M LIBERTÉ DE CONVICTION
En traitant de la liberté morale et de la liberté de conviction, nous avons par là même fait connaître les vraies conditions et facilité Tintelligence de toute autre liberté, comme la suite le démontrera.
Fol et selenee lllire.
Ayant de passer à l'examen de la liberté politique, nous devons prévenir une erreur. Rien n*est plus commua que d'entendre répéter : La science libre, la libre conviction sont impossibles à un catholique. Cette aiBrloation est passée chez la plupart de nos adversaires, comme chez la majeure partie des écrivains de la presse périodique, à l'état d'axiome incontestable. Deux exemples bien frappants en ont été offerts tout récemment au public, n y a quelques mois, les journaux annonçaient que les professeurs de l'université de Kœnigaberg'àvsdent agité la question de savoir si cette institution, qui avait été jusque-là exclusivement protestante,- pourrait à l'avenir admettre des professeurs catholiques et juifs. On ajoutait qu'à cette occasion l'un des professeurs de Tuniversité, r^uté pour ses ten* dances libérales , avait soutenu Topinion qu'on pouvait sans hésiter admettre des juifs, mais non des ca-
tboliques, atteadu que la liberté de la science ne saurait exister chez ces derniers.
Il n'était pas possible de nous jeter à la figure un mensonge plus grossier, une injure plus flétrissante. Jamais rien de semblable ne s^est encore passé à l'université de Tubingue. Après qu'il eut été statué par l'article IX du concordat conclu le 8 avril 1857, q«e la faculté de théologie catholique était, en ce qui touchait à l'enseignement religieux, soumise à la direction et à la surveillance de l'évèque , par conséquent que l'évèque nommait ou révoquait à son gré les professeurs et les répétiteurs aux chaires de théologie, recevait leur profession de foi, examinait leurs cahiers et leurs livres, le sénat institua une commission chargée d'examiner si, dans ces conditions, la faculté catholique pouvait encore faire partie de l'université. Sur un rapport rédigé par M. Mohl, professeur de botanique, la commission répondit au gouvernement que les professeurs de la faculté catholique ne pouvaient plus être considérés désormais comme des représentants de la science libre, ni faire partie du sénat!
Ainsi, parce qu'un catholique, un prêtre catholique, est responsable envers son Eglise, envers les représentants de l'autorité ecclésiastique, principalement envers son évêque, il perdra le droit d'être un représentant de la science et d'enseigner dans une académie I Ces messieurs ne semblent pas même soupçonner combieiî de telles accusations blessent profondément la conscience catholique. On va jusqu'à prétendre et l'on tâche de persuader au monde que l'amour de la science rationnelle de la part des protestants, et la résistance à cette
science de la part des catholiques constituent la différence du catholicisme et du protestantisme, et sont la véritable cause de la séparation qui s est opérée au sein de l'Eglise.
Heureusement, la question se présente sous un tout autre aspect quand on interroge les faits les plus avérés de l!histoire.
Luther aflBrmait, et c'était là, il le disait lui-même^ la principale doctrine qu'il opposait à TEglise catholique dans sa profession de foi, que le péché originel avait ravi à la nature humaine toutes ses plus belles facultés, et il en concluait non-seulement que Thomme ue pouvait plus, par ses propres forces, opérer le moindre bien, même naturel, mais que toutes ses actions étaient des péchés. Or, si la nature de Thomme est totalement corrompue, sa raison Test nécessairement aussi; et si chacune de ses œuvres est un péché, chacune de ses pensées doit être une erreur. Luther' ne recula pas devant cette conséquence ; de là son horreur pour la science, sous quelque forme qu'elle lui apparût. Ce fut là le point de départ de sa théorie sur la foi qui justifie sans les œuvres. L'homme étant entièrement corrompu, Luther n'admettait pas que la justification agit à l'intérieur de l'homme et le sanctifiât jusqu'au plus profond de son être; selon lui, elle n'agissait qu'à la superficie; c'était une justice purement imputative et qui se bornait à couvrir les péchés.
Avec de pareilles idées, toute combinaison des forces nahu*elles de Tâme humaine avec la grâce conférée par JésQs-Christ, devient impossible. Une nature totalement corrompue, une raison entièrement obscurcie ne
peuvent commaniquer avec la vérité et la justice du Christ que par un lien tout extérieur. La conséquence logique qui en résulte, c*est qu'il existe une opposition invincible entre la pensée naturelle de Thomme et la révélation. Dire que la raison^ dont le principal office est d*adhérer à la vérité, est entièrement pervertie, c*est dire simplement qu'elle ne peut plus y adhérer. La science libre, la combinaison harmonieuse des résultats de la pensée naturelle avec la vérité révélée est donc radicdement impossible. Dans un pareil état, il ne peut plus y avoir qu'une contradiction flagrante entre Tesprit humain' et la vérité surnaturelle. Une seule chose reste inexplicable dans cette doctrine, celle de savoir comment une nature ainsi corrompue peut encore arriver à la justice imputative, comment elle peut s'approprier la justice du Christ et s'élever jusqu'à ces terreurs surhumaines dont parle Luther?
Contre cette doctrine de l'entière dépravation de la nature et de l'asservissement de la volonté humaine, l'Eglise catholique a élevé les plus énergiques protestations. Ce point de controverse a été le sujet de la plupart des discussions qui ont éclaté entre l'ancienne Eglise et les réformateurs^. La doctrine de Luther semblait relever les mérites de Jésus-Christ, — de là les nombreux reproches qu'on faisait à la justification des catholiques; — mais en réalité elle sacrifiait la raison et la liberté humaines, et rendait impossible le
* Nous recommandons ici la Symbolique de Mœhler à tous ceux qui désirent s*éclairv* sur ces vérités capitales. Ce livre immortel, dd à un esprit sérieux et pénétrant, se distingue par un grand fond de charité et de douceur.
raiionabile obsequium, le culte et la foi raisonnables dont parle saint Paul.
L'Eglise^ au contraire, sans rien enlever aux mérites du Christ, a sauvegardé en même temps les droits de la ndson et de la liberté morale. Se figure-t-on ce que serait devenue l'humanité, si la doctrine de Luther sur la perversité radicale de la nature, appuyée de Tomnipotence de FEtat, avait d>tenu pendant un siècle un crédit universel? Les premiers réformateurs étaient à peine morts, et Ton voyait déjà les humanistes, qui avaient reçu de l'Eglise catholique une si puissante impulsion vers la science, et qui avaient salué par des cris de joie l'avènement de la réforme, aller s'asseoir, au déclin de leur âge, sur les tombeaux des réformateurs, et se plaindre en versant des larmes que la science avait entièrement disparu.
La doctrine catholique peut se résumer dans les propositions suivantes :
L'homme a été privé par le péché originel de tous les dons surnaturels dont il avait été orné.
Quant aux dons naturels qui forment l'essence de sa nature raisonnable : le libre arbitre et la raison, il ne les a pas perdus ; mais ils ont été affaiblis et endommagés.
Dans cet état, l'homme ne peut plus opérer aucun bien surnaturel.
Mais il peut, sans un secours surnaturel du Christ, &ire plusieurs actions bonnes en soi, et connaître pluneurs vérités naturelles.
Voilà pourquoi nous disons que les païens euxmêmes ont connu plusieurs vérités et opéré le bien dans une certaine mesure.
Voilà pourquoi la rédemption ii*est pas simplement une imputation de la justice du Christ, et comme un voile jeté sur les péchés de Thomme, mais une restauration et une sanctification.
Voilà pourquoi enfin nous disons qu'il n'y a point incompatibilité entre la vérité révélée et Thomme corrompuy mais guérison profonde autant que consolante de la nature humaine^ et agrandissement de Thomme spirituel. La vérité surnaturelle , s'abaissant vers l'homme pleine de grâce et de miséricorde, guérit ses blessures, le fortifie et l'élève jusqu'à la claire vision de Dieu.
Voilà ce que l'Eglise a constamment enseigné; elle a toujours repoussé avec horreur ceux qui accusent le christianisme de nous forcer à croire des choses déraisonnables. Dans toutes ses écoles, elle enseigne comme un axiome qu'il n'est pas permis de croire ce que la raison condamne. Il reste donc à nos adversaires de prouver à l'Eglise que sa doctrine est absurde. Jusqu'ici, aucun ennemi de la foi chrétienne n'y est encore parvenu dans une si longue suite de siècles.
Us affirment donc une contre-vérité en même temps qu'ils nous injurient à plaisir, ces professeurs d'universités allemandes qui voudraient faire croire que notre foi nous condamne à la plus humiliante dégradation et étouffe notre raison ; ^r si l'ancienne orthodoxie protestante s'est vue aux prises avec l'Eglise *, c'est surtout pour avoir nié le libre arbitre, la coopé-
* Voir l'ouvrage de M Dœllinger intitulé : La Réfortne, son déve^ loppement intérieur et ses effets au sein de la confession luthérienne^ iw vol., p. 410.
ration libre et raisonnable de l'homme à la grâce divine*.
D'où vient donc cet étrange phénomène? pourquoi le rationalisme protestant moderne accuse-t-il TEglise d'être l'ennemie de la raison humaine et de la liberté, elle qui les a défendus contre les auteurs mêmes du protestantisme? La puissance terrible du préjugé ne sofiEirait pas seule à l'expliquer. Il importe de se rappeler que le rationalisme protestant, dails sa réaction, légitime à certains égards, contre l'ancienne orthodoxie protestante, est tombé dans l'extrême opposé ; il revendique maintenant pour la raison et la liberté une indépendance absolue, incompatible avec toute autorité, et par conséquent avec la nature xle l'homme, créature dépendante de Dieu et de l'ordre qu'il a établi. Voilà pourquoi ce rationalisme a entièrement perdu la vraie notion de l'alliance entre le pouvoir et la liberté, et ne sait plus ce que c'est que la soumission libre et raisonnable à l'autorité légitime. Nous traiterons plus loin ce sujet, et nous l'étudierons dans tous ses détails *.
^ Les écrits de Luther, notamment celui du Serf-Arbitre, prouvent en effet que la controverse entre l'Eglise et les réformateurs du XVI» âëcle roulait sur ce point capital. Au commencement de cet ouvrage, Lutiier félicite Erasme d'avoir franchement reconnu qu*entre lui et TEglise catholique il ne s'agit point de choses accessoires, comme les indulgences, le purgatoire, le culte des saints, mais surtout et avant tout du libre attitré, de la libre coopération à la grAce. Et avec un sans-façon et une audace sans pareils il posait comme fondement de sa doctrine Tabsence de toute liberté humaine.
• Voir le chapitre xxvi : Liberté dans i'Eglise; Eglise et autorité.
Les deux grandes formes de gouvernement*
Nous arrivons maintenant sur un terrain où Topinion catholique, la presse catholique surtout, doivent principalement arborer leur drapeau et soutenir la lutte.
Partout où des hommes vivent en société, nous pouvons distinguer deux directions fondamentales : Tune qui s'efiForce de réunir en un seul corps les différents individus qui composent la société, Tautre qui veut conserver à chaque membre son individualité^ son caractère et sa couleur personnels.
Ces deux tendances sont Tune et Tautre parfaitement légitimes, et découlent immédiatement de l'essence même de toute société; car nulle société ne se peut concevoir sans unité et sans des membres qu'il s'agit d'unir. Si l'une de ces deux choses manque, ou si l'une absorbe l'autre, l'idée de l'association disparaît.
Etablir pour toutes les associations humaines, dans TEglise comme dans l'Etat, dans les innombrables réunions qui naissent partout d'elles-mêmes comme une