LA MARSEILLAISE
Bien évidemment, messieurs les jurés, la sédition n'est pas là.
Pour bien comprendre le second couplet, il faut se rappeler l'insolence du manifeste du duc de Brunswick, organe de ces rois qui se partageaient la France, hélas! aussi de la fureur de nos compatriotes guidant les étrangers sur le sol sacré!
Que veut cette horde d'esclaves, De traîtres, de rois conjurés? Pour qui ces ignobles entraves, Ces fers dès longtemps préparés ?
Français, pour nous, ah ! quel outrage ! Quels transports il doit exciter !
C'est nous qu'ils osent méditer De rendre à l'antique esclavage !
Le poète est dans une grande exaltation, et les deux couplets qui vont suivre seront animés de cet énergique sentiment, nsif [mm al
Le Président. — Mais, permettez, maître Crémieux, cette lecture est elle-même un délit; vous renouvelez le délit que l'accusation poursuit contre les prévenus.
Mc Çrémieux. —Si les jurés avaient déclaré la culpabilité, je comprendrais l'interruption ; mais ce que l'accusation veut être un délit, ce que vous frappez d'avance de la même qualification, la loi en présume l'innocence jusqu'à la décision du jury. Et en tout cas, mon devoir est de la plaider.
Le Président. — Nous ne pouvons laisser continuer ici la Marseillaise.
M. le conseiller Gide, l'un des assesseurs. — Je vous demande pardon, monsieur le président, je
ii PLAIDOYERS
puis être appelé à juger, si le jury rendait son verdict à la simple majorité. Je ne me rappelle plus la Marseillaise, je demande à la connaître. (Mouvement prolongé.)
Me Crémieux. — Je lis donc le troisième couplet; il nva que des accents patriotiques contre, l'étranger.
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Quoi! ces cohortes étrangères Feraient la loi dans nos foyers î Quoi 1 ces phalanges mercenaires • Terrasseraient nos fiers guerriers !
Grand Dieu! par des mains enchaînées Nos fronts sous le joug se ploieraient ! De vils despotes deviendraient Les maîtres de nos destinées !
Où trouverez-vous le chant séditieux?
Le quatrième couplet, dans ses quatre premiers vers, est d'une grande violence par l'expression.
Tremblez, tyrans, et vous, perfides, L'opprobre de tous les partis !
Tremblez... vos projets parricides Vont enfin recevoir leur prix !
Mais les quatre derniers vers sont vraiment admirables et demandent grâce pour les précédents, qui ne sont pas d'ailleurs de la sédition... Je lis :
Tout est soldat pour vous combattre..
S'ils tombent, nos jeunes héros, La terre en produit de nouveaux, Contre vous tout prêts à se battre ..
Et le magnifique refrain t
Aux armes, citoyens !
Il ne reste plus que deux couplets ; dans l'un ,
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le poëte se livre d'abord au plus généreux 'sentiment : Français, dit-il,
Français, en guerriers magnanimes, Poitez ou retenez vo3 coup*; épargnez ces tristes victimes S' armant à regret contre nous.
Les quatre vers qui suivent expriment, au contraire, un sentiment de vengeance : entraîné par une haine vigoureuse contre ceux qui trahissent le drapeau français, le poëte s'écrie :
Mais le despote sanguinaire, Mais les complices de Bouille, Mais ces monstres qui sans pitié Déchirent le sein de leur mèio \ Aux armes citoyens î
Qu'est-ce, d'ailleurs, que ce mouvement de colère en présence des violences de style que renferment les chants nationaux que je vous ai fait connaître?
Messieurs les jurés, il faut s'incliner devant la dernière strophe. Pour moi, je le déclare, la dire sans une immense émotion m'est impossible. Tout ce qu'il y a de noble, de grand, de généreux dans le cœur se réveille à ce sublime accent du patriotisme.
Amour sacré de la patrie, Conduis, soutiens nos bras vengeurs î Liberté, liberté chérie, Combats avec tes défenseurs.
Sous nos drapeaux que la victoire Accoure à tes mâles accents, Que nos ennemis expirants Voient ton triomphe et notre gloire!
Aux armes, citoyens ! formez vos bataillons! Marchez, marchons !
Qu'un sang impur abreuve nos sillons !
Un mouvement se manifeste ici parmi les jurés, l'avocat s'écrie :
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Oui, messieurs, oui, vous le sentez, vous le
comprenez comme moi, ce cri d'un cœiir entraîné par une brûlante inspiration : Aux armes pour la patrie! aux armes pour la liberté chérie! Et voilà 1 hymne que l'on prohibe comme excitant à la sédition ! Et ceux qui, dans un repas qu'animait la gaieté, mêlant à leur joie des souvenirs patriotiques, ont dit à l'écho de la salle où ils s'étaient réunis cette Marseillaise que vous connaissez maintenant, ils sont coupables, ils ont mérité les peines de la loi !
Je l'ai lu ce beau souvenir d'une époque si mémorable, le voilà maintenant connu de vous tous. Messieurs, vous direz avec moi : Non, non, plus de proscription contre ce chant immortel ! Berçons, berçons nos enfants avec la Marseillaise; apprenons leur ainsi l'horreur de l'étranger, envahissant notre territoire, la bravoure indomptable contre l'ennemi, l'amour sacré de la patrie, le culte saint de la liberté !
Le Jury déclara : non coupables.
Les prévenus furent acquittés»
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