui puisse tendre à irriter ou désunir, mais quand je vois de pareilles espérances de bonne entente et de confiance mutuelle, je m'y attache ardemment. Vous ave/, vu de 4U -lie manière l'idée de faire de la révocation une condition sine qua non
et de s'abstenir de siéger jusqu'à ce qu'elle ait éîé obtenue — idée que Y Aurore avait conçue — a été combattue par le Canadien,
Il n'y a pas deux, ou peut-être pas un des députés de Québec qui adopteraient la ligne de conduite recommandée dans ces articles de Y Aurore ; quant aux députés de Montréal, je serais très étonné qu'ils pensassent autrement que nou*. J'ai pensé qu'à ce sujet l'article de M. Parent, en date du q avril, calmerait toute inquiétude. Nul doute que ce dernier article vous a satisfait. Ici, chacun contiuue à avoir la plus grande confiance en vous et les réformistes du Haut-Canada, et à vous être reconnaissant personnellement, comme rédacteur, pour votre défense du caractère et des droits canadiens.
Quant aux partis, dans la nouvelle Chambre, il peut y avoir probablement cinq nuances ou divisions, doat trois de votre côté et deux du nôtre.
i o. Les libéraux et les réformistes du Haut-Canada, déterminés à agir honnêtement et avec indépendance, et demandant un gouvernement populaire et responsable.
20. Les tories ou con-ervateurs du Haut-Canada, qui sont indépendants du gouvernement ou lui sont plutôt opposés à l'heure qu'il est.
3 o Les fonctionnaires du Bas-Canada, soit tories, soit réformistes, de nom, tenus ou prédisposés à voter sur toutes choses comme s'ils étaient direc-
tement responsables en vent l'exécutif actuel.
4 D Les réformistes de toute nuance du lias-Canada, qui, dms le passé, ont appuyé des mesures libérales et populaires ; représentant généralement des circonscriptions électorales françaises ; opposés à l'Union, mais amis dos réformistes du Haut- Canada et du gouvernement responsable.
5 o Les fonctionnaires du Bas-Canada, d'autres représentants du soi-disant parti anglais, et d'autres députés de Montréal élus plus ou moins par violeuce.
Maintenant, suivant moi, l'alliance la plus naturelle est eutre les catégories numéros i et 4, bien qu'il y en ait parmi vous qui approuvent l'Union à cause des avantages qu'elle donne au Haut-Canada, tandis que nous nou-> y opposons parce qu'aucune de ses dispositions n'est juste ni avantageuse pour nous. Mais la justice naturelle d'un ( I des
idées et intérêts communs de l'autre, amèneront une entente, même sur <;; point très délicat.
Les catégories numéros 3 et 5 agiront aussi de concert dès le début.
La catégorie numéro 2 pourra s'unir à l'une ou à l'autre.
l'jut-étre parce que l'on ne 'connaît pas les divisions passées et les récentes luttes dans le H*ut- Canada, quelques-uns croient, ici, que le parti de sir Allan M< NaÏJ • : le M. Cartwright pourrait s'allier avec vous et nous, et convenir de plans identiques de bon gouvernement. Pensez-vous que
— os —
l'Union soit possible dans les circonstances i.c tueîlcs, ou qu'il soit probable qu'elle dure, si elle pouvait être établie ?
Je passe sous silence la possibilité de voir ie parti numéro 2 s'établir avec certains d'entre nous pour renverser immédiatement l'Union, et ne cesser de guerroyer que lorsqu'elle sera révoquée d'une manière absolue. J'ai déjà dit que je ne voyais nulle prudence dans cette attitude hostile. Dans ce cas-là, nous, réformistes du Bas-Canada, serions divines entre nous, ce que je regretterais amèrement, mais ce que je n'appréhende pas. La nécessité d'une alliance permanente devrait attirer vers vous ceux d'entre nous qui pourraient être portés à agir avec trop de détermination, et la même raison devrait aussi jeter dans nos bras ceux d'entre vous tous qui sont moins résolus.
Si, en revendiquant nos droits comme Canadiens et comme sujets auglais, nous étions, dès le début, abandonnés de vous et appuyés par les conservateurs, cette circonstance me serait plus pénible que je ne pourrais le dire. Cela mènerait sans doute à la confusion et à la mésintelligence. Même après cela, et ici je parle en mon nom et d'après mes propres convictions et fermes principes sur les matières de gouvernement, je me joindrais à vous tt agirais de concert avec vous en affaires générales, à moins que le découragement ne me fît quitter tout à fait la lutte. Je sais que je vais très loin en faisant cette déclaration. Beaucoup préféreraient