‹ Liberté, autorité, Église considérations sur les grands problèmes de notre époque (volume 2)Chapitre 56 sur 71 · LES FAITS DE L'HOMME ET LA PROVIDENCE · texte numérisé non relu

LES FAITS DE L'HOMME ET LA PROVIDENCE

Dans toutes les actions humaines, il y a toujours deux forces qui agissent ensemble , soit pour hâter le mouvement, soit pour le comprimer : ces deux forces sont la liberté humaine et la Providence di^ vine; tantôt elles stimulent et dirigent les actions de l'homme, tantôt elles les permettent, les modèrent ou les empêchent. Les actions humaines qui sont conformes à la volonté divine ont Dieu pour excitateur et pour guide; celles qui sont contraires à sa volonté, Dieu les permet ou les empêche. Il les permet autant qu'il est nécessaire pour que la liberté humaine soit une vérité, ou en tant que le mal peut servir à l'exécution de ses jugements ou de ses desseins dans la conduite du monde ; il les empêche quand

10 l'Allemagne après la guerre de 1866. elles sont un obstacle à ses hautes et suprêmes intentions dans le gouvernement divin de Tunivers. Et c'est ainsi que Dieu punit souvent le mal par le mal, ou lui oppose les obstacles mêmes qui s'élèvent contre le bien.

De là résultent deux principes de la dernière importance et que nous devons avoir constamment devant les yeux, afin de nous bien rendre compte de notre existence personnelle avec ses incidents journaliers, aussi bien que des grands événements qui se passent sur la scène du monde.

Et d'abord, il n'y a point sur la terre un seul acte humain qui soit funeste absolument et sous tous les rapports; fùt-il complètement mauvais pour l'homme qui l'exerce, aussi bien dans ses moti& que dans son but et ses moyens, il n'en a pas moins toujours, soit parce que Dieu le permet, soit parce que sa providence en dispose ainsi, quelque bonne conséquence. Dans la vie privée, la faute de l'un devient souvent pour l'autre une occasion de pratiquer les plus hautes vertus chrétiennes, car c'est dans l'épreuve que la vertu se perfectionne; dans la vie publique une grande calamité est souvent la source des plus grandes bénédictions. Un Nabuchodonosor devient entre les mains de Dieu l'instrument qui affranchira de l'idolâtrie le peuple d'Israël; quel merveilleux parti la divine Providence n'a-t-elle pas su tirer des chefs sauvages qui con-

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duisaient les peuples germains 1 Sur le sol qu'ils ont foulé, Dieu jette la semence d'où sortiront plus tard les peuples qui deviendront les hérauts du chris-tianisme. Est-ce que Dieu n'a pas fait tourner à la rédemption du monde entier l'attentat commis par les Juifs sur la personne même de son Fils? Yoilà les industries de l'amour étemel : ce qu'il ne peut empêcher sans détruire le plus beau don que Dieu ait fait à l'homme, et par où l'homme lui ressemble, la liberté, il le change en instrument de sa miséricorde.

Deuxièmement. Cette vérité, cependant, si incontestable qu'elle soit, ne nous autorise point à appeler bien ce qui est mal, ni mal ce qui est bien ; elle ne nous autorise pas à justifier ce qui est injuste, sous prétexte que la divine Providence le fait tourner à de bonnes fins. Ne plus appeler mal ce qui est mal parce qu^il a d'heureuses conséquences, c'est falsifier la vérité, outrager la morale, anéantir les vrais principes. Quiconque juge ainsi sacrifie au principe utilitaire, principe mensonger qui conduit aux plus grandes illusions et qui, ravissant à l'homme cet œil simple qui lui permet de voir la vérité, le réduit enfin à absoudre les crimes les plus révoltants. U détruit la responsabilité personnelle, anéantit le sentiment de l'honneur et de la justice, étouffe la conscience de l'homme, qui s'habitue de plus en plus à juger de toutes choses selon ce prin-

cipe d'utilité , au lieu de ne s'inspirer que de la vérité et de la justice.

Nous aurons plus d*une fois occasion , dans les remarques suivantes , de faire l'application dé ces principes directeurs; il y a surtout deux écueils qu'ils nous feront éviter : ils nous empêcheront de sacrifier au succès momentané, à l'éclat des faits accomplis, à de belles phrases, les principes qui sont éternellement vrais; ils nous apprendront ensuite à ne pas méconnaître, même dans les faits que nous devrons blâmer, les germes du bien, les éléments d'une rénovation bienfaisante, le doigt de Dieu, en un mot ; à ne point nous comporter devant les événements contemporains en hommes murmurateurs, chagrins et paresseux. Si douloureuses que soient les permissions divines, dans l'intention de Dieu elles n'en sont pas moins salutaires, et elles le seront d'autant plus poiu: nous que nous y reconnaîtrons davantage les desseins d'en haut et que nous saurons en profiter. Ces réflexions s'appliquent aux événements qui viennent de s'accomplir comme à ceux qui leur succéderont, et qui, peut-être, nous apporteront encore de plus grandes douleurs : ces douleurs, il faut qu'elles profitent à notre salut. Animés de ce joyeux espoir, nous devons, chrétiens , envisager avec assurance toutes les nouvelles transformations qui s'opèrent dans le monde, nous garder de ce pessimisme, de ces idées tristes et

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énervantes qui paralysent les bonnes énergies de rame et qui tendent à nous persuader que le monde finira si Dieu ne le conduit point selon Tétroitesse de nos vues humaines. Les plus grands événements historiques, ceux qui ont le plus heureusement influé sur le progrès du genre humain tout entier, paraissaient souvent ans contemporains, même aux meilleurs, des maux affreux et irrémédiables. N'oublions jamais que le monde est gouverné par une Providence dont les pensées sont bien au-dessus de nos pensées. Ne laissons point notre jugement de chrétien se corrompre et s'altérer; quel que soit l'auteur d'un acte, prince ou mendiant, que la loi de Dieu soit toujours la règle de notre jugement ; appelons mal ce qui est mal, quand même il aurait les meilleurs résultats; ayons une confiance sans bornes dans la divine Providence, dans les desseins infiniment miséricordieux qu'il se propose dans la conduite du monde; dût-il se passer bien des choses que nous devons déplorer, consolons-nous par cette pensée que Dieu peut les faire tourner au plus grand bien et au salut des hommes, et que notre devoir est d'y concourir dans la mesure de nos forces.

Après avoir énoncé ces principes généraux, abordons l'examen des derniers événements et de la situation où ils nous ont placés, en commençant par cette malheureuse guerre fratricide et par les causes qui l'ont produite.

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