ET L'ENCYCLIQUE DU 8 DÉCEMBRE
Nous nous sommes expliqué sur la manière de régler les affaires ecclésiastiques dans le sens de la constitution prussienne, en ce qui concerne les Etats qui font ou devront faire partie de la confédération du Nord. H importe maintenant d'examiner si cette situation religieuse ne contredit point les principes de l'Eglise, notamment ceux de Fencyclique du 8 décembre 1864 et du Syllabus qui y est annexé. En général, il nous parait utile, pour tranquilliser la conscience de beaucoup de catholiques appelé;S par leur position à prendre part aux questions d'intérêt public , de rechercher dans quelle mesure ils peuvent, en ce qui touche à la liberté et à Tégalité
\3i L'ALLEMAGNE APRÈS LA GUERRE DE 1866.
des diverses confessions religieuses, se plier aux exigences de leur temps sans blesser leurs principes religieux , et en particulier les principes du SyUabus. n plane encore sur ce sujet bien des obscurités qui inquiètent les consciences et nuisent à la vérité. Nous ne croyons point, par exemple, qu'avant d'avoir précisé nettement le sens des propositions du Syllabus et établi ce qu'il faut réellement proscrire comme erroné, on ait le droit d'en venir à des explications générales, comme si c'était là toute la doctrine du Saint-Siège et qu'elle se trouvât tout entière dans l'encyclique. Un tel procédé est une source de bévues , car il peut faire rejeter comme erronés et proscrits par l'encyclique des sentiments qui ne sont ni faux ni condamnés. La science ecclésiastique vise partout à la clarté complète , elle veut pénétrer le sens intime d'une expression ; plus son autorité est sainte, plus elle en use avec modération, plus elle évite de juger en dernier ressort des vues humaines et des opinions d'écoles.
. Ces éclaircissements nous sont encore imposés par une autre considération. Dans un précédent ouvrage sur la Liberté, r Autorité et t Eglise, dans le chapitre consacré à la liberté religieuse et à F Eglise catholique, nous avions émis la proposition suivante : a n n'existe aucun principe ecclésiastique qui empêche un catholique de penser qu'il est des circonstances où l'Etat ne peut rien faire de mieux
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que d'accorder une pleine liberté religieuse , avec cette restriction toutefois que Texistence de Dieu et la morale seront sauvegardées. » Quelques années plus tard, l'auteur d'un écrit sur l'encyclique *, discutant les propositions 77-79 du Syllabus, citait ce passage, sans nous nommer, et il ajoutait : «En face de ces propositions , on ne peut plus dire aujourd'hui, comme on l'a répété tant de fois, qu il n'existe aucun principe ecclésiastique, etc. » — Ainsi donc, après la publication du Syllabus, notre assertion ne serait plus soutenable. Les Feuilles historiques et politiques ont également parlé de cette brochure de Vienne et mentionné notre précédent ouvrage. Elles ont tempéré, il est vrai, le sens de notre passage, mais elles n'y ont pas mis non plus toute la précision qui convient eu dételles matières. Nous croyons donc qu*il y a pour tous un égal intérêt à ce que cette question soit élucidée.
Nous reproduirons d'abord littéralement les propositions du Syllabus et de l'encyclique, et nous déterminerons ce qu'il y a d'erroné dans chacune d'elles. Nous ajouterons en note le texte latin et nous soulignerons les termes qui nous sembleront décisifs. En comparant ces termes avec certaines traductions du Syllabus, en pourra se convaincre que les traducteurs ont souvent manqué de la pé-
< Le Pape et les idées modernes ; l'Encyclique du 8 décembre 1S64, avec uue préface du P. Schrader.
136 l'allebiagne apbès la guerbb de 1866.
nétration nécessaire pour démêler en quoi consiste précisément Terreur. Dans les écrits sur le. Syllabus, on n*a point assez réfléchi, bien que ce soit une condition essentielle pour le bien comprendre, que toutes les propositions sont tirées d'allocutions antérieures, d'écrits publiés par le Saint- Père en différentes occasions, et auxquels on renvoie expressément pour chaque proposition ; par conséquent que le vrai sens des propositions dépend de l'ensemble du texte d'où elles émanent. Aussi la publication du Syllabus a-t-eUe été suivie d'une édition officielle du texte complet de tout ces documents, et la pré&ce rappelle catégoriquement que, pour saisir le vrai sens dans lequel ces propositions sont rejetées, il est nécessaire de les comparer avec ces précédents documents '. Nous suivrons cette voie pour décider quelles sont, en matière de liberté (civile) de conscience, de libéralisme, etc., les opinions qu'il faut proscrire comme erronées*. Les propositions du Syllabus dont il s'agit ici portent ce titre général : § 10. Erreurs qui se rapportent au libéralisme. De ce titre, il ne faut pas conclure que tout ce qui peut s'appeler libéralisme soit flétri comme une erreur, mais seulement qu'il
• Aeta SS. D. N, PU PP. IX, ex quibut exceptus est S^llabiu, éditas 8 dec. 1864. Romœ 1865.
■ Eas (litteras encyclicas et allocationes) conferre onmino oportet, û qui yerum sensom, in quo ill» sententi» pontifieia oactoritate pewtringuntur, eliçere velint. laid., p. v.
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y a dans ce système des erreurs qu'il faut éviter. Voici la première proposition condamnée :
a n ne convient plus, de nos jours , que la religion catholique soit considérée comme la seule religion de l'Etat, à Texclusion de tous les autres cultes*. » — L'allocution d'où est tiré ce passage a été prononcée par Pie IX le 26 juillet 1 855, à l'occasion de l'Espagne. Dans ce pays entièreqaent catholique, les droits traditionnels de l'Eglise avaient été r%lés en 1851, et la nouvelle convention publiée comme loi fondamentale de l'Etat. « Dans cette convention, dit le Saint-Père, on avait statué avant toutes choses, parmi les diverses mesures prises pour protéger l'Eglise catholique, que cette religion , à l'exclusion de tout autre culte, continuerait d'être la seule religion de la nation espagnole, et conserverait comme auparavant, dans tout le royaume d'Espagne, ses droits et ses prérogatives '. » Cette situation légale de l'Eglise solennellement reconnue, fut, quelques années après, complètement changée par une seule des parties contractantes. Or, dans le
> LXXVII. iEtate hac nostra non ampUos expedit religionem caUiolicam haberi tanquam unicam status religionem, cœteris quibuscumqne cultibus exclusis (Alloc. Nemo vestrum, 26 julii i855).
* Neqae Vos latet, quomodo in eadem conventione inter plorima^ qosB statuta Iberunt ad cathoUc® religionis rationes tuendas, cautam in primid fuerit, ut ipsa augusta religio^ quocnmqae alio culta excluso, pergens esse sola religio hispanicœ nationis, esset ut antea in universo Hispaniarum regno conservanda com omnibus juribus et prœrogativis.
138 l'Allemagne après la guerre de 1866.
discours qui cootient la proposition du Syllabus cidessus énoncée^ le Saint-Père protestait contre cette illégalité flagrante. Le sens de la proposition émise s'explique donc de lui-même. Dans le concordat conclu avec l'Espagne en 1851^ et dans lequel la religion catholique est reconnue comme religion d'Etat, il est dit qu'il peut se rencontrer , même de nos jours, des circonstances où la religion catholique a réellement le droit d'être reconnue comme religion d'Etat. Ces circonstances existaient pour l'Espagne, pays exclusivement catholique, gouverné par un souverain catholique et en possession de son ancien droit. La proposition du Syllabus n'a donc pas d'autre sens que celui-ci : c'est contredire la pratique du Saint-Siège et commettre une erreur, de soutenir que de nos jours il n'est plus convenable ni utile que, dans attcun pays, la religion catholique soit reconnue comme religion d'Etat à l'exclusion de tout autre culte. Tout ce qui dépasse ce sens sort du Syllabus. Rien surtout ne serait plus arbitraire que d'en tirer cette conclusion : le Saint-Père a entendu dire que dans tous les pays la religion catholique doit être la religion de l'Etat à l'exclusion de tout autre culte.
La proposition suivante est également condamnée par le Syllabus :
c( Aussi, dans certains pays catholiques, la loi a-t-elle pris cette louable mesure que ceux qui y
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émigrent jouiront de l'exercice />w6/tc de leur propre culte*. »
L'allocution d'où cette proposition est extraite, concerne la république de la Nouvelle-Grenade, dans r Amérique du Sud; elle a été prononcée le 27 septembre 1852. Ici encore, il s'agit d'un pays tout catholique. Grégoire XYI avait témoigné à cette petite république une affection particulière et lui avait envoyé un nonce. A la suite d'une de ces révolutions politiques si fréquentes dans ce pays, l'élément radical, arrivé subitement au pouvoir, bouleversa aussitôt toute la position légale de l'Eglise, en même temps qu'il proclamait toutes les libertés dans la plus large mesure. Le Saint-Père, dans son allocution, s'élève contre ces violations du droit, et parmi les nouvelles mesures qu'il trouve blâmables, il cite a la concession faite à tous d'une liberté sans limites, en sorte que chacun puisse répandre par la presse ses pensées et toute espèce d'opinions monstrueusement exagérées, et, en particulier comme en public, professer n'importe quel culte*. Y> Voilà le passage qui se rapporte à la proposition du Syllabus.
* LXXVIII. Hinc laudabiliter in quibusdam catholici nominis regiouibus lege cautmn est^ ut hominibus illuc immigrantibuB liceat publicum proprii cujusqae cultus exercitium habere (Alloc. Acerbissimum, 27 sept. 1852).
t Et omnimodam omnibus tribui iibertatem, ut quisque suas cogitationes ac monstrosa quœquc opinionum portenta typis
Ou voit ici derechef combien il est nécessaire d'interpréter le Syllabus par l'ensemble du contexte, au lieu de le commenter isolément et d'en extraire ce qui plaît à chacun. Le Samt-Përe déclare donc que la liberté illimitée de la presse, de même que la liberté illimitée du culte public, est inadmissible. II dit cela aux habitants d'un Etat catholique. En insérant ce passage dans le Syllabus y il affirme uniquement, à s'en tenir au sens positif de la phrase, que ce n'a point été une mesure digne d'éloges, de la part de certains pays catholiques, d'avoir accordé légalement à toute religion la liberté illimitée du culte public, et de l'avoir accordée nonseulement aux indigènes, mais à tous les émigrants possibles. Celte proposition est également appliquable à tous les autres Etats, car il n'y a point d'Etat au monde qui puisse permettre ni qui permettra jamais d'exercer publiquement et sans frein ces deux libertés. L'Amérique du I^rd elle-même ne concède pas aux mormons le droit illimité du culte public. La proposition du Saint-Père a donc une portée universelle; elle est vrai au point de vue religieux comme au point de vue de la raison générale*.
quoque in vulgus edere , et privatim pablice<iQe qaemHbet cultum profiter! valeat.
* Voir l'instructif ouvrage de Walter intitulé : Le droit naturel et la politique à la lumière du temps prêtent. Bonn, 185S (en allem.)*
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La troisième proposition condamnée est ainsi conçue :
a II est faux que la liberté civile de tous les cultes, et le plein pouvoir accordé à tous de manifester publiquement toutes sortes d'opinions et de pensées, aboutit à corrompre plus facilement les mœurs et les sentiments du peuple, et à propager la peste de rindi£férence ^ »
Cette proposition est si simple, elle est tellement conforme à la raison et au sentiment moral les plus vulgaires, qu'il est à peine besoin de l'expliquer. Elle figure dans l'allocution du 15 décembre 1856, relative au Mexique et à la constitution également toute radicale qu*on y proposait. Le Saint-Père insiste surtout sur ce point : que <x pour arriver plus aisément à corrompre les mœurs et les sentiments du peuple, à propager la peste détestable de l'indi£Férentisme, et à nuire ainsi à notre sainte religion, on accorde le libre exercice de toute religion, et laisse à chaeaB* la j)ieine faculté de publier et de propager toutes les opinions et toutes les idées ima^ ginablèsK » Que condamne-t-on là comme erroné?
t Enimyero felsmn est, ciyilara ctqniqae caltus Ubertatem itemqae plenam poteatatem omnlbni attribatam quaslibet opiniones cogitaiionesque palam publiceqae manifestandi condacen ad popolorom mores animosque Ikciliiia corrampendoa ac indifferentinni pestem propagandam (Alloc. ffumquam fore, iftdèe. 1856).
* Et ad populorum mores animosque fiscilias comimpeDdos
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uniquement ceci : que la liberté sans bonies de pratiquer publiquement un culte religieux, que la liberté illimitée de la presse soient inoffensives pour les mœurs et les sentiments populaires. On trouverait difficilement, ce nous semble, un seul homme qui osât contredire cette assertion du Sainlr-Père; en tout cas elle est pleinement confirmée et appliquée dans tous les Etats et dans toutes les législations de l'Europe.
Nous voici arrivé déjà à la dernière des erreurs du libéralisme condamnées dans le Syllabus.
ik Le pape peut et doit se réconcilier et composer avec le soi-disant progrès, avec le libéralisme et avec la civilisation moderne*. »
Nous avons pris dans cette traduction une petite licence que le lecteur a dû remarquer, nous avons ajouté le mot soi'-disant.
On verra bientôt que cette addition était nécessaire pour donner à la proposition sa véritable valeur. On s'aperçoit ici, plus que jamais, combien il importe d'étudier les propositions du Syllabus
ac detestabilem teterrimamque indifferentismi pestem propagandam , ac sanctissimam Doçtram religionem convellendam admitUtur llberum cujusque cultus exercitium et omnibus quaslibet bpinibnes cogitaUouesque palam publiceque manifes^ tandi plena tribuitur potestas.
' LXXX. RomaBus pontifex potest ac débet cum progresso, cum llberalismo et cam recenti civilitate sese conciliare et coiuponere (Alloc. Jamdudum, 18 mart. 1861).
LE LIBÉBALISBfE ET l'eNCTCLIQCE. 143
dans leur > contes te ; car notre proposition, pris^ dans son simple énoncé et sans rapport avec le texte primitif, est susceptible d*un sens complètement faux et tout-à-fait contraire à la pensée du Saint- Père* j elle pourrait signifier qu'il n'y a pas d'accord possible entre l'Eglise catholique et le véritable progrès, ou n'importe quelle opinion libérale. Cette proposition est extraite d'une allocution magnifique, prononcée le 18 mars 1861 sur les affaires d'Italie, sur la situation générale du monde et les principes qui s'y combattent. Nous ne ferons ressortir que les idées nécessaires à l'éclaircissement du sens de notre proposition»
Une lutte violente, dit le Saint-Père, a éclaté de nos jours dans la société civile, entre la vérité et Terreur, la vertu et le vice, la lumière et les ténèbres. On se pose en champion de certaines exigences de la civilisation, et Ton demande notamment que le pontife romain se féconcilie et se mette d*accord avec le progrès, la libéralisme et là civilisation moderne. Le Saint-Père montre ensuite l'abus que
^ M. Densiger, dan^ son estimable Enchiridion symboi&rum et definitionum^ p. ix, donne sur rinterprétation dea propositions condamnées^ Texcellente règle suivante, qui s'applique parfaitement ici :
Multae etiam sunt propositionea, quœ si ad verba sola.respicias^ sensam sanum admittant^ in sensu tamen auctoris, in qao damnantur, perversœ sunt atque rejiciendoe. Qui sensus igitar yel ex dogmatum historia vel ex systematia damnati nexn desumendua erit.
Ton fait de ces formules, et comment Tesprit qai s*y révèle contredit manifestement la bonne signification qae ces mots renferment. Puis il ajoute : Tandis que cette moderne civilisation accorde la liberté à tous les cultes, elle la refuse aux institutions de FEglise catholique, à ses corporations religieuses et à ses ministres; tandis qu'elle favorise toutes les entreprises non-catholiques, elle ravit au catholicisme jusquli ses propriétés légitimes; tandis qu'elle laisse à la presse la liberté la plus étendue pour injurier l'Eglise et propager de plus en plus l'immoralité, elle fait à Faction de l'Eglise l'opposition la plus hostile ; tandis qu'elle accorde Fimpunité à tous, elle apporte dans le châtiment des personnes ecclésiastiques une rigueur sans mesure. A une telle civilisation jamais le pontife romain ne pourra tendre une main amie, jamais il ne pourra s'allier avec elle. Qu'on restitue aux choses leur véritable nom, s'écrie Pie E81. Le Saint-Siège, l'histoire l'atteste, a toujours été le patron et le promoteur de la vraie civilisation. Mus si Ton entend par civilisation un système qui tende à entraver, à détruire même l'Eglise de Jésus-Christ, certes, jamais le Saint-Siège et le pontife romain ne pourront s'entendre avec une telle civilisation.
On le voit, bien loin de déclarer que l'Eglise ne puisse pas se réconcilier avec le vrai progrès et la vraie civilisation, Pie IX affirme, au contraire,