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lassent autant que lui dans l’efficacité des cérémonies publiques. Il ne devait, en ce point, sympathiser complètement qu’avec le chef de l’État, représentant consciencieux de toutes les rêveries du parti païen, de quelque genre qu’elles fussent.
Les sophistes et les rhéteurs avaient joui et usé largement, sous les empereurs chrétiens, de la liberté de parler, d’écrire et de propager leurs doctrines par le moyen de l’enseignement public. On devait donc croire que, redevenus puissants, ils respecteraient dans leurs adversaires ce qui avait été respecté en eux-mêmes, et qu’ils resteraient fidèles aux principes de tolérance dont ils s’étaient rendus précédemment les bruyants organes, il n’en fut rien, parce qu’ils ne pouvaient pardonner aux docteurs chrétiens d’avoir, par l’élévation et la pureté de leur enseignement, dépeuplé les écoles païennes. Là se trouvait pour eux la source d’une envie et d’une haine implacables. A leur instigation, Julien, ce prince qui proclamait à satiété la liberté pour tous, ce rhéteur ami des beaux discours, ce parleur diffus et infatigable (1), trouva fort juste d’interdire aux chrétiens d’enseigner les belles lettres. Rien n’était plus contraire à la justice, à la raison, et en même temps aux traditions de l’empire ; aussi les païens sensés condamnèrent-ils un acte qui décelait la faiblesse de leur cause mieux que tout ce que les professeurs chrétiens auraient pu dire dans leurs chaires. Ammien Marcellin, qui, il la vérité, n’était pas un rhéteur, mais un brave militaire, déclare que cette loi devrait rester ensevelie dans un éternel oubli (2). Quant à Julien, il cherche à la justifier par ce raisonnement, bien digne d’un sophiste qui est empereur : «De quoi vous plaignez-vous? vous devez accou- « tuilier la jeunesse à admirer Homère, Hésiode, Démosthènes, « Hérodote, Thucydide, etc. Or, ces auteurs révéraient des « dieux que vous méprisez. Vous parlerez donc, en les louant, « contre votre conscience. Pouvez-vous de bonne foi en réclamer « le droit (3)? » Ainsi, c’était dans leur propre intérêt qu’il retirait aux chrétiens la liberté d’enseigner, et qu’il donnait le plus éclatant démenti a ces grands principes d’équité dont il se disait le défenseur impartial.
(1) Lingue e fusioris et admodumraro silentis. Ammien Marcellin, 1. XXV, c. 4.
(2) L. XXIV, c. 10 ; 1. XXV, c. 4.
(3) Epiât. XLII, p. 78.
Éloigné de la cour, Libanius demeura certainement étranger a la publication de cette loi. Lui accorda-t-il, quand il la connut, son approbation : je n’en trouve dans ses écrits aucune preuve. Toutefois je n’oserais affirmer le contraire 5 car il régnait parmi les sophistes tant de légèreté, d’inconséquence, d’irréflexioi^. ils croyaient si fermement a la victoire décisive de leur cause, et la situation de leurs écoles leur inspirait de si vives alarmes , qu’il est bien possible que Libanius n’ait pas résisté au tourbillon de fautes qui entraînait tout son parti.
Julien se met à la tète de son armée et marche contre la Perse. Si, comme on l’a souvent répété, cette expédition fut conseillée par les philosophes ses amis, il faudrait répéter avec Tillemont (1) : « Ces imposteurs, qui avaient été les auteurs de son « apostasie, méritaient bien d’être les instruments de la ven- « geance que Dieu voulait en tirer. »
Les débuts de cette guerre furent brillants. Julien avait adressé au rhéteur une longue lettre, moins peut-être pour lui annoncer son entrée en campagne que pour lui parler de sacrifices, de victimes, d’encens, et lui vanter la piété de son armée (2). Libanius donne avec empressement à ses amis des nouvelles des premiers succès de Julien (3). Déjà il trace le plan des discours qu’il prononcera au retour de son ami victorieux, et nous devons dire qu'il n’y a rien dans la joie du sophiste de menaçant pour les chrétiens. Mais bientôt la nouvelle de la défaite et de la mort de l'empereur se répand en Asie et parvient à Antioche. Le premier mouvement de Libanius fut de jeter les yeux sur son épée; puis, se rappelant le précepte de Platon, que personne ne doit rompre le fil de ses joui s, il résolut de supporter la vie (4). Et comme il fallait que le caractère de rhéteur se révélât chez lui dans le moment même où il recevait une blessure qui ne devait jamais se cicatriser, il nous confie qu’aussitôt après avoir réprimé ce premier mouvement, il songea que c’était à lui qu’appartenait l’honneur de prononcer l’oraison funèbre de Julien, et qu’il se mit aussitôt en devoir de remplir cette douloureuse obligation.
(1) Histoire des empereurs, t. IV, p. 531.
(2) Ep. 27 , p. 44- W.
(31 Ep. 1457, p. 66G. W.
T. II , p. 45. M.
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Il est difficile de donner une juste idée de la douleur qu il ressentit quand il vit crouler toutes les espérances des païens. Il faudrait transcrire ici les deux discours qu’il prononça à Anlioelie et une foule de lettres, mouillées pour ainsi dire de ses pleurs, dans lesquelles il écoulait une portion du désespoir qui oppressait son âme. Hâtons-nous toutefois de dire que, dans cette circonstance, ses premières larmes furent moins pour un jeune prince qu’il aimait avec idolâtrie, son protecteur, son ami, que pour l’empire tout entier, qui, à son avis, perdait un chef destiné à porter au plus haut degré la gloire du nom romain, et pour la religion nationale, privée tout a coup du seul homme dont elle pouvait attendre un secours efficace, et abandonnée de nouveau aux insultes et aux violences de ses infatigables ennemis. Déjà il voit les méchants former des conciliabules; les lois qui garantissent le droit et la justice devenues le jouet des courtisans. Enfin il compare l’empire à ces villes démantelées dans le sein desquelles les brigands peuvent impunément commettre tous les forfaits (1). Ne croyez pas que Libanais songe seulement au successeur de Julien ; qu’il demande quel est son caractère, quelles sont ses opinions religieuses, et surtout qu’il craigne tle l’offenser par ses regrets amers et ses terreurs de l’avenir : il ne daigne même pas s’informer de son nom, tant il est convaincu que ce prince sera incapable de conjurer les maux qui menacent les Romains (2). « O malheureux «agriculteurs! s’écrie-t-il (3), comme ceux qui doivent vous « défendre vont vous épuiser par leurs exactions! Oh! combien « déjà la puissance des sénats diminue pour ne devenir qu’une « vaine idole! Clameurs des malheureux qu’on opprime, c’est « en vain que vous ferez retentir les airs! Celtes, respirez; « Scythes, formez des danses; Sauromates, chantez le dieu Pan : « votre joug est rompu, vous êtes libres ! »
Ici ce n’est plus le rhéteur qui parle; c’est l’ami des faux dieux qui s’abandonne à la douleur sans faire attention que les chrétiens l’écoutent et vont bientôt lui faire expier la liberté de son langage. Telle est son imprudence qu’il ose, dans Antioche, dans cette ville chrétienne, dénoncer ceux qu’il appelle les ennemis de l’État , c’est-à-dire les chrétiens,
(1) T. II, p. 251. M.
(2) ld., p. 65.
(3) ld., p. 257.
comme coupables d’avoir fait assassiner Julien, et renouveler contre eux toutes les vieilles et ridicules accusations du parti païen (I).
11 écrit à Aristophane de Corinthe (2) : « Ceux pour lesquels « il combattait lui accordent moins de louanges que ceux qu’il « a défaits. Deux villes ont témoigné une joie excessive; il en « est une que je rougirais de nommer (3). Nous devons leur « pardonner cette faute, car le méchant regarde comme son
« ennemi celui qui empêche le mal Je vis maintenant avec
« un peuple contraire aux dieux et à ce prince que tu as raison « de placer dans l’assemblée des immortels. Je partage ton avis,
« et en même temps je gémis en me rappelant ce que nous es- « périons et ce qui est arrivé. Quoiqu’il soit assis parmi les « heureux, mes affaires sont devenues plus mauvaises -, il m’est « permis, en effet, de dire mes affaires. Juge de ce que je serais « devenu si j’avais pu voir Julien revenant de chez les Mèdes « et toi de Phénicie; lui conduisant une foule de captifs, toi « apportant la récompense des travaux. J’aurais parlé de ce qui « s’était fait, en passant légèrement sur les grandes choses qu’il « aurait lui-même traitées amplement. Peut-être la nuée des « geais (4) serait advenue; je m’en serais fort peu ému, et toi « tu en aurais ri. Quoique peu habiles a parler, ils osent, par « ignorance, attaquer les autres. La fortune contraire nous a « privés de cette solennité. »
La douleur ressentie par Libanius, ses emportements contre les chrétiens, son indifférence sur les dispositions du successeur de Julien, le tableau effrayant qu’il trace dans ses deux oraisons funèbres des maux, non pas qui menacent, mais qui accablent déjà l’empire, font penser qu’ après la mort du familier des dieux (5) il désespéra de voir jamais la religion païenne replacée sur le trône. Plus que les cris de joie des chrétiens, le refus d’un de ses amis, d’un adorateur des idoles comme lui, du préfet Salluste, auquel, après la mort de l’empereur, l’armée offrit la pourpre, dut lui faire comprendre que personne ne voudrait plus désormais jouer le rôle de Julien, et que la si-
(1) T. II, p. 324. M.
(2) Ep. 1186 , p. 564. W.
(3) Antioche. Voyez Théocloret, Hist. eecl., !. III, c. 28.
(4) Les chrétiens.
(5) T. II, p. 331. M.
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tuation des païens allait devenir d’autant [dus mauvaise que les efforts de ce prince en faveur des dieux resteraient sans résultat.
Les plaintes de Libanius avaient eu quelque chose de si injurieux pour la religion chrétienne et pour le successeur de Julien qu’elles furent dénoncées au nouvel Auguste.
Libanius assure que Jovien songeait à le faire périr, afin de le punir de ses larmes, et qu’il dut son salut à la protection d’un de ses condisciples qui était puissant auprès du prince( l). Je crois que Libanius se fit une trop grande idée du danger qu'il courut. Jovien décerna de magnifiques honneurs à la dépouille mortelle de Julien, et, trouvant dans le camp trois hommes odieux, a juste titre, aux chrétiens, Maxime d’Ephèse, Priscus et Oribaze , que Julien avait amenés de Constantinople, les traita avec la plus grande distinction. Comment croire qu’il eût conçu la pensée de punir un rhéteur de l’imprudence de ses paroles? Au reste, les terreurs de Libanius furent partagées par presque tous les philosophes et les sophistes de l’Asie. Ils avaient triomphé avec trop d’arrogance pour ne pas redouter les effets d’un revers de fortune si prompt et si éclatant. Cette prétendue réaction dont Libanius s’est plu à tracer une peinture effrayante, mais toute d’imagination, paraît s’étre bornée à des restitutions qui furent exigées, plus ou moins durement, de ceux des païens qui, sous Julien , avaient fait une trop rapide fortune. Jovien était un homme juste et modéré. Il comprit qu’après tout ce qui venait de se passer il y aurait du danger à donner une libre carrière au ressentiment des chrétiens , et s’empressa de proclamer, par une loi qui ne nous est point parvenue, le principe de la liberté générale des cultes.
L’éloquent Thémistius le remercia par un discours solennel. Les sophistes revinrent peu à peu de leur effroi et reparurent dans les gymnases. Libanius se calma à son tour, rendit justice à Jovien, et n’eut même pas de répugnance à lui apporter son tribut de louanges (2). 11 écrit à Salluste pour l’exhorter à travailler avec courage au bien public, comme préfet du prétoire d’Orient. « Deux choses, lui dit-il (3), nous «consolent : un bon prince successeur d’un bon prince, et un
(1) T. II, p. 47. M.
(2) Ep. 1158 , p. 550. W.
« préfet qui sera tel que nous l’avons vu jadis. » Les émotions des rhéteurs, et en particulier celles de Libanius, avaient trop de vivacité pour être durables, et la profession qu’ils exerçaient détruisait chez eux le principe des sentiments vrais.
Valens monta sur le trône en 364. Ce prince, qui était arien, laissa, comme ses prédécesseurs , régner dans l’Orient la liberté des cultes, et Libanius exprimait sans doute une opinion partagée par tous les païens quand il disait que Jupite avait placé Valens à la tète de l’empire, et qu’il faisait des vœux pour que la fortune lui demeurât propice (1). Cependant un orage s’amoncelait sur la tête des sophistes, des philosophes, des pontifes païens, et une foule d’entre eux allaient périr par la main du bourreau , sans qu’aucune nouvelle loi eût été rendue, soit contre leur religion, soit contre leurs doctrines. Expliquons en peu de mots les causes de ce nouveau revers.
Les poursuites qui, depuis le règne de Dioclétien, avaient été exercées contre les devins, les magiciens, les astrologues, en général contre tous les partisans de l’art divinatoire, prirent, vers l’année 374, un tel caractère de violence que tout l’empire en fut épouvanté.
Ammien Marcellin a tracé un long tableau de cette persécution. On voit qu’il écrivait sous l’impression d’un sentiment d’horreur que le temps n’avait point encore affaibli chez lui. 11 ne résulte pas de sa narration circonstanciée, et probablement exacte, que les chrétiens eussent excité une tempête qui engloutit cependant leurs plus célèbres adversaires, et même, si l’on accorde une foi entière aux actes du martyre de saint Flavien (2) , il faudrait penser qu’à l’origine de la persécution plusieurs chrétiens furent enveloppés dans les poursuites, et que leur sang se mêla à celui des païens. Saint Jean Chrysostôme raconte, dans les plus grands détails, la terreur dont il fut saisi un jour où, ayant très-innocemment ramassé un livre de magie qui se trouvait sur la voie publique, il crut avoir été remarqué par un soldat, ce qui l’exposait à un grand danger; «car, « ajoute-t-il (3), on arrêtait alors ceux mêmes qui étaient hors « de tout soupçon. «
Les opinions religieuses qui divisaient les Romains étant
(1) Ep. 878 , p. 410. W.
(2) Labus, Fnsti délia Chiesa, t. XII, p. 474.
(3) Acta Aposlolorura. Homelia 38, p, 340, », b.