XXIV INTRODUCTION
libéral allât même à la messe ; en revanche, ils se seraient bien gardés de s'enquérir de la présence de leurs voisins au prêche évangélique. Le Liégeois, de tout temps, s*est montré extrêmement jaloux de sa liberté individuelle ; les moindres envahissements du pouvoir lui portent ombrage et trouvent en lui un adversaire implacable. Voilà ce dont Guillaume ne parut point se douter : il prit le libéralisme des loges maçonniques, qui avait des points de contact avec le sien, pour le reflet de Topinion publique ; impossible de se tromper plus complètement. Parce que les Liégeois avaient Tancien régime en horreur, ils n*en étaient pas moins, en général, restés attachés à la religion de leurs pères. Tolérance pour tous , point de propagande officielle , liberté de penser et de parler, tels étaient leurs vœux et leurs légitimes espérances. Voyant le roi viser au gouvernement personnel et faire aussi bon marché de leurs griefs que de ceux du clergé, ils prirent tout d*un coup au sérieux les protestations des catholiques. Appliquant à la situation présente un mot du vieux Balzac, rapporté par Lamennais, nos concitoyens se dirent qu'un peuple qui avait secoué le joug de la théocratie ne pouvait se résigner à regarder comme un Dieu son chef temporel. Ils virent la Belgique moins indépendante que jamais, en dépit des promesses du pacte fondamental. Libéraux et catholiques oublièrent en un moment leurs dissidences et n*eurent plus qu*une préoccupation dominante, la délivrance de la patrie. Ainsi fut conclue cette fameuse Union que Guillaume qualifia dHnfâme^ mais que justifiait pleinement au contraire le sentiment des devoirs les plus sacrés ; ainsi s'organisa le pétitionnement général de 1828 , qui ébranla jusqu'en ses fondements Tédifice élevé par la Sainte-Alliance (').
Le roi des Pays-Bas attachait au développement de l'instruction publique dans les provinces méridionales une importance d'autant plus grande, qu'il avait trouvé la Belgique, sous ce rapport, dans un état d'infériorité déplorable. Ses idées de réforme se rattachaient, comme on peut s'y attendre, à sa politique générale ; et ici encore , emporté par son zèle anti-clérical, il finit par ne plus garder aucune prudence. Cependant nous avons lieu de croire que l'f/nton aurait eu de la peine à se former, si les libéraux liégeois n'avaient eu des rai-
( * ) De Gerlache, Tbonissen, etc.— Gervinus, Gesch. des XIX ^ JahrhutuUrtt, Leipzig, 4865, in-S^ l. VII, p. 589 et suiv.
INTHODUCTIOX. XXV
sons de se croire directement froissés. Ils épousèrent la querelle du clergé parce qu'ils trouvèrent que le clergé avait raison, mais plus encore parce que, comme le Harry Wind de Walter Scott, ils avaient à combattre pour leur propre main. En général , les mesures prises par Guillaume pour régénérer Tinstruction publique furent applaudies à Liège aussi bien qu*à Gand. Jamais établissement d'enseignement primaire n'obtint chez nous un succès aussi universel, aussi incontesté, que l'école primaire modèle dirigée par J. Stapper, de Haarlem. Les écoles gratuites de la ville, les écoles des campagnes même éiaieiU pour la plupart excellentes ; l'un des premiers soins du roi avait été d'appliquer à la Belgique cette loi de 1806, dont Cuvier et Noël n'avaient su en quels termes vanter les résultats , lors de leur voyage oflBclel en Néerlande. Partout s'organisaient des cours normaux; le gouvernement, appréciant les avantages de l'initiative privée, favorisait les Sociétés ([encouragement qui se constituaient dans les principaux cbefs-lieux de province ; les Commissions provinciales d'instruction exerçaient une influence salutaire ; une juste sévérité présidait au choix des instituteurs, qui étaient nommés au concours. L'organisation nouvelle répondait d'ailleurs à un besoin vivement et généralement senti : on ne se représente pas aujourd'hui l'abaissement de nos écoles primaires avant 1815. La réorganisation de l'enseignement élémentaire est pour Guillaume I un titre impérissable à la reconnaissance des Belges : elle aurait assuré sa popularité parmi nous, si l'on ne s'était trouvé tout d'un coup en présence de questions plus brûlantes. Quant à l'accusation de propagande calviniste jusque dans les petites écoles par le choix des livres, etc., etc., elle se réduit aujourd'hui à fort peu de chose. Il n'est pas vrai de dire que l'instituteur ait jamais porté atteinte à l'enseignement du curé : les enfants se rendaient à l'école pour s'y instruire et allaient à l'Eglise pour y apprendre le catéchisme; tout le monde s'en trouvait bien, et les deux autorités, chacune indépendante dans son domaine, se respectaient mutuellement. D'ailleurs, quelle que fut la pensée secrète du roi, il n'aurait pas trouvé dans notre pays les moyens d'arriver à ses fins. L'expérience fut tentée jusqu'à un certain point dans des régions plus hautes; mais ici, nous nous croyons en droit d'affirmer qu'il n'en fut jamais question; nous en appelons aux souvenirs de tous les hommes de cette époque. Les motifs de défiance dont on fit état dans la suite pour ramener le clergé dans l'école étaient plutôt théoriques que justifiés par une expérience de quinze années.
XXVI INTnOULXTlON.
yenseignement moyen fut réorganisé à son tour. Ici la lutte qui s'engagea contre le monopole du pouvoir civil ne se réduisit pas à un procès de tendance. Le clergé ne pardonna pas plus à Guillaume la fermeture des collèges libres, que la proscription des corporations religieuses qui s'occupaient d'enseignement élémentaire. Toutes les familles catholiques s'émurent quand parut le décret du 11 »oùt 182o, excluant des emplois publics et des fonctions ecclésiastiques les jeunes gens qui auraient (ait leurs humanités k l'étranger. Il n'y avait plus à se faire illusion : le roi se rangeait ouvertement sous la bannière du joséphisme ; il fallait courber la tète sous le joug, renoncer à la liberté de conscience ou se laisser traiter en parias. L'attitude résolue des députés belges arracha enfin au gouvernement quelques concessions : elles arrivèrent trop tard. . . .
Les Athénées et les Collèges belges, sous le gouvernement hollandais, furent loin de briller autant que les écoles primaires >(*). La Hollande, qu'on avait pris pour modèle, ne possédait pas un enseignement secondaire en rapport avec les nécessités du temps. On n'y cultivait guère que les langues anciennes, comme si l'on n'eût eu à former, écrivait Victor Cousin, que des professeurs et des théologiens. Il est permis de voir dans ce système étroit, auquel la Hollande cherche à renoncer aujourd'hui sans parvenir à se fixer, un obstacle sérieux au développement de nos Universités naissantes, et aussi une des causes de l'esprit de réaction qui s'y fit jour contre les institutions existantes. La jeunesse belge abordait les études académiques entièrement étrangère au monde moderne; tout était nouveau pour elle ; on ne lui avait appris que des mots et des formules stériles ; les uns, dont Tesprit manquait de ressort ou de stimulant, restaient dans l'ornière jusqu'à la fin ; les autres se jetaient à corps perdu dans l'étude des choses présentes et, plus avides de se faire l'écho des bruits du dehors que de pâlir sur des manuels sèchement écrits dans un latin de convention, rêvaient réformes sur réformes, descendaient dans l'arène de la presse militante et finissaient par ne s'attacher qu'aux maîtres dont les leçons correspondaient à leurs préoccupations politiques.
Ainsi s'explique comment la Faculté de droit atteignit dès le début,
( ') H faut faire exception poar quetques-uns, notamment pour les Athénées de Bruxelles, de Maestricht et de Luxembourg.