X INTRODUCTION
insensiblement leur renommée, de modestes institutions communales ou chapitrales se formaient et grandissaient chaque jour : ouvertes aux enfants des bourgeois, elles coopérèrent puissamment, de leur côté, à la transformation sociale. Le Tiers-Etat réclamait hautement rinstruction ; la langue nationale secouait le joug du latin ; les gens des communes, admis à prendre part à Tadministration, entendaient ne plus dépendre que d'eux-mêmes; le développement de l'industrie et du commerce, l'extension croissante des relations provoquaient dans la classe moyenne un immense besoin d'indépendance et importaient dans le pays des idées nouvelles ; enfin, les arts et la littérature devenaient laïques et populaires, et le clergé se voyait en présence d'une opposition satirique de plus en plus hardie. Les écoles élémentaires répondaient aux exigences de la situation : elles ne formaient pas des savants, mais des hommes émancipés et prêts à suivre l'exemple des plébéiens de Rome. C'est ainsi que la commune revendiquait pour elle-même, au profit d'un élément social jusque là compté pour rien, le droit que l'Eglise, confondue ou non avec l'Etat, paraissait avoir usucapé à jamais.
On possède peu de renseignements sur l'état de l'instruction publique à Liège dans la première partie du XIV« siècle. Pétrarque décerne une mention honorable à notre clergé ( ^ ) ; mais lui-même déclare, dans un autre endroit de ses œuvres ('), que s'étant rendu à l'abbaye de St-Jacques pour y copier un manuscrit de Gicéron, il ne put se procurer à Liège que de l'encre tellement vieille, qu'elle avait pris une couleur de safVan ('). Quoi qu'il en soit, l'opulence et le faste des dignitaires de l'Église faisaient tort à leur zèle pour l'étude; en outre, le pays était déchiré par des querelles de famille, et la capitale voyait se renouveler, sur un théâtre restreint, les agitations des anciennes républiques. On vivait au dehors, dans le tourbillon des fêtes, des combats et des émeutes : tout contribuait à rendre solitaire les parvis du temple de la science. Cette époque vit fleurir Jean-d'Outremeuse, le naïf chroniqueur; Jean Le Bel, le maître de Froissart; Jacques de Hemricourt, un miroir de chevalerie. Hais ce sont là de rares exceptions, et la peinture même qu'ils nous ont laissée de leurs contempo-
( ' ) Vidi Leodium imignem clero locum [lettre à Jean Colonna). (*) RerumSenU. XV, ëp. i.
(') Pent-étre ne faut-il voir là qu'âne de ces boutades auxquelles certains écrivains français nous avaient habitués, il y a quelque trente ans.
INTRODICTIOX. XI
rains, prouve queies temps étaient bien changés depuis le bon Wazon. Il faut arriver à l'établissement des frères de St-Jérôme à Liège pour retrouver quelque apparence de discipline classique tant soit peu régulière : encore la nouvelle institution dut-elle être supprimée en 1428, à cause des abus qui s*y étaient glissés (') ; il paraît qu'on y Taisait trop bonne chère. Rétablie en 1495, sous les auspices de la maison de Boisle-Duc, elle mérita au contraire Testime générale. On y compta plusieurs bons maîtres, entr'autres Hacropedius, venu d'Utrecht, et Arnold d'Eynatten, dont Jean Sturm, le célèbre fondateur des hautes écoles de Strasbourg, s'honore dans ses écrits d'avoir été le disciple ('). Les Hiéronymites ou Frères de la vie commune poursuivaient un triple but : ils avaient de petites écoles gratuites pour les enfants du peuple ; ils poussaient aux études savantes ceux qu'ils trouvaient capables de les entreprendre ; enfin, ils s'occupaient avec zèle delà transcription des manuscrits ('). Leur action fut généralement salutaire, surtout à mesure qu'ils renoncèrent aux tendances purement ascétiques de leurs premiers fondateurs. Leur enseignement ne perdit jamais son caractère religieux; mais il se transforma entièrement sous l'influence de quelques-uns de leurs élèves, tant Allemands que Hollandais, qui visitèrent l'Italie au commencement du XVP siècle H. Us rompirent directement en visière avec le système d'éducation des scolastiques : dans la dernière période de leur existence, cette réaction eut pour eflTet de répandre en Allemagne et chez nous le goût des chefs-d'œuvre de l'antiquité ; à ce titre, on peut les ranger au nombre des précurseurs de la renaissance des lettres.
Il suffira de mentionner en passant la fondation de l'Université de Louvain (1426), où les Liégeois , de même que les autres Belges , allèrent désormais compléter leurs études, au lieu de se rendre à Paris, à Cologne ou à Padoue. On se platt ordinairement à vanter ce
( ' ) Delprat , Die Brùdtrschaft des gemeinsamen Leben», trad. dn holl. par Mohnike. Leipzig, i840, p. H9.
(*) Parmi les élèves des Hiéronymites de Liège, on cite encore Placentius, historien et poète (son curieax poème Pupim porcorum, dont tous les mots commencent par la lettre P, a été récemment réédité par M. Ul. Capitaine) ; Jean de Panhausen, vicaire-général des Prémontrés ponr rAUemagne et la Pologne, écrivain érudit et vigoureux défenseur des droits de l'Eglise ; Jean de Glen, professeur à Paris et historien du christianisme d'Orient, etc.
(' ) De là leur surnom de Pratre» ad ptnnam» Ils fondèrent aussi des imprimeries : on leur doit rintroduction de la typographie à Bruxelles.
( * ) V. Raumer, Gesch, der Pcedagogik^ t. I.