‹ Liberté!Chapitre 11 sur 34 · DE MORNY · texte numérisé non relu

DE MORNY

Tous les hommes qui furent chargés de faire triompher ce coup d'Etat firent admirablement leur devoir. Il dura trois jours : le 2, le 3 et le 4.

De deux heures à six heures du matin, un grand nombre de représentants furent saisis dans leur lit, armés, conduits à Mazas ; d'autres dans la matinée, moi notamment. Je ne vous dirai qu'un mot, jeunes confrères qui m'écoutez, et vous, magistrats, tous également dévoués au culte de la loi, à la re-

AFFAIRE DE LA SOUSCRIPTION BAUDIN t 3 !

ligion du droit, un mouvement populaire éclata sur le passage de la voiture où j'étais enfermé avec un commissaire de police, on voulait me délivrer. Nous étions sur le Pont-Neuf, la voiture parvint à prendre le galop et je fus conduit, entendez-le bien, dans notre cour du Harlay, au sein du Palais-de-Justice, où l'on me retenait captif, sans qu'il me fût possible d'appeler à mon aide.

Un quart d'heure après, j'entendais cet ordre : Huit hommes devant, autant derrière, quatre hommes à chaque portière et partons tous au trot pour Mazas. Et voilà comment le 2 décembre nous enlevait. Louez-la, louez-la, cette grande journée, applaudissez à ce grand crime, et faites-en votre berceau.

Et dans la nuit du 2 au 3, quelques-uns des prisonniers étaient envoyés au château de Ham, puis les combats eurent lieu dans Paris le 3, et les mitraillades le 4. Oh ! ce jour lugubre, la force fit la loi, le coup d'Etat avait réussi, le sabre et le canon étaient les maîtres, le président de la République pouvait se saluer empereur, il s'en réservait le bonheur pour quelques mois plus tard. Vous ne parlez jamais que du 2 décembre, pourquoi rien du 3? pourquoi surtout rien sur la journée du 4? Voilà comment vous êtes devenus les maîtres. Voilà les actes du pouvoir.

Voici ceux de la majorité de l'Assemblée. Chassée de la Chambre, elle est réunie à la mairie du Xe arrondissement ; elle rend le décret que voici :

ce L'Assemblée nationale décrète que Louis-Napoléon Bonaparte est déchu de la présidence de la République, et qu'en conséquence le pouvoir exécutif passe de plein droit à l'Assemblée nationale. »

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Et, pendant ce temps, la Haute-Cour s'assemblait et rendait l'arrêt dont voici le texte : i sup Jisi nb miszRO jcf é 8™innomq ^idmoa ban§ nu Jfiahib

« La Haute-Cour, its&b tysgiO b inup

«Vu les placards imprimés et afdchés sir les murs de la capitale, et notamment celui portant : (c Le président de la République, etc., L'Assemblée

nationale est dissoute, etc. » jP « snnnoo YijaBiaôiq ; ; sbifiBoi .aoituit'gnoD bI « Lesdits placards, signés : Louis-Napoléon Bonaparte, et plus bas: Le ministre de l'intérieur, signé : Morny ; nt£up lu b aaoivs àuoff M

^ « Attendu que ces faits et l'emploi de la force militaire dont ils sont appuyés, réaliseraient le cas prévu par l'article 68 d^B la Constitution ; "

« Déclare qu'elle se constitue ;

« Dit qu'il y a lieu de procéder en exécution dudit article 68 ; ?.isoh auon .*u»p auo? swoto re!qu9q

« Nomme pour son procureur général M. Re-

nouârd, conseiller à la Cour de cassation ;

rfl9fffmop no/ s^lli 2HQ7 J9 Ai-Sib furfimB /foca « Et s.journe a demain midi pour la continuation de ses opérations. 9[ ïivuiQifi jï .g-hq

ce Ont signé au registre : Hardouin, président; Pataille, Deiapalme, Aug. Moreau, Cauchy, juges. Présents : les deux suppléants, Quénault et Grandet, Bernard, greffier en chef. »

Mon vieil ami Renouard acceptait les fonctions de procureur général, et la Cour allait à l'Elysée; mais à l'Elysée on n'entrait plus chez le futur empereur, et si les juges rentraient chez eux sans être arrêtés, il n'en était pas de même delà majorité de l'Assemblée. Elle était chassée par là force

AFFAIRE DE h.\ SUISORI P TION BAUDIN i$P

raïmée^ chaque tfepftésfnlant résiliant <\ la lorxî® Le sortait que par la force même, et enfin on eu couduisit un grand nombre prisonniers à la caserne du quai d'Orsay, d'autres au mont Valerien.

Une troi ième phase de ce triste 2 décembre, la plus déplorable, Va se montrer dans les représentants plus spécialement républicains, dans mes courageux amis, qui, tenant à la main l'article 68 dp la Constitution, regardaient le président comme d^chu et traître à la patrie;

Le matin, ils s'étaient rendus dans mon cabinet ; là nous avions décidé pour quatre heures un rendez-vous chez notre collègue BesJay, Ils organisèrent une commission, et le lendemain 3, ils étaient ^u faubourg Saint-Antoine, excitant vainement, hélas ! le peuple à élever des. barricades. Baudin était là, et comme il adressait à quelques-uns des paroles énergiques : ce Croyez-vous, lui dit un homme du peuple, croyez vous que nous nous ferons tuer poik vous conserver vos 25 francs? » Et lui alors avec un courage héroïque : c Demeurez-là un instant, mon ami, lui dit-il, et vous allez voir comment oh meurt piour 25 fràncsî » Et quelques minutes après, il mourait, le martyr glorieux du droit/ la tête fracassée par trois ballcsl tt%\a jn0 »

Je ne veux pas aller plus loin. C'est devant la mort de ce grand citoyen que nous nous inclinons fiièrement aujourd'hui, c'est cet héroïsme si simple et si beau que nous consacrons par nos hommages. Voyons où était le droit!

Quoi? dans un pays sillonné par les révolutions, voulez-vous dorner à la force matérielle la consécration du droit? Quoi ! Voici l'article de la Constitution qui s'exprime ainsi : i3fn li

or Toute mesure par laquelle le président de la

République dissout l'Assemblée nationale, la proroge ou met obstacle à l'exercice de son mandat, est un crime de haute trahison.

« Par ce seul fait, le président est déchu de ses fonctions; les citoyens sont tenus de lui refuser obéissance; le pouvoir exécutif passe de plein droit à l'Assemblée nationale. Les juges de la Haute-Cour de justice se réunissent immédiatement, à peine de forfaiture. »

"Voilà le président qui a juré cette Constitution devant Dieu et devant les hommes, et qui vient de la violer en brisant l'Assemblée nationale ellemême, et c'est à lui que vous donnerez le droit!...

Le droit dans la violation du serment! le droit dans la violation de la Constitution jurée! le droit dans la force armée !

Non, non, vous n'oseriez pas consacrer cette énormité, ce seraft une apostasie dans cette belle religion, dans ce culte que vous devez à la loi.

Et remarquez bien que c'est le 3 décembre que Baudin a été tué, le 3 décembre, quand l'homme du 2 décembre avait disposé ses troupes en cas de lutte, et il devait attendre la lutte, quand, tout entier à la violence, ce qui se disait le gouvernement n'était encore sûr ni de la victoire, ni de l'adhésion publique. Ce jour là, tout le droit était avec nous, avec Baudin, avec la représentation chassée, traquée, emprisonnée. Oh! peuple, peuple ! fi tu t'étais levé à la voix de tes représentants, que serait devenu le pouvoir de la force devant ta volonté ?

Vous le comprenez bien, vous magistrat du ministère public, et vous dites : le vote du 20 absout le coup d'État du 2. Qu'importerait? le 20 dé-

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cembre est postérieur au 3; jusqu'au 20, l'ex-président de la République a porté le crime dans ses flancs, puisqu'il n'a été absent que le 20. Mais quoi? le 20, c'était encore la République dent vous faisiez miroiter l'image devant le peuple. L'absolution du 20 était au moins donnée sous la promesse de conserver la République. Qu'estelle devenue? On vous a une seconde fois absous en proclamant l'Empire ! Allons , nous rentrons daos l'attentat du 18 brumaire, absous deux fois aussi, par le Consulat d'abord, par l'Empire ensuite. L'absolution est la même, avec cette différence qu'on n'eut pas, au lendemain du 18 brumaire, les affreuses scènes qui ont suivi le 2 décembre. La terreur ne dominait ni la situation ni les scrutins.

Finissons, messieurs. Nous appartenons à une grande nation qu'il faut prendre avec ses grandes qualités, avec ses défaillances. Que voulez-vous? Notre peuple fait comme Neptune, en trois pas il franchit le monde, et puis, en voyant l'immense chemin qu'il a fait, il semble avoir peur de luimême, et le voilà qui revient en arrière, se laissant guider au lieu de se diriger par son intelligence. Mais avec lui il faut toujours compter; en trois jours, il répare toutes ses pertes et remonte au au sommet. L'avenir est toujours à lui!

(Le tribunal a condamné le client de M9 Crémieuœ à 2,000 fr. d'amende.)

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