‹ Liberté!Chapitre 6 sur 34 · LA PEINE DE MORT · texte numérisé non relu

LA PEINE DE MORT

MM. Charles Hugo et Victor Erdan étaient traduits devant la cour d'assises, le premier pour avoir écrit, le second pour avoir publié dans le journal l'Evénement, un article sur Vubolition de la peine de mort.

Victor Hugo et Crémieux défendirent, le premier son fils, le second Erdan; Erdan fut acquitté; le fils d'Hugo fut' condamné à 6 mois de prison et 500 fr. d'amende. Au lendemain du débat, le Siècle disait :

« Jamais la parole vibrante et accentuée du grand « écrivain n'avait été plus élevée, plus émouvante que « dans cette belle improvisation. » .

» Francis Riaux. »

Me crémieux s'exprima ainsi :

Messieurs les jurés, quand M. l'avocat général a pris la parole pour la première fois, il a commencé par déclarer que la question de la peine de mort n'avait rien à faire dans ce débat ; qu'il allait le restreindre à une simple affaire de délit de presse. Puis, oubliant cette pensée, il a parlé longuement, éloquemment, de la peine de mort; c'était sa the e, il n'en avait pas d'autre, car, arrivé à la prévention, à l'article, il ne -l'a pas discuté vingt minutes. (Rires.)

m. le président. Ces rires sont inconvenants. Dans une cause de cette nature, tout est sérieux. Je s ?rai forcé de prendre des mesures rigoureuses si l'on interrompt encore le débat.

Me crémieux. La peine de mort, c'est le premier plan de ce débat. A cette grande question, tous les honneurs de l'audience. A elle, les grandes et belles paroles de mon ami Yictor Hugo, à elle la vivacité, l'ardeur de ce style généreux, énergique, dont vous poursuivez l'auteur. S'il s'agissait, en efïVt, d'une question ordinaire, je comprendrais la prévention. Mais à qui réclamej'abolition de la peine

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de mort, toute vivacité dans l'expression, toute vigueur dans le style, toute exaltation même dans le raisonnement : soyez ardents pour être écoutés, si vous voulez que du sanctuaire de la justice, c'està-dire de la loi qui règne seule ici, soit abolie cette peine terrible , inexorable : la peine de mort.

Ce n'est pas, messieurs, que ce grand débat, qui dure depuis bientôt un siècle, n'ait été porté à une grande hauteur dans la Constituante. Chacun a noblement défendu ce quil croyait utile et bon pour la société. La peine de mort a été maintenue; on a cru que c'était assez pour un jour d'avoir aboli la mort en politique. Attendons, viendra le jour où la peine de mort pour tous les crimes cessera. Ce que les mœurs réclament, ce qui est une pensée généreuse, ne peut pas perdre sa cause dans cette France, si avide de tout ce qui est généreux et bon.

Mais, pour hâter cette abolition complète, que chacun se serve de ses meilleures armes : que celui qui attaque la loi ne craigne pas de montrer à nu tout ce qu'elle renferme de terrible, de désastreux pour l'humanité, pour la religion. L'ai-je bien entendu, messieurs? c'est sous la protection de Dieu même qu'on vient de mettre la peine de mort! C'est Dieu qui l'a ordonnée! Dieu, ditesvous ? Dans quel lieu ? Dans quel temps ? Dans quel livre? Je vous dis que Dieu ne l'a jamais ordonnée, cette peine horrible, jamais; au contraire, Dieu a dit: Tu ne tueras point, et vous osez lui faire dire: Tu tueras ! M-iis où donc .avez-vous lu e< t impitoyable blasphème? Est-ce dans la Bible ? Elle vous dément avtc éclat. Dieu a parlé deux fois luimême de cette peine de mort : l'une, c'est quand

il a donné la loi, son immortel Dialogue : il a dit, il a écrit de sa main : Tu ne tueras pas/ Cette grande parole, lui-même Tarait proclamée, accomplie comme juge, comme juge, entendezvous? Il n'a jugé qu'une fois; îl a jugé un criminel, un meurtrier; il a dit : Tu ne mourras pas. {Mouvement dans l'auditoire.)

Oui, Dieu condamne ceux qui l'accusent d'avoir voulu la peine de mort. Abel, le vertueux Àbel, venait d'expirer; Ciïa, le féroce Caïo, avait le premier donné à la mort sa première proie, le frère avait tué son frère, quel crime ! quel coupable ! — quaDd tout à coup le tonnerre retentit au fond du cœur de Caïn, Dieu s'approche, et le remords déchire le coupable0 Ton frère est mort, dit le juge suprême, tu l'as tué; tu ne mourras pas, tu continueras de vivre avec tes remords. [Le mouvement de V auditoire interrompt V avocat.)

Ne montez pas jusqu'à Dieu pour soutenir l'échafaud qui s'écroule. Jamais Dieu n'ordonna la mort du pécheur, même quand on l'appelait le Dieu jaloux, le Dieu vengeur, le Dieu des batailles. Que me ciiez-vous les pères de l'Eglise ? Yous les citez à tort. Ah! sans doute, quand on disait que les rois étaient rois de droit divin, on ajoutait que Dieu leur avait remis le glaive des vengeances; mais toutes ces doctrines ont deux mille ans ; elles ne sont pas de notre siècle.

Aujourd'hui, c'est la raison seule qui raisonne; aujourd'hui, tout pouvoir humain vient du peuple, et les rois, s'ils veulent rester rois, doivent être miséricordieux et c'ém*nts.Ils doivent imiter Dieu, le Dieu de bonté, le Dieu de miséricorde, notre Dieu, le vrai Dieu; si vous représentez Dieu qui se venge, vous le faites à l'image de l'homme; si vous

dites à Ihomme : Ne donne pas la mort à ton semblable, vous faites l'homme à l'image de Dieu. {Longue agitation.)

Laissez-moi, maintenant, répondre à M. l'avocat général. Victor Hugo vous a dit une vérité saisissante. Si Louis XVI, qui abolit la torture, avait aboli l'éehafaud, l'ëchafaud ne se serait pas relevé contre celui qui l'aurait fait abattre.

Vous on êtes convenu, monsieur l'avocat général, mais vous avez répliqué par une réponse que je voudrais n'avoir pas entendue. L'éehafaud politique abattu , on recommencerait les journées de septembre. Qui les recommencerait? Notre peuple de î 848? Détestable anachronisme, qui me révolte, moi surtout qui peux rendre de ce peuple un si grand témoignage. Notre peuple égorger des prisonniers! Il ouvre les cachots à tous les prisonniers politique-. Notre peuple tuer des hommes disarmés !... Oh ! mon Dieu !

Savez-vous ce qu'il a fait, ce peuple, pendant trois mois qu'il a été maître absolu, dominateur souverain? Ce qu'il a fait! le gouvernement provisoire, qui vous remercie, monsieur l'avocat général, des bonnes paroles que vous avez eues pour lui, le gouvernement provisoire abolit l'éehafaud politique, le peuple vint lui demander l'abolition de la guillotine, Demandez au champ de Mars, qui reçut les cendres de l'éehafaud incendié par le peuple !

Attendez : vous aviez en 1848 une loi détestable ; elle flétrissait, par l'exposition publique, tout homme condamné à la réclusion et à des peines plus graves ; plus de repentir possible pour ce malheureux que la main du bourreau avait touché.

Nous avons aboli cette peine dégradante.

Le peuple a fait mieux que nous : nous avions oublié les'contumax, dont le bourreau plantait les noms sur l'infâme poteau; un jour, le peuple alla couvrir de fleurs un échafaùd sur lequel le bourrrau plaçât le nom des condamnés contumax, Un mois plu^ tard, la loi rendait hommage à la pensée du peuple.

Voilà notre peuple, si bon, que, dès qu'un criminel est condamné, la pitié le saisit. Ne torturez pas cet homme, voyez-vous, le peuple ne le veut pas. Et voilà pourquoi, lorsque nos lois avaient la torture, les écrivains, qui devinaient les mœurs du peuple, en réclamaient l'abolition.

Messieurs, venons à l'article, et laissez-moi vous dire quelques mots en jurisconsulte. Je laisse à Victor Hugo cette belle éloquence, qui est sa nature ; avocat, je vais défendre mon client.

Le délit qu'on lui reproche, c'est Y attaque contre le respect dû aux lois. Qu'est-ce que ce délit? Le ministère public n'est jamais parvenu à le définir. Ce n'est pas la provocation à la désobéissance aux lois ; la loi de 1819 punit ce délit, que tout le monde comprend. Ce n'est pas le manque de respect à la loi. On convient que, pourvu que j'obéisse à la loi, je ne suis pas tenu de la respecter.

Ce délit, la législation indigne, déplorable, qu'on appela les lois de septembre, lui avait donné le jour; cette législation fatale, réprouvée, le gouvernement provisoire l'abolit. Mais le délit iïattaque contre le respect dû aux lois est revenu depuis. Comment le définissez vous? ce c'est la loi dont il « est déftndu... »

Je ne peux pas trouver une phrase. Voici pourtant la pensée du ministère public^ même ses paroles : C'est la loi dont il est défendu d'attaquer

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le respect que les autres ont pour elle. {Rire général.)

m. le président. La matière qui se traite ici De comporte pas les rires qui partent de l'auditoire. Tout le monde doit être grave et sérieux dans l'enceinte de la Cour d'assises.

Me crémieux. Le style de l'article, quelques-unes de ses expressions, voilà ce qu'on poursuit. On a voulu prouver qu'on peut attaquer la loi, et cependant la respecter. Mais comment voulez vous que je la fasse abolir si je l'entoure de respect? Je veux qu'on l'abolisse, parce que je la trouve mauvaise, immorale, il faut bien que je le dise.

On me cite Lamartine qui, dans son beau langage, enveloppe de toutes sortes de précautions oratoires l'attaque contre la peine de mort ; Lamartine, diton, c'est le modèie à suivre. Permettez, il est plein d'égards en commençant, ses paroles sont toutes de douceur et de bienveillance, c'est son exorde ; mais croyez -vous qu'il ne dira pas tout? Beccaria trouvait impie la loi qui prononçait la mort; Lamartine dit bien plus; écoutez-le :

ce La société peut-elle légitimement rester homicide? La nation, la raison, la science, répondent unanimement : Non. Les plus incrédules hésitent. Or, le jour où le législateur doute d'un droit si terrible, le jour où, en contemplant l'échafaud ensanglanté, il recule avec horreur et se demande si, pour punir un crime, il nen a pas commis un luimême^ de ce jour la peine de mort ne lui appartient plus.

« Ce doute, s'il n'est pas encore un crime, est bien près d'ê're un remords.

« Et d'abord, nous demandons si ce qui est atroce est jamais nécessaire? Si ce qui est infâme dans l'acte et dans l'instrument est jamais utile? Si ce qui est irréparable devant un juge soumis à l'erreur est jamais juste? Et, enfin, si le meurtre de V homme par la société est propre à consacrer devant les hommes l'inviolabilité de la vie humaine ?

« Les lois sanglantes ensanglantent les mœurs. »

Certes, l'article que vous poursuivez est loin de celte vigoureuse énergie. Victor Hugo a cité Voltaire et Montesquieu ; l'avocat général dit : Voltaire et Montesquieu ne s'élevaient pas contre la peine de mort d'une manière absolue; ils réclamaient son abolition pour les crimes de magie, de sorcellerie, de sacrilège.

Mais quand Voltaire et Montesquieu vivaient, quand ils attaquaient la loi de leur temps, ils attaquaient la loi telle qu'elle était; ils, ont bien fait. Nous attaquons, nous, la loi telle qu'elle est, nous faisons mal. Mais si ces grands écrivains et bien d'autres n'avaient pas vivement, énergiquement attaqué la peine, de mort appliquée à ces crimes, elle n'aurait pas été abolie. Nous faisons comme eux, puissions-nous obtenir le même succès!

Mais vous, qui nous poursuivez aujourd'hui, comment auriez-vous fait si vous aviez été avocat général du temps de Voltaire? Vous l'auriez poursuivi. [Mouvement dans l'auditoire.) Oui, vous l'auriez poursuivi : car alors c'était la loi.

Àh! mon Dieu! que devient le progrès humain devant ces doctrines?

Messieurs, M. Victor Hugo vous a dit : Ce n'est pas mon fils qui est coupable, c'est moi; car mon

fils est mon enfaut par le sang et par les idées. Eh bien! je vais plus loin, et je vais vous prouver que le délit matériel a été copié, pour ainsi dire, sur des pages écrites par son père, dont je veux vous donner lecture ; c'est dans la préface du Dernier jour d'un condamné que je trouve ce que je vais lire, dans une édition de 1839, alors qu'existait la loi qui ordonne de ne pas manquer au respect dû aux lois.

Victor Hugo disait :

« Il faut citer deux ou trois exemples de ce que certaines exécutions ont eu d'épouvantable et d'impie. Il faut donner mal aux nerfs des femmes des procureurs du roi. Une femme, c'est quelquefois une conscience. (Vive sensation.) •

« Dans le Midi, vers la fin du mois de septembre dernier, nous n'avons pas bien présent à l'esprit le lieu, le jour, ni le nom du condamné, mais nous le retrouverons si l'on conteste le fait, et nous croyons que c'est à Pamiers ; vers la fio de septembre donc, on vient trouver un homme dans sa prison, où il jouait tranquillement aux cartes : on lui signifie qu'il faut mourir dans deux heures, ce qui le fait trembler de tous ses membres, car, drpuis six mois qu'on l'oubliait, il ne comptait plus sur la mort; on le rase, on le tond, on le garrotte, on le confesse ; puis on le brouette entre quatre gendarmes, et à travers la foule, au lieu de l'exécution. Jusqu'ici, rien que de simple. C'est comme cela que cela se fait. »

C'est ce que vous faites toujours; vous n'avez rien trouvé de mieux.

« Arrivé à l'échafaud, le bourreau le prend au

prêtre, remporte, le ficelle sur la bascule, l'entourne, je me sers ici du mot d'argot, puis il lâche Je couperet.

« Le lourd triangle de fer se détache avec peine, tombe en cahotant sur ses rainures, et — voici l'horrible qui commence — entaille l'homme sans le tuer.

a L'homme pousse un cri affrenx.

« Le bourreau déconcerté relève le couperet et le laisse retomber. Le couperet mord le cou du patient une seconde fois, mais ne le tranche pas. Le patient hurle, la foule aussi. Le bourreau rehisse encore le couperet, espérant mieux du troisième coup. Point. Le troisième coup fait jaillir un troisième ruisseau de sang rie la nuque du condamné, mais re fait pa* tomber la tête... » {Nouvelle et profonde sensation qui interrompt Me Crémieux.)

Je ne continue pas, messieurs, je, vous dirai seulement que ce n'est pas par la guillotine que ce patient a été tué, ce fut par le valet du bourreau.

L'écrivain continue : « La chose a eu lieu après juillet, dans un temps de douces mœurs et de progrès, un an aprè^ la célèbre lamentation de la Chambre sur la peine de mort. Eh bien ! le fait est passé absolument inaperçu. Les journaux de Paris l'ont publié comme une anecdote. Personne ne s'en est inquiété. On a su seulement que la guillotine ,c.vait été disloquée exprès, par quelqu'un qui voulait nuire à l'exécuteur des hautes œuvres. C'était un valet du bourreau chassé par son maître, qui, pour se venger, lui avait fait cette malice. »

Voilà votre guillotine; et quand le jeune Hugo

dit que la guillotine est mal faite, vous lui dites qu'il a commis un délit !

Je poursuis :

« A Dijon, il y a trois mois, on a mené au suppice une femme, (Une femme !) Cette fois encore, ie couteau du docteur Guillotin a mal fait son service. La tête n'a pas été tout à fait coupée. Alors les valets de l'exécuteur se sont attelés aux pieds de la femme, et à travers les hurlements de la malheureuse, et à force de tiraillements et de soubresauts, ils lui ont séparé la tête du corps par arrachement.

« A Paris, on en revient aux exécutions secrètes. Comme on n'ose plus décapiter en Grève depuis Juillet, comme on a peur, comme on e^ lâche, voici ce qu'on fait : on a pris dernièrement, à Bicêtre, un homme, un condamné à mort, un nommé Desandrieux, je crois; on l'a mis dans une espèce de panier traîoé sur deux roues, clos de toutes parts, cadenassé et verrouillé ; puis, un gendarme en tête, in gendarme en queue, à pMit bruit et sans foule, on a é é déposer le paquet à la barrière déserte de Saint- Jacques.

« Arrivés là, il était huit heures du matin, à peine jour; il y avait une guillotine toute fraîche dressée ; pour public, quelques douzaines de petits garçons groupés sur les tas de pierres voisins auteur de la machine inattendue; vite on a tiré l'homme du panier, et, sans lui donner le temps de respirer, furtivement, sournoisement, honteusement, on lui a escamoté sa tête. Cela s'appelle un acte public et solennel de haute justice. Infâme dérision !

ce Comment donc les gens du roi comprennent-

ils le mot civilisation? Où en sommes-nous? La justice ravalée aux stratagèmes et aux supercheries! La loi aux expédients! Monstrueux! f

« C'est donc une chose bien redoutable qu'un condamné à mort, pour que la société le prenne en traître de cette façon?

« ... Est-ce bien sérieusement que vous croyez faire un exemple quand vous égorgillez misérablement un pauvre homme dans le recoin le plus désert des boulevards extérieurs? En Grève, en plein jour, passe encore; mais à la barrière Saint- Jacques ! mais à huit heures du matin! Qui e t-ce qui passe là? qui est-ce qui va là? qui est-ce qui sait que vous tuez un homme là? qui est-ce qui se doute que vous faites un exemple là ?

« Ne voyez-vous donc pas que vos exécutions publiques se font en tapinois? ne voy^z-vous donc pas que vous vous cachez ? que vous avez peur et honte de votre œuvre? que vous balbutiez ridiculement votre discite justitiam monitil qu'au fond vous êtes ébranlés, interdits, inquiets, peu certains d'avoir raison, gagnés par le doute général, coupant les têtes par routine et sans trop savoir ce que vous faites?» {Mouvement universel.)

Ceci a été écrit après la loi, et vous n'avez pas attaqué le père ; et aujourd'hui vous poursuivez le fils!

Cependant, « Honore ton père » est aussi une maxime sainte ; or, quel est le meilleur moyen d'honorer son père que de l'imiter? et quand ce père s'appelle Victor Hugo, quel meilleur moyen délimiter que de l'imiter dans ses écrits? M. l'avocat général lui-même en conviendra.

Voici maintenant, messieurs, comment se ter-

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mine le passage dont j'ai tenu à vous donner lecture :

ce Aux colonies, quand un arrêt de mort tue un esclave, il y a mille francs d'indemnité pour le propriétaire de l'homme. Quoi ! vous dédommagez le maître, et vous n'indemnisez pas la famille ! Ici aussi ne prenez -vous pas un homme à ceux qui le possèdent? N'est-il pas, à un litre bien autrement sacré que Fe?clave vis-à-vis du maître, la propriété de son père, le bien de sa femme, la chose de ses enfants ?

ce Nous avons déjà convaincu votre loi d'assassinat^ la voici convaincue de vol. »

Au nom du ciel, messieurs, notre article est-il comparable à celui-là? Et celui-là vous ne-Favez pas poursuivi, ni en 1839, ni en 1841, ni en 1847, ni en 1849, car les éditions de ce livre sont innombrables; on en a tiré plus de trois cent mille exemplaires.

Attendez, messieurs, attendez. Louis Philippe détestait )a peine de mort. Il appelle un jour le grand poëte aux Tuileries : « Monsieur Victor Hugo, lui dit il, je vous crée pair de France, Ce titre, le plus élevé dans notre ordre politique, est une récompense à votre génie, mais vous saurez toute ma pensée : ce que je veux surtout récompenser aujourd'hui, c'est votre lutte si belle, si constante, pour Fabolition de la peine de mort. »

Après tant d'écrits, le père recevait du roi la pairie. Après un premier essai, le fils obtiendrait de la République la prison! [Mouvement prolongé dans l'auditoire.)

Voici notre article; je vais le commenter à mon

tour. Ecoutez-moi :

« Il y a quatre jours, sur la p^ce publique d'une a ville de France, la loi, c'est-à-dire la force dite vine et sainte de la société.,. »

« L^ force divine et sainte de la société, » voilà comme l'écrivain définit, qualifie la lot. Il n'est pas seulement respectueux; il la mcl sur un piédestal.

* ce ... La loi prenait uu malheureux homme qui « se débattait et qui hurlait, le prenait au cou, aux ce bras et aux jambes, le tirait par les cheveux et lui « déchirait la peau, du corps pour le traîner sur ce l'échafaud; devant toute une population conscc ternée et profondément émue, pendant une heure « entière, la loi s'est colletée avec le crime. »

Ces paroles ont indigné le ministère public ; mais qu'il me permette de le lui dire : il a un peu oublié sa rhétorique. Les tropes, les figures, sont les ornements du style descriptif; les matérialiser, c'est oublier les, éléments mêmes du discours. Comment ! quand l'écrivain dit que la loi saisit, un homme au cou, le déchiré, s'est colletée avec le crime, vous ne. voyez pas la figure de rhétorique? Eh ! mon Dieu, tout le monde sait bien que Je bourreau a saisi le patient, que le bourreau s'est colleté avec lui ; pourquoi? Pour donner force à la loi. Derrière le bourreau vous avez la loi, car, si la loi n'ordonnait pas, le bourreau n'exécuterait pas.

Quant au fait, il est vrai ; même dans le procèsverbal officiel, on le retrouve. Pendant trente-cinq minutes, au lieu d'une heure, la tragédie déplora-

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ble a duré ; mais elle a saisi d'horreur tous les témoins désolés.

« Qu'a fait cet homme à la société? 77 avait tué! « Que faisait la société à cet homme? Elle le mara tyrisait. »

Les deux termes sont incontestables. L'homme avait tué, il était martyrisé; mais par qui?. Le ministère public se récrie : Non, ce n'est pas la société qui martyrise. Assurément; qui vous dit le contraire? Mais c'est l'individu commissionné par la société pour exécuter cette loi barbare qui frappe de mort une créature humaine. Encore une fois, souffrez le style dans un écrit ; ne matérialisez pas : le style, c'est l'esprit.

« Partisans de la peine de mort, quel était votre ce but en conduisant à la guillotine ce misérable « assassin? »

Qui le croirait? cette phrase soulève l'éloquence de mon adversaire. Comment ! l'écrivain appelle cet homme un misérable assassin, et vous n'êtes pas satisfait? Un misérable assassin ! quelles expressions plus flétrissantes trouvez vous contre le crime? Mais, dit le ministère public, dans ces mots : Partisans de la peine de mort, quel était votre but ? vous vous adressez aux jurés qui ont condamné, aux magistrats qui ont prononcé la peine, aux autorités qui la font exécuter. J'avoue, messieurs, que je me perds dans cette incroyable prétention. Tout à l'heure, quand l'écrivain dit : La loi, la société, vous ne voulez pas voir autre chose que ce qui est écrit : cest la loi, cest la société. Vainement je vous rappelle qu'il faut prendre l'écrivain non au pied de la lettre, mais dans les images qui

relèvent la discussion; vous répondez : Il a dit la loi, la société.

Eh bien ! maïs que dit-il à présent? Partisans de la peine de mort, quel est votre but en conduisant ce misérable à Véchafaud? Est-ce qu'il nomme, ou les jurés, ou les juges, ou l'autorité? Est-ce qu'il peut même en avoir la pensée? Qui nous affirme que le jury, en déclarant coupable, n'a pas gémi dans la plus profonde douleur en songeant à l'échafaud qu'il aurait voulu repousser? Qui nous affirme que le magistrat, en prononçant l'arrêt, n'a pas frémi de tout son corps devant la pensée de l'échafaud que la sentence allait faire dresser malgré lui? Qui nous affirme que l'autorité executive n'est pas consternée de ce sacrifice humain ?

Non ! non ! c'est votre imagination qui se substitue à l'idée de l'écrivain ; c'est vous qui soutenez ce que l'écrivain n'a pas même aperçu. Au reste, que voulez-vous? La phrase, je la reprends : Partisans de la peine de mort, quel était votre but en conduisant ce misérable à la guillotine ? Je veux argumenter comme tout à l'heure. Qui est-ce qui conduisait ce misérable à la guillotine ? Le bourreau et son aide : les vrais partisans de la peine de mort. Trouvez-vous que je les insulte? Mais assurément le bourreau éï son aide sont partisans de la peine de mort. En doutez-vous? Tenez, je me rappelle avoir aboli la contrainte par corps. De trèsbraves getis, hommes honnêtes et intelligents, jetèrent les hauts cris; ils étaient partisans de la contrainte par corps, détestable institution aussi : c'étaient les gardes du commerce de Paris. (Rire général.)

Je reprends. C'est aux partisans de la peine de mort que je m'adresse; mais ai-je manqué de

respect à la loi, à eux-mêmes? Poursuivons : « Vous (( vouliez montrer à tous la justice humaine dans « sa force et dans sa majesté ; relever, dans l'es- « prit des masses, le sentiment du droit en les faï- « sant assister au châtiment d'un scélérat ; ac~ « complir un acte solennel, imposant, terrible. »

C'est à la fois du beau style dans le raisonnement et un grand but que Ton prête aux partisans de la peine de mort ; c'est de la polémique d'un goût parfait, bien pensée, bien écrite. Et remarquez ici que le condamné est appelé un scélérat. Tout à l'heure c'était un misérable assassin, maintenant c'est un scélérat. L'on prétend que nous prenons le parti du criminel contre la société.

« Au lieu de mettre la foule qui vous regardait ce du côté de la loi, vous l'avez vresque rangée du « côté du scélérat, »

Messieurs, c'est une grande modération dans l'expression de la pensée. Un jeune homme de vingtquatre ans, qui, discutant une question brûlante, au lieu de s'écrier : La foule s'est tournée du côté du patient, se borne à cette phrase : Vous l'avez presque rangée du côté du patient, est un écrivain de bon sens qu'il faut encourager.

«- Cet homme, qui remplissait la foule d'horreur, « vous l'avez changé en objet de pitié. »•

« Vous vous êtes mis deux, puis quatre, puis « nous ne savons combien, pour tuer cet homme ce qui ne voulait p3S se laisser tuer. »

Ah! messieurs, dans cette phrase terrible se trouve tout ce qu'il y a de désolant dans cette funèbre

tragédie. Quelle peine à infliger que celle qui peut donner lieu à de tels spectacles ! Voilà un homme, un criminel ; mais il est condamné à mourir, il va mourir. Dès ce moment l'horreur de son crime s'efface, la pitié s'attache à lui, je ne sais quelle consécration va l'environner : res sacra muer. Cet homme, vous voulez qu'il meure, lui ne veut pas mourir ; vous voulez qu'on le tue, lui ne vtut pas qu'on le tue. Le malheureux se défend avec ses larme?, avec son désespoir, il brise les liens qui lui attachent les pieds, il appuie sur les marches de l'échafaud ses deux mains enchaînées, il se place en ira vers devant cet escalier qu'il ne veut pas franchir. Le bourreau, son aide, le saisissent, lui déchirent ses vêtements; ses épaules frappent contre la machine de mort: lutte insensée, effroyable; il se sent, lui, en état de légitime défense, c'est sa vie qu'on veut lui prendre, qu'il protège avec tous ses instincts.

m. le président : Je ne puis pas laisser dire qu'un criminel e3t en légitime défense contre l'arrêt qui le condamne.

m* crémieux : Je m'étonne, monsieur le président, qu'intelligent comme vous l'êtes, vous donniez cette interprétation aux paroles que je viens de prononcer. C'est du patient que je parle, non de la loi. A ses yeux , votre arrêt ne prouve rien. On veut sa vie, il la défend. Vous pouvez bien le condamner à mourir, vous ne pouvez pas faire qu'il veuille mourir, ni même qu'il croie avoir mérité de mourir. Vous contestez la légitimité de sa défense et vous avez raison, lui soutient cette légitimité du combat dont sa vie est l'enjeu. Et quand

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vous l'aurez vaincu enfin , que ferez vous de pins contre lui? Prononcerez-vous un second arrêt de mort contre son cadavre ?

m. le président : La légitime défense est celle que la loi reconnaît, il ne peut y en avoir d'autre.

Me crémieux : J'entends votre observation , qui est vraie , mais je persiste dans mes paroles qui sont incontestables. Le jury décidera, l'auditoire dira si je me trompe. Je ne les retire pas.

Oui, le malheureux lutte, puis il pleure, il gémit, Il implore son père, sa mère, non pas le père, la mère qui lui ont donné le jour, mais le Père qui est dans le ciel et dont la protection a seule pu le sauver, mais la mère de votre Dieu, cette Vierge céleste dont vous avez si pieusement fait la protectrice de tous les infortunés, surtout à l'heure de la mort. {Mouvement général dans l'auditoire.) Hé'as ! rien ne peut contre la loi ; le combat "cesse, les sanglots s'éteignent, l'homme est dompté par deux bourreaux, par trois, par un plus grand nombre. La tragédie vient de finir.

Magistrats, vous étiez émus tout à l'heure en lisant le procès-verbal décoloré qui a retracé la scène de mort; voulez-vous que le jeune écrivain dont l'âme est indignée à la lecture des récits qui lui arrivent de toutes parts ne jette pas sur le papier des paroles brûlantes? Jeune, bouillant, plein de sève, illuminé de quelque rayon du génie paternel, son âme déborde. Melius est in juvene aliquid detraheudum quam addehdum. Le poursuivre, vouloir qu'il expie sa générostié par la prison, ce n'est pas de notre temps.

Toujours même justesse dans l'expression : c'était un monstre, il excitait l'horreur; mais^ ces affreuses tortures ont soulevé la pitié. Lu pitié, entendez-vous? Rien de plus : la pitié.

Mais voici une phrase irrémissible :

« Pratiquer la loi du talion, c'est rebrousser le « progrès, c'est enlèvera la société, à la justice et « à la magistrature, une partie de la considération « qu'elles doivent inspirer. Chaque fois que vous « accomplissez une exécution publique, vous faites « descendre à la loi, dans le respect national, h s ce marches que vous lui faites monter jusqu'à ce l'échafaud. »

Eh bien, n'est-ce pas vrai?, N'est-ce pas l'argument le plus décisif pour l'aboli ion de cette peine de mort? Et cette phrase, voyez ce qui la précède ; Si intègres et si consciencieux que soient vos juges et vos tribunaux, etc.

Messieurs, on nous dit : quand la peine de mort sera abolie, vous nous demanderez l'abolition des peines perpétuelles. Certainement, c'est la loi du progrès.

Mettez le repentir dans vos lois, et soyez certains que nous verrons flair les peines perpétuelles. Tenez, messieurs, laissez venir la génération qui nous suit; qu'un jeune homme se trouve en face d'un avocat général qui lui reprochera d'avoir demandé l'abolition d'une peine perpétuelle, il répondra : Il y a aujourd'hui vingt ans, jour pour jour, qu'un jeune hornmp, M. Charles Hugo, comparut devant le jury, accusé d'avoir demandé L'abo-

lition de la peine de mort. Il fat acquitté ; la peine de mort a été depuis abolie. Maintenant, nous en sommes aux galères perpétuelles; j'en ai demandé l'abolition, acquittez-moi, car dans dix ans peutêtre les galères perpétuelles n'existeront plus.

Messieurs les jures, l'humanité est en marche, elle ne s'arrêtera pas !

{Acquittement de Erdan.)

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