‹ Liber memorialisChapitre 19 sur 336 · XX INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XX INTRODUCTION

de leur côté et convoqués en nombre double, la loi se trouva rejetée par 796 suffrages contre 637. Cent vingt-six votants motivèrent formellement leur refus sur les articles 196 et 198, qui proclamaient la liberté absolue des cultes et rendaient les emplois accessibles à tous les nationaux» sans distinction d*opinions religieuses. L'opposition comptait aussi dans son sein un certain nombre de libéraux, préoccupés de certaines garanties essentielles dont la loi ne disait mot, notamment de la responsabilité des ministres, de l'institution du jury, que TEmpire nous avait fait connaître, enfin de l'inamovibilité des juges ; mais il resta évident pour le roi, dont la surprise et Tirritatiou furent extrêmes, que le clergé était le principal instigateur de la résistance. Or la situation était délicate vis-à-vis des puissances alliées, qui avait stipulé ïassimilation constitutionnelle des deux pays. La Hollande acceptait sans réserve les propositions du gouvernement ; la Belgique prise en masse n'en voulait pas : que faire f Un arrêté royal du 24 août 1815 déclara la loi fondamentale purement et simplement acceptée (*). C'était une première faute, que le temps pouvait faire paraître excusable (■); malheureusement le roi ne s'en tint pas \h. Il laissa échapper des paroles menaçantes ; il jura d*écraser le parti qui l'avait tenu en échec ('). On sait comment furent traitées les protestations du prince de Broglie, évêque de Gand ; on sait comment, dans la suite, le nouveau Joseph II fut accusé de vouloir asservir l'Eglise. La sincérité des intentions de Guillaume ne saurait être révoquée en doute ; il voulait incontestablement le bien de ses sujets, mais il le voulait à sa manière et sans tenir compte du sentiment des populations. Plus il s'obstina, plus ses mesures devinrent suspectes ; finalement elles parurent odieuses. On lui imputa le projet de vouloir propager en Belgique l'esprit calviniste, et tout d'abord de l'introduire subrepticement dans les écoles primaires (*) ; on lui reprocha de réserver toutes ses faveurs à ses compatriotes ; et ce ne furent pas seulement les coryphées de la politique

( ' ) De Gcrlache, Ri»t, du roy, des Pays-Bas, Bruxelles, 1843, in-S^, t. I, p. 309 etsuiv.

(*) Thonissen, La Belgique sous le règne de Uopold /, 2« éd. Louvaio, 4861, in-S», t. FI, p. 4.

(') De Gerlacbc, /. c. — Carlo Gemelli, Hist. delarivoL Belge Braxelles, 1860, in-8o, p. 37.

(*) Ducpëliaux, citd par M. Th. Jastc, Hist, de VinstrucUon publique en Belgique, Brun. 1844, in-8», p. 282.

IXTKODLCTION. XXI

active, ce furent tous les Belges qui s'indignèrent, lorsqu'il eut la malencontreuse inspiration de nous imposer de force la langue hollandaise (M. En vain il émancipa notre industrie, en vain il rendit plus prospères que jamais nos provinces épuisées, en vain il régénéra l'instruction publique : une nation qui voit sa religion et sa langue en péril se sent frappée au cœur et répudie des bienfaits qu'elle regarde comme empoisonnés.

Le royaume des Pays-Bas dura néanmoins quinze ans, et ces quinze années, malgré tous les griefs, figureront dans notre histoire comme une période heureuse et brillante. La paix, cette fée si longtemps insaisissable, désormais assise à notre foyer, nous prodiguait ses trésors. Les relations intimes de la Belgique et de la Hollande nous profitaient plus encore qu'à nos voisins bataves. Le roi aimait les lumières et respectait la liberté dans tout ce qui ne touchait pas à ses idées fixes. Aveugle et intraitable sur ce point, il mina lui-même l'édifice qu'il avait mission de consolider; mais sous d'autres rapports les provinces belges eurent tant de sujets de lui rendre grâces, que jusqu'au moment suprême un seul mot de sa bouche eût pu tout réparer : il ne le prononça pas.

Il avait l'admirable patience qui a toujours caractérisé ses compatriotes et qui leur a permis de conquérir leur sol sur l'Océan ; mais il avait aussi les défauts de ses qualités : sa ligne de conduite une fois tracée, aucune considération n'aurait pu l'en faire dévier; les éléments qu'il avait négligés en posant ses prémisses n'existaient pas à sesyeux ;

(') Les temps sont bien changés, ii preuve le mouvement flamand. —Aujourd'hui que le calme est rentré dans les esprits, on reconnaît volontiers que l'opposition avait singulièrement exagéré ses griefs. La langue française étant étrangère à la grande majorité des habitants des Pays-Bas, il était assez rationnel qu'elle ne fût pas choisie pour être la langue des affaires. Mais Guillaume oublia qu'on ne gouverne plus les peuples sans compter aver^ eux ; que, dans son intérêt, il devait ménager les provinces wallonnes; et qu'enfin

Lfl teinp« n*épargnc p«i ce que Ton fait md» Ini.

L adage : Quid leges tine motibus ? est toujours vrai : le CompeUe iniare dt'salTeclionne inévitablement les peuples. H aurait fallu laisser d'abord s'éveiller chez les Belges le désir de connaître le hollandais, et l'on ne peut douter qu'ils n'en seraient venus là. N'avons-nous pas va, cette année même, un grand nombre d'étudiants de Liège demander qu'il fût pourvu sans retard au remplacement de M. le professeur émérite Bormans, pour le cours de langue flamande? (*)

(') Il a été fuit droit santi retard à c«Uo nltilamniion ; U. Stecher a éré cliargé du luar^ do llauiaud pr arrêté royal do 15 juin 1869.

XXII IXTMOnUCTION.

lui eût-on démontré à l'évidence le danger de les éliminer, il restait logicien jusqu'au bout. Avec ces dispositions d'esprit, il gagna peu à peu du terrain, notamment dans la capitale des Flandres, où les libéraux, peu nombreux au commencement, mais en communauté directe d'idées avec lui, étaient ravis de le voir entamer une lutte à outrance contre les doctrines politiques de Tépiscopat. Le noyau de ses partisans s'y grossit peu à peu des représentants de la grande industrie, presque tous ses obligés, et finalement d'une bonne partie de la classe moyenne, qui appréciait hautement sa sollicitude pour l'instruction publique. Foyer de l'opposition cléricale au commencement de son règne, la ville de Gand était devenue, en 1830, le dernier boulevard de l'orangisme. — Les choses se passèrent tout autrement à Liège. Là aussi de puissants industriels, et à leur suite tout un peuple de travailleurs, étaient sympathiques au gouvernement; là aussi tlorissait une Université qui ne laissa pas que de lui recruter des auxiliaires; mais par contraste avec Gand, l'attachement au régime établi en 181S se refroidit dans le pays wallon à mesure que les idées libérales y firent du chemin. On a vu plus haut que la loi fondamentale avait été assez bien accueillie dans les provinces dont le territoire correspond à l'ancienne principauté ecclésiastique ; or c'est au sein de ces mêmes provinces, quinze ans à peine écoulés, que la révolution fut surtout populaire et qu'elle trouva ses principaux chefs. L'explication de ce revirement se trouve dans l'idée radicalement fausse que le roi Guillaume s'était faite de notre caractère et de nos intimes aspirations.

Pendant toute la durée de son règne, le parti catholique fut représenté à Liège par plusieurs notabilités de premier ordre ; cependant l'influence politique du clergé s'y faisait beaucoup moins sentir, depuis la grande révolution, que dans les provinces qui avaient fait partie des Pays-Bas autrichiens. Les Liégeois, pris en masse, se souvenaient trop amèrement du règne de Hoensbroeck, pour n'être point attachés aux idées de 1789 et pour n'en point tirer les conséquences rigoureuses. Nous voyant assez indifférents aux susceptibilités des prélats, le roi nous considéra comme gagnés d'avance à sa cause. On peut aussi admettre qu'à Liège comme à Gand, pour mieux assurer la réussite des projets qu'il avait conçus, il eut l'arrière-pensée d'engager la fidélité des provinces wallonnes en les dotant de grands avantages matériels, moyen de se faire absoudre des faveurs administratives et

ixrnoDUCTiox. XXI II

religieuses qu'il accordait aux Hollandais (*). Il atteignit son but, comme on vient de le dire, dans lé monde industriel. Mais il se méprit du tout au tout sur la véritable portée du libéralisme liégeois; surtout il ne prévît pas que la jeunesse universitaire, déjà libérale d'instinct, lui échapperait tout à fait lorsqu'elle comparerait la conduite politique du souverain avec les principes que des hommes choisis par l'autorité, mais en définitive des hommes de conscience, étaient appelés à lui enseigner. C'est en effet dans nos Universités, ou plus exactement c'est à l'Université de Liège, que se forma ce groupe de patriotes qui déchirèrent le pacte de 1815, devenu une lettre morte. Il faut dire à l'honneur de Guillaume I qu'il ne porta jamais atteinte à la liberté de la chaire : mais le moment devait arriver où les jeunes aiglons qu'il avait habitués à contempler le soleil en face, n'en pourraient plus détourner leurs regards.

Libéralisme est un mot tellement élastique , que les partis les plus opposés l'ont inscrit sincèrement , et tour à tour, sur leur drapeau. Le roi Guillaume se croyait libéral , non qu'il aimât la liberté, mais parce qu'il voulait affranchir les peuples de tout autre joug que le sien. Il en voulait surtout à l'esprit du catholicisme et à l'influence française. Sa pensée était d'émanciper le peuple en le forçant d'accepter son système d'éducation. Persuadé de son infaillibilité, il démonétisait toute idée qui ne portait pas son efTigie. La manie de réglementer s'empara donc de son esprit : il propagea l'instruction, mais en la monopolisant; il protégea la presse, sauf h la museler quand elle ne lui donnerait pas raison ; il combattit les empiétements du clergé, mais en opprimant le clergé et en s'ingérant dans l'enseignement théologique. En Hollande, cette façon d'agir ne blessait personne, sauf quelques vieux républicains partisans de l'oligarchie ; mais ceux-ci mêmes avaient sur la liberté des idées toutes différentes des nôtres. En Belgique au contraire, à Bruxelles et à Liège en particulier, un tel système ne pouvait que froisser profondément les adversaires comme les amis du cléricalisme. Chez nous, les purs libéraux aspiraient tout bonnement à la séparation de l'Église et de TÉtat : ils ne voulaient pas que l'Église pesât sur l'État, mais ils n'entendaient pas davantage que l'État absorbât l'Église. Ils trouvaient naturel qu'un

(*) F. Capitaine, Notice tur H,-J. Otban (Procès- verbal de la Séance publique de la Soc. d'Emulation de Liège, 34 mai 4858, p. 40).

Page 1