LA POLITIQUE INTÉRIEURE
La seconde condition d'un avenir henreux pour l'Allemagne, c'est l'adoption d'une bonne politique intérieure.
On oublie souvent que les questions intérieures, dans tous les Etats modernes , dans tous les Etats qui participent au mouvement et suivent le courant intellectuel de leur époque, ne sont pas seulement les plus importantes, mais encore et de beaucoup les plus difficiles. Aucun des Etats modernes qui ont sacrifié aux idées politiques des temps nouveaux, n'est encore parvenu à concilier et à pacifier ses affaires intérieures. De nos jours, la cause principale des guerres extérieures n'est point dans les embarras du dehors, mais dans l'état des affaires
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intérieures. Si onéreuse que soit la guerre à tous les gouvernements européens, à cause de leur situation financière, tous ces gouvernements n*en sont pas moins entraînés dans le gouffre, dès que le vaisseau de l'Etat en est arrivé au point où le mal du dedans ne peut plus être guéri sans conflit au dehors. On se berce volontiers de l'espérance d'une paix universelle : comme chrétien nous ne demandons pas mieux que d'y adhérer de toute notre âme ; mais ce désir sera loin de se réaliser tant que la caducité de la vie intérieure des Etats nécessitera des éruptions extérieures. Or, l'Allemagne et la Prusse en particulier sont peut-être les pays où ces combats du dedans sont livrés avec le plus de passion, et par conséquent avec l'aveuglement le plus funeste. C'est là notamment que le doctrinarisme pousse ses systèmes de partis jusqu'aux derniers excès du fanatisme. Tous les intérêts se concentrent donc sur ce point : dans cette confédération placée sous la Prusse, rénssira-t-on à trouver pour la politique des Etats confédérés des principes vrais, justes, vigoureux, qui, représentés par un gouvernement fort, conduiront réellement à la paix intérieure, autant du moins qu'elle est possible ici-bas, et en tant qu'elle est la nécessaire condition d'une vie politique, régulière et pacifique? Ce qu'il nous faut, ce ne sont point des victoires extérieures, mais des victoires intérieures. Le secret d'assurer rarenir
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de rAIlemagae et de la Prusse ne consiste pas à gagner, après quelques années de rélàehe, au prix de sanglantes batailles, des victoires qui peuvent si aisément se changer en défaites, mais à poser à rintérieur des bases solides qui arrêtent ce mouvement de balançoire où nous voyons emportés tous les Etats modernes, et auquel on n'assiste qu*avec anxiété en attendant le moment où ils perdront l'équilibre et feront la culbute. Le comte Bismarck a obtenu d'incroyables résultats; il a vaincu, contre toute attente, une majorité de la chambre qui s'appuyait sur la masse du peuple prussien et qui était soutenue par toute l'Allemagne ; il l'a forcée de lui accorder l'indemnité avec tout ce qu'il souhaitait. Dans la politique extérieure, ses résultats n'ont pas été moins surprenants ; et toutefois nous ne pourrons juger de la valeur durable de son œuvre pour la Prusse que lorsque nous connaîtrons le système de sa politique intérieure. Jusque-là, nous ignorerons s'il n'a été qu'un de ces joueurs heureux qui perdent dans une nuit ce quHls ont gagné la nuit précédente, ou s'il est un de ces hommes d'Etat qui édifient pour l'avenir. Les questions de politique intérieure sont les grandes questions du temps ; de leur solution dépend l'avenir des Etats européens. Suivre en matière de politique intérieure les voies justes et droites, et communiquer cette impulsion aux Etats qui se sont livrés à sa direction, tel est
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pour la Prusse le seul moyen de fonder un ordre de choses permanent et de conquérir comme puissance une position durable. Autrement, la révolution ne manquera pas de prendre sa revanche de Kœniggraetz.
Animé de cette conviction sur l'importance de la politique intérieure, nous allons examiner les vues diverses qui tendent à prévaloir en Prusse et hors de Prusse, et émettre notre avis sur les vrais prin* dpes de la politique intérieure.
n y a, en Prusse, une tendance versrabsolutisme monarchique, vers une royauté prussienne absolue. Les luttes constitutionnelles intérieures et les conséquences funestes qu'dles ont eues ont singulièrement augmenté sa force. Plusieurs personnes s'imaginent en Prusse que le seul moyen de sortir des complications qui ont conduit la Prusse au bord de l'abîme, c'est de revenir à l'ancien ordre de choses, à la toutepuissance de la royauté prussienne. A cette opinion se rattachent tous ceux qui, faisant de la royauté prussienne une sorte de culte religieux, se figurent qu'elle est quelque chose d'unique sur la terre, et que la divine Providence a déposé dans ses mains le remède qui guérira tous les maux de Tunivers. Cette opinion porte le sceau particulier du protestantisme prussien. Tout en respectant les sentiments d'où elle émane, nous ne saurions y voir autre chose qu'une erreur dangereuse, dont l'application serait
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loin d*ètre salutaire. Tout en reconnaissant les apti-titttdes de plusieurs rois de Prusse pour le gouvernementy tout en désirant sincèrement que Dieu leur accorde dans l'avenir toutes les vertus princières, nous devons cependant nous mettre en garde contre de funestes illusions. Les rois de Prusse sont et demeurent des hommes comme nous tous; ce sont leurs œuvres qui prouveront s'ils sont de bons ou de mauvfids princes. Aux bons princes, il en succédera d'autres qui seront moins bons. Croire que tous les rois de Prusse seront préservés des grands écarts par une conduite providentielle, c'est là une opinion que l'histoire même de la Prusse, quelque idéal qu'on s'en fasse, mé semble réfuter suffisamment. Dire que nous rejetons comme funeste toute espèce d'absolutisme, c'est dire assez qu'on s'exposerait, selon nous, aux plus fâcheuses conséquences en essayant de fonder une royauté prussienne absolutiste : on n'établirait pas la paix au dedans.
Une autre tendance voisine de celle-là est celle qui place le salut de la Prusse et de l'Allemagne dans un Etat militaire, dans un souverain prussien investi d'un pouvoir militaire absolu. Cette opinion a déjà été éuergiquement soutenue en Prusse par plusieurs organes influents. Ce gouvernement militaire, où le peuple en armes, mais sans volonté propre par cela même qu'il serait en armes, serait considéré comme le seul peuple qui fit autorité,
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serait sans doute le plus court moyen de sortir momentanément de toutes les difficultés intérieures. Nous comprenons qu*ayec la valeur qu'on attribue justement à la constitution militaire de la Prusse, avec la confiance en elle-même dont Tarmée prussienne doit être pénétrée après les grandes victoires qu'elle a remportées Tannée dernière^ et aussi en présence de tant de misères intérieures, nous comprenons que cette pensée ait pu venir à des serviteurs dévoués à leur roi. Mais le plus court chemin n*est pas toujours le meilleur, et un remède qui soulage momentanément ne fait souvent que voiler le mal sans le guérir. Quiconque observe la manière dont Tesprit humain se développe de nos jours et réfléchit sur le caractère des peuples germaniques, ne saurait admettre qu'une royauté militaire puisse fonder en Prusse des relations intérieures pacifiques et satisfaisantes. Si haut que l'on exalte la discipline militaire, elle ne suffit vraiment pas toute seule. Dieu a fixé à notre peuple un but plus élevé. Une monarchie purement militaire ne tarderait pas à se détruire elle-même.
Une troisième direction est représentée par le parti qui, au temps de l'ère nouvelle, prévalait dans la majorité de la chambre. Ce parti est le même que celui qui domine dans la majorité des chambres des autres Etats allemands. Dans le constitutionalisme tel qu'il s'est développé jusqu'ici, le droit électoral et
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le droit d'éligibilité étant subordonnés à la fortune, et rétablissement des élections indirectes ayant en-, core fortifié ce système censitaire, un tel régime aboutit à TEtat financier; cet effort pour faire prédominer les majorités dans les chambres n'est autre chose que l'absolutisme du capital. Aussi le caractère distinctif des gouvernements qui se sont développés suivant ce principe, c'est la souveraineté de l'argent. L'intelligence de ces majorités de chambres, c'est l'intelligence du matérialisme jointe à l'empire du capital. Les intérêts du capital sont alors les seuls vrais intérêts de l'humanité. La machine de l'Etat n'a point d'autre but que de servir les' inté« rets des classes qui disposent des capitaux. Pour lui, civilisation et progrès sont synonymes de gagner de l'argent et savourer les plaisirs qu'il procure. Tous les autres intérêts de l'humanité et du christianisme ne sont qu'obscurantisme, ultramontanisme, jésuitisme. Cette intelligence financière , qui prétendait autrefois remédier à tous les maux et qui nous le promet encore pour l'avenir, ne saiurait évidemment nous préparer des jours heureux. Pour cela il faudrait d'abord trouver le secret d'emprisonner Tesprit humain dans la matière et dans le portefeuille. Une politique intéxîeure qui tend à cette fin conduira infailliblement à la ruine.
Le contraire delà domination du capital se trouve dans les exigences des chefs de la classe ouvrière*
Ici y c'est TEtat démocratique et social qui doit remédier à la détresse toujours croissante de la classe ouvrière provoquée par les doctrines économiques de notre temps; on veut que TËtat absolutiste serve les intérêts des ouvriers comme il a servi jusqu'ici les intérêts des classes qui ont en mains les capitaux. Au point de vue où se placent actuellement les avocats de ce parti, TEtat démocratique et social ne serait autre chose que le constititutionalisme moderne aux mains de la classe ouvrière, ou plutôt de quelquesHins de ses chefs. Ce serait la même machine avec un autre conducteur de locomotive. Il suffit de connaître superficiellement les misères ineffables qui, peu de jours après leur apparition, se sont révélées parmi les chefs de ce parti qui se vantait surtout de sa solide organisation, pour se faire une idée du désordre que son triomphe apporterait dans toutes les sphères de la vie politique. H s*en faut, certes, que nous en soyons là, mais nous ne devons jamais perdre de vue qu'un Etat purement industriel et capitaliste nous conduirait in&illiblement à ce résultat, et en fin de compte à la révolution sociale; car l'Etat démocratique ne serait autre chose que la lutte sauvage des partis entre eux, et cette lutte ne se terminerait que par une nouvelle dictature.
Toutes ces aberrations de la politique intérieure ont leur commune source dans l'absolutisme doc-*
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trinaire, dans cette tendance à prendre pour remède infaillible un système politique improvisé et d*en faire ensuite un principe applicable à toute la vie de TEtat, que ce soit la monarchie absdlue avec une teinte religieuse, l'Etat militaire absolu, ou le consti* tutionalisme absolu considéré comme le règne des capitalistes et de la classe ouvrière ; c'est essentiellement le même système^ le même absolutisme gouvernemental sous quatre formes différentes. Cette tendance, qui est une des maladies de notre temps, a sa source dans le subjectivisme auquel plusieurs de nos contemporains se sont livrés sans réserve depuis qu'ils ont secoué le joug de l'enseignement divin, n domine les esprits, et c'est lui qui engendre tous ces faux systèmes politiques. Chaque système réunit autour de soi un certain nombre d'adhérents fanatiques qui cherchent le salut du monde dans la poursuite inexorable de leur théorie.
Une dernière doctrine qui a prévalu de nos jours dans la politique intérieure et qui cherche à la diriger, consiste à n'avoir aucun système; elle ne croit ni à la force victorieuse des idées supérieures, ni à la valeur des bases morales. En fait de politique, elle place tout son salut dans les finesses, dans les calculs habiles et dans la puissance de l'administration. Comme elle doute qu'il y ait rien au-dessus de l'humanité, elle cherche son modèle dans le régime français. Ce régime est tout, et il n'est rien. U est
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la liberté, liberté excessive dans la forme et dans les paroles; il est le despotisme, et le despotisme sans frein dans la réalité : système mensonger qui repose sur la corruption et conduit à la corruption, qui puise sa force et son énergie intérieure dans un système d'administration construit avec une rare habileté, et que nous ne saurions mieux définir qu'en l'appelant le système des préfectures. Considérer ce système comme ]e seul moyen de salut pour un gouvernement, sous prétexte qu'il offre un abri contre les mouvements de son époque, c'est là une immense tentation pour tous les hommes d'Etat qui ne croient pas que les grandes bases de la morale soient le soutient de la vie humaine. Ce système, malheureusement, compte en Allemagne beaucoup de partisans ; il a déjà pénétré profondément dans une foule d'Etats allemands, et on en découvre des traces nombreuses même dans le gouvernement prussien. Hélas! ce ne sont pas là les remèdes qu'il nous faut, et les hommes d'Etat d'Allemagne seraient frappés d'un aveuglement bien déplorable, s'ils y avaient recours pour vaincre les difficultés intérieures. Ces remèdes agissent sur l'organisme de l'Etat comme l'opium sur le corps d'un malade. L'opium endort et enlève pour un instant le sentiment de la douleur; mais le malade, une fois réveillé, n'en est que plus rapproché de la mort. Placer à la tète de tous les libres progrès de notre temps un système d'ad*