RIN
tiel dans le christianisme : or , on ne dira pas que les miracles, par exemple, en font à ce point partie intégrante , tous les chrétiens n'étant pas même d'accord là-dessus ! Les Lettres de Sophie à iV. R, Feith développèrent cette thèse sur le ton d'un brillant persifflage(*); il n'en reste pas moins vrai que Kant avait battu en brèche Jusqu'à la Tyologie naturelle, et que l'argument moral par lequel son scepticisme théorique devait être racheté put très-bien paraître insuffisant, surtout à l'époque où écrivait Feith. Plus tard, le pasteur J.-J. Le Roy fit des efforts méritoires pour concilier le kantisme avec l'orthodoxie protestante ; il n'y panint qu'au moyen d'une exégèse à laquelle Kinker fut le premier à ne point se rallier (•).
Tout en agitant ces redoutables questions, notre philosophe entretenait sa muse poétique. Hœ nuffœ ad serium ducu»f, disait-il : c'est ainsi que dans son Gczangboek voor Vrijmetselaaren (ann.
180G), il trouvait le moyen, dans un couplet, de recommander aux Francs- Maçons la lecture des trois critiques de Kanl{»). GaMelle de Fayel (4798), parodie d'une sombre tragédie de de Belloy, fut Jugée par Bilderdijk une œuvre utile à la société, parce qu'elle ne pouvait manquer de désabuser le public à l'endroit des extravagances qui faisaient alors ses délices au théâtre.
La parodie d'Ericia (1799), que Kinker lui-même appelait KermistreursitelyU'^vait point cette portée ; celle de la romance de Feith : Alrick en Asi/asia, ne doit passer également que pour un jeu d'esprit Jamais peut-être Kinker ne fut en si belle humeur. En parodiant enfin le monologue d'HamIet et VOEdipe à Co/one(i807), il ne fit que suivre l'exemple d'Aristophane, qui s'en était pris à Eschyle et à Euripide. Celle der-
nière pièce fut moins goûtée que les précédentes : en tous cas on ne peut refuser à Kinker le génie comique; un juge non prévenu a cru pouvoir dire de lui qu'il y avait dans ses veines quelques gouttes du sang de Molière.
Une pièce allégorique sur les dernières agitations de l'Europe, terminées par la paix (1802); Mmanzor et Zehra (1804) , tragédie assez médiocre ; des traductions ôesTempliers de Raynouard , de la Pucelle d'Orléans ei de.MoriaStuart de Schiller (1807), fort bien écrites en vers iambiques et plus fidèles que celle de Tout est bien qui finit bien, dt; Shakespeare (*) ; une version du Don CarloSf malheureusement inachevée ; une autre de Turandot; enfin diverses compositions lyriques plus ou moins remarquables, remontant aux mêmes années, témoignent de la flexibilité de son talent et de son activité infatigable.
Le drame allégorique de 1802 mérite une mention particulière , ù cause de l'enthousiasme dont l'auteur y est enflammé pour Napoléon, « le sauveur et le pacificateur de l'Europe. » C'était chez lui une conviction sincère ; non moins sincère fut l'expression courageusede son désappointement, lorsqu'il dut reconnaître que le règne de Louis- Bonaparte n'avait été qu'un acheminement à l'absorption de son pays par la France ("). Il salua par des chants (le triomphe la chute de l'empire et l'établissement du royaume des Pays- Bas : si sa philosophie le conduisait au cosmopolitisme, il sentait néanmoins battre dans sa poitrine un cœur de patriote; à ce titre, nous regardons comme une de ses plus nobles rompositions De verlossing en herstellintj van Nederland (t. lU des Gedichten, p. 36-67).
Ajoutons que le style est à la hauteur de la pensée.
Almauzor et Zehra, les Templiers et
(*) Il faut recoaoMlre que ce ton D'élait pas de mise à Tdgard de Feith , poète vraiment distingué et d'une grande dignité de caractère. Mais — GenU9 irritabile : le mot est toujours vrai. Celte polémique fit du tort à Kinker.
(*) Roorda, an. cité»
{•) VanderWgck, p. 30.
f*) Cette pièce est restée inédite.
(*) Il exhala sa haine contre la domination étrangère dans deux odes, StiUe bemoediging et Weeklagt, dont les accents prophétiques relent! rent dans tous les cœurs^ (Gediehien, t. II, p. -15-33). V. Steger, Brgànzungs-ConvemaîioHê'Lexicon, Leipzig, 1846, t. II, p. 458et8ttlv.
KIN
toutes les parodies de Kinker parurent devant le public, et plus d'une f<ris : les traductions de la Pucelie d^Orléam et de Marie Sluart eurent «oins de chance, malgré les efforts de Wattier, célèbre artiste dramatique. L'administration du Théâtre d'Amsterdam » paralt-ll, n'admettait pas qu'on s'écartâtde la poétique de Boiieau, et peut-être avait-elle des raisons de croire que les chefs-d'œuvre de Schiller plairaient moins au public que les drames de Kotzebue et d'Iffland, voire même que les mélodrames de Pîxérécourt(*).
C'est sans doute en traduisant Schiller que notre poète fut amené à s'intéresser spécialement k la théorie de la versification. Son Essai (Tune prosodie kollandaise rapportée au rkythme des anct^iM, couronné, en 1810, par la Hollandsche Maatschapp\i van fraije KunstenenWeicnsekappenMi fit le plus grand honneur: on peut appeler Kinker le législateur du Parnasse hollandais, en ce sens du moins qu'il Jeta les fondements d'une prosodie régulière et qu1l donna l'exemple de rintroduction de l'élément rhythmique dans la poésie nationale ( * ). C'est le moment de faire remarquer qu1l était grand musicien. Il fallait l'être pour traduire comme il l'a fait (4803), les paroles de la Création de Haydn ; Helmina en Elize^ des cantates et divers morceaux lyriques notés par des artistes hollandais sur des textes de Kinker, prouvent en outre que notre poète en-
tendait admirablement les conditions à remplir pour amener l'accord parfait du langage et de la mélodie. Il est extrêmement regrettable que son opéra Meckteld van Velsen ne soit pas entièrement terminé. Le compositeur Bertelman, qui s'était chargé de le mettre en musique, mais qu'une faiblesse de santé força dlnterrompre ses travaux, en parlait comme d'un chef-d'œuvre ('). Kinker, instrumentiste habile, s'occupait en outre de la théorie et de l'histoire de l'art musical. La bibliothèque de l'Institut royal des Pays-Bas possède quelques manuscrits qu'il a laissés sur ces matières, entr'autres des Réflexions sur la musique des Grecs. Nous devons k Fobligeam*« de M. Ed. Capitaine, président du la Cour du duché de Limbourg (*}, ami intime et confident de Kinker jusqu'au dernier moment, communication de quelques fragments de ce dernier travail. 11 y définit la musique des Grecs une peinture pour Voreille ; il est persuadé que les Grecs ont connu un grand nombre d'effets et de délicatesses dont les modernes s'attribuent la découverte ; les anciens, dit-Il , marquaient tout en chiffres et avec une précision telle, qu'un sourd-muet pourrait, au moyen de leur notation , acquérir par analogie une sorte d'intuition de la différence des tons. Le cadre du présent travail ne nous permet pas d'insister sur ces ingénieuses recherches; signalons-en seulement l'existence et espérons qu'il se
(«)VanHatl, p. 41.
(*) Moo8 faisons allusion, entr^autres, à sa belle trtdvotioB de Tode d'Horace .* Odiprofifnum vulgy$. — Les trois préfaces des Cedichten sont des plus intéressantes , au point de vue des idées théoriques de Kinker en matière de versification. — Citons encore, parmi ses essais , des traductions (inédites) du premier livre de Vltiade et de VEunnque de Térenoe. H faUutà Kinker beaucoup de xèle et de patience pour aboutir à un résulUt satisfaisant, bien que les langues germaniques se prêtent mieux que la nôtre k la poésie H^ylbmée. On peut d^s à présent prévoir, du reste, que ce qui a réussi en Méerlande réussim anasi ea France. Une heureuse initiative a été prise dans notre pays aième : on connaît les tUudeM rkyihmiqueM dQ M. A. Van Hnsselt et les traductions en vers rbythmés de plusieurs opéras allOMuads , dues | ce
même écrivain et k M. J.-B. Rongé, compositeur à Liège. -
(MVanHall, p. «7-14.
(*) Nous manquons d'expressions pour témoigner dignement notre reconnaissance k M. Capitaine, qui a bien voulu non-seulement nous transmettre copie de ces documents et de diverses lettres privées, oii Kinker entretenait son ami de ses travaux, mais nous renseigner sur toutes les sources à consulter et nous initier k des particularités inédiles concernant l'écrivain et le professeur. Nos remerclmenU s'adressent également à M. Stas, aneien conseiller k la ik>nr de cassation do Belgique, dont les indica* tiofis et les souvenirs personnels nous ^nt grandement servi. Si nous parvenons k donner une assez juste idée du mérite de Kinker, c'est k ces excellents appréciateurs que ce résultat sera dC^.
KIN
trouvera, tôt ou tard, quelque vrai connaisseur pour les tirer de l'oubli (').
Kinker élargit de jour en jour le cercle de ses éludes: la rhytbmique et la musique le conduisirent à la théorie de la déclamation ,et,par une pente insensible, à des observations sur l*art de bien prononcer ; finalement, il se jeta en plein dans la linguistique. Sur ce dernier terrain, il rencontra encore Bilderdijk, mais cette fois pour combattre ses théories grammaticales (*). On regrette ici de voir Kinker, à propos d'orthographe, ne garder aucun ménagement envers un ancien ami. Je sais bien, dit-il, que j'attaque un géant armé de la massue d'Hercule. Ce n'était certes pas une raison, eût-il oublié le passé, pour avoir recours à l'ironie et au sarcasme. Tout autre est le ton de Siegenbeek, dont les observations sur le même ouvrage ont été publiées à la suite du factum de Kinker. Bilderdijk , de son coté , ne se montra pas tendre à l'endroit de son adversaire ; on peut juger de son irritation et de sa rancune par c^s vers:
Boemt, roflmt nw Berf er», rMUil aw Kinken in (fat
fsoort, Dat, ower wurdiff.Tan de FichNche hellcnirls jjloort, Verwalen mntRelt.datCotl lelfin *t «anrirht lastert, ITit apen Toort^ebroeiti, tôt npeo weâr verbuterd ^ M«ar ooemt ge«n kemper. Neen , miin Dichtlier
[wts Mm w«ard ; Bj wias mju Trteod.V«n(omtI «o rastbij zacbt ittd«
[aard.
Ces querelles d'allemand n'ont d'ailleurs rien enlevé au mérite du travail de Bilderdijk ni à la portée sérieuse des remarques de son antagoniste. Bilderdijk joignait à son talent d'écrivain une prodigieuse érudition : malheureusement son esprit était paradoxal ( ' ) et son caractère aigri. La Spraakleer est savante et mûrement conçue; mais à côté de grandes vérités et de données vraiment instructives , on y trouve les excentricités les plus impardonnables.
La critique de Kinker, si l'on ne prend
point garde aux inutiles violences de Tardent polémiste, et restée un précieux document k consulter par tous ceux qui désirent acquérir une connaissance approfondie de la langue hollandaise.
Kinker, nous Tavons dit au début de cet article, était un vrai philologue : non seulement il écrivait avec une rare perfection sa langue maternelle ; non seulement l'anglais, l'allemand et le français lui étaient tout aussi familiers; mais il était grand latiniste, bon helléniste et orientaliste distingué. Il étudia entr'autres la langue copte, pour parvenir à déchiffrer un manuscrit appartenant au professeur Willmet, et sur lequel on l'avait consulté C), On peut voir, en parcourant les Mémoires de la 3*' classe de l'Institut des Pays-Bas, comment sa persévérance fut couronnée de succès.
Tout en se livrant ainsi aux occupations les plus variées, il restait essentiellement philosophe. Ses recherches philologiques n'avaient pas pour but la satisfaction que peut procurer l'érudition pure ; elles devaient lui servir à concevoir et à formuler une théorie philosophique du langage. Dès i8i7, il exposa ses vues sur ce sujet à la y classe de l'Institut. C'est par l'analyse de la faculté pensante qu'il veut arriver aux lois du langage, lequel n'est, dit-il, que la raison incarnée (het besklde kleed der rede). Le langage est sorti de l'esprit humain: c'est à l'esprit qu'il faut remonter Quand même toutes les langues parlées périraient, la véritable langue, la langue pensée^ subsisterait encore.
Ainsi s'explique la parenté de tous les idiomes : leurs formes et leurs éléments essentiels , primitifs , ne sont que le moule de l'intelligence, qui est partout la même. On reconnaît ici le disciple de Kant: nous sommes en pleine doctrine des catégories. 11 n'y aurait donc, au fond, qu un seul système de langues.
( ') Le Iravail de Kinker fui l'objet de plu< sieurs lectures , Ji la 3<* classe de rinstitut. Il répondait à la question posée par celle assemblée : 0/ de Toonkunst bij de Grieken al dan niei aanspraak kon maken op meer^ dere voortreffelijkheidf boven die der bedendaagtehe ?
{*) Btùordeeling van M, W, BUderdijk'ê
NederUutdsche Spraakleer (4899).
(') A preuve le trait suivant : vers la fin de sa vie, il soutenait que trois découvertes avaient tout gâtd dans les sociétés modernes: l'imprimerie, les pommes de terre et la vaccine. Bilderdijk mourut à Leyde en 483S.
{*) Ce Ms. est aujourd'hui déposé dans la Bibl. de l'Institut des Pays-Bas.
KIN
Kinker ne s'est point suffisamment préoccupé du fond même de la question, qui est d'expliquer Findividualisatlon des signes. Sa théorie est trop exclusivement mécanique , ses généralisations sont hâtives ; il n'en est pas moins \rai qu'en beaucoup de points, il s'est montré ici tout-à-fait supérieur à ses contemporains. Si P. Kerst^ (M avait connu son travail, il lui aurait certainement accordé une place d'honneur dans la galerie des adversaires du bonaldisme.
Les événements de i 81 5 détournèrent le cours des idées de Kinker; il descendit dansl'arënepolitiqueetfondatoutexprès un journal,de£ferilMUitt«^er (le Ruminant), où il exprima sa pensée sur tes affaires du temps et sur les questions d'intérêt public, avec la liberté la plus entière. Pendant trois ans (4815-1817), il soutint presque seul tout le fardeau de la rédaction du Herkaauwer; sans se laisser remorquer par aucun parti , taxant de stupidité lesdémocrates et combattant avec une verve passionnée ce qu'il appelait VesprU de Loyola ( ■ ), Il professa un genre de libéralisme qui devait lui attirer la bienveillance du roi Guillaume. Par dessus tout il était hostile à l'influence française, et il faisait peu de cas du régime constitutionnel. A son sens, le souverain devait tenir d'une main ferme les rênes du char de l'Etat ; un» administration forte, une bonne instruction primaire , point de division des pouvoirs, point de contrôle sur les actes de l'autorité, tel était, suivant lui, l'idéal que devait poursuivre la Hollande.
Il ne répugnait nullement aux mesures préventives et repoussait même les libertés dont il croyait qu'on pourrait aisément abuser. Cette doctrine lui semblait également propre à préserver le pays de l'anarchie et de la tyrannie ; ce fut son illusion comme celle de son roi. Cependant Guillaume 1^, tout on faisant grand cas de Kinker ('), trouva peut-être son zèle un peu gênant; peutêtre aubsi jugea-t-il qu'un pubtictsle de ce caractère le servirait plus uti-
lement dans les pro\inces du Sud que dans celles du Nord. Quoiqu'il en soit, Kinker, fut nommé, en 1817, professeur de littérature hollandaise à l'Université de Liège. Son ami Falck ne fut certainement pas étranger à cette décision, qui du reste sembla parfaitement convenir ù celui qui en était l'objet. Il se plut à considérer sa mission comme civilisatrice : nous holiandweVy c'était à ses yeux nous polir.
Bosscha traduisit-cette pensée dans un quatrain qui dut médiocrement flatter les Liégeois, s'ils le connurent alors :
Pellere barbariem, cultseqco mUoeirere liogtic.
Kinkeril iodoeiles adcrâdiere viros?
Herfalii> lalwir est, Msd lorti periore ili;enu-,
Ualvric^ famas polc-broqao et umpla lux.
M. C. Van Hall se montra plus aimable en dédiant à son tour à Kinker quelques vers hollandais : il se félicita seulement de ce que les chants de Hooft et de Vondel se feraient désormais entendre dans la patrie de Grétry.
Le nouveau professeur eut besoin de toute sa présence d'esprit et du presti^^e de son talent pour dompter la jeunesse universilaiie, qui attribuait dès lors au gouvernement une arrière-()ensée. Lorsque Kinker parut pour la première fois dans Taudiloire , quelques étudiants murmurèrent ie nom d'Esope. — Eh î messieurs, répliqua-t-il sans sourciller, Esope faisait parler les bêtes ; moi, j'espère enseigner à parler à des gens (lolis. -^ La tribune était barricadée : il y jette un coup-d'œil , puis , se tournant vers les élèves avec un demi-sourire : Messieurs ! dit-il encore, faut-il prendre la chaire hollandaise à l'assaut? — En un moment, bancs et tables furent remis à leur place, et la leçon d'ouverture s'acheva sans encombre (*). La réaction fut aussi durable qu'elle avait été spontanée : l'éloquence de Kinker (qui s'exprimait fort bien en français, ce qu*on ne pouvait dire de tous ses collègues hollandais ou allemands), son goût délicat en littérature, la tournure piquante de son esprit, son affabilité enfin lui
( * ) Essai sur f activité du principe pensant considéré dans Vinstitution du langage, Liège, 1851-1863, 3 vol. in-8o.
(*) V. le t* II des Gedichun, p. 68-88.
(') Il loi décerna, en 1817, la croix de l'Ordre du Uon Nëertandats.
(*) Van Hall, p. 78.