LA QUESTION AUJ5UANDE
réalisable dans les conjonctures présentes , ou du moins ce qui répond le mieux à Tordre de choses actuelles, voici à quels résultats nous aboutissons : La première solution eût été une seule Allemagne, avec un seul pouvoir impérial embrassant tous les peuples allemands, tous les pays qui par leur histoire appartiennent à T Allemagne, et laissant à tous la liberté de se gouverner eux-mêmes sous les princes de leur pays , sans préjudice d*un pouvoir central énergique. A cette grande Allemagne auraient appartenu TAutriche et la Prusse avec leurs différentes contrées; chacune y aurait occupé un rang proportionné à sa puissance. Les intérêts d'aucune race allemande ne s'opposaient à la réalbation de ce plan ; tous, au contraire, y eussent été pleinement satisfaits. H ne nuisait qu'à des intérêts de particuliers et à des intérêts de familles. Avec l'union de l'Autriche et de la Prusse, ce plan eût été non- seulement réalisable, mais facile. Il aurait réveillé un enthousiasme national tellement puissant, qu'aucun peuple de la terre n'eût osé y contredire. Tant que la guerre n'avait pas éclaté , nous espérions toujours que cette pensée s^accomplirait. Maintenant, elle ne semble plus possible sans une nouvelle et sanglante guerre fratricide, avec toutes ses horreurs et ses alternatives; et cette guerre pourrait aussi bien amener la chute de l'Allemagne que sa restauration. Aussi, quelque
80 L'ALLEMAGNE APRÈS LA GUERBE DE i866.
douleur que nous eu ressentions^ croyons-nous devoir y renoncer par amour pour notre patrie.
Un autre parti eût été de diviser rÂllemagne en deux portions, avec le Mein pour frontière : il y aarait eu une confédération du Nord sous la Prusse, et une confédération du Sud sous rAutrichey elles auraient eu la même constitution , chacun des Etats eût été également autonome , et enfin les deux confédérations eussent été étroitement unies entre elles. Cette organisation recèle sans doute de grands dangers intérieurs ; elle est, en fait , le partage de TAIlemagne en deux parties. Mais si une famille de princes était là pour appuyer les deux chefs de la confédération, et que le sentiment de Tunité nationale allemande rendit tout conflit impossible entre les deux parties, cette forme, aujourd'hui que Tunité complète est devenue impossible, serait la plas juste, celle qui s'harmoniserait le mieux avec les faits actuels. Les princes allemands, au lieu de voir dans cette subordination à un chef de la confédération, une violation de leurs droits, une abdication, la considéreraient comme une restauration partielle de lancien droit , une garantie de leur pouvoir et comme la juste indépendance de leur pays.
Il dépendait du roi de Prusse, lorsqu'il a posé en vainqueur les conditions de la paix, de suivre Tune ou l'autre de ces deux voies, et d'exercer ainsi un grand acte de justice, en condlianià la fois les in-
LA QITESTION ALEJOIANBE. 81
térèts de la Prasse avec les intérêts de rAutriche et les intérêts du peuple aUemand. Cela n'a pas été bit y et nous craignons que le bien dé T Allemagne n*ait à en soufErir. Nous aurions vu dans cette constitution, qui eût ménagé autant que possible les conditions historiques, une sorte de garantie pour l'avenir. Aujourd'hui que l'Autriche est sortie de l'Allemagne, cette forme parait inacceptable, et nous ne savons point si ses affaires intérieures ne l'ont pas fait renoncer provisoirement à toute politique allemande.
Un troisième moyen serait de partager l'Allemagne en trois parties : une confédération du Nord, l'Autriche avec ses provinces aDemandes, et une confédération du Sud. Malheureusement^ les craintes des patriotes allemands et des hommes d'Etat qui voient dans une confédération du Nord en dehors de l'Autriche quelque chose d'analogue à l'ancienne alliance du Rhin, un préjudice éminent porté à l'iniégnié de TAllemagne, un théâtre ouvert à la politique étrangère, aux petites intrigues intérieures, aux passions mesquines, à des causes de dynasties et à des intérêts particuliers, le foyer en un mot de toutes les manœuvres pseudo-libérales et radicales, et, au milieu de tout cela, la ruine de l'Allemagne au dedans comme au dehors, ces craintes, disonsnous, ne nous semblent que trop justifiées. Mais, en dehors même de ces considérations, la situation des
89 l'allebcàqme après la guebbe de 1866.
Etats mitoyens, s*ils sont abandonnés à eux-mêmes, ne nous parait pas tenable. S'ils ne sont pas alliés à rÂutriche, il arrivera ceci : ou ils seront infailliblement absorbés dans Tunité prussienne, et avec eux les petits Etats de la confédération du Nord encore subsistants; ou bien ils s'uniront aux Etats du Nord pour former sous la direction de la Prusse un em* pire qui s'étendra sur toute rAllemagne, à l'exception de l'Autricbe.
Nous savons bien qu'un sentiment profond d^indignation contre l'injustice et la violence, contre l'adoration du succès excite, dans le Sud de l'Allemagne, plusieurs hommes estimables et d'opinions très-diverses, des démocrates et des catholiques, à repousser une pareille annexion à la Prusse, et à préférer établir à leurs risques et périls une confédération du Nord en dehors de la Prusse et de l'Autriche. Cette politique, inspirée par des sentiments honorables, ne nous semble pas avoir chance de succès; et le moment est venu de nous demander si l'idée émise par Henri de Gagern, au temps du parlement du Francfort, l'idée d'un Etat confédéré qui serait placé sous la conduite du roi de Prusse, qui sauvegarderait la légitime indépendance des princes et des pays allemands, qui serait uni à TAutriche par des liens étroits et indissolubles, ne serait pas pour l'Allemagne la seule forme qui, dans les circonstances données, permit aux vrais
LA QUESTION ALLEHANDB. 83
amis de leur patrie de sanver ce qui reste de leurs espérances et d'éviter le pins terrible de tous les maux, la ruine complète de rAllemagne et la honte d*nn assajetiissement à Tétranger.
Nous devons d'autant plus insister sur cette pensée que, s^il survenait de nouveau quelque grande catastrophe, la force des choses et des raisons puissantes nous conduiraient à ce résultat^ et que ceux-là mêmes qui ont le plus de peine à renoncer à la réunion de toute rAllemagne et qui sont attristés de voir Tancienne maison d'Autriche séparée de nous, ne pourraient guère imaginer d'autre remède. Ce qui pousse le Sud à se réunir à la confédération du Nord, c'est avant tout la situation périlleuse du monde ; elle est telle, qu'elle réclame une prompte solution de la question allemande. Si la première grande catastrophe européenne, qui peut éclater à chaque instant, nous trouve dans cet état de faiblesse et de morcellement, que deviendra l'Allemagne? Il faudrait être aveugle pour ne pas voir que nous risquons de retomber dans l'abaissement profond de l'ère française, sans avoir la certitude d'en sortir de nouveau par une seconde guerre de délivrance. Nous avons besoin que la question allemande soit promptement résolue, et en ce moment cette solution ne semble possible que par la réunion à la confédération du Nord et par une alliance étroite avec l'Autriche.
84 L*ALLE3IAaNE APRÈS LA GUEBRE DE 1866.
Tout autre pUm, dans les conjonctares présentesy semble irréalisable et subordonné à mille accidents divers. Ajoutez à cela qu'une réunion qui embrasserait FAllemagne entière, en exceptant même rÂutriche, satisferait beaucoup plus le sentiment national que le malheureux partage de ce pays en trois, ou plutôt en six parties. L'Allemagne y trou* verait plus de force et de considération au dehors qu'elle n*en avait du temps de la confédératioUi supposé toutefois que TÂllemagne unie sons la direction de la Prusse considérât l'alliance intime et indissoluble de TAutriche comme son premier et son plus important devoir. H ne faut jamais oublier, en effet, que cette nouvelle fédération ne comprendrait qu'une partie de l'Allemagne, la plus grande sans doute, et qu'une autre grande partie appartiendrait à l'Autriche, par conséquent que ces deux moitiés d'une même nation, loin de se considérer comme étrangères et de n'entretenir que des rapports internationaux, doivent au contraire fonder une alliance indissoluble, comme il convient et comme il est nécessaire aux deux parties d'une même nation. La Prusse, dont l'ambition a véritablement atteint son but suprême, aurait toutes les raisons imaginables, elle aurait le plus grand intérêt, en présence des grandes dettes morales qui lui incombent vis-à-vis de l'Autriche, de donner à cette alliance toute la fermeté désirable et de la rendre
LA QCBSnON ALLEUÂMDE. ^ 85
aussi avantagease que possible à rÂntriche. G*est par là seulement que la Prusse pourrait se eoncilier en Allemagne tous ceux qu'elle a si profondément blessés dans leurs plus saintes convictions et dans leurs sentiments de justice ^ par ses dernières alliances avec la révolution et par sa lutte contre l'Âutricbe avec Taide de pareils alliés.
Un autre argument en faveur de cette adhésion, c*est qu'elle faciliterait dans les Etats du centre, privés maintenant de tout appui, la guérison des maux intérieurs. Les afihires politiques des Etats du Nord et du Sud ont entre elles plus d'homogénéité qu'avec les affaires de l'Autriche. Il est donc plus aisé d'y établir une certaine harmonie dans les institutions. Avec l'Autriche, un tel concert ne semble possible que lorsque ses luttes constitutionnelles seront apaisées à l'intérieur. Tout délai apporté dans le règlement et la consolidation des rapports intérieurs des peuples allemands me parait presque aussi dangereux que notre état de morcellement en face de l'étranger.
Cependant, pour que la réunion du Sud et du Nord, sous la conduite de la Prusse et dans une alliance indissoluble avec l'Autriche, ait des chances de réussite et satisfasse le sentiment de F Allemagne, il faut que l'autonomie légitime des pays allemands y trouve une sûre garantie, et que la Prusse renonce à cette politique d'unité absolue qui finirait par
M h'ALLSMAmB APBÈS LA GIJXBIUB DE 1866.
aboutir à la révolution; il faut qu'elle fasse consiater sa tâche à développer non point la puissance de sa maison, mais la grandeur et la liberté de l'Allemagne, et dans TÂllemagne la grandeur et la liberté de toutes les races, de tous les pays, de tous les princes allemands. A ce point de vue, nous devona considérer non-seulement comme une injustice envers rhistoire de F Allemagne, mais comme une grande faute de politique intérieure et extérieure, que la Prusse, au lieu de se contenter d'avoir la prépondérance dans la confédération du Nord, se soit annexé une partie de ces pays. Chaque pas que Ton fait sur la route d'une centralisation uniforme n'est qu'un pas de plus vers la décadence. La Prusse se serait beaucoup plus affermie au dedans si, contente d'un pouvoir central énergique, elle avait laissé debout les anciens fondements du droit et de l'histoire allemande. Elle y aurait trouvé un appui. La constitution du Nord nous prouvera bientôt ce que nous pouvons attendre à cet égard. Un point qui est particulièrement décisif, c'est de savoir si l'on trouvera le juste rapport qui doit exister entre le pouvoir central et le gouvernement autonome de chaque pays.
Venons maintenant aux questions intérieures. D règne, en Prusse même, une grande division dans les partis, une lutte intérieure qui a déjà ccmduit plus d'une fois le gouvernement prussien au bord
LA OtJSSnON ALUSMAIVDE. 87
de Tablme. Aujourd'hui, tous les partis se taisent, surpris et troublés dans leurs desseins par les suocès écrasants des derniers jours. L'éponge a été passée sur tous leurs calculs. Mais que les circonstances viennent à changer, et, sous des formes nouvelles, ils recommenceront leur ancienne lutte. Cette lutte des partis trouvera un puissant aliment dans l'acquisition des nouvelles contrées que la Prusse vient de faire ; elle augmenterait encore davantage si les frontières de la confédération du Nord devaient s'étendre par delà les Etats mitoyens du Sud de l'Allemagne. Aussi plus la paix extérieure se prolonge, plus la Prusse marche sûrement vers de grandes agitations intérieures. Ajoutez qu'elle devient désormais responsable de tout, et qu'elle ne pourra plus rejeter la. faute ni sur la confédération ni sur l'Autriche, comme sur d'utiles boucs émissaires. La situation sera donc complètement changée pour la Prusse. Jusqu'ici, tous les éléments révolutionnaires de l'Allemagne l'ont ménagée et excitée contre l'Autriche; désormais, ils vont commencer à réclamer le paiement de ce service. Ce cri : ce Par l'unité à la liberté! » — liberté, bien entendu, dans le sens de la domination absolue et exclusive des partis, — deviendra le cri de guerre des partis.
Dans l'examen que nous allons faire des questions intérieures, c'est surtout la Prusse que nous
88 L'AIUMAfiME AFBte Là GUEBBE DE 1866.
aiuNMis en vue ; ses aflEûres intérieures ont anjonrd*hui pour toute FÂllemagne une portée doublement décisive. Cependant les vérités générales que nous exposerons s'appliqueront ^;alement à tous les autres Etats de rAllemagne.