ENTRE
cadavre sans sépulture. Les Grecs eux-mêmes, malgré tout leur raffinement, partageaient ces croyances, puisqu'ils n’hésitaient pas à mettre à mort un général victorieux qui avait omis de donner la sépulture à deux de ses guerriers (1).
Quoique l’esprit du mort doive être satisfait par les hommages rendus à ses restes, il est encore très susceptible et il faut éviter de le provoquer. Il est interdit, dans beaucoup de pays, de prononcer son nom : on ne le nomme qu’en tremblant, à voix basse; ou bien encore on le désigne sous un autre nom, de facon à ce qu'il ne. se reconnaisse pas |
Tout ceci nous permet encore de conclure qu'il y a peu de variété dans les croyances des peuples et que c’est souvent à la même source qu’il faut rechercher l’origine des pratiques en apparence les plus différentes. Singulièrement répandue, on le voit, est la notion de tabou, appliquée à tous les êtres et à toutes les choses entourés de mystère et par conséquent à ceux que la mort terrifiante et mystérieuse a frappés.
(4) Fustel de Coulanges (Cité antique),
Préceptes épars
PRÉCEPTES GÉNÉRAUX RELATIFS AUX SOINS DU CORPS.— LES ONGLES & LES CHEVEUX. — SOINS À DONNER AU NOUVEAU-NÉ.-— REPOS "RELIGIEUX.
Toujours obéissant à des préoccupations uniquement spirituelles, les Législateurs religieux ont donné quelques préceptes relatifs aux soins du corps, le plus souvent sans qu'aucun lien les rapproche les uns des autres et sans que leur utilité se fasse particulièrement remarquer.
Nous lisons dans les Lois de Manou que le Brahmane ne doit rien. Jeter de sale dans le feu ni s'y chauffer les pieds : Ce n’est pas la crainte de voir le Brahmane se brüler les pieds ou encore de sentir une fumée âcre s'élever du foyer où l’on brûle quelque matière impure qui motive ces interdictions, mais bien le souci du respeet dû à la flamme divine que rien ne doit souiller.
A côté de préceptes que doivent approuver les hygiénistes, tels ceux qui défendent au croyant de se coucher les pieds humides ou d’avoir « un contaet volontaire avec des substances onctueuses qu’un homme à employées pour se frotter le corps, avec de l’eau qui a servi à un bain, de l’urine, de la matière muqueuse, des substances crachées ou vonues », il en est d’autres qui ne contribuent guère à l’entretien de sa santé :
« Que la veuve amaigrisse son corvs volontairement en vivant de fleurs, de racines et de fruits purs ».
Chez l’anachorète et le dévot ascétique tous les soins du corps sont négligés, sans doute en signe de pénitence : Ù .
« Pendant la saison chaude, qu'il supporte l'ardeur de cinq feux, pendant la saison froide, qu'il porte un vêtement humide, pendant les pluies qu'il s'expose tout nu aux courants d'eau que versent les nuages ». (Lois de Manou, VI, 23).
Ne rien désirer, jeûner, mendier sa nourriture, s’absorber dans la lecture et la méditation des Védas, telle doit être l’existence de l’adorateur de Brahma. Nous ne comprenons pas comment une religion qui propose un tel idéal à ses adeptes pourrait encore avoir quelque souci d'hygiène...
Comme Jésus-Christ, Buddha s'inquiète essentiellement peu des soins du corps. Cependant il donne à ses disciples quelques conseils semi-spirituels, semi-corporels d’ailure assez curieuse : 1l leur conseille par exemple de pratiquer l’inspiration et l’expiration avec application, presque avec religiosité « parce que cet exercice excellent et plein de joie chasse le mal qui s'élève dans l’Homme »..., le mal moral, s'entend et non point les microbes qui se sont accumulés Ie long des voies respiratoires. D'ailleurs, idéal de Çakia- Mouni est la recherche du Nirvâna : pour cela, il faut se tenir les jambes croisées, le corps droit et s’environver le visage d’une pensée vigilante : à la tension spirituelle s’ajoute une position peu propice au libre jeu des muscles et des organes. Ajoutons, pour être juste, que Buddha ne cherche pas à maltraïter le corps, mais le néglige totalement.
Moïse moins que lui encore recherche la souffrance physique, puisqu'il dit :
« Vous ne ferez point d'incision à votre chair en pleurant Les morts elvous ne ferez aucune figure ni aucune marque sur votre corps ». (Lévitique, XIN, 25).
Faisons maintenant le procès des curieux précep-
tes relatifs aux ongles et aux cheveux qu’un œil inattentif pourrait croire dictés par un souci d'hygiène ou tout au moins de propreté.
Manou recommande expressément que pour le Dwidja la cérémonie de la tonsure ait lieu pendant la première année : par elle toutes les souillures sont effacées complètement, aussi bien que par l’offrande au feu et la cérémonie de purification accomplie à la naissance. Si l’on coupe la chevelure dans des conditions déterminées par un minutieux rituel, les ongles n’échappent pas au contrôle religieux :
« Que le Dwidja ne racourcisse pas ses ongles avec ses dents ! »
S'il est des circonstances où il faut couper soigneusement sa chevelure et ses ongles, 1l en est d’autres aussi où il est prescrit de les laisser pousser, sans doute en signe de pénitence. L’anachorète et le dévot ascétique « doit porter toujours ses cheveux longs, laisser pousser sa barbe, les poils de son corps et ses ongles ». Lois de Manou, VI, 6).
La Bible contient des préceptes aussi minutieux que ceux de la doctrine Brahmanique. On lit dans le Lévitique (XIX, 26)
« Vous ne couperez point vos cheveux en rond el vous ne
raserez point votre barbe ».
D'autre part, le Nazaréen qui veut se consacrer au Seigneur laisse pousser sa chevelure qui est rasée et brûlée le jour de la Consécration; mais s’il subit quel-que impureté, telle que celle d'assister aux funérailles, il sera rasé immédiatement : si c’est là un moyen de désinfection, reconnaissons qu'il est insuffisant !
Le Coran lui-même ne manque pas d’attacher une grande importance à la coupe des cheveux :
« J'ai mis ma confiance en Dieu : il n'est pas une créature qu'il ne tienne par le bout de sa chevelure :» (KE, 59).
Ge
De là l’habitude religieuse qu'ont les Mahométans de laisser pousser une petite touffe de cheveux sincipitale par laquelle l’Ange Gabriel doit les enlever jusqu’au ciel. Une coutume semblable se retrouve chez les Siamois qui laissent pousser sur la tête rasée de l’enfant une petite touffe de cheveux où est censé se réfugier un esprit ou Aivun; au bout de quelques années, on coupe cefte mèche avec toutes sortes de cérémonies destinées à apaiser le Kivun qui doit rester dans la tête complètement dépourvue de cheveux.
Avec son incohérence habituelle, Mahomet Ss’écrie encore
« O mon Dieu! que la miséricorde soil pour ceux qui se rasent Ja tête et pour ceux aussi qui se coupent les cheveux ».
Prouvant bien ainsi que cette question qui nous paraît secondaire est loin de lui être indifférente.
Mais c’est dans l’Avesta qu’on lit les pages les plus singulières au sujet des ongles et des cheveux : leur taille doit s’accomplir suivant un rituel tout à fait compliqué; ils doivent être enfouis dans le sol et offerts à Ormuz qui est appelé à les désensorceler .Car tout ce qui sort du corps de l’homme est impur et pourrait concourir à la perte des humains, à la destruction des biens de la terre : de là viennent les précautions et les prières qui accompagnent la taille des ongles et des cheveux dont l’oubli peut transformer ces fragiles débris en instruments de mort au service des dévas.. Aussi quand on veut du mal à quelqu'un, suffit-il de laisser tomber : dans sa maison des rognures d'ongles et des démêlures de cheveux.
Ces idées, élatrement exprimées dans l’Avesta, ue sont que sous-entendues dans les autres Livres Sacrés. Mais pour qui sait découvrir l'esprit du texte, il apparait très clairement que tant d'importance n’a été donnée aux soins de la chevelure et des ongles que parce que
de nombreuses Superstitions y sont attachées. En eux semble résider l’impureté de l’être tout entier : c’est pourquoi la cérémonie de la tonsure qui enlève les péchés avec les cheveux est si importante; c’est pourquoi encore elle est accomplie dans certaines circonstances, sur tout lorsqu'un besoin de purification se fait sentir Laisser pousser ses ongles, sa barbe et ses cheveux, c’est encore un symbole qui exprime la tristesse, l’humilité ou le renoncement complet aux biens de ce monde.
Très nombreuses sont encore à l’heure actuelle les superstitions relatives aux ongles et aux cheveux. Les sauvages croient, comme les Anciens, qu'ils sont le refuge préféré des esprits et des sortilèges ; ils sont persuadés qu'une relation existe toujours entre le corps humain et les parties qui en ont été détachées, telles les ongles et les cheveux, qu’il faut soustraire à des influences magiques : pour cela on les désensorcèle au moyen de prières et de rites spéciaux. Ces ongles et ces cheveux peuvent renfermer aussi en eux une force considérable : un noir australien se débarrasse de sa femme en lui coupant une boucle de cheveux à laquelle il jette un Sort; puis il l’attache à sa lance et la porte chez un ami de la tribu voisine; cet ami plante la lance chaque soir devant le feu du camp et, quand elle tombe, c’est que la femme est morte. Comme on le voit, le procédé est simple, rapide et sûr... C’est à la même superstition que se rattache la légende de Samson et Dalila; c’est à elle qu’obéissait Clotilde quand elle aimait mieux voir ses fils « morts que tondus »..….
C’est pour une raison analogue qu’on ne pouvait couper les cheveux du mikado pendant son sommeil : à ce moment l’âme est absente du corps et ne peut le défendre contre les entreprises malfaisantes. Chez certaines peuplades, ce n’est pas seulement la chevelure mais la tête tout entière qui est particulièrement sacrée :
LS 17e
aussi ne peut-on la laver que très rarement et encore avec un grand luxe de précautions !
En Australie, on’ brüle les cheveux de la femme qui vient d’accoucher, car nous avons vu qu’elle était impure ; de même les gens en deuil se coupent les ongles et les cheveux quand le deuil cesse, se séparant ainsi des maléfices qu’aurait pu y déposer l’esprit du mort. Beaucoup de personnes, dans notre Europe civilisée, cachent soigneusement leurs rognures d’ongles et les cheveux tombés de leur tête, non par un souci de propreté, mais pour les soustraire aux influences magiques. C’est une croyance courante dans le Nurthumberland que les rognures d'ongles d’un enfant, enterrées sous un frêne, feront de lui un bon chanteur.
De tout cela, nous conclurons que les ongles et les cheveux nous apparaissent nettement comme lhabitation préférée des esprits bons ou mauvais, de ceux qui personnifient la santé ou la maladie, la force ou la faiblesse, la vertu ou le péché, ete. Cette longue digres- Sion, disproportionnée peut-être avec la minime importance du sujet au point de vue qui nous occupe, aura servi à démontrer qu'il faut toujours rechercher le pourquoi des croyances religieuses et populaires au delà de la raison et par conséquent de l'hygiène, car il se trouve toujours dans le monde obseur et très ancien de la magie et de la sorcellerie.
Ce Sont aussi des superstitions qui président aux diverses cérémonies qu’on accomplit à la naissance de l'enfant : il apporte avec lui le mystère d’un autre monde ; il est tabou comme la mère et, à ee titre, redoutable. Il importe de détruire au plus vite les maléfices dont il est porteur.
Chez les Brahmanes, la cérémonie est accomplie avec la plus grande hâte : avant même la section du
cordon ombilical, on doit faire goûter à l'enfant mâle du miel et du beurre elarifié dans une cuiller d’or. (Lois de Manou, IT, 29).
Ces aliments sacrés contiennent une haute vertu purificatrice; aussi les prescrit-on en toute hâte, alors qu'un nettoyage rapide de tout le corps nous semblerait bien mieux indiqué.
Au quatrième mois se passe un événement important : on sort pour la première fais l’enfant de la maison où il est né pour lui montrer le soleil ! Rappelonsnous que chez beaucoup de peuples, Ia femme enceinte et celle qui a ses règles ne peuvent pas non plus regarder le soleil et ne soyons plus étonnés d’une telle coutume... Enfin, dans le sixième mois, on donne à manger à l’enfant du riz... Il nous semble tout à fait inutile d’insister . sur le caractère absolument REA de ces divers préceptes.
Zoroastre est hanté par le mênie souci que Manou : faire absorber au plus à l'enfant des choses saintes ou encore l’en arroser
« À la naissance de l'enfant, la mère doit lui presser sur la bouche du coton imbibé de jus de FHôma, puis le laver avec du gomezà et de l’eau ».
Heureusement cette prescription bizarre est corrioée par la suivante, plus conforme à nos habitudes modernes :
-« Quand l'enfant vient à naître, on lui lave d’abord les mains, puis le corps tout entier ».
Il y a des vestiges de tout cela dans le baptême chrétien : l’enfant qui vient au monde doit, sous peine de damnation éternelle, être débarrassé du péché originel. Il reçoit à cet effet de l’eau sainte sur la tête et du sel sur la langue.
La même idée est encore dans la Bible où la jeune mère doit offrir pour le péché des holocaustes à Dieu
Si le Coran se montre plus dégagé de superstitions
que les autres Livres Sacrés, si les tabous y sont moins nombreux, il ne fait pas toujours honneur à la clairvoyance du Prophète. On ne comprend pas trop à quel mobile il obéit enpreserivant un très long allaitement :
« Les mères répudiées allaiteront leurs enfants deux ans complets »7 (IT, 333).
Est-ce un châtiment pour elles, que de continuer à allaiter leur enfant trois mois de plus que les autres femmes dont il est dit :
« Le temps que la mère porte l'enfant et l'allaitement dureront trente mois ? »
Il est encore une chose qu'on admire beaucoup dans toutes les religions : c’est le soin qu’elles ont pris d’assurer à leurs adeptes un repos nécessaire. Le Décalogue, invoquant l’exemple de Dieu qui fit le monde en six jours, impose formellement le repos hebdomadaire :
« Vous travaillerez pendant six jours et vous v ferez tous vos ouvrages, mais le septième jour est celui du sabbat, c'est-à-dire le jour du repos du Seigneur, votre Dieu ». (V).
Les calamités les plus grandes menaçaient ceux qui enfreignaient cette loi, aussi bien que ceux qui prononçaient le nom du Seigneur et touchaient à l’Arche d’alliance.…. fût-ce même pour l’empêcher de tomber à terre. C'est que le jour du sabbat était tabou, au même titre que certains hommes et certains animaux.
La religion chrétienne a hérité de ce repos religieux, mais elle veut qu’il ait lieu le dimanche, car ce jour est celui où Jésus-Christ sortit glorieux du tombeau :
« Les dimanches fu garderas « En Servant Dieu dévotement ».
Puis, comme les Juifs, qui avaient encore des jours