SUR L INSTRUCTION PUBLIQUE , VS
Personne ne veut de cela. Je savais bien que vous le diriez. Mais alors il faut que vous disiez ce que je dis, ou vous allez faire mentir l'histoire. A la tête de ces grandes congrégations qui donnaient l'éducation et l'instruction à l époque de la révolution de 1789, étaient cette grande école des oratoriens, si célèbre, et qui a produit tant d'hommes éminents,
Messieurs, à cette cruelle époque de 1786,1787, 1788, qui préparait si bien 1789, l'incrédulité était entrée dans cette grande et magnifique corporation religieuse. L'incrédulité selon la foi catholique, entendons-nous bien, le raisonnement, la philosophie, y étaient entrés fermes, \igoureux, énergiques.
Les Oratoriens ne pouvaient pas s'y soustraire, pas plus qu'ils ne pourraient s'y soustraire aujourd'hui, pas plus qu'ils ne s'y soustrairaient demain. Et cette philosophie, remarquez 4e bien, c'était celle qui faisait 1789.
Je veux, messieurs, pour vous donn°r une idée de la philosophie des oratoriens de 1788, meître sous vos yeux une délicieuse page d'histoire ; elle est écrite par un homme dont le style est au niv< au de son s < voir, et, dont ie sa oir e*t au niveau de ses qualités morales : je par e de M. Saint» - Beuve. E ouUz cette page ècri e sur les cratonens, et vous allez voir comment la révolution s'est faite dans les institutions ; -religieuse*.'
Voici ce que dit M. Sainte-Beuve :
« On a beaucoup parlé du relâchement de l'Oratoire en ces années finissantes; je ne me permettrai pas de jugement général, et je crois tout à fait que la physionnomie extérieure de l'ordre était
290 01 s cours
très-convenable, très-satisfaisante aux abords de la Révolution.... »
L'extérieur des congrégations est toujours trèssatisfaisant, toujours. (Rires à gauche.)
« ...L'éducation qu'on y recevait n'avait pas cessé d'être excellente, et d'assez illustres témoins seraient encore là, au besoin, pour l'attester. Quant au fond, il n'y a plus guère à douter qu'il ne fût très-compromis sur plusieurs points. À côté de vertus très-réelles, de croyances assurément très-conservées * . ,
il y avait un courant d'incrédulité qui circulait. J'ai moi-même, dans ma jeunesse, entendu de ces anciens oratcrieos se racontant, se rappelant entre eux l'arrière-fond de leur vie et de leurs pensées en ces années de régularité extérieure. Le jeune Oratoire était en partie philosophique, et de la philosophie d'alors la plus avancée. Qu'on ait trouvé à Juilly, dans les tiroirs des anciens oratoriens, quelques cahiers contenant des extraits de Spinoza, matière de curiosité ou de réfutation peut-être, cela est moins parlant, moins significatif que ce qui se passait â voix basse dans le jardin, à l'ombre du marronnier d'Houbigant, autour du doux vieillard Dotteville. Ce père Dotteville était un enfant naturel, si je ne me trompe pas, d'un grand seigneur danois, qui lui avait laissé 29,000 livres de rente. Tempéré d'humeur, sans passion aucune dès sa jeunesse, aimant uniquement l'étude et la paix, il n'avait rien vu de mieux que d'entrer dans l'Oratoire et de se mettre à traduire Tacite, champion un peu rude peut-être pour un si pacifique attaquant. Bref, il était heureux, il était aimable ; il avait à Juilly sa petite maison au bout
SUR L'rXSTRlH'TION PUBLIQUE 291
du jardin, et lorsque le jeune Oratoire, quelque peu imbu des idées philosophiques du jour, sentait des velléités de révolte et de rupture... $
Entendez-vous, messieurs, des velléités de révolte y ils sont à 1788, et de rupture, ils sont à
« ...Et les exprimait devant lui, il donnait de bons conseils ou du moins des conseils de soumission, de prudence, tels qu'un Erasme et un Fontenelle, dans le cloître, les eussent aisément trouvés. On baissait la tête après Favoir entendu, et on n'éclatait pas. Le bon Dotteville ne mourut qu'en 1807, à l'âge de quatre-vingt-onze ans; il s'éteignit. Un matin, sentant sa fin prochaine, et croyant bien ne plus avoir à passer une autre journée, il invita à un petit dîner philosophique un ami (j'ai souvent entendu ce récit chez M. Daunou lui-même), et après le repas, auquel il ne fît qu'assister, mais qu'il n'avait pas négligé pour cela, prenant un air plus grave, il avertit cet ami qu'il se sentait à bout de vivre, qu'il lui disait adieu une dernière fois et lui demandait pour service suprême de lui faire une petite lecture.
ce Allez, lui disait-il, vous trouverez dans mon « cabinet un livre (dont il désignait la place); apcc portez-le et lisez-le-moi à la page marquée. » L'ami, en allant chercher ce livre, se demandait tout bas si le père Dotteville n'avait pas réfléchi à ce moment du grand passage, et si ce n'était point quelque lecture religieuse qu'il réclamait enfin. Il trouva le livre, l'apporta, et l'ouvrant à la page marquée, il lut à haute voix. C'était Horace, et l'ode à Posthumus : Eheu fugaces, Posthume., osthume! »
Messieurs, on faisait hier appel à des souvenirs classiques. Vous rappelez-vous la dernière phrase de cette ode délicieuse d'Horace? {Rumeurs adroite.) Ah! oui, délicieuse!
Voici ce qu'on lisait à l'oratorien :
Absumet hœres cœcuba dignior Servata centum clavtbus^ et mero Tinget pavimcntum supirbum Ponti/îcum potiore cœnis.
« Un héritier mieux inspiré boira le cécube que tu renfermes sous cent clefs, et, sur tes marbres splendides, il fera ruisseler ce vin délicieux qu'envierait la table d'un pontife. »
Et les pontifes, messieurs, c'étaient les membres des congrégations du temps d Horace.... {Exclamations à droite.)
A gauche. Très-bien ! très-bien !
m. crémieux. Si le mot que je viens de dire a blessé quelqu'un, je le retire vite. {Non! non!)
Je dis donc ceei, messieurs : la Révolution était dans les congrégations religieuses comme elle était partout ; ce n''était pas l'éducation religieuse qui pouvait l'empêcher : la Révolution arrivait à son moment, aucun obstacle ne pouvait l'empêcher.
Messieurs, 1789 parut, et j'avoue que j'ai été bien élonné d'entendre hier à cette séance les attaques si vives qui ont été dirigées à la fois contre cette grande et mémorable époque et contre la mémorable époque de 1793. {Bruyantes réclamations à droite. — Vif. assentiment à gauche.
m. mole. Et atroce! „ s5
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m/ de panât. De sinistre mémoire!
m. crémieux. Contre la grande et mémorable époque de 1793 {Nouvelles et plus bruyantes réclamations à droite. — Bravos à gauche) dont je vais remettre sous vos yeux, en ces termes, un tableau....
Une voix. Ce n'est pas habile !
m. crémieux. Je ne me pique pas d'habileté, mais de vérité.
Contre cette époque dont je vais rappeler en ces termes un tableau éminemment véridique et patriotquement tracé :
ce Son souvenir est resté terrible ; mais pour elle il n'y a eu qu'un fait à alléguer, un seul, et tous les reproches tombent devant ce fait immense: elle nous a sauvés de l'invasion étrangère... » (Vive approbation à gauche. — Rumeurs à droite.)
Plusieurs voix. L'auteur! l'auteur!
Autres voix. C'e^t M. Thiers !
m. crémieux. Oui, c'est M. Thiers; mais qu'importe l'auteur?
Les précédentes assemblées lui avaient légué la France compromise, elle légua la France sauvée au Directoire et à l'Empire. Si, en 1793, l'émigration fût rentrée en France, il ne resterait plus de traces des œuvres delà Constituante et des bienfaits de la Révolution. Au lieu de ces admirâbb s institutions civles, au lieu de ces magnifiques exploits qui signalèrent la Constituante, la Convention, le Directoire, le Consulat et l'Empire, nous aurions l'anarchie sanglante et basse que nous voyons aujourd'hui au delà des Pyrénées. En repoussant
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Finvasion des rois conjurés contre notre République, la Convention a assuré à la Révolution une action non interrompue de trente années sur le sol de la France, et a dooné à ses œuvres le temps de se consolider et d'acquérir cette force qui leur fait braver l'impuissante colère des ennemis de l'humanité.
A gauche. Bravo ! bravo !
m. crémieux. Aux hommes qui s'appellent avec orgueil patriotes de 1789, la Convention pourra toujours dire : « Vous aviez provoqué la lutte, c'est moi qui l'ai soutenue et terminée. »
A gauche. Très-bien ! très -bien! (Rumeurs et dénégation à droite.)
m. barre. Très-mal! {Exclamations à gauche.)
m. crémieux. Messieu s, si vous avez été, dans vos familles, ce qui est possible, et par la direction de vos idées, élevé dans d'autres pensées, nous, messieurs, nous avons été élevés dans celles-là.
Voilà plus de trente ans que nous sommes arrivés au monde,, nous, pour y prendre part à cette lutte magnifique de la Révolution qui se poursuit.
Eh bien, qu'avons-nous vu à cette époque de 1816? A côté de la Restauration qui voulait nous ramener à 1788, nous avions tout le parti de la Révolution qui voulait continuer sa marche. Dans ce parti de la Révolution, messieurs, nous, par sentiment, par jeunesse, par affection, nous y étions tous. Nous avons marché avec elle.
Quand 1830 est arrivé, est-ce que dans l'expulsion d'un roi nous avons vu seulement l'expulsion d'un homme? Non, nous avons vu la suite de notre
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révolution de 1789 et de 1793... {Interruption.) Nous avons dit : Voilà la famille qui voulait nous ramener à 1788, repoussons-la et continuons. Voilà ce que nous avons dit et ce que nous avons fait. {Mouvement.) Oui, tous ceux qui ont retracé cette glorieuse époque de notre première révolution dans des livres qui ont obtenu l'assentiment public, tous en ont parlé comme vous voyez. Nous avons vécu au milieu d'eux, nous avons pensé comme eux. Si nous sommes coupables, ne nous accusez pas ! {On rit.) Voilà trente ans passés que nous sommes toujours dans la même pensée, dans la même joie. Et puis, voulez- vous que je vous dise tout? ( Par lez! parlez!) Nous ne pouvons pas reculer. Voici pourquoi :
La pensée contraire, celle qu'on voudrait faire prédominer aujourd'hui, on a tenté de la faire prédominer de 1816 à 1819; elle a succombé en 1819. On a voulu la faire revivre en 1829 ; le peuple s'est fâché, et la révolution de 1830 en a fini d'un coup. {Applaudissements à gauche.)
La révolution de 1830 a mis sur le trône un principe complètement opposé au principe qui venait de tomber. Ce principe, remarquez-le bien, c'était la consécration de notre première révolution. Par conséquent, ceux qui avaient fait la révolution de Juillet 1830, l'avaient faite, ou plutôt l'avaient continuée dans le sillon tracé par la révolution de 1789.
Voix nombreuses à gauche. C'est vrai! c'est vrai !
m. crémieux. Quand ils ont vu que, dans les dernières années du règne de Louis-Philippe, ou plutôt que, depuis 1834, on violait hardiment le principe révolutionnaire, une contre-révolution s'est
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préparée; et contre des résistances impuissantes, et par cela même ridicules, la révolution de Février a éclaté; et vous voulez que nous reculions! Mais c'est impossible ! {Assentiment à gauche.)
Comment! parce qu'aujourd'hui nous avons une majorité qui, sur des points déterminés, est contre nous, vous vous figurez que nous nous regarderons comme vaincus! {Rires à gauche.)
Non, non, nous ne sommes pas vaincus! ce sont nos idées qui ont complètement triomphé, les nôtres, entendez-vous bien, que la révolution de Février a consacrées; et vous voulez que nous vous donnions la facilité de revenir aux anciennes idées, que cous vous permettions de recommencer le pascé!
Mais qu'y gagnerez-vous? Est-ce que vous croyez Qu'en 1788 on n'était pas aussi fort qu'aujourd'hui dans le parti que vous voulez représenter? Est-ce que vous croyez qu7en 1830 le parti que vous voulez représenter n'était pas au^si fort que vous l'êtes aujourd'hui? Est-ce que vous croyez qu'en 1848, où Ton avait rattaché tous les intérêts matériels à ce parti, il n'était pas au-sifort que vous Têtes aujourd'hui, où ks intérêts matériels, qui vous envahissent, n'ont pas encore eu le temps de s'y rattacher? {Applaudissements à gauche. — Interrup* tion.) Allons donc ! il était beaucoup plus fort que vous ne l'êtes. Et qu'est-ce qu'l a fallu en 1830? le souffle du peuple; et en 1848? beaucoup moins encore : le peuple n'a pas même eu à souffler; il s'est levé, tout a disparu! [Acclamations à gauche.)
m. thiers. Personne ne veut abolir 89, vous le savez bien. sl§ aflïom
SUR L'INSTKIV I [<>\ PUBLIQUE 297
m. crémieux. On me répond que personne ne veut abolir 1789.
m. thiers. Non, personne.
m. le président. On ne le veut pas et on ne le peut pas. (Rire général.)
m. favreau. Enfin, quoique eu parce que, personne ne veut l'abolir. On ne voulait pas le socialisme en 1789 !
m. crémieux. Je crois, messieurs, parce que j'ai de la confiance, je crois à ceux qui disent : Nous ne voulons pas abolir 1789; je le crois dans la bouche de l'honorable M, Thiers, car assurément il aurait bien tort de vouloir abolir 1789.
Mais que veulent donc ceux qui disent : Il faut revenir à ce qui existait en 1788 ?
Je sais bien qu'on commence par tout concéder. Oh! 1789 a eu des conquêtes magnifiques; celleslà, nous les voulons.
Voyons la première, c'est la liberté des cultes ; il n'y en a pas de plus grande, de plus immense. Soyez tranquilles, je ne dirai pas un mot de l'inquisition. J'aurais pourtant bien quelque droit d'en parler, assurément. (Hilarité générale.)
m. dé panât. Pas pour la France
m. crémieux. Mais au milieu des événements si graves du présent, et quand nous sommes arrivés à ce point que la peur de l'inquisition en France serait une véritable folie, exhumer le passé serait une absurdité non moins grande.
m. de panât. Il il y a jamais eu d'inquisition en France ; ce n'est pas le passé de la France!
m. crémieux. C'est vrai ; mais je ne veux pas en parler. Laissez-moi seulement dire un mot à mon honorable ami M. Victor Hugo. {Mouvement.)
Il s'est trompé quand il a parlé de S millions de victimes; il faut que je le dise : le chiffre n'est pas vrai. M. Victor Hugo peut avoir ajouté un zéro, {On rit) je vais dire pourquoi et je n'en parlerai plus. Torquemada, dont le règne a été de dix-huit ans, n'a fait périr que 400,000 victimes. {Mouvement.) Mais remarquez bien qu'il était impossible que les autres inquisiteurs fissent comme Torquemada, par une raison excellente : les bûchers de l'inquisition n'auraient pas manqué à ceux qu'on voulait brûler, mais les sujets manquaient aux bûchers de 1 inquisition. Huit millions d'individus quittèrent l'Espagne sous le règne glorieux de Ferdinand et d'Isabelle, et alors )1 s'en trouva beaucoup moins à brûler. {Rires et bruit.)
Par conséquent, je ne peux pas en savoir gré à l'inquisition ; mais, par conséquent aussi, je ne peux pas laisser dire qu'elle a brûlé 3 millions d'hommes; cela n'est pas vrai. {On rit à gauche.)
Maintenant, je dis que l'on veut revenir à 1788, non pas, messieurs, nettement, énergiquement : est-ce que vous croyez que l'on peut ainsi briser cette large porte qui s'élève et qu'il faut renverser après soixante ans de travaux accomplis? Non, on y mettra des formes; on se gardera bien de vous dire qu'on ne veut plus de 1789 ; c'est contre 1793 que l'on va se récrier, et Fon nous dira : Nous ne voulons plus de 1793.
SUR l'instruction PUBLIQUE 29i»
Un membre. Est-ce que vous n'admettez pas de différence ?
m. crémieux. Citoyens, il y a des vérités tellement vulgaires qu'on gémit d'être obligé de les discuter à la tribune. Comment peut-on dire, surtout de la révolution de 1848, qu'elle veut retourner à 1793? Comment les hommes qui réfléchissent, et assurément des législateurs sont des hommes réfléchis, comment des hommes qui réfléchissent peuvent-ils supposer que 1793 est une époque qui peut revenir? Rappelez-vous donc la situation dans laquelle la France s'est trouvée à cette époque/ et voyez celle dans laquelle nous sommes.
Lorsque 1789, que vous voulez, a commencé par frapper à coups redoublés sur toutes les institutions de ce temps, qu'il a abolies; lorsque 1789 a brisé la noblesse, le clergé, et destitué le tiers-état de son indigne position pour déclarer que le tiersétat était la France tout entière ; quand tout cela s'est fait, quelles résistances immenses n'a-t-on pas trouvées !
Quand tous ces intérêts étaient si fatalement ébranlés, si cruellement renversés, tous ces intérêts qui vivaient immortels depuis des siècles, et qui, dans un instant, ont été renversés devant la volonté populaire, vous figurez-vous quelle lutte terrible et redoutable a dû s'engager?
Et comment ne se serait-elle pas engagée? La famille royale, qui tenait en main depuis tant de siècles la souveraine puissance, pouvait-elle se laisser déposséder sans résistance? Le clergé, qui dirigeait toutes les familles puissantes, et qui exerçait une si grande influence, pouvait- il se laisser enlever les droits qu'il avait conquis par la reli-
gion, sans soulever les sentiments religieux d'une partie de la population ? Cette.noblesse, à qui 1 on enlevait ses titres, sa position séculaire, ne devaitelle pas s'ébranler, irritée, contre le peuple, contre ce peuple qu'elle avait méprisé depuis tant de siècles, et qu'elle regardait comme incapable de s'élever jusqu'à elle? Quoi! vous croyez qu'à ce mot: « Sire, ce n'est pas une émeute, c'est une révolution! » aucune passion ne s'est réveillée dans le cœur de ces hommes Ml y a eu toutes les passions soulevées à la fois, les passions provoquées par les sentiments les plus généreux, comme aussi les passions excitées par les sentiments les plus détestables. Il y a eu le désir de conserver des biens mal acquis, comme le désir de garder ce que l'on avait conquis glorieusement. Tout cela s'est soulevé à la fois, et vous avez eu alors un spectacle admirable et sublime, devant lequel il faut que la France s'incline respectueuse, et non pas qu'elle se lève irritée,.. (Vive approbation à gauche.)
Oui, tout s'est soulevé à la fois ; mais la première, la plusgrande faute, laissez-moi vous le dire, la grande, la première faute, a été l'émigration. Cette faute, elle a été horrible, remarquez-le bien; car à l'époque où celui que depuis, en 1830, nous avons renversé comme roi, a commet ce comme prince cette querelle intestine, cette guerre civile des princes du sang royal contre la France, à cette époque la mouvement de 1789 était bien loin d'avoir pris ces larges proportions <jui éclatèrent en 1 79 1 et 1792, et qui furent la foudre en 1793! (Nouvelle et vive approbation à gauche.)
Cetie émigration, ce crime, comment s'est-il accompli? Un prince français abandonne la France avec un certain nombre de courtisans. Ya-t-il chez
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les princes étrangers en leur disant : On ne veut plus de moi dans mon pays, et je viens vous demander l'hospitalité? Non ; il est allé chez tous ces hommes qui, vivant de leurs honneurs, de leurs titres, de leur nom de roi, n'avaient qu'une seule chose à faire, maintenir partout les royautés. Il est allé, lui, prince français, solliciter l'intervention des puissances étrangères contre la France, et il leur a dit : « Je sais le chemin de la France, je marcherai contre elle à votre tête. ,. » Et on lui a refusé de le mettre à la tête de l'armée coalisée !
A gauche. Très bien ! très-bien !
m. crémieux. Oui, on a répété cette offre inouïe; car c'est une chose iniigne qu'une telle proposition et il a marché à la queue des armées étrangères... (Vive approbation à gauche. — Rumeurs à droite.) et ces armées, traînant après elles la première émigration, elles sont venues violer le territoire de la France. En 1793, dans la terrible tempête qui agitait la patrie, où étaient les armées étrangères, avec ces Français émigrés? Ëh, messieurs, rappelez -vous ces pages de deuil de note histoire. Au nord, au midi, notre tërrioire était envahi de tout s paris. Dans la Vendée, la guerre la plus grande, parce qu'elle était, des deux parts, soutenue par des Français; la plus fatale, parce qu'elle était entre Français, s'était élevée; puis, à cette immense guerre de la Vendée avait succédé la guerre1 impie des chouans, signalée parles crimes les plus horribles. (Vives réclamations à droite. — Applaudissements à gauche.)
m. des RoTQURs DE chàuliei-. La Vendée s'est levée
pour défendre le droit de vivre et la liberté religieuse.
A gauche. À l'ordre, l'interrupteur ! à l'ordre !
m. de tinguy. Nous nous sommes défendus contre les crimes de la Convention.
m. des rotours de chaulieu. Les Vendéens et les chouans se sont défendus contre la tyrannie de la déesse Raison. (A l'ordre! à l'ordre!)
m." de lespinay. La Vendée n'a fait que se défendre, et si elle était attaquée par les mêmes hommes, elle se défendrait encore. (Agitation bruyante.)
m. le président. Je vous rappelle au silence; ce n'est ni le moment ni le cas d'interrompre.
m. des rotours de c h AULiEU. Venez encore assassiner nos parents, et vous verrez ! (A l'ordre ! à l'ordre!)
m. le président. Je vous rappelle à l'ordre. {Agitation générale et prolongée.)
m. defontaine'. La guerre de la Vendée a été une protestation contre l'échafaud de Louis XVI et la Terreur. Elle n'a commencé qu'en mars 1793.
il. grelier du fougeroux. Nous repoussons avec indignation l'insulte qui vient d'être faite aux nobles populations que nous représentons.
m. bouhier de l'écluse. Il n'est pas de plus noble caractère que celui des Vendéens. Les révolutionnaires seuls ont commis des crimes.
SUR l'instruction publique 308
M. LE GÉNÉRAL DE SAINT-PRIEST. Cessez VOS récriminations, la revanche serait trop facile. {Le silence se rétablit.)
m. crémieux. Voilà, messieurs, contre quelles forces, devant quels périls la Convention avait à combattre ; il lui fallait dompter le dedans et le dehors; au dedans la trahison était manifeste, au dehors la trahison était manifeste.... {Violentes réclamations à droite.)
A gauche. Très -bien! très -bien! {Agitation croissante.)
(Quelques membres de la droite se lèvent et interpellent l'orateur avec une grande animation.)
m. le président. Il y a ici des enfants des victimes.
m. dtjfourgerais. Est-ce qu'il y a ici des défenseurs de Garrier et des noyades de la Loire ?
m. le président. Les crimes de tous les partis doivent être flétris. {Très-bien!)
m. léo de laborde. Je maudirai éternellement 1793 !
m. de montalembert, à M. Crémieux. Qu'est-ce que tout cela a de commun avec la loi d'enseignement?
m. crémieux. Ce sont vos attaques violentes qui ont amené ma réponse. Vous avez voulu flétrir par l'épithète de grandioses scélérats les hommes qui ont sauvé la France dans le plus affreux péril.
Voix à droite. A la question T!
Voix à gauche. Continuez ! continuez !
m. crémie'ux. Citoyens, an mot : Je croyais, dans la part que j'avais faite au temps, avoir séparé de la manière la plus complote ce qui appartenait à la Vendée de ce qui n'était que le crime d'un parti. J'ai déclaré positivement que c'était la plus grande de toutes les guerres parce qu'elle était faite par des Français, et la plus fatale de toutes les guerres, parce qu'elle était faite entre Français. La guerre de la Vendée, voilà comment je l'ai désignée. Et les prétendants réclament contre moi au nom de la Vendée ! de la Vendée dont j'ai loué le courage, la grandeur !
Mais quand j'ai ajouté que les crimes des chouans avaient succédé plus tard à cette première lutte, est-ce que j'ai parlé un antre langage que celui de l'histoire? Je repousse avec horreur, entendez-le bien, les crimes de tous sans aucune exception.
m. dufougerais. Et les noyades de Carrier?
m. crémielx. Est-ce que je vous ai dit que les noyades de Nantes doivent être applaudies, quand je vous ai dit qu'il fallait flétrir le crime des chouans? {Interruption.)
m. dufougerais. Il fallait dire ce^!
m. crémieux. Il fallait me laisser parler, il fallait me laisser aller jusqu'au bout, et alors, si, à-côté de la flétrissure imprimée aux hommes qui, aux douleurs de la guerre civile, avaient fait succéder des crimes sauvages, je n'avais pas fortement, énergiqur ment flétri le crime sous un autre aspect, j'aurais compris votre colère. Mais quoi] le nom de Carrier, l'histoire des criminelles, des odieuses noyades, qu'avaient-ils de commun avec mon récit des héroïques efforts de la Convention ?
sur l'instruction publique 30:i
Je parlais de la guerre que nous faisions sur les frontières du midi, de la guerre- que nous faisions dans les Pyrénées, en 1793 et en 1794; l'histoire de la Convention est indépendante d'un homme. (Réclamations à droite.*— Approbation à gauche.)
M. le président. C'était son commissaire.
m. dufougerais. Les crimes de Carrier ont précédé les actes des chouans ; ils ont été exercés précisément sur les Vendéens que vous avez exaltés tout à l'heure. (Bruit.)
m. crémieux. Venons en 1848; venons en 1850.
Un membre à droite. Venez à la loi!
m. le président. Je ne puis pas m'empêcher de remarquer que chaque orateur, à son point de vue, a été rétrospectif et a repris les faits de très-loin.
m. darblay. Si les orateurs se renfermaient dans la question, tous ces incidents ne s'élèveraient pas.
m. crémieux. J'ai donc à dire maintenant que le temps dans lequel nous vivons n'a heureusement rien qui ressemble à cette époque terrible que l'histoire enregistrera, ce dont nous devons tous faire leçon, pour nous en souvenir, et non pas pour nous attaquer mutuellement. (Rires ironiques à droites) J'ai répondu, mais je n'ai point attaqué.
Maintenant j'arrive à la loi elle-même. (Ah! ah!) Oui, faites des exclamations, je vous approuve. Je vous demande ce que le discours de l'orateur d'hier avait de commun avec la loi? (Approbation à gauche.)
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m. nettement. Et celui de M. Victor Hugo?
m. crémieux. J'avais un discours, moi, sur la loi; j'avais demandé la parole pour la discuter; mais croyez-vous donc que nous laisserons ici, à la tribune de 1850, attaquer tous les détails de la Révolution, et que nous resterons immobiles? (Vifs applaudissements à gauche,)
(M. Léo de Laborde se lève et prononce avec animation, au milieu du bruit, quelques mots que nous n'entendons pas.)
m. le président. Calmez-vous donc, monsieur Léo de Laborde ; vous n'êtes pas chargé de vous indigner ainsi!
m. FAVREiaj. Dites donc à l'orateur de se calmer lui-même !
m. lecomte (yonne). Voilà ce que c'est que de laisser l'orateur s'écarter de la question.
m. le président. Vous dites cela au moment où l'orateur annonce qu'il va y rentrer.
m. lecomte (yonne). Il fallait l'y faire rentrer plus tôt!
m. le président. Et les orateurs précédents, vous ne les avez pas entendus? J'écoute tout le monde, moi!
m. crémieux. Messieurs, je viens à la loi, et je l'examine dans l'esprit qui l'a dictée, en la résumant dans quelques observations, telles qu'il faut les présenter dans une délibération première, où les articles ne sont pas soutins eux-mêmes à la discussion.
On a toujours dit que, pour bien se rendre
SUR l'instruction PUBLIQUE 307
compte, surtout dans les temps de révolut'on, surtout dans ce qu'on appelle les temps de transition révolutionnaire, des lois qui étaient présentées, des mesures qui étaient prises, il fallait d'abord regarder qui les présentait, et, pour moi, la présentation de votre loi et ses commentaires sont déjà un préjugé contre elle. Et pourquoi? Te vais vous l'expliquer.
J'ai suivi avec quelque soin ces grandes luttes de la liberté de l'enseignement, parce que, (Jour moi, je le déclare, le principe de la liberté de l'enseignement est un principe sacré; il n'était pas besoin que la Constitution le déclarât, il est dans l'homme, dans son essence ; il faut que l'homme enseigne, c'est son devoir et c'est sa loi; mais quand on a tenté ou qu'on a fait semblant de tenter de porter devant les chambres du dernier règne des lois destinées à régler ce qu'on appelait la liberté de renseignement, une grande lutte s'est élevée; les plus rudes obstacles venaient de l'orateur que vous avez entendu hier déclarer qu'il adopte un autre sentiment.
L'on a cité à cette tribune des passages d'un ancien discours de l'honorable M. Thiers. Que M. Thiers pense en 18S0, politiquement, entendons-nous bien, autrement qu'il ne pensait en 1846, nous pouvons nous en plaindre, en gémir; toutefois ce n'est qu'une chose humaine.
Mais pour les choses divines, pour celles que M. l'évêque de Langres déclarait être, et qui sont, en effet, immuables, comment puis-je admettre ce que je vais vous apprendre de M. deMontalembert? Gomment M. de Montalembert, présentant ce projet de loi ou l'appuyant, peut-il, lui et tous ceux qui
308 DISCOURS f
l'appuient avec lui, m inspirer la conGance nécessaire pour le voter?
Tenez, messieurs, une lettre a été adressée à M. de Parieu, ministre de l'instruction publique et des cultes; elle a été imprimée et distribuée. Cette lettre commence par les mots que voici :
a Monsieur le ministre,
« Les universitaires et les catholiques se plaisent à rendre justice à l'esprit d'impartialité avec lequel vous avez accueilli le projet de loi pour l'instruction primaire, que vous a légué votre prédécesseur. Si, par déférence pour son honorable auteur, vous n'avez pas cru devoir retirer le projet de loi qui a déçu l'attente des partisans de la liberté, ces derniers osent, du moins, espérer que vous garderez sur cette question délicate une entière neutralité, en abandonnant le projet de loi à ses destinées. »
Voilà ce qui était adressé à M. le ministre.
Voici ce qui est adressé à ceux qui ont présenté le projet de loi ; je le mets surtout sous les yeux de ceux qui entourent ici l'honorable M. Odilon Barrot :
« Et en effet, le projet de loi sorti de la commission extra-parlementaire nommée par M. de Falloux a surtout été conçu dans les idées de transaction qui ont plus ou moins caractérisé tous les actes du ministère Odilon Barrot. Or cette politique a été jugée avec énergie et vérité par le premier magistrat de la République, quand il a dit, dans le message qui a marqué votre entrée aux affaires, qu'au lieu d'obtenir du rapprochement des hommes des opinions les plus diverses, une fusion de nuances, cette transaction n'avait produit
SUR L1NSTK) ( TloN PUBLIQUE M)l>
qu'une neutralisation de forces. Si donc la fusion des opinions n'a pas pu s'opérer dans l'ordre purement politique, comment espérer la réaliser dans l'ordre moral et religieux? ».
Messieurs, je viendrai tout à l'heure à M. de Montalembert. Que je Taie entendu dire, en parlant de M. Thier?, que, dans l'état de naufrage où ils se sont trouvés, en présence de cet épouvantable caverne où ils vivaient ensemble, suivant son expression, depuis deux ans, (On rit à gauche) il a senti le besoin d'accepter la main qu'on lui tendait, et que, sur ce frêle radeau, ils devaient s'aider et s'entendre l'un et l'autre, je le comprends ; c'est de la politique. Ce n'est pas la première fois que nous voyons les partis politiques les plus opposés se réunir, s'entendre, se concerter pour se débarrasser de ce qu'ils ne veulent pas. Seulement, je fais observer à ces partis politiques qui s'entendent si singulièrement, qu'il est beaucoup plus facile de jeter à bas une monarchie que de renverser une république. Nous sommes en république, et je vous garantis que vous ne la renverserez pas facilement. (Applaudissements à gauche.)
Maintenant, voici ce que j'ajoute; je laisse de côté la question politique. Soyez au mieux entre vous ; je ne dis plus rien de M. Thiers, et je regrette même d'en avoir tant dit...
m. thiers. Pourquoi? Cela ne me blesse pas.
m. crémieux. Je ne songeais pas à vous blesser, assurément.
Je viens à M, de Montalembert. M. de Montalembert est cité de la manière la plus favorable
par l'auteur de cette lettre, qui examine cette r 3(nqT jso1 aoTiBiiireD noir
.'MO UISCCH'RS
question brûlante du clergé catholique s'eWndant avec l'Université.
Je lis :
ce Qu'on ne s'y trompe pas, c'est cette monstrueuse union que l'épiscopat et le clergé sont invités à consacrer en acceptant le projet de loi de M. de Falloux. Le projet leur demande d'abdiquer au profit de l'Etat leur droit et leur suprématie. Il y a là, au point de vue de la conscience, une objection non moins forte pour les catholiques, que celle tirée du caractère mixte de notre enseignement universitaire. »
Ecoutons la réponse qu'une voix chère aux catholiques, celle de M. le comte de Montalembert, fait à cette question. Ecoutez:
« Prêtres de Jésus-Christ (c'est au clergé qu'il s'adresse), l'Université, sachons bien qu'elle peut d'un seul coup détruire notre influence et se substituer partout à vous, ne demande pas mieux que de vous prendre à son service, et de vous donner sa livrée. C'est d'elle que vous tiendrez vos gages et votre .passeport auprès des générations nouvelles.
« Elle vous demande votre concours ; mais à quelle condition? Sont-ce vos conseils qu'elle suivra ? Est-ce votre esprit qu'elle inoculera?... »
\1. DE MONTALEMBERT. Je l'espère.
m. crémieux. Je vais répondre tout à l'heure à vos espérances.
« Est-ce votre symbole qu'elle imposera? Et ne
SUR l'instruction publique 311
sont-ce pas les seules conditions possibles du concours d'un prêtre et contre cette loi ?
« Tout au contraire, c'est elle qui vous imposera ses méthodes, qui vous prescrira ses systèmes, et qui surveillera votre langage... »
M. DE MONTALEMBERT. Non !
m. crémieux. ce... Elle qui ne compte pas un seul ecclésiastique parmi ses fonctionnaires. »
m. de montalembert. Elle en comptera maintenant.
m. crémieux. Soyez tranquille, je vous répondrai.
« Et qui est gouvernée par ces hommes
dont la croyance est souvent un mythe plus impénétrable encore que leur doctrine. »
Ecoutez encore ceci :
« Quoi ! être aux ordres d'hommes qui sont étrangers à la foi ou qui lui sont hostiles, d'incrédules, d'indifférents, de protestants.,. » (Heureusement il n'y a pas de juifs.) (On rit.) c Que les chances de luttes parlementaires peuvent appeler au pouvoir ; se mettre au service de quelques sophistes qui ne lui font plus l'honneur de la persécuter, parce qu'ils trouvent plus davantage à se servir d'elle : c'est là un métier qui peut convenir à quelques-unes de ces Eglises bâtardes, mais qui serait le dernier degré de l'abaissement pour l'unique et pure épouse de Jésus- Christ. » (Longue agitation.)
Voilà ce que M* de Montalembert a écrit. Y eût-il vingt ans, écoutez-moi bien, qne ces paroles au-
raient été écrites par M, de Montalembert, elles ne pourraient pas être changées.
m. de montalembert. Je les maintiens tontes. (Exclamations à gauche.)
m. crémieux. Il les maintient toutes.
m. de montalembert. Il n'y en a pas une qui s'applique à la loi que nous discutons.
m. crémieux. M. de Montalembert les maintient toutes, et il n'y en a pas une qui s'applique à la loi actuelle ! Yous allez voir, mais écoutez bien ceci : je finis par là; il y aurait bien plus à lire, mais voici ce que je veux que vous entendiez encore :
« L'Eglise catholique, il faut bien qu'on s'en souvienne, ne connaît pas ces transactions avec ceux qui l'ont reniée ou vaincue ici-bas. »
Je ne sais pas si ces hommes qui existaient alors dans rUniversfté, et qui y existent encore, ont renié ou vaincu l'Eglise. Ce n'était pas vrai; mais c'est vous qui le disiez.
« Elle se laisse proscrire, mais pas exploiter. Elle, n'a pas été envoyée seulement, comme on Ta dit, pour consoler le malheur, la faioîesse et l'ignorance, mais bien pour prêcher la pénitence aux heureux, 1 humilité aux forts, et la folie de la croix aux sages. Elle ne dit pas aux hommes : Choisissez dans moi ce qui vous convient; elle leur dit : Croyez, obéissez, ou passez vous de moi. Elle n'est n'est ni l'esclave, ni la -cliente, ni l'auxiliaire de personne; elle est reine ou elle n'est rien. »
SUR l'instruction publique 343
m, de montalembert. C'est ce que j'ai dit hier.
m. crémieux. Monsieur de Montalembert, si, dans la part que vous faites à l'Eglise catholique, dans la loi dont on parle, vous trouvez pour elle la royauté, je m'incline; votre royauté est fort républicaine; voilà ce que je peux vous dire. Ce que vous avez dit : l'Église doit être reine, ou elle n'est rien, est vrai, et c'est moi qui le déclare. Oui, l'Eglise catholique, entendez-le bien, doit être reine, ou elle n'est rien.
Messieurs, je suis frappé à l'instant même d'un souvenir.
C'est un grand orateur qui vous disait hier, au nom de l'Eglise : « Croyez, ou passez-vous de moi ; l'Eglise n'est ni l'esclave, ni la cliente, ni l'auxiliaire de personne; elle est reine, ou elle n'est rien. »
Eh bien, nous entendions, il y a trois semaines ou un mois, à cette tribune, un autre orateur non moins éloquent, qui disait ceci : « La famille qui a régné sur la France pendant des siècles ne veut rien devoir à une disposition de l'Assemblée nationale qui serait une amnistie; cette famille a un descendant qui la représente, et celui-là n'est pas un simple citoyen que tous puissiez couvrir de l'amnistie ; il est rof ou il n'est rien, »
Messieurs, on disait autrefois : L'autel et le trône ! Examinez et demàndez-TOus oùr nou& sommes aujourd'hui ! {Approbation à gauche.)
Je réponds : M. de Montalembert a déclaré positivement que l'Eglise catholique ne pouvait faire aucune transaction avec ceux qui l'ont reniée ou vaincue ici-bas, et il a déclaré qu'autrement ce
f serait le dernier degré de 1-abaissement pour l'unique et pure épouse de Jésus-Christ, qui doit être reine ou rien.
Oui, si l'Eglise catholique n'est pas reine, elle n'est rien ; il faut qu'elle règne, ou elle n'existe pas. Oui, l'Eglise catholique dit : Obéissez ou laissez-moi! Je veux, ne raisonnez pas, obéissez! C'est la foi pure, la foi imposée, ce n'est pas la foi discutée.
Eh bien, messieurs, de deux choses Tune : ou la loi sur l'instruction publique donnera au catholicisme le pouvoir de royauté qui lui appartient par son essence même, ou elle ne lui donnera pas ce
f>ouvoir. Si elle ne donne pas ce pouvoir aucathoicisme, il est impossible que M. de Montalembert l'adopte, parce que l'épouse de Jésus-Christ serait souillée, parce qu'elle ne serait pas reine comme il le veut. (Approbation à gauche.)
Si, au contraire, l'Eglise catholique est reine dans l'instruction publique , comme on le veut, comme le veut M. de Montalembert, lui qui déclare toute transaction impossible, je comprends que M. de Montalembert accepte la loi, mais il doit comprendre que, moi, je ne puis pas le vouloir; je suis quelque chose aussi dans le monde. Si, pendant vingt ans, M. de Montalembert a travaillé à développer l'enseignement, je suis citoyen comme lui; si je n'ai pas sa hauteur, je représente un principe comme lui. {Interruptions diverses,) Il représente le principe catholique; j'en représente un autre qui avait- 3,800 ans quand le vôtre n'existait pas encore, vous qui m'interrompez. (Mouvements divers.)
Eh bien, il ne me faut pas autre chose que ces interruptions pour vous prouver l'absurdité de cette
sur l'instruction publique HS
loi. Voyez où vous allez. Voilà un conseil supérieur dans lequel entreront à la fois des évoques, des pasteurs protestants et des rabbins juifs. Qu'ils s'accordent en honnêtes gens pour toutes les mesures qui seront générales, et sans toucher au culte, cela est évident; chacun y apportera sa part de patriotisme et de bonne volonté. Mais est-ce que vous croyez, par hasard, que l'évêque, le rabbin, je n'ose pas dire le pasteur, je lui laisserai le soin de le dire lui-même, (On rit.) s'entendront entre eux en matière de religion? Mais vous mettez le feu avec l'eau! Que vous ne vouliez de la religion que pour veiller sur l'éducation, en ce sens que l'éducation, en elle-même, l'instruction que vous donnez, étant une instruction laïque donnée par des laïques, les hommes de la religion viennent éclairer l'esprit et former le cœur des élèves, je le comprends; mais, du moment que vous faites entrer la religion catholique dans l'instruction, il faut qu'elle domine, ou elle n'est rien. (Mouvement) Vous l'avez dit, non pas vous seulement, monsieur de Montalembert, mais M. l'évêque de Langres, à cette tribune, dans sa déclaration si noble et si franche. « Si on nous écoute, a-t-il dit, si nous sommes les plus forts, nous resterons; mais si on ne nous écoute pas, mais si notre foi ne domine pas dans les décisions, nous nous retirerons.» Assurément, vous vous retirerez; car, je le sais, vous avez reçu le droit, dans la ville qui ne veut pas vous recevoir, de vous retirer en secouant contre elle la poussière de vos pieds; mais je sais aussi que, quand vous secouez contre une ville la poussière de vos pieds, vous pouvez exciter un grand orage, uoe grande tempête. Eh bien, je n'en veux pas de cette tempête. (Mouvement.)
:il<i DISCOURS
Et si vous voulez que je vous dise toute^ ma pensée, elle est inutile, cette condition ; vous ne pouvez pas rester. Et M. de Montalembert avait raison, il a tort aujourd'hui : cette considération n'est pas possible.
Oui, oui, apprenez la religion à l'enfant; ayez recours au ministre du culte pour diriger le cœur des enfants, pour imprimer dans leurs âmes ces qualités, ces vertus, sans lesquelles il n'y a rien dans le cœur de l'homme, saus lequel il n'y a que de la matière. Mais que le culte soit étranger à l'enseignement, que l'enseignement marche dans sa forme humaine, la religion avec son allure majestueuse et divine, alors le catholique ne dominera pas le protestant, ne dominera pas le juif, l'enseignement sera libre et la religion honorée. (Vive approbation à gauche.)
Je ne vous dissimule pas, messieurs, que j'ai quelque difficulté à me livrer aujourd'hui à l'examen des articles. La question politique nous a portés loin du projet de loi. Mais je puis du moins vous dire que l'aspect seul du contrat que l'on vous propose doit vous le faire rejeter. Voici pourquoi : Le projet ne fait pour l'instruction primaire rien de plus que l'ordonnance de 1816 et la loi de 1833. Il en reste là. Pour les instituteurs, vous les soumettez à des entraves qu'ils ne doivent pas avoir devant la liberté proclamée par la Constitution ; et pour l'enseignement, vous le réduisez de la manière la plus déplorable.
Tenez, voyez !... La Constitution vous dit : « La société facilite le travail par l'instruction primaire gratuite. » C'estla Constitution... Il faut b^en obéir à la Constitution, jusqu'à ce-que l'Assemblée constituante vienne la modifier ; il faut que l'Assemblée b £uoy 9I oSvudiq b! iocov
sur l'instruction PUBLIQUE 317
législative s'y soumette , et, permettez-moi de le dire, c'est la loi organique de la Constitution que vous faites, et vous ne vous préoccupez pas plus de la Constitution que si elle n'existait pas,
m. thiers. Au contraire.
m. créjuieux. Qu'est-ce qu'elle vous dit? Que vous devez donner l'enseignement primaire gratuit.
Au banc de la commission. Elle ne dit pas cela !
m. crémieux. La société facilite le développement du travail par l'instruction primaire gratuite. (C'est mot à mot.) Je sais bien que nous n'entendons pas la Constitution comme vous, c'est pour cela que je dois expliquer la Constitution comme je l'entends.
Un membre. Lisez l'article.
m. crémieux. Voici ce que dit la Constitution en tout ce qui peut se rapporter à l'instruction publique :
Elle commence par dire, dans l'art. 1er du préambule, que vous violez certainement, que quand elle s'est constituée en république, c'est pour faire progresser les lumières. Eh bien, je vous dis que votre loi vient diminuer les lumières. ..
m. thiers. Nous croyons le contraire. (Exclamations ironiques à gauche.)
m. crémieux. En voici la preuve. Je vous dis que
318 ptscours
vous diminuez le niveau de l'instruction. Mais mon honorable ami M. Soubies, en vous citant ]es articles dans lesquels vous constituez votre enseignement primaire, ne vous a pas laissé un doute à cet égard.
m. thiers. C'est une appréciation individuelle.
m. crémieux. Oui, ce sera une appréciation ; nous allons voir.
La loi de 1833, à côté des cinq choses que vous mettez, vous, dans votre instruction primaire, en ajoutait sept autres que vous avez supprimées, parmi lesquelles les objets les plus importants; l'histoire, la géographie, indispensables à la première instruction. Vous les supprimez. Ainsi donc, yous avez réduit le niveau de l'instruction primaire pour les enfants, et par cela même le niveau de l'instruction pour les instituteurs. Aussi vous avez supprimé les écoles normales primaires. Vous n'en voulez pas non plus. En effet, qu'est-ce que vos instituteurs, réduits à ce pauvre rôle, ont besoin d'apprendre? Ahl je comprends maintenant la critique dirigée' contre une circulaire du 27 février 1848, critique si vive faite par M. Beugnot, rapporteur de ce qu'on appelle la petite loi, mais qui est une terrible loi contre les instituteurs.
Ecoutez M. Beugnot : Les instituteurs, dès le 27 février on leur a inspiré l'ambition la plus ridicule
A droite. C'est vraL
m. crémieux. Eh ! comme vous savez cela ! Vous savez cela comme votre histoire. (Mouvements divers.)
SUR L'INSTRUCTION PUBLIQUE 3ifl
A droite. C'est la vôtre0
m. crémieux. Oui, c'est la mienne, et je la sais, moi. On leur a dit dans une circulaire qui leur a été adressée dès le 27 février : Vous pouvez tous parvenir aux plus hautes fonctions de l'Université; soyez donc ambitieux.
Vous ne resterez pas de petits instituteurs de village, vous aurez les plus hautes fonctions de l'Université.
Voilà, messieurs, la circulaire d'après M. Beugnot. Je vous déclare qu'il n'y a pas un mot de cela. (Dénégations à droite.)
Permettez : j'ai probablement mieux lu que vous la circulaire dont je parle. Voici qu'elle a été cette circulaire, et je prie l'Assemblée de vouloir bien me permettre d'appeler son attention sur ce point si important en matière d'instruction primaire. Oui, cela est vrai : Le 26 février au matin, au milieu de nos plus vives préoccupations, les besoins de l'instruction publique furent l'objet de notre sollicitude. Le Gouvernement provisoire dit à M. Carnot, ministre de l'instruction publique de cette époque : La première chose dont nous devons nous occuper, c'est le sort des instituteure. Préparez un rapport sur cette question si importante. Voyons ce que nous pourrons faire. Messieurs, je ne puis en disconvenir, c'est un grand crime, oui, et nous l'avons commis.
Or, voici ce que nous présenta, dès le 27, M. le ministre de l'instruction publique. Il faut que vous le sachiez bien, je n'ai pas besoin d'avoir la circulaire sous les yeux, parce qu'elle est notre œuvre à tous. Elle n'est pas seulement l'œuvre de M. Car-
not, qui était chargé de la présenter, elle est notre œuvre à tous, tous nous en revendiquons avec notre collègue la pensée et la responsabilité.
Une voix à droite. Il n'y a pas de quoi s'en vanter.
m. CKÉMiEux. Je vous demande pardon, monsieur, il y a de quoi s'en vanter, vous ne savez pas ce qu'elle contient.
Cette circulaire a deux objets : le premier, le plus important, le plus sérieux pour les instittueurs, le voici :
Dans l'état où vous êtes aujourd'hui, lui dit la circulaire, la situation qui vous est faite dans le pays n'est pas suffisante ; nous voulons la rendre meilleure, et voici à quoi nous avons songé :
Entre les écoles primaires et les écoles secondaires, nous créerons des écoles intermédiaires qui augmenteront d'autant votre position, en amélio-, rant votre situation pécuniaire, parce que le traitement en sera un peu plus élevé. Pour que vous soyez capables- d'occuper cette fonction intermédiaire, voici de quoi nous vous prions : Dans vos heures perdues, travaillez telle ou telle partie de l'instruction, travaillez seul à seul, avec soin, avec attention, avec persévérance.
Vous acquerrez ainsi dans vos heures de loisir ce qui pouvait vous manquer en instruction quand vous avez été admis instituteur à l'école primaire; alors nous aurons le bonheur, nous, de pouvoir prendre parmi vous ceux qui se distingueront par leurs connaissances, et de leur donner cet avan-
Voiià, messieurs, l'objet de la première partie de
SUE LINSTRUCTION PUBLIQUE i%\
notre circulaire. M. Beugnot n'en a pas dit une syllabe. Nous disions donc aux instituteurs : Travaillez à vos heures perdues. Nous ne leur disions pas de faire de la propagande, comme vous le prétendez.
m. beugnot, rapporteur. Vous l'avez dit quelques jours après,
m. crémieux. Je vous parle de la circulaire du 27 février, que vous avez attaquée sans l'avoir comprise.
m. le rapporteur. Vous ne citez pas textuellement.
m. crémieux. Non, monsieur, je ne l'ai pas sous les yeux, mais je la sais par cœur, et vous ne pourrez pas me réfuter.
m. le rapporteur. Vous ne dites pas tout.
m. crémieux. Je vais continuer.
Vous vous rappelez, messieurs, le mot que M. Charras disait de son banc le. jour même où cette circulaire était attaquée : « Vous dites bien au soldat qu'il peut devenir maréchal. »
Voici ce que M. Carnot disait ensuite aux instituteurs : « Il est possible qu'au milieu de vous tous,» écoutez bien ceci, « il est possible qu'au milieu de vous tous il s'élève quelque homme de génie qui pourra, par un travail assidu, immense, arriver plus haut que cette position intermédiaire ;. eh bien, il trouvera l'appui du Gouvernement républicain, et pourra s'élever aux plus hautes fonctions ; qu'il tra-
Voilà ce que nous avons dit. [Approbation à gauche. ) Eh bien, au lieu de nous imiter et de donner aux
328 niM'oriis
instituteurs une salutaire émulation, voici ée que vous faites....
Une voix à droite. Ce n'est pas celle-là 1
m. crémieux. Pardonnez-moi, c'est celle-là; je vous parle de la circulaire dont M. Beugnot a parlé, celle du 27 février, il n'en a pas cité d'autres. Je n'entre pas dans la question de savoir si tous les actes du Gouvernement provisoire doivent ou non être accueillis par vous, la question ne peut pas être là ; convenez-en, vous ne seriez pas de bons juges pour nous... {Interruption.)
A droite. De très-bons juges.
m. crémieux. Nous avons eu un premier juge, c'était l'Assemblée nationale, à laquelle nous avons remis nos pouvoirs. Désormais l'histoire seule est notre juge, vous ne pouvez nous juger que comme faisant partie de l'histoire ; mais comme juges, jamais! {Vive approbation à gauche.)
Voici maintenant ce que vous faites à ces instituteurs que nous avons voulu élever par le travail, de la condition la plus humble à une condition d'abord un peu plus considérable, et, si quelqu'un se distinguait, ce qui certes peut bien arriver, si quelqu'un se distinguait, aux plus hautes fonctions de l'Université.
Voici ce que vous faites; vous leur dites : Vous serez instituteur dans telle commune, où vous apprendrez les grandes merveilles que nous mettons dans l'instruction primaire, et puis il n'y aura plus rien, il n'y aura pas de degré supérieur.
Nous aurons donc une masse d'instituteurs relé-