‹ Liberté!Chapitre 5 sur 34 · PROGRÈS DU PAS-DE-CALAIS · texte numérisé non relu

PROGRÈS DU PAS-DE-CALAIS

tuai

Accusé, par suite de la publication de deux articles dans

le journal le Progrès du Pas-de-Calais, dont il était le rédacteur en chef, d'excitation à la haine des citoyens les uns contre les autres, d'attaques contre les institutions républicaines fet contre la Constitution, et d'apologie de faits qualifiés crimes et délits par la loi, M. Frédéric Degeorge était traduit devant le jury qui devait l'acquitter.

Livré pour la trentième fois à la justice, le Progrès du Pas-de-Calais obtint une trentième fois gain de cause, grâce à l'éloquente harangue de M* Crémieux.

Voici en quels termes le défenseur d'un écrivain de talent et d'un journal célèbre répondit à l'organe du ministère public :

Voilà bien le jury tel que je le rêvais sous la législation de l'Empire, de la Restauration, de la

1* W.UDOYKUS

quasi-légitimité, tel que je l'ai réclamé de l'Assemblée nationale, quand, ministre, j'avais le pouvoir aussi bien que la volonté : jury pris au sein du peuple tout entier, sans autre condition que celle desavoir lire et écrire; sans intervention du préfet pour arranger des jurés probes et libres ; citoyens sortant aujourd'hui de la foule où demain ils vont rentrer, avec la conscience pure et paisible, après le devoir rempli avec honneur, avec la loyauté républicaine. Devant ce jury, l'accusé comparaît sans trouble, car il a devant lui ses pairs, ses égaux; l'avocat parle avec sécurité, car il est devant la justice du pays, la seule véritable justice. Etranger à ce département, je vous connais; vous êtes des hommes du peuple, de ce peuple que j'ai vu si grand, si généreux dans les temps les plus difficiles! Aussi je viens à vous plein de confiance. {Sensation.)

Celui qu'on accuse, c'est votre concitoyen, votre ami; votre estime l'environne et le protège bien plus que ma parole ne le défendra. Vétéran de la liberté, le voilà se présentaat comme prévenu devant le jury de la République, lui qui, vingt-neuf fois, se présenta comme prévenu devant les jurys de la légitimité,, devant les jurys du dernier règne. Tous l'acquittèrent, et l'accusation se figure que vous le condamnerez. Mais la République serait donc moins juste que la royauté? Moins juste envers un de ses partisans les plus dévoués, que la royauté envers un de ses adversaires les plus hostiles? Mais quoi! l'accusateur oublie donc ce qu'a été Degeorge!... Degeorge! c'est lui que nous, Gouvernement provisoire, nous avons préposé à ce département avec le titre de commissaire extraordinaire. Dans cette dictature de trois mois, quVt-il fait qu'on puisse frapper d'un blâme? Futil

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iamais esprit plus conciliant, plus doux, plus oudieux du passé, plus juste, plus généreux? Parmi vous tous, quel est celui qu'il a menacé dans sa personne, dans sa fortune, dans sa liberté? Qui at-il fait poursuivre? De quelle tête a-t-ii fait tomber un cheveu? Quelle parole fâcheuse a-t-il prononcée? Est-il ici quelqu'un dont la voix puisse être accusatrice? Et le voilà se défendant, lui, républicain si ardent et si pur, devant un jury républicain ! Va, Degeorge ! Va, mon vieil ami, constituant que nous regrettons à la Législative, c'est encore un titre de gloire pour ta vie ; car ici, devant ce public immense, la calomnie même n'oserait pas lever la tête, quand tes concitoyens t'environnent. (Mouvement d'approbation.)

Messieurs les jurés, c'est pour moi un douloureux rappel vers le passé que le débat d'aujourd'hui. Voilà trente-deux ans que je suis dans cette belle carrière du barreau, toujours grande, même après qu'on a dépouillé les grandeurs de ce monde, toujours pleine de consolations, même quand l'injustice et l'ingratitude vous y poursuivent ! Pendant cette longue suite d'années, bien des révolutions ont renve/sé le pouvoir, et le pouvoir est resté le même. Il s'appela roi légitime, il s'appela roi constitutionnel, il s'appelle république, il n'a pas changé. Le roi légitime s'enivrait de son droit céleste, le roi constitutionnel foulait aux pieds les pavés sur lesquels reposait son trône, la République s'abandonne aux passions de ceux qui l'ont toujours combattue. Ce que je disais aux jurés de Louis XVÏII et de Charles X, dans le peu de temps, qu'on daigna laisser le jury à la presse, je l'ai dit aux jurés de Louis-Philippe ; voilà qu'on m'oblige à le dire aux jurés de la République, « Cette guerre à Ta

« presse e&t une guerre détestable : elle ne vaut k rien pour le pouvoir qui poursuit, elle excite les (c passions, elle attire les regards sur les écrivains « qui se défendent ! Vainqueur, le gouvernement « n'a rien gagné; vaincu, sa défaite est un coup «fatal. » Mais que leur importe. La liberté de la presse est le grand épouvantail des gouvernements ; même aujourd'hui, ils feraient volontiers d'elle, dans notre République, ce que Platon faisait des poètes dans la sienne : « Couvrez-les de fleurs et « accompagnez-les, au son des instruments, jus- & qu'à la frontière. »

Le ministre de la justice du gouvernement provisoire comprenait mieux la liberté de la presse, et la voulait sincèrement. Un procureur général l'avait consulté sur une poursuite à diriger contre un journal pour de vives attaques contre un fonctionnaire public ; voici quelques passages de sa réponse : .iJamim 8an>F30iq s boo/b al^L »

« La liberté de la presse est le premier droit re- « conquis en février, la licence est sa plus mortelle (( ennemie. Mais les gouvernements jugent à leur (( point de vue la licence et la liberté ; c'est une « grande faute que le gouvernement de la République ne doit pas imiter... Quand les écrits « n'appellent pas à l'insurrection, à la violation ce des lois, ils sont dans le droit des partis. Pour « juger la presse, il faut se supposer toujours dans o les rangs où figure le journaliste, avec ses idées, « avec sgs préoccupations. Dans la République surtc tout, le soupçon marche à côté du pouvoir, il le «contient, il le surveille. Que vous dirai-je? Le « soupçon est un droit après tant de duperies : il « est un devoir dans les temps difficiles...

V/iIMm!| iJl

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ce Je dois ajouter qu'on n'est pas homme public a quand on n'est pas cuirassé contre la presse. Il a ne faut pas se mettre si fort en colère contre ce les journaux; leurs critiques , leurs assertions^ c< kurs injures, quelquefois même leurs mensonges, c< peuvent être utiles. S'il faut vous dire toute ma g pensée, ne poursuivez que si la nécessité la plus « impérieuse, la plus absolue en impose le devoir. . a II faut que notre fibre soit moins sensible que a celle de l'homme privé. Quand on a l'honneur g d'être, dans une situation donnée, à la tête de « h puissance publique, il faut souvent se passer <( la main sur le visage et se dire : ce Te ne suis « pas blessé. » [Asseytfiment.)

ce Voilà mes principes : je les avais dans l'oppo- « *ition, je les garde au pouvoir; je les soutenais ce député, je les conserve représentant ; je les plaide Jais avocat, je les proclame ministre. »

Eh, bien! messieurs, cette opinion sur la presse, je vais la développer dans cette affaire de presse» C'est le droit de discussion qu'on met en question devant vous \ que voulez -v ous ? le droit de réunion n'existe plus : on serait si heureux dans les avenues du pouvoir si l'on pouvait abolir le droit de discussion. Insensés !

Voyons, messieurs les jurés, relisons ensemble les deux articles, en rapprochant leurs expressions des prétendus délits qu'on impute à l'écrivain.

Le premier délit, c'est une attaque contre la Constitution. Je n'avais pas compris, j'ai été forcé de demander à mon honorable adversaire de bien préciser cette partie de l'accusation, il m'a répondu : ce L'article attaque la Haute-Cour, la Haute-

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u Cour est dans la Constitution, donc la Consti- « tution est attaquée par l'article. »

L'attaque résulte des passages que voici :

« Les classes privilégiées, que représente le haut jury, déclarent que Guinard et ses amis ont voulu renverser la République et que MM. Barrot et Changarnier l'ont sauvée.

« A l'heure même où le verdict du haut jury était connu, on apprenait le verdict du jury de Besançon, qui a acquitté les accusés de Colmar, comme le jury de Metz avait acquitté ceux de Strasbourg !

c< Y a-t-il donc deux justices : l'une ordinaire, régulière, et qui acquitte! l'autre, extraordinaire, irrégulière, et qui condamne?

« Sans la loi républicaine, qui a affranchi l'humanité des sacrifices sanglants, le haut jury de Versailles aurait livré hier aux bourreaux dix-seVt têtes!!! » (Mouvement d'horreur).

Ainsi l'attaque contre la Haute-Cour, contre le haut jury, consiste dans ces diverses appréciations.. Parcourons-les ensemble.

« Le haut jury est une juridiction privilégiée, elle est la représentation des classes privilégiées. »

Est-ce vrai!- le niez-fous! Mais répondez à ce fait écrasant. Voici la liste des quarante- deux jurés en titre et supplémentaires, ici présents; de ces quarante-deux jurés, pas un n'est digne de figurer dans le haut jury! pas un de ces honorables citoyens ne pouvait être admis à juger les accusés de Versailles. Pas un!

La plus vive agitation succède à ce mouvement de l'orateur, qui s'interrompt et reprend :

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Ah! la voilà donc cette juridiction que vous me défendez d'appeler représentation du privilège ! Et c'est à des jurés exclus de ce haut jury que vous demandez une condamnation!

Attendez...

Cette juridiction n'est pas, d'après vous, un tribunal de privilégiés; mais comment l'appelez -vous? Le haut jury. Et nous ici que sommes-nous? Le bas jury, le petit jury ! Oui, citoyens, ceux qui nous jugeaient à Versailles sont les houts seigneurs de la justice ; vous êtes, vous, les jurés subalternes, les petits jurés. C'est qu'ils sont les privilégiés et vous êtes le peuple.

Poursuivons: « Y aurait-il donc une justice ordinaire?, régulière qui acquitte, et une juridiction extraordinaire et irrégulière qui condamne? »

Voilà, dites-vous, une phrase coupable au premier chef. Comment! mais où est le crime? La justice ordinaire, la voilà, devant nous, notre jury; régulière, la voilà ; qui acquitte, la voilà : oui ordinaire, régulière et qui acquitte. Vingt acquittements sur des accusations politiques puisées aux mêmes sources que le procès de Versailles. Assurément le délit n'est pas dans cette juste énonciation. {Adhésion dans l'auditoire).

Est-ildansles mots qui suivent 1 justice extraordinaire; mais si jamais il y eut au monde une justice extraordinaire, c'est le haut jury. Il faut un décret de l'Assemblée nationale pour qu'il se réunisse; il ne juge qu'un crime spécial, le complot et l'attentat; c'est une justice politique, substituée, à un jour donné, à la justice ordinaire. Elle est donc extraordinaire. La cour de cassation est sans droit sur ses arrêts, c'est-à-dire que la plus certaine des garanties manque à l'accusé ; le condamné subit

l'k PLAIDOYERS

immédiatement sa peine, sans recours possible. Trouvez-moi donc une justice plus extraordinaire ! {Sensation.)

Irrégulière ! Nous l'avons plaidé même devant elle, et Tonne nous a pas déclaré coupable d'attaque aux institutions. Elle a bien jugé qu'elle est régulière; mais son arrêt, si une justice supérieure ne peut le casser, appartient à la justice souveraine : à la discussion publique. Or, l'irrégularité, la voici : les hauts jurés tiennent leur nomination de la Constitution ; mais le pouvoir qu'ils exercent, qui le leur a donné? Personne. La Constitution dit : Les hauts jurés sont pris parmi les membres des conseils généraux. Mais la loi organique des conseils généraux n'est pas encore rendue. En attendant cette loi, les membres des conseils généraux, nommés par le peuple, ont été nommés pour remplir le rôle que leur donne la loi de 1838. Ils veillent aux intérêts généraux du département qui les nomme, ils n'ont pas mission déjuger des crimes politiques. Le peuple ne les a pas choisis pour un tel mandat. À qui donc voulez-vous faire croire que, dans ce département par exemple, si le peuple était appelé à confier ce dangereux pouvoir à ceux qu'il préfère, il ne nommerait pas un seul des quarante-deux jurés de cette session? Cette justice est donc irrégulière. Elle Test, comme Tétait la Cour des Pairs. La Charte disait : ce La Chambre des Pairs jugera en Cour des Pairs les attentats contre la sûreté de l'Etat qui seront définis par la loi. » La Charte la constituait, mais la loi organique manquait. Nous avons toujours plaidé son incompétence, elle était irrégulièrement nantie. Sans doute, il fallait subir ses arrêts, mais, en justice irrégulière, l'exécution des arrêts, c'est Tabus de

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la force. On se soumet en protestant. (Adhésion, interruption.) dq soi"

Ecoutez, en effet, le langage des journaux de Paris : « Ce n'est pas le pays politique qui a jugé la question politique ; ce sont des hommes désignés par des intérêts particuliers qui sont venus de tous les points de la France pour juger les intérêts généraux. )> Ainsi s'exprime le journal la République; voici le langage de la Réforme : « Nous rappelons que le verdict qui vient de frapper tant et de si vaillants démocrates a été prononcé par un jury d'exception, qui, tirant sa raison d'être de la Constitution, n'a pas reçu des électeurs l'investiture que cette Constitution semblait comporter. »

Ainsi parlent à Paris les journaux qu'on ne poursuit pas. Cette justice de la Haute-Cour est donr, aux yeux de tous, justice irrégulière.

Justice qui condamne; comment! Est-ce qu'on en doute? Dans une seule affaire, dix-sept accusés ont été condamnés à la déportation ! trois à la détention! Et sans défense encore! (Vive agitation.)

Oui, cette justice extraordinaire', irrégulière, prononçait dans une seule affaire vingt condamnations, et l'autre justice, ordinaire, régulière, prononçait, sur les vingt points du territoire, vingt acquittements ! l'une condamne, l'autre acquitte ! Messieurs, je ne blâme pas, je raconte ; je ne juge pas, je rappelle. L'attaque ne peut pas être dans renonciation d'un fait vrai, sans réflexions injurieuses, sans commentaire qui diffame. Savez vous où serait l'attaque? Si le journaliste avait dit : une juridiction qui condamne injustement. Ce mot constituerait le délit. njgô

Mais il a ditqu* si la peine de mort n'eût pas été

îf PLAIDOYEKS

abolie, dix-sept têtes auraient été livrées au bourreau! {Frémissement.) ,

G est encore la une vérité saisissante! Oui, les dix-sept déportés auraient été dix-sept guillotinés ! Le bourreau aurait fait tomber dix-sept têtes, si la République n'eût aboli, pour les crimes politiques, la peine de mort ! Mais ie publiciste dit-il que la condamnation est injuste? Il le pense dans son âme, mais il ne le dit pas, et le secret de l'âme est entre l'homme et Dieu. Et savez-vous pourquoi le publiciste peut, dans son âme, croire le jugement injuste? Hélas! messieurs, parce qu'il s'agit d'un crime politique ! Malheur aux gouvernements qui les frappent de mort ! Oui, les arrêts qui frappent les crimes politiques sont rendus par la conscience des juges. Au moment où le juge déclare la culpabilité, le juge y croit, sa conscience est tranquille. Et comment douterait-il? La politique , c'est la passion , c'est l'enivrement du triomphe, c'est la victoire, c'est la haine, c'est la vengeance. Aux yeux de la politique, l'accusé, c'est le coupable ; les déclarations des témoins dévoués à l'opinion qui prévaut sont irréfragables ; la dignité de l'accusé, c'est de la rébellion. Et tous ces sentiments, messieurs, c'est de bonne foi que le juge politique les épouse. Mais, dans les temps de révolution, - songez quelles seront les conséquences de ces passions qui nous dominent, qui nous ectraînent! Si la mort attend le condamné, que de sang répandu ! Sang coupable aux yeux des ennemis politiques des condamnés, sang innocent aux yeux de leurs amis politiques ! Que la victoire se prononce demain pour les vaincus d'aujourd'hui, et demain les condamnés d'hier seront des martyrs, leurs tombes seront couvertes de

30e PROCÈS DU P!:o(il;KS IX PAS-DE-CALAIS H

fleurs, leurs mânes recevront les plus éclatantes ovations, leur nom sera reproduit sur des tables de marbre et d'airain, leurs actes seront répétés avec orgueil dans les récits les plus animés!... mais ils seront morts, et le sang versé aura développé des semences de discordes et de haines. Oh ! non, non, plus de condamnation à mort pour le crime politique ! Dieu frapperait dans sa colère le législateur qui oserait jamais effacer de la Constitution cette déclaration pieuse : La peine de mort, pour les crimes politiques , est abolie. Dieu nous tiendra compte, à nous, gouvernement provisoire, Dieu nous tiendra compte de cette grande pensée que nous avons proclamée avec tant de bonheur, le 27 février, le lendemain de notre République, au milieu des acclamations du peuple. Quoi donc! Sans cette loi, que la Constitution a noblement consacrée, sans cette loi de notre République, dixsept têtes seraient livrées au bourreau ! Et par une justice dont les arrêts sont comme les décrets du destin ! Contre ses arrêts, point de recours, le droit de grâce n'existe pas ; non, le droit de grâce n'existe 'pas. Un seul pouvoir a le droit d'intervenir, c'est l'Assemblée nationale. L'assemblée! c'est-à-dire le corps politique, celui qui a formé la Haute-Cour , autorisé la procédure, constitué les grandes assises; l'assemblée ! c'est-à-dire l'expression de la majorité politique, dont le triomphe a créé l'accusation. L'Assemblée! c'est-à-dire le corps souverain, irresponsable ; l'Assemblée ! c'està dtre l'entraînement, toujours si redoutable, de celle politique, dont elle est la directrice suprême ! Qui donc, je vous le demande, sans l'abolition républicaine de la peine de mort, qui donc aurait enlevé ces têtes à réchafaùd? Personne. L'initiative

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du pouvoir exécutif ne pou\ait s'exercer que par la présentation d'une loi de grâce ou d'amnistie; mais cette loi, l'Assemblée nationale seule a pouvoir de la faire. Et vous ne voulez pas que le publiciste s'exprime, comme il l'a fait, sur l'existence, sur les attributions de la Haute-Cour!

Elle est, dites-vous, dans la Constitution? oui, sans doute, mais par cela même elle est dans la discussion. La Constitution, elle peut être révisée dans trois ans. Pour qu'on révise, il faut connaître ce qui n'est pas bon; pour que le législateur constituant soit éclairé sur ce grand acte, il faut que la presse discute, qu'elle examine, qu'elle montre tout ce qu'il y a de vicieux dans une institution ; ce n'est pas seulement un droit, c'est un devoir. Toujours, dans tous les gouvernements qui ne sont pas absolus, la discussion doit être libre, c'est-à-dire qu'elle est sans autre limite que l'appel à la haine ou à l'insurrection. Or, écoutez l'écrivain : « L'arrêt pouvait être le salut, il est l'irréconciliabilité ; c'est un immense malheur. »

Cette plainte, qui sort d'une âme que la douleur accable, est-elle donc un appel aux armes? Non, non, c'est un regret patriotique, plein de larmes et non de colères.

La Haute-Cour! Degeorge a comme moi voté contre sa création : quand on a voulu la constituer pour les premiers accusés, j'ai réclamé contre elle à la tribune; j'ai encore voté centre elle quand il s'est agi des accusés de Versailles ! A Bourges et à Versailles, les avocats ont plaidé son incompétence, c'est-à-dire son irrégu-arité; les journaux, à Paris, l'ont déclarée tribunal d'exception ; voilà la discussion, elle appartient à tous et tout lui appartient,

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tout dans ce monde, le monde entier; car Dieu a dit : « Et tradidi mundiim disputationibus eorum; j'ai livré le monde tout entier à la discussion.»Et vous voulez que la Haute-Cour lui échappe? Non !

Je passe au second délit, « Excitation à la haine et au mépris d'un certain nombre de citoyens. »

Voici les passages incriminés :

« Ce verdict pouvait être un grand acte de réconciliation. 11 ne fait que creuser plus profondément l'abîme qui sépare le monde nouveau de 1 ancien!

ce II pouvait être le salut, ilestl'irréconciliabilité. C'est un immense malheur.

« Généreux vainqueurs de Février, vous les vaincus d'aujourd'hui, félicitez-vous : le martyre des chrétiens a enlevé le monde au paganisme ; les victimes ont lassé et vaincu les bourreaux.

ce La plupart sont des représentants du peuple, que les royalistes ont enlevés à la défense de tous les intérêts populaires pour les jeter à l'exil, comme ils ont jeté leurs prédécesseurs aux» casemates de Doullens ou aux sombres murs de Clairvaux. »

Ici l'accusation se donne carrière, ce Vous avez attaqué l'arrêt, vous avez attaqué les jurés qui l'ont rendu. L'injure ne respecte pas même la conscience, elle élève les condamnés au rang de martyrs; elle déclare que les membres du haut jury sont des royalistes qui envoient les républicains aux fers et dans l'exil.

ce Ainsi les haut jurés sont voués à la haine, au ce mépris de leurs concitoyens.»

Messieurs, nous allons suivre l'accusation ; la réfuter sera facile.

(( L'arrêt creuse plus profondément encore ïa- Mme qui sépare le inonde ancien du mond,e nouveau. y> Ainsi le journaliste voit deux mondes au milieu de nous, il voit deux classes dans notre société il excite le monde nouveau contre l'ancien.

Pardon, messieurs les jurés, il faut n'être pas de ce siècle pour ne pas voir qu'il y a deux mondes au milieu de nous : le monde de 1788, le monde de la Révolution. Celui-ci, j'en conviens, après soixante ans de lutte, de gloire, de revers, de succès, devrait être seul, ou, tout au moins, dominer l'autre sans obstacle ; il n'en est pas ainsi : 4788 se réveille et veut lutter contre i 849 ! La monarchie décrépite se soulève et veut renverser la jeune République ! Le monde ancien veut détrôner le monde nouveau ! Mais l'abîme est là qui les sépare, et l'arrêt de Versailles qui, dans ce monde nouveau, trouve tant d'hommes à frapper, creuse plus profondément cet abîme ; car ce il pouvait être le salut, dit l'écrivain, il est l'irréconciliabilité. » Voyons, la main sur la conscience, citoyens qui m'écoutez, n'est-ii pas vrai qu'un arrêt d'acquittement eût été la conciliation? N'est-il pas vrai que cet arrêt, qui frappe comme lajbudre, a creusé plus profondément l'abîme de séparation entre les deux mondes? L'arrêt ne pouvait pas être plus doux, la conscience des hauts jurés a prononcé; je le veux; je ne veux pas ce sonder les reins, » à Dieu seul cette œuvre redoutable. Mais juste par lui-même, qu'est-il donc aux yeux de ce peuple immense qui partage les opinions politiques des condamnés? Car, remarquons-le bien, il ne s'agissait pas, dans cette déplorable affaire, d'assassinat, de meurtre, il s'agissait de complot, d'attentat; il ne s'agissait pas de crime

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dans l'ordre moral, mais de crime dans l'ordre politique. Et ce crime, les accusés le jetaient à la face des accusateurs. Vous avez violé la Constitution, disaient— ils, nous avons voulu la défendre. Les criminels, ce n'est pas nous, c'est vous.

Il n'est pas vrai, non plus, comme le disait, par erreur, le ministère public, il n'est pas vrai que des flots de sang aient coulé le 13 juin ! Un soldat, trois hommes du peuple, ont seuls péri; quelques blessures ont atteint les hommes de la troupe et de la manifestation, c'est trop sans doute, et nous le déplorons; mais là encore, les accusés disaient aux accusateurs : Les coupables, ce n'est pas nous, c'est vous ; nous, nous faisions une manifestation paisible et sans armes, la loi à la main; vous, vous avez coupé la manifesiation, sans sommationj le sabre au poings Et puis, pour comble de malheur, point de défense et une terrible condamnation! Encore une fois, l'abîme entre l'ancien et le nouveau monde n'a-t-il pas été creusé plus profondément? Aussi, écoutez les organes de l'opinion à laquelle appartiennent les condamnés: « Coupables d'avoir cru « que la Constitution avait été violée, les accusés « du 13 juin, dit le National, expient le crime de « tous les républicains! Et cependant, il nous faut a comprimer les sentiments qui nous oppressent ! « Notre douleur serait un complot, notre indigna- « tion un attentat ! Sous la République, vingt mois ce après la révolution de Février, G uinard est con - (( damné, au nom du peuple français, à la dépor- (( tation ! Sous le régime que nous a fait la réaction « contre-révolutionnaire, l'expression de la vérité c< nous est interdite. Que le peuple imite l'exemple ce de ceux qui viennent de tomber pour la Repuc< blique, qu'il refoule ses .larmes, quiil impose

(( silence à ses rtssentimeuts, la justice a pro- « nonce!... »

Voilà le cri républicain contre l'arrêt de Versailles. Nos amis expient le crime de tous les republicains! Ils tombent pour la République /Peuple, refoule tes larmes, impose silence à tes ressentiments!

Attendez, là Réforme a d'éloquents adieux pour les condamnés : « Adieu donc, amis bien chers, « adieu ! Nous avons, du moins, l'espoir de vous « revoir bientôt; car, grâce aux nobles conquêtes « de Février, vos têtes ne tomberont pas sur l'écc chafaud, comme celles de tant d'illustres mûrit tyrs assassinés au nom de V ordre et de la mo- « dération. Oui, nous nous reverrons, et le peuple « ne vous oubliera pas. »

Entendez -vous ces cris nobles ou déchirants ! C'est l'abîme creusé plus profondément par la condamnation des martyrs. C'est le sentiment reproduit par notre journal, qui rappelle les martyrs chrétiens et qui s'écrie : ce Les victimes ont lassé les bourreaux ! »

A Paris, le parquet n'a pas môme songé à poursuivre le National, la Réforme, bien d'autres journaux dont je pourrais ici reproduire encore les expressions énergiques. Pourquoi donc cette sévérité contre Degeorge?

C'est qu une phrase plus séditieuse a soulevé l'indignation du ministère public, ce Les royalistes, dit le journal, ont enlevé les représentants de leurs sièges pour les jeter aux cachots ou dans l'exil, comme ils avaient jeté leurs prédécesseurs dans les casemates de Doullens ou du Mont- Saint- Michel. » StJSD

Ainsi les hauts jurés sont des royalistes, et la

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condamnation qu'ils portent, ce «ont- les royalistes qui la dictent !

D'abord le texte de la phrase n'attaque pas les hauts jurés : ceux qui ont enlevé les représentants à leurs sièges, ce ne sont pas les hauts jurés. Ils ont jugé, mais ni l'autorisation de poursuivre, ni les poursuites qui ont enlevé les représentants à leurs sièges ne sont le fait de la Haute-Cour. Le mot de condamnation n'est d'ailleurs pas même prononcé.' ioq39fi ç8aiom ub çanoyB zuqVl

Mais on les désigne comme des royalistes ; voilà ee qui les signale à la haine et au mépris d'une partie de leurs concitoyens, des démocrates, des républicains.

En vérité, citoyens, l'on croirait, à entendre nos adversaires, que les républicains sont les hommes de la haine et de la violence. Il faut pourtant parler haut à notre tour, et dire, dans le plus simple parallèle, ce que c'est que la monarchie, ce que c'est que la République. Où donc avons-nous vu les horribles spectacles dont l'Europe est témoin depuis dix-huit mois ? Qui donc, après avoir signé une capitulation, a lâchement mis à mort les chefs d'armée qui avaient si noblement défendu le drapeau de l'indépendance nationale? Qui donc a fusillé, décapité, pendu les plus braves parmi les plus braves? Qui donc a livré aux supplices les plus honteux les noms les plus honorés? Qui donc a ordonné le fouet sur les femmes, le pillage, la dévastation? Les rois, les rois. Vos monarchies bienfaisantes, paternelles, les voilà telles que nous les voyons à l'œuvre depuis bientôt trois ans. Avant Février, l'Autriche avait préludé par le massacre h ces détestables forfaits; dans cette dernière époque, les rois ont ordonné ces lugubres tragédies; le

sang coulait à tlots dans les rues, sur les places publiques \ il soûls encore. (Frémissements.) f

La République, notre République, où sont donc sesvicïimes? Si pendant quatre fatales journées, quand cent mille hommes, licenciés tout à coup, restèrent sans travail, avec des armes, la guerre civile consterna les rues de notre capitale, frappant, sans distinction, au milieu de tous les rangs, depuis les têtes les plus élevées, où se trouvaient, dites-moi, ces républicains farouches dont les hauts jurés viennent de briser l'existence?

Et durant plus de trois mois d'une dictature absolue, quel mal avons-nous fait? Dites sur quel point de la France nous avons ordonné une mesure sanglante, une persécution, une arrestation? La République, elle s'est implantée dans le sol de la France par la liberté la plus large, par le suffrage universel dans toute son étendue, par le peuple entier appelé dans les comices; elle a salué le monde par l'abolition de la peine de mort en matière politique. Ce grand acte, plus de cinquante mille citoyens, réunis sur la place de l'Hôtel-de- Ville et couvrant les quais et les rues voisines, l'ont accueilli de leurs plus vives acclamations. Le peuple, le peuple victorieux nous a demandé un auto-da-fé, l'auto-da-fé de l'échafaud, qu'il a voulu brûler en placé publique. Voilà nos républicains, voilà notre république de 1848, non pas celle que nous voyons gâtée, dénaturée par je ne sais quel mélange d'un passé honteux, mais telle que nous l'avons' comprise, et le peuple avec nous, dans cette mémorable époque de Février! (Témoignages unanimes d'assentiment.)

A notre République, la haine est inconoue, mêtfne contre les rovâtbtes. En voulez-vous la

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preuve? Les royalistes se proclament royalistes et nul ne les en empêche. On fait bien. En république, chacun a le droit d'avoir et de proclamer son opinion, quelle qu'elle soit. Le peuple est le maître, la souveraineté lui appartient, et le peuple, c'est tout le monde. Royalistes, prouvez-nous que les rois font seuls le bonheur de leurs suje?s; vous avez le droit de le dire ; pourvu que vous n'excitiez pas à la révolte, parlez : la République veut la liberté de la parole. Aussi, messieurs les jurés, les royalistes en usent, mais ils en usent f (Rire général.) Ils vont jusqu'à dire que la grande jnajorité de l'Assemblée nationale, qu'ils appellent le parti de l'ordre, est royaliste ; ils l'écrivent, ils l'impriment, et on ne les poursuit pas, et l'on a raison : il ne faut pas les poursuivre. Un de leurs organes habituels, un journal dont la renommée est au niveau du talent de ses rédacteurs, et que nous avons trouvé bienveillant sous le gouvernement provisoire, le Journal des Débats, s'exprimait ainsi, le 12 novembre : « Nous n'apprenons rien « à personne en disant que le parti modéré se a, compose de trois grandes opinions. » Remarquez bien, messieurs les jurés. Il y a. deux partis en France, d'après le journal comme d'après tous nos adversaires : le parti modelé ou le parti de V ordre, et le parti du désordre et de la violence. Nous allons recueillir, de la plume du journaliste, les éléments dont se compose le parti de Tordre. Je reprends : « Nous n'apprenons rien à personne, « en disant que le parti modéré se compose de « trois grandes opinions : l'opinion légitimiste, ce l'opinion orléaniste, l'opinion bonapartiste. »

Et l'opinion républicaine... Il n'y a pas un seul républicain dans le parti de Tordre, dans le parti

modéré. Nous, républicains, nous sommes le désordre incarné, les rouges. Mais ces Irois grandes opinions, que sont-elles? Le royalisme, pas autre chose. Légitimiste, royaliste; orléaniste, royaliste; bonaparliste, royaliste; légitimiste, royaliste au drapeau blanc; orléaniste, royaliste au drapeau tricolore, sans gloire; bouapartiste, royaliste au drapeau tricolore, brillant de sa gloire passée; mais enfin, tous royalistes. Ce sont eux qui le proclament, qui s'en félicitent, qui en sont tout fiers. Et maintenant vous me reprochez d'avoir qualifié de royalistes les membres du haut jury! mais prétendez-vous donc qu'ils n'appartiennent pas au parti modéré, au parti de l'ordre? C'est vous qui les calomniez. (Rires.)

Oui, les hauts jurés sont du parti modéré, du parti de l'ordre, et ce parti, vous voyez bien de quoi il se compose, d'après le Journal des Débats : d'orléanistes, de légitimistes, de bonapartistes, c'est-à-dire, encore une foi-, de royalistes. Oui, légitimistes, orléanistes, bonapartistes, royalistes, grenouilles qui demandent un roi!

Un éclat de rire général accueille ces paroles de l'orateur. Le président invite l'auditoire au plus profoud silence. M* Crémieux reprend :

Depuis dix-huit ans, deux races de rois ont été envoyées en exil ; quinze ans plus tôt, la royauté même de Napoléon le Grand avait disparu ; vingt ans auparavant, une tempête avait, emporté la plus ancienne monarchie. Qu'importe? Les trois grandes opinions qui forment le parti modéré attendent le roi, chacune le sien.

Les royalistes pur sang l'espèrent d'un miracle d'en haut, les royalistes sang mêlé l'attendent de l'égoïsme bourgeois, les royalistes impériaux lèvent

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les yeux vers l'Elysée. {Mouvement dans l'auditoire.)

Me Crémieux, en souriant: Messieurs, point d'alhisioiio C'est l'Elysée drs anciens, c'est l'Elysée où, dans des nuages d'or, le grand Empereur passe la revue de la grande armée. (On rit et on applaudit. Le président réclame vivement le silence.)

Eh bien ! soit, espérez chacun votre royauté, laissons-les venir toutes trois ensemble; la République ne vous interdit ni les espérances, ni les regrets: 1815 et 1835 en faisaient des crimes, 1848 les permit. Mais laissez-nous, sans nous calomnier, être républicains, qu3nd nous vous laissons, sans vous blâmer, être royalistes : ne diffamez pas nos opinions quand vous pouvez montrer les vôtres. Royalistes, vous tenez les places, les traitements, les fonctions, dans la République ; laissez aux républicains une seule chose qu'ils comprennent : le patriotisme. Un dernier mot sur les monarchies et la République. La tyrannie de la gloire, l'orgueil du droit divin, l'abâtardissement dans l'égoïsme, voilà ce que les royautés de toutes sortes nous ont donné pendant un demi-siècle. La République de 1848 avait ouvert 3a carrière à toutes les nobles passions ; elle avait appelé le peuple entier au droit de suffrage, élevant ainsi tout homme né en France à la dignité de citoyen ; elle avait donné à la presse une pleine liberté, à la discussion la plénitude de son droit; elle avait préludé, par l'abolition de l'échafaud politique, à l'abolition de la peine de mort; elle avait largement commencé la réforme dans lalégislation criminelle, en facilitant la liberté provisoire, en agrandissant le droit à la réhabilitation, en supprimant la flétrissure publique. Elle creusait un vaste lit à toutes les pensées généreuses,

qui sont à la fois son essence et son orgueil. Son cours n'est que suspendu. La royauté seulement espérée a produit ce temps d'arrêt de la grande marche de Ihumanité. Entre les royalistes et les fondateurs de la République, la différence est dans un mot : Ils retournent en arrière v nous marchons en avant. Messieurs, à qui appartient l'avenir ? à la royauté ou à la République? {Sensation. — Interruption.)

Une troisième accusation est portée contre Degeorge : il a fait l'apologie d'un fait qualifié crime ou délit par la loi.

Messieurs, en abolissant les lois de Septembre, l'une des hontes de la législation réactionnaire du dernier règne, j'avais voulu rendre à la presse la liberté, non assurer l'impunité aux écrivains immoraux. Faire l'apologie d'un crime, d'un délit, c'est prêcher l'immoralité ; le décret du gouvernement provisoire a maintenu la disposition pénale qui frappait cette infraction à la loi. Je comprends donc parfaitement lapoursuite en théorie. Mais sur quoi se fonde-t-ellè?

Voici le paragraphe qu'elle vgus dénonce :

ce Demain le pilori se dressera pour les trentece six, et les noms de Ledru-Rollin et de ses amis ce seront attachés, par le bourreau, au poteau in- « famant, qu'ont déjà réhabilité les noms de Louis n Blanc et de Caussidière, et dont le peuple a fait « un pavois d'honneur en l'ensevelissant sous des « fleurs. »

Quel est donc le délit ou crime dont l'écrivain a fait l'apologie? J'ai beau chercher, je ne trouve pa*. Ce paragraphe ne fait l'apologie de ri n, d'aucun fait, d'aucun acte.

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(( Le pilori se dressera pour les trente-six. » Est-ce 'l'apologie du pilori? Le pilori dressé est-il un délit, est-il un crime ?

ce Les noms de Ledru-Rollin et de ses amis seront attachés au poteau infamant. » Est-ce l'apologie du poteau infamant? Le poteau infamant estil un délit, est-il un crime? Est-ce l'apologie du placard où les noms de Ledru-Rollin et ses amis seront inscrits ? Le placard avec leurs noms, est-ce un crime, est-ce un délit?

« Le poteau infamant quont déjà réhabilité les noms de Louis Blanc et de Caussidière. » Cette réhabilitation est elle un délit, est-elle un crime ? Est-ce que l'article en fait l'apologie? Les noms de Louis Blanc et de Caussidière constituent-ils un délit, un crime? Ce délit, ce crime, l'écrivain en fait-il l'apologie ?

ce Le peuple a fait du poteau infamant un pavois d'honneur en C ensevelissant sous des fleurs. » Le peuple a-t-il commis un crime, un délit ? Le rappel de ce fait est-il l'apologie d'un délit et d'un crime ?

Voilà tout le ' paragraphe : pas un mot de plus, pas un mot de moins. Yoyons, désignez-moi donc un crime, un délit commis par quelqu'un ; crime, délit que je patronne, que je loue, dont je me fais l'apologiste. Je ne loue pas le bourreau, je ne loue pas le poteau infamant, je ne loue pas même l'acte du peuple qui a couvert le poteau de fleurs, et pourtant je pouvais le louer, car ce n'est pas un délit, ce n'est pas un crime de couvrir de fleurs un poteau dressé pour apprendre à tous l'exécution d'une condamnation politique*

Mais que direz-vous, messieurs, quand je vous rappellerai ce qui s'est passé pour les expositions publiques? Avmt la révolution de Février, la loi voulait que l'exécution des arrêts se fît ainsi : L'arrêt à exécuter était-il contradictoire? le condamné restait exposé pendant une heure aux regards du peuple : au-dessus de sa tête, un placard apposé au poteau annonçait à tous le nom, le crime, la condamnation.

Si l'arrêt n'était que par contumace, le poteau s'élevait, le placard était apposé pendant une heure aux regards du peuple, il ne manquait que le patient. •

Un homme exposé pendant une heure à la face de tous, livré pendant une heure à la honte, à l'ignominie publique! C'était la peine la plus immorale ! Comment ce malheureux, ainsi flétri, pourrait-il jamais rentrer dans la société? La porte était fermée pour jamais à tous les bons sentiments; le repentir, la vertu des mortels, était impossible. Et puis quel spectacle pour le peuple! Quelle dégradation pour l'homme ! J'ai aboli l'exposition publique du condamné, mais le décret oublia le poteau du contumax, et la Haute-Cour ayant condamné par contumace Louis Blanc et Caussidière, le poteau infamant fut dressé pour eux.

Avec cet instinct qui lui vient de Dieu, le, peuple comprit que le gouvernement provisoire avait laissé imparfaite la morale si noble qui ressortait de son décret ; le peuple compléta l'acte du gouvernement provisoire qu'il avait aimé, le peuple vint avec des fleurs ; il en couvrit le poteau, qui fut réhabilité. Honneur au peuple! (Sentiment prolongé d'adhésion.)

Voyez, en effet, comme ce peuple avait admira-

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bkment raisonné. Quoi donc? Voilà un accusé qui vient, devant le jury, se défendre ; )1 est condamné coatradictoiremmt, après un débat public, solennel, sur des témoignages qu'il a discutés; c'est un grand coupable : la loi ne veut p^s que le poteau se dresse pour lui. Voici qu'un autre accusé, absent, est jugé par des magistrats, sur une procédure écrite, sans débat oral, manquant de toutes les garanties que donne la publicité, l'avocat, le jury; et l'infâme poteau va recevoir et livrer son nom déshonoré!

Le premier, c'est un criminel convaincu, vous ne voulez pas qu'on le flétrisse; le second, c'est un coupable non défendu, un innocent peut être, et vous ie flétrissez !

Et vous voulez que son nom soit infâme! Mais pendant cinq ans votre arrêt n'est qu'une apparence d'arrêt. Aucune des peines qu'il prononce ne s'exécute ; c'est une mise en demeure de la société à l'accusé : ce Rends-toi, lui dit-elle, devant ce la justice; pour t'y contraindre, tes biens se- « ront administrés comme ceux d'un absent, mais ce prends ton jour pendant cinq années : si tu « crains aujourd'hui les juges, si ta défense a becc soin d'un long dé'ai, la société te le donne. En « attendant, l'on te juge pour la forme, contre la ce loi ordinaire, sur pièces, sans publicité, sans « jury, sans avocat; mais la décision n'est qu'une (( mesure provisoire, tu n'es pas encore coupable; ce pré:ei)te~ïoi et tout l'écîi sfaudage va s'écrouler. « La préemption de ton innocence sera rétablie « par ta simple apparition. »

Et cependant, la loi presque bienveillante mêlait une cruauté à cette mansuélude. Lg peuple ne comprenait pas cette effrayante contradiction.

"Suivons : L'arrêt, qu'on voulait faire connaître par le bourreau, était intervenu *ur une accusation politique.

Une accusation politique! Mus aujourd'hui Je fait est criminel, le sera~t-il dans cinq ans? Aujourd'hui, dans le feu des passions surexcitées, une condamnation est inévitable; dans cinq ans, elle sera impossible. Heureux et bien avisés ceux qui se dérobent aux poursuites dans les ardeurs fiévreuses de la politique ! Heureux ceux qui mettent la frontière entre eux et les juges !

Et cet homme que la loi ne frappait que provisoirement, dont la culpabilité n'est pas définitivement établie et qu'on veut cependant flétrir, cet homme, pour ne parler que de l'un des deux, quel est-il? Louis Blanc. Ah! je sais bien que Louis Blanc, même en exil, a de redoutables ennemis, mais, au sein du peuple, il a des amis nombreux, et ceux-ci disaient : « L'Assemblée a discuté l'auto- « risation de poursuites demandée contre Louis « Blanc. PJus de la moitié de ses collègues s'est ce levée contre cette demande : le ministre de la « justice n'a pas voulu que Louis Blanc fut jugé ; il (( a résigné son portefeuille plutôt que de donner sa « voix contre son collègue du gouvernement proie visoire, et Louis Blanc n'a pas quitté son poste « de représentant. Une autre fois, un peu plus a tard, la majorité a changé : a Innocent la veille, « on a pensé le lendemain qu'il était possible « qu'il fût coupable, on Ta renvoyé devant la cour «: de Bourges ; mais, dans cette incertitude, quel « est celui d'entre nous qui pouvait ne pas le croire (( innocent? »

Et le peuple après avoir ainsi parlé s'est dit : « Point de révolte, point d'insurrection. Ou le gou-

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« vernemen; provisoire abrogea implicitement celte ce loi impie, ou bien il oublia de l'abroger. Quoi ce qu'il en soit, protestons pacifiquement, en repu- « blicains, en citoyens libres. » Et le peuple alla couvrir de fleurs l'appareil du supplice des contumax, et il fit à l'infamie du poteau l'honneur du pavois !

Voilà notre peuple de 1849, sans emportement, sans colère, il manifeste noblement son vœu. Ce vœu sera bientôt exaucé. Ledru-Rollin et ses amis n'auront pas leurs noms dans la main du bourreau. Au moment où je vous parle, le ministre de la justice soumet à l'Assemblée nationale un projet de loi qui abroge cette horrible pénalité. Au nom du gouvernement provisoire, au nom du peuple, je l'en remercie. Au nom de l'humanité, au nom de la philosophie, je l'en loue publiquement : c'est une réminiscence de République. Et pourtant, celui qui écrivait ces mots : « Demain le pilori se « dressera pour les trente-six, et les noms de Le- « dru-Rollin et de ses amis seront attachés par la « main du bourreau au poteau infamant, déjà réha- « bilité par les noms de Louis Blanc et de Caussidière, « et dont le peuple a fait un pavois en l'ensevelis- « sant sous des fleurs, » celui qui écrivait ces mots est dénoncé par le ministère public aux jurés comme apologiste d'un crime *ou d'un délit!

Assez, messieurs les jurés. L'accusation n'est pas sérieuse ; votre verdict la brisera. Mais laissezmoi vous dire tout ce que j'éprouve de douleur à voir de tels débats vingt mois après notre grande révolution de Février! Nous avons proclamé la République, et les républicains viennent chaque jour expier devant les tribunaux leur dévouement à la République ; et contre la République une perpé-

tuelle conspiration agit tout à la fois dans l'ombra et au grand jour. Marchez, insensés, marchez ! Quand nous disions au gouvernement de Juillet qu'il courait à sa perte; quand à un ministre qui s'écriait : « Le gouvernement ne cédera pas, » je répondais: «C'est la parole de Charles X, et il y a du sang dans cette parole , » on nous traitait d'aveugles et d'ennemis. Trois jours plus tard, roi, dynastie, royauté, avaient disparu devant ce souffle terrible qui, dans les révolutions, s'appelle la colère du peuple. Mais ce peuple rentrait bientôt dans le calme de la forée. Il adoptait avec la République cette devise sublime : Liberté, Egalité \ Fraternité. Liberté, c'est-à-dire plus d'oppression ; égalité, c'est-à-dire plus de privilèges ; fraternité, c'est-à-dire plus de haines. Oh! non, plus de haines. Citoyens qui m'écoutez, le parti républicain, aujourd'hui momentanément dédaigné, ^relèvera demain ; qui donc pourrait le détruire? Une royauté ne convient plus au peuple, le peuple la met en voiture, elle disparaît, tout est fini; mais la République, mettez dono la main sur elle ! Osez... les républicains attendent. Ah ! quand je vois la République, qui leur fut si bienveillante à tous, traînée d&ns la boue, abreuvée de hontes, couverte de grossières injures par ces mêmes hommes, si humbles quand nous étions si forts et si fraternels ; quand je me rappelle tant de flatteries inutiles à un pouvoir qui ne voulait de mal à personne, et que je vois tant d'attaques passionnées contre d^s hommes qui n'ont jamais fait entendre que des paroles de conciliation et de paix, mon cœur est froissé, désolé. Mon Dieu! que les hommes sont vils! que les âmes sont basses! Ma taille est peu élevée, n'est-ce pas? Eh bieir! je les dépassais dé

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toute ma hauteur, tant ils étaient petits devant moi !... Oh ! qu'il était bien plus grand ce peuple qui, sans travail, venait déposer dans la caisse patriotique son obole pour ses frères blessés en février ! Il fallait voir cette file d'ouvriers sans ouvrage, inondant les salles de l'Hôtel* de-Ville, apportant chacun 25 centimes , 30 centimes , destinés à soulager les blessés de la République! Nous n'avions, nous, que des paroles pour ces braves gens, mais nos paroles, ils les accueillaient avec enthousiasme, parce qu'elles partaient du cœur, parce qu'elles étaient dites par des lèvres amies ! Et trois mois entiers , le calme s'est maintenu, sans que nous eussions un garde, un soldat, par la seule force de l'institution républicaine. Institution grande, sainte, immense, qui ne se venge des outrages que par la générosité ! Insultez-la, elle vous pardonnera. Yous manquez de reconnaissance , elle vous protégera de nouveau : elle vous domptera par sa modération, par sa sagesse, par la place qu'elle vous conservera dans la grande famille. Eile vous entourera de sa bannière descendue du ciel, et qui porte ces mots d'origine céleste : liberté,

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