LES DUCHÉS DE L'ELBE
La première cause, ou mieux, la première occasion de la dernière guerre a été la question des duchés de l'Elbe. Quelles raisons profondes ont empêché la Prusse et l'Autriche de s'entendre sur ce sujet, le public ne l'a point su ; ceux-là seuls pourraient répondre qui ont été initiés aux luttes mystérieuses de la diplomatie, où prévalent tant de raisons qui nous échappent. Quoi qu'il en soit, dans le cours des négociations l'Autriche n'a pas demandé comme condition sine qua non d'une entente, que l'affaire fût transportée devant la confédération, ni que les droits du duc d'Augustenbourg fussent reconnus. Il semble plutôt que l'Autriche ait eu en vue d'obtenir quelque compensation à l'agrandissement des
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forces de la Prusse ensuite de la cession des duchés, et qu'elle n'ait renoncé à vider la question par cette voie que lorsqu'elle a cru cette compensation impossible. Dans cette hypothèse, ce ne serait point pour défendre une cause légitime dans la personne du duc d^Augustenbourgy ni en considération des droits de la confédération, mais principalement en vue de sa propre puissance, que l'Autriche se serait arrêtée au dernier parti, celui qui a fait éclater la guerre. Cette remarque n'est point un reproche, elle n'a d'autre but que de bien établir l'état de la question. Quant à la Prusse, qui désirait elle-même se fortifier dans le Nord, jusqu'à quel point s'estelle opposée aux justes prétentions de rAutriche , nous ne saurions le décider.
Biais, en admettant même cette opposition de la part de la Prusse, nous ne saurions approuver complètement la conduite de l'Autriche dans cette circonstance; nous regrettons, au contraire, qu'une pareille cause soit devenue le prétexte ostensible d'une guerre déplorable entre elle et la Prusse.
Nous n'ignorons pas que dans l'afiPaire des duchés le droit formel était du côté de l'Autriche. Deux ans auparavant, la Prusse elle-même déclarait encore que a le prince héréditaire d'Augustenbourg avait, aux yeux de l'Allemagne, les meilleurs droits à la succession, et qu'il serait certainement reconnu par la confédération. » Peu de temps auparavant.
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le roi de Prusse arait promis solennellement, dans l'assemblé des députés, que la question de suceesâon serait examinée par la confédération allemande et avec sa coopération. Il est impossible d'imaginer une situation plus nette et mieux dessinée. Le roi lui-même promet aux Etats de son pays que la question de succession sera étudiée devant la confédération allemande; il charge son ambassadeur de déclarer à Londres que le prince héréditaire d'Âugustenbourg a tous les droits imaginables et que sa reconnaissance par la confédération est hors de doute. Rien de plus positif que ces deux assur rances. Ce qui ne Test pas moins, c'est que la promesse de faire vider la question par la diète allemande est entièrement conforme au droit de la confédération. Et cependant, deux années plus tard, il suffit que l'Autriche demande qu'une partie de cette promesse soit remplie, en d'autres termes, que l'objet en litige soit débattu devant la diète, pour que la Prusse trouve là un casus belli. Ce que le roi de Prusse avait promis à ses Etats en décembre 1863, l'Autriche l'a exigé le 1" juin 1866, et cette demaùde d'exécuter la promesse devient maintenant l'unique cause d'une guerre fratricide. Yoilà la situation, situation excessivement étonnante et dont l'hiMoire* du monde n'offre certainement pas d'autre exemple. Ici le droit formel était évidemment du «6té de l'Autriche.
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D'autre part, cependant^ ce oaoyen de flolation était devenu, sur les entrefaites, presque une impossibilité pour la Prusse. De la façon dont Taffaire des duchés avait été traitée dans les deux dernières années, la Prusse, avec sa situation intérieure, ne pouvait guère entrer dans cette voie, sans exposer le gouvernement aux plus redoutables commotions intérieures, bien qu'il lui fallût se mettre en opposition avec son propre langage et avec le droit fédéral. La décision appartenait à la confédération ; or la confédération se serait presque unanimement pro^o|}Cf^ pour le duc d*Augustenbourg. Le même parti qui, dans la majorité de la chambre prussienne, se trouvait depuis des années engagé d|ins le plus violent conflit avec le gouvernement du roi, avait produit à la même époque, en sa qualité de parti progressistej^ragitation lopins formidable en s'armant des droit du duc d'Augustenbourg. En faisant cela, ce parti ne s'intéressait pas plus aux droits héréditaires du duc qu'à sa propre personne; ce parti se soucie fort peu de reconnidtre les droits des ponces. Le duc d' Augustenbourg n'était qu'un prétexte» En attendant, ce parti était parvenu à provoquer dans toute l'Allemagne un enthousiasme .&ictipe, capable d'aveugler un peuple excellent d'ai^eurs, et d'en faire l'instrument servile des chefs d*un parti. Ceux qui ont observé pendant plusieurs aimées les menées de ce parti progressiste, et qui
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voient comment il se comporte aujourd'hui que la question a été résolue en sens contraire , seront étonnés de tant de faiblesse de caractère dans des hommes qui se donnent pour les conducteurs da peuple. Maintenant ce parti est transitoirement aux genoux de la puissance victorieuse; nous n'en sommes nullement surpris. Mais si, avant Vexplosion de la guerre, la question du Schleswig- Holstein eût été soumise à la confédération, et que celle-ci se fût prononcée pour le droit héréditaire du duc; si le duc avait reçu les hommages de son pays au milieu des acclamations dont le parti progressiste aurait fait retentir l'Allemagne entière, alors tout le poids de <^tte situation écrasante serait retombé sur le gouvernement du roi. Ce n*est pas le duc d'Augustenbourg qui aurait vaincu, c'est le parti du progrès en Allemagne comme hors de l'Allemagne ; muni de ses plans, et conduisant à la remorque tant de gouvernements faibles que nous avons en Allemagne, ce parti aurait célébré son triomphe sur tout le territoire allemand. On conçoit à peine dans ce cas comment lea ministres du roi de Prusse auraient pu se soutenir devant une telle majorité de la chambre. Quant au conflit intérieur lui-même, nous n'en parlerons point encore ; nous ne voulons que constater ce fait : c'est que la tournure qu'avaient prise les affaires ne permettait plus au gouvernement, sans s'abdiquer lui-même, de se
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sonmettre à une décision de la diète dont il pré^ voyait le résultat, bien qu'il dût se mettre en con^ tradiction flagrante avec ses propres paroles.
Mais TAutriche, qui n'était pas liée par lés droits manifestes d'un tiers, pouvait avoir égard à cette position de la Prusse. Si le duc d'Augustenbourg avait eu un droit héréditaire incontestable; c'eût été pour FAulriche un devoir impérieux de le défendre, sans se soucier des affaires intérieures de la Prusse ; et de ne point se subordonner à une diplomatie utilitaire ; car la mission et l'effort principal de l'Autriche est de représenter partout le droit. Elle n'aurait alors commis qu'une seule faute : celle de ne pas faire plutôt ses propositions à la confédération.
Or, ce droit manifeste du duc d'Augustenbourg n'existait nullement ; la vente des droits héréditaires de sa maison, à laquelle il avait au moins tacitement consenti, l'avait rendu indigne de jouir du droit formel, eu admettant qu'il en restât quelque apparence. L'Autriche pouvait donc, sans violer le droit, faire à la Prusse une concession qui eût supprimé la cause prochaine de cette malheureuse guerre fratricide, et réglé en même temps la question des duchés de l'Elbe d'une manière conforme à l'intérêt général de l'Allemagne.
Nom tegHettons qu'il n'en n'ait pas été ainsi et que par là l'Autriche se soit faite en quelque sorte
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complice de la guerre. Sans doute TAutricbe avait le droit, ou plutôt elle se devait à elle-même et elle devait à toute l'Allemagne de s'opposer par la force des armes aux efforts de la Prusse pour la chasser de rAllemagne, et d'y résister même de toute sa puissance. Mais si c'a été là, pour TAutriche, la véritable cause de la guerre, elle devait d'autant plus éviter de faire croire que l'affaire du Schleswig- Hostein en était l'occasion ; il était dans ses intérêts d'expliquer ouvertement et clairement, à la face du monde entier, de l'Allemagne surtout, la cause réelle de cette horrible guerre fratricide et de rejeter toute complicité dans cette effusion de sang. Elle ne Ta pas fait, et il reste au moins, du côté de l'Au* triche, quelque apparence de culpabilité^.
* La publication du Livre vert italien, survenue sur ces entrefaites, ne laisse plus aucun doute sur la cause décisive qui a poussé l'Autriche à la guerre. Une lettre adressée par le général La Marmora à Tambassadeur de Berlin, le 8 avril, contient, à propos de la mission du général Govone, les points principaux de l'alliance conclue entre l'Italie : pour la Prusse, exécution de la constitution allemande d*aprés les propositions de la Proase, par conséquent exclusion de T Autriche ; pour 1* Italie, conquête de tous les territoires austro-italiens. L'un et l'autre doivent être obtenus par la force des armes. Nous savons maintenant ce qu'U faut penser de toutes les plaintes qu'on entendait alors sur les armements de l'Autriche; nous comprenons pourquoi on invitait l'Autriche à désarmer au moment même où cette alliance se concluait contre elle. Dans ces coiyonctures, la guerre était pour l'Autriche une nécessité. Nous regrettons d'autant plus que l'Autriche n'ait pas dénoncé ouvertement la véritable cause de la guerre.
La seconde y et sans doute la principale cause de la guerre y c'est le conflit constitutionnel. La possession des duchés et la victoire de Kœniggraetz étaient peut-être les seuls moyens d'obtenir le décret d'indemnité des derniers jours. Seul, le conflit intérieur explique ce fait d'ailleurs absolument incompréhensible, c'est que nous ayons vu un roi dont la vie tout entière a été radicalement opposée à la révolution y et qui dans sa jeunesse était ami intime de l'empereur Nicolas ; c'est que nous ayons vu en Prusse un parti conservateur puissant y intelligent^ avisé , contracter dans ces derniers temps une alliance avec la révolution sur les champs de bataille, et se laisser séduire, dans les
négociations diplomatiques , aux principes révolutionnaires.
Les feuilles publiques, il y a quelques semaines, rapportaient une conversation remarquable qui avait eu lieu entre le comte Bismarck et un ancien ministre du Hanovre. Ce dernier reprochait au comte Bismarck d*avoir contracté une pareille alliance, et ajoutait qu'en agissant ainsi la Prusse avait anéanti toute autorité légitime. M. Bismarck essaya de justifier le gouvernement prussien en disant que ses adversaires Tavaient mis dans la nécessité de se défendre, et que la Prusse s'était vue obligée, dans une lutte où il y allait de son existence, de chercher du secours où elle pouvait en trouver. Ces dernières paroles sont inexactes. Aucun Etat allemand ou extra-allemand, et moins encore les Etats qui ont été frappés par les événements de la guerre, ne songeait à troubler la position que la Prusse occupait, soit dans la confédération, soit au dehors, comme puissance indépendante. Il n^y a point de fait plus évident que celui-là. La position de la Prusse, comme puissance, s'était au contraire essentiellement agrandie en Allemagne et au dehors pendant les trente dernières années. Les autres Etats pouvaient bien craindre que la Prusse les menaçât dans leur existence, mais dire que la Prusse ellemême était menacée, c'est contredire tous les faits existants. Cette assertion, mais dans un sens toutr-
à-&it inadmissible^ a été souvent répétée ; quand on tenait ce langage , on avait en vue non la position actuelle de la Prusse, mais Tétat chimérique de puissance universelle dans l'avenir : tout ce qui ne cadrait pas avec cette position future qu'on rêvait pour la Prusse , on l'appelait une menace contre lexistence de ce pays. Mais, en dehors de ce rêve fantastique, aucun adversaire, ni en Allemagne, ni peut-être même dans le monde entier, ne menaçait réellement la puissance de la Prusse.
En revanche, les paroles de M. Bismarck, appliquées au conflit intérieur de la Prusse, étaient d'une justesse rigoureuse. Avant la guerre, la Prusse se trouvait dans une situation intérieure insoutenable et dangereuse pour la royauté prussienne. S'il avait fallu vider le conflit constitutionnel par un travail purement intérieur, il serait arrivé ceci : ou le roi aurait été obligé de prendre le périlleux parti de supprimer la constitution et de retourner au régime purement monarchique, ou bien il aurait été contraint de se soumettre à la majorité de la chambre , et on voyait en cela une sorte de terrorisme exercé par la majorité de la chambre et la ruine du principe monarchique. A ce point de vue, M. Bismarck avait raison de dire que l'existence de la Prusse était en jeu ; et tel était peut-être, au fond de son cœur, le sens des paroles qu'il adressait au ministre hanovrien. Une poUtique extérieure bril-
lante était pour la Prusse le seul moyen de sortir de ses embarras intérieurs : il fallait donc l'essayer. Ce n'était point l'Autriche qui, en soi et par sa propre nature, est préservée de toute politique agressive, et à qui sa position extérieure et intérieure doit faire désirer la paix avant toutes choses; ce ne sont pas les faibles et petits Etats de l'Allemagne qui menaçaient l'existence de la Prusse. Ce qui menaçait la monarchie prussienne, c'était la lutte intérieure des partis, et voilà pourquoi elle s'est tournée vers la politique extérieure et vers tous les confédérés qui lui pouvaient être de quelque secours.
Ici nous devons appeler l'attention sur un phénomène étrange qui apparaît de nos jours non-seulement en Prusse, mais encore dans tous les Etats régis par des constitutions analogues et qui a par conséquent sa raison commune dans cette situation constitutionnelle : les gouvernements ne peuvent cacher leurs misères intérieures, les vices qui les rongent au dedans, que par une politique extérieure brillante, par le prestige des victoires et Téclat de la gloire. Un cas tout-à-fait semblable s'est présenté en France. Les d'Orléans visaient à assurer le repos de la France par une politique et un développement intérieurs basés sur les principes du mécanisme conslitutionnel. Mais' ils trouvèrent tout le contraire du repos, les luttes intestines, qui aboutirent enfin,
comme cela s'était vu souvent, àla révolution. Cette lutte intérieure, Napoléon ne Fa pas entièrement apaisée; tous les éléments en sont encore là, et un changement de circonstances peut à tout moment la £Edre éclater de nouveau. Napoléon n'a réusâ qu'à comprimer d'une main puissante cette lutte intérieure, et la politique extérieure a été un de ses principaux moyens : il a tourné les yeux de la France du dedans vers le dehors, et les a éblouis par cette fascination qui les éblouit toujours, la gloire de la France. Aussi Napoléon peut-il se trouver à chaque instant dans la position de faire ce que M. Bismarck disait au ministre du Hanovre, et quand sa politique intérieure Fexigera, tous les alliés du monde lui seront bons pour éteindre l'incendie du dedans par des succès au dehors.
Nous ne devons donc pas, dans notre appréciation du conflit intérieur de la Prusse, nous arrêter à sa cause immédiate, la nouvelle organisation de l'armée. La cause réelle est beaucoup plus profonde.
En voyant les efforts des deux partis pour justifier leur conduite par les articles de la constitution, nous avons toujours été convaincu que ces efforts étaient vains et impossibles. Le conflit n'est pas venu de ce que l'un des deux partis a mal interprété un des paragraphes de la constitution, mais de ce qu'il y a dans la nature du constitutiona-
lisme * moderne des contradictions qui se heurteront nécessairement et toujours, comme deux machines à vapeur courant sur les mêmes rails en sens inverse. En Angleterre, les suites de ce constitutionalisme n'éclatent pas encore dans toute leur plénitude, parce que la grande hérésie politique de l'omnipotence de l'Etat ne s'y est pas encore beaucoup propagée, et parce que la liberté y est encore entendue surtout dans le sens de la liberté individuelle. Mais dans les autres Etats européens, ces conflits intérieurs doivent être d'autant plus permanents que les principes du constitutionalisme y sont plus développés, et que la tendance à faire de l'Etat une école d'expérimentation pour les nouveaux systèmes s'y généralise davantage. Selon la fiction du constitutionalisme, Tabsolutisme de l'Etat est aux mains de trois agents coordonnés les uns aux autres. Cette seule notion révèle un système tout mécanique et qui ne répond point à la réalité des choses. Entre TEtat réel et vivant et l'Etat fictif du doctrinarisme moderne, il y a la même différence qu'entre un homme vivant et un automate. Prétendre à fonder et à maintenir l'Etat réel par les
* On 8*e8t habitué de nos jours h identifier Tidée d*une constitation libre, adaptée aux mœurs nationales, avec l'idée da constitutionalisme moderne. Rien n'est plus inexact. Quand nons combattons ce constitutionalisme, c'est presque autant dans rintérôt de la liberté que dans celui de rautorité.
procédés artificiels et les lois du constitutionalisme moderne, est une illusion égale à celle qui voudrait traiter l'organisme vivant de Thomme par les lois et les procédés de la mécanique. La machine du constitutionalisme se meut sans accident jusque ce qu'une divergence d'opinions éclate entre ce triumvirat. On voit alors l'un des trois agents s'efiacer plus ou moins, pendant que les deux autres, dont l'un représente le principe monarchique, et dont l'autre est censé, par la plus grande des illusions, représenter le peuple , restent debout en face l'un de l'autre sans lien qui les rapproche. Cette lutte entre l'autorité gouvernementale et la majorité d'une chambre est dans l'essence du constitutionalisme doctrinaire. Et de là vient que les mêmes phénomènes reparaissent partout; c'est toujours la même course dans le même cercle, et la course n'est pas longue ; quelques années suffisent pour montrer que le constitutionalisme est toujours le même. C'est d'abord une courte période de paix, puis une lutte entre le gouvernement et une majorité qui ne représente pas le peuple, mais un parti, et souvent un faible parti ; puis « l'ère nouvelle, y> c'est-à-dire le moment où le pouvoir cède à la majorité et se figure, avec une faiblesse de vue incroyable, que les hommages qu'il reçoit sont des signes de sa force; arrive ensuite, à un court intervalle, l'heure où le pouvoir comprend qu'il lui faut détruire le
règne de la majorité s'il veut continuer d'exister, puis enfin la crise suprême, qui ne trouve aucune solution dans les éléments constitutionnels, dans les principes intimes du constitutionalisme. On voit surgir alors soit un Napoléon qui comprime la révolution intérieure, soit un Bismarck qui étouffe momentanément toutes les contraditions au moyen d'un Scbleswig-Holstein ou d'un Eœniggraetz.
Le constitutionalisme moderne, entendu selon les doctrines de l'Etat moderne, est un système plein de contradictions intrinsèques, et c'est une dangereuse illusion de croire que ces contradictions peuvent se concilier par l'interprétation de la lettre de la constitution. L'entière responsabilité de ces conflits ne pèse sur aucun individu en particulier. Dans un sens, la majorité de la chambre était dans son droit. Elle se tenait, en somme, sur le terrain de l'Etat moderne, quoique la conséquence de cette théorie, je veux dire la domination de la majorité, eût été pour la Prusse un malheur incalculable. D'un autre c6té, M. Bismarck pouvait se justifier en disant qu'il représentait l'autorité et le principe monarchique : il l'a fait avec un courage et une habileté sans exemple, du moins a-t-il détourné de la Prusse, momentanément, les calamités que lui réservait la majorité de la chambre. Sans doute ce conflit avait été injustement provoqué, car ceux* là seuls qui se mettent au point de vue du principe
LE CONFLIT CONSTTnmONNEL EN PRUSSE. 29
monarchique absolu et illimité peuvent aecorder à un souverain le droit d'exiger d'un peuple des prestations en hommes et en argent telles que celles qui sont résultées de la nouvelle organisation militaire en Prusse. Aussi regrettons-nous que la lutte, légitime à bien des égards, du principe monarchique contre la domination des partis, n'ait pas été égdement légitime dans sa cause. Ce conflit intérieur nous parait donc avoir été la cause véritable de la guerre, en même temps que nous y voyons un symptôme de cette maladie qui ronge tout le système gouvernemental des Etats européens appuyé sur de fausses doctrines.
Quoique la situation intérieure de la Prusse fût la principale cause de la guerre, celle qui a donné le ton dans les cercles influents, il y a un troisième élément dont l'effet a été considérable : je veux parler de certaines théories qui se sont fait jour en Prusse et hors de Prusse, et que je résumerai par le mot de borussianisme. C'est le borussianisme qui depuis longtemps avait préparé la guerre contre TAutriche et qui seul l'a rendue possible. Les embarras du dedans paralysaient la force de la Prusse; l'esprit borussien, qui s'est emparé de la guerre, a supprimé ces faiblesses intérieures et donné l'impulsion nécessaire à la guerre.
Expliqaons-nous d'abord sur Tidée que nous attachons à ce mot de borussianisme. On se tromperait fort si Ton croyait qu'il exprime les sentiments qui ont animé les rois de Prusse et les différents personnages qui ont exercé une influence prépondérante sur les destinées de ce pays.
Le père du roi actuel, qui à son lit de mort recommandait surtout à ses enfants de rester étroitement unis à l'Autriche, après avoir été convaincu, par les plus terribles événements, de l'importance de cette alliance pour la Prusse et pour TAutriche; son frère et le prédécesseur de son frère, qui renonça à la couronne impériale parce qu'il ne voulait pas la recevoir des mains de l'injustice, étaient certes bien étrangers à cet esprit. Nous croyons que le roi actuel lui-même, quoiqu'il en ait subi l'influence, ne laisse pas au fond de lui être antipathique.
Cette manière de voir était complètement étrangère à plusieurs hommes d'Etat prussiens du premier mérite et du plus noble caractère, aux plus fidèles serviteurs de leurs rois. Frédéric-le-Grand lui-même, quoique ses tendances eussent la même source que le borussianisme, n'était pas pleinement ce que nous désignons par ce mot. Le borussianisme est une théorie qui ne s'est développée que lentement et dont la notion ne s'est éclaircie que peu à peu. Il est plutôt né de l'école que de la pratique, et
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ce n'est proprement que de nos jours qu'il est venu à sa complète maturité.
Par borussianisme nous entendons une idée fixe sur la vocation de la Prusse , le pressentiment obscur d'une mission universelle imposée à ce pays, joint à la conviction que cette tâche est d'une nécessité absolue, qu'elle s'accomplira avec la même nécessité que le roc détaché de sa masse roule dans la vallée, et par conséquent qu'il ne saurait être permis de s'opposer à cette mission au nom du droit et de l'histoire. Chez les partisans du borussianisme, cette mission prime tout le reste, elle est supérieure à tous les droits ; tout ce qui la contrarie est une injustice. Elle s'accomplit avec une nécessité intrinsèque absolue. Quant à l'objet même de cette tâche, chacun le détermine suivant sa position. Le ministre enthousiaste songe à la prédominance de l'absolutisme royal ; le soldat, à la situation militaire de la Prusse ; le bureaucrate, à la glorification de la bureaucratie prussienne 3 le prédicant, à la diffusion du protestantisme sous l'égide de la royauté prussienne; l'homme du progrès, à la victoire de son parti par l'épée de la Prusse, à condition toutefois que cette épée ne sera tirée que pour réaliser ses fins. Mais tous, si diverses que soient leurs opinions, aboutissent à l'idée fixe d'une vocation de la Prusse qui s'accomplira infailliblement et qui a plus de droit que toute autre de s'accomplir.
Le borussianisme n'est donc autre chose que le doctrinarisme élevé à sa plus haute puissance ; c'est im système abstrait, et partant une création arbitraire de rimagination : c'est dire assez que les écoles et les loges sont le terrain où il germe de préférence.
Et afin qu'on ne me soupçonne point, dans cette peinture du borussianisme, d'être moi-même le jouet d'une idée fixe et d'un spectre trompeur, je vais laisser à quelques-uns de ses adeptes le soin de le caractériser.
Voici comment M. Droysen s'explique sur la mission de la Prusse :
« L'histoire quatre fois séculaire de cet Etat révèle une continuité d'accroissement, une netteté de vues, un caractère historique qu'on ne rencontre que dans la formation des Etats doués de la plus forte vitalité, avantages qui trouvent leur exprès^ sion plutôt que leur explication dans le bonheur et l'habileté de souverains distingués. Ce qui a fondé cet Etat, ce qui le soutient, c'est, si j'ose le dire, une nécessité historique. » La pensée dominante de M. Droysen est dans ces dernières paroles, bien qu'il hésite lui-même à les prononcer. De quel vertige doctrinal ne faut-il pas être frappé pour donner le nom de nécessités historiques à des faits arbitraires qui s'harmonisent avec nos vues subjectives I C'est supprimer dans Fappréciation des faits toute
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espèce de critérium puisé dans la justice et dans la morale. Tout devient alors historiquement nécessairCi et par conséquent juste et moral. Les conséquences de ces idées continuent à se dérouler dans les phrases suivantes :
« La Prusse, ajoute M. Droysen, ne comprend que des parcelles du territoire et de la population d'Allemagne; or la nature et la durée de cet Etat demandent que sa mission s'applique à la masse, dont il n'a cessé de s'incorporer de nouvelles portions. C'est cette vocation qui fait sa justification et sa force. Il cesserait nécessairement d'exister s'il la pouvait perdre de vue ^ » Ces lignes sont le meilleur commentaire des derniers événements; c'est par ce principe de M. Droysen qu'on essaie de les justifier en public.
Cette notion du bornssianisme est expliquée dans le même sens par un autre témoin compétent et nullement suspect, M. Haeusser, professeur connu de Heidelberg : a La légitimité, dit-il, disons mieux, la nécessité d'un Etat comme la Prusse vient de la situation des choses. La vie nationale était tourmentée d'un besoin qui demandait satisfaction. L'empire , dans l'anarchie irrémédiable où il était réduit, réclamait, pour que la nation ne succombât point, des transformations politiques basées sur
^Histoire de la politique prussienne, par J.-6. Droysen. Berlio, 1856, ir« partie, p. 4 (en allemand).
IJk PRÉl'ENDUE MISSION DE LA PRTISSR. 35
l'autorité du souverain et sur le protestantisme '. » Nous ne dirons rien de cette conclusion manifestement sophistique. M. Haeusser oublie que ce furent précisément ces transformations politiques qui^ en refusant de se rattacher à Tempire allemand pour le consolider et en voulant être indépendantes^ ont été la cause de « cette anarchie irrémédiable; » c'est donc une prodigieuse bévue que d'en attribuer la responsabilité au gouvernement de l'empire ^ au lieu de la rejeter sur les princes de l'empire qui ruinaient Tempire. MM. Droysen et Hœusser (c'est la seule remarque que nous ferons ici) confirment parfaitement ce que nous avons dit du borussianisme. Ces messieurs adoptent une idée, une chimère qui leur sourit; cette chimère devient un principe absolu, une idole qu'ils adorent, ou plutôt dans laquelle ils s*adorent eux-mêmes ; et ce fantôme doctrinaire devient alors l'idéal de la justice, une nécessité absolue devant laquelle il faut que tout fléchisse, droit, morale, histoire. L'Allemagne est par excellence le climat de ces dangereuses rêveries. Cependant il est aisé de voir que cette tendance d'esprit n'est pas locale. Il peut surgir en d'autres pays des systèmes analogues sous des noms différents. Tous ces systèmes s'accordent en ce point, que leurs intérêts sont les seuls légitimes et
> Annales prussiennes, livraison d'avril 1862 (en aUemand).
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qu'il faat les appuyer par tous les moyens possibles, sans tenir compte ni de Dieu, ni du droit, ni de rhistoire.
Ce système ruineux, tel qu'il s*est développé en Allemagne à propos de la mission de la Prusse, travaillait depuis longtemps & la perte de 1* Autriche. D'après ce système, on comprend qu'il n'y ait plus de place en Allemagne pour l'Autriche; car l'Autriche serait un obstacle à cette mission de la Prusse qui doit fatalement s'accomplir. Il en est de même, pour parler le langage de M. Droysen, de a l'incorporation d'autres parties )> à la Prusse, et cela au préjudice d'autres Etats allemands : c'est là encore une nécessité naturelle, de même qu'il est naturel aux astres de se mouvoir dans leurs orbites. C'est 1848 qui vit pour la première fois le borussianisme apparaître avec son système dlncorporation fondée sur la nature des choses. C'était en général une année d'incorporation, non pas, il est vrai, pour la royauté prussienne, mais pour la révolution, qui alors entendait tout autrement l'incorporation et la nature des choses , quoiqu'elle eût aussi raison dans son sens que M. Droysen dans le sien. Qu'on me permette de raconter brièvement un souvenir personnel de ma première rencontre avec la théorie de l'annexion; il intéresse tout le monde. J'étais curé dans une paroisse de mon pays, à Hopsen, en Westphalie. La confiance des habitants
de cette contrée me força, contrairement à tous mes goûts, d'accepter nn mandat au parlement de Francfort. Le district électoral où je me trouvais comprenait entre autres le comté de Tecklenbourg, ancienne province de la Prusse, et protestante. Dans une réunion des électeurs tenue à Tecklenbourg, on s'occupa surtout du rôle que les députés devraient remplir à Francfort dans le débat sur la constitution allemande. Un des assistants, homme d'ailleurs éminemment respectable, émit cet avis que la principale mission du parlement était d'étendre jusqu'au Mein les frontières de la Prusse, et de constituer ainsi au nord de l'Allemagne une royauté qui serait placée sous la couronne de la Prusse ; que mon devoir de député était de concourir à ce dessein. Ce fut la première fois que j'entendis émettre Tidée que nous avons vu se réaliser vingt années plus tard. Je fus étrangement surpris, dans un temps où tous les droits étaient ébranlés, d'entendre une telle bouche préconiser comme un moyen de salut une nouvelle et si colossale violation du droit, et je repoussai énergiquement le conseil de concourir à un dessein qui était le déchirement de l'Allemagne. Je ne me figurais guère alors que je serais témoin plus tard, comme évèque de llayence, de la réalisation de ce plan et de l'extension des frontières prussiennes jusqu'au Mein. Combien de fois j'ai pensé depuis à ce monsieur de
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Tecklenbourgy dont les paroles sont devenues pour moi une preuve que ce qui est arrivé de nos jours était depuis longtemps préparé. Je suis certain maintenant quo cet homme n'énonçait pas une opinion personnelle y mais quil s'était approprié la pensée d'une société secrète où domine ce que nous appelons le borussianisme. Cette idée d'une mission indéfinie de la Prusse, voilà ce qui a préparé la guerre; elle est devenue dans le cours de la lutte une puissance formidable, et c'est elle qui l'a dirigée. Après les grandes victoires de la Prusse, elle a tout entraîné à sa suite, même les classes qui s'étaient constamment dévouées à la défense du droit; c'est elle enfin qui a dicté les conditions de la paix, et qui en ce moment règne en Prusse presque sans contradiction.
A quels dangers une pareille théorie n'exposet-elle pas la paix de l'Europe, et la Prusse surtout! Elle est, par sa nature même, une agression contre tout ce qui existe, une sorte de déclaration de guerre à tout ce qui contrarie cette nécessaire mission. Et cette déclaration de guerre est d^autant plus dangereuse que l'objet de la mission est entièrement arbitraire. Le droit que s'arrogent MM. Droysen et Hœusser d'inventer à plaisir une théorie sur la vocation de la Prusse, d'autres l'ont également ; le droit qu'ils s'attribuent de réaliser, par des annexions fondées sur la nature des choses,
LA PBÉTENDUE MISSION DE Là PRUSSE. 39
leur théorie nécessaire, d'autres Tout aussi pour leurs doctrines. Où sercmt les bornes d'un pareil arbitraire? Avec de tels principes, il n'y a plus de sécurité pour aucun droit, pour aucun Etat. Pourquoi cette théorie basée sur la fatalité des choses s'arréterait-elle au Mein, au Danube, etc. ?
Ces idées recèlent un danger immense pour la Prusse. Jusqu'ici, sans doute, on n'avait pas encore essayé de la sorte de Caire passer les idées fantaisistes d'un parti pour une nécessité historique appuyée du droit d'annexion absolu, et de sanctionner ainsi toute espèce d'infraction au droit ; cependant cette doctrine trouve beaucoup d'écho dans d'autres pays. La Prusse n'est pas seule dans le monde à avoir son histoire ; il y a aussi d'autres peuples qui ont la conscience d'eux-mêmes et dont l'histoire est plus ancienne. Qui les empêchera d'imaginer sous un autre nom une théorie semblable? S'il ne s'agit que d'imposer à un peuple, sans souci du droit et de l'histoire, une mission cosmopolite fondée sur la nature des choses, avec un droit absolu d'annexion, la France ne manquera pas de fournir bientôt des Droysen et des Hseusser qui trouveront le même écho dans la vanité française. Qui sait quelle vocation la Russie, les Etats du nord de l'Amérique s'attribueront un jour?
Tout faux principe qu'on exploite à son profit finit tôt ou tard par se retourner contre son auteur.
M l'Allemagne après la guerre de 1866.
D faut être bien aveugle pour ne pas comprendre le danger que ces théories peuvent susciter à la Prusse dans un autre ordre de choses. C'est une vraie folie de croire que l'univers entier restera indifférent devant ce spectre doctrinaire d'une mission cosmopolite, et qu'il se laissera annexer sans résistance. Plus nous voulons sincèrement le bien de la Prusse, plus nous sommes enclin à reconnaître que de pareilles idées ne peuvent conduire qu'à la ruine.